(Crédit photo : image trouvée via imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
"Où est la lumière maintenant ?"
Troisième vision de La Ligne rouge, et le constat demeure inchangé : le chef-d’Å“uvre absolu du film de guerre, aux côtés de Voyage au bout de l'Enfer et Apocalypse Now.
On assiste à un immense moment de cinéma, si bien que ses 2h50 défilent avec une fluidité quasi tranquille. C’est dire à quel point l’Å“uvre épurée de Terrence Malick bouleverse notre perception du temps, de l’espace et de la condition humaine, avec une grâce et une noblesse inattendues dans un genre aussi brutal que celui du film de guerre.
Or, le film regorge de séquences spectaculaires durant plus d'1 heure. Mais jamais Malick ne tombe dans la complaisance ou dans la surenchère, ce serait trahir sa démarche. Là où tant d’autres cinéastes exaltent l’héroïsme ou la jouissance du chaos, lui privilégie le réalisme brut : la détresse, la peur, la fragilité des corps, l’effondrement moral. Ici, il n’y a pas de héros. Ni chez les américains, ni chez les Japonais. Seulement des hommes jetés dans l’absurdité de la mort. À travers l’assaut de Guadalcanal, où une compagnie américaine tente de reprendre une colline infestée de soldats japonais retranchés dans leurs blockhaus, Malick filme moins une opération militaire - pourtant extrêmement détaillée et latente - qu’une descente dans l’enfer intérieur de l’homme.
Une mission suicidaire, commanditée par un colonel psychorigide, avide de gloire et de violence, incarné avec une intensité mémorable par Nick Nolte qu'on n'oubliera pas de sitôt.
Mais là où La Ligne rouge atteint une singularité bouleversante, c’est dans son rapport à la nature, thème cher au cinéaste. Car il lui offre presque le second rôle.
Ces hautes herbes (parfois peints à la main, l'obsession ornementale chez Malick), ces oiseaux, ces eaux calmes, cette lumière si naturelle traversant les feuillages : tout cela devient un contrepoint saisissant à la barbarie humaine. Une réflexion spirituelle car cette nature observe. Elle accueille. Elle endure.
Et soudain, le sang vient souiller cette harmonie primitive.
Comme si l’homme, incapable de préserver sa propre humanité, contaminait jusqu’au vivant lui-même.
Ce contraste entre la paix organique du monde et la violence des hommes constitue toute la puissance sensorielle du film et son intérêt singulier.
Et quelle mise en scène, bon sang ! Quelles chorégraphies de l'apocalypse !
Terrence Malick possède un génie rare pour composer la guerre non comme un spectacle ludique, mais comme une immersion physique et mentale dont on ne sort pas indemne.
On ne regarde pas la bataille. On la traverse. On l’habite. On la craint. On la subit de plein fouet dans une impuissance malaisante.
Porté par une distribution vertigineuse où les visages célèbres - bankable - s’effacent rapidement derrière leurs personnages, le film nous attache profondément à ces hommes broyés par la peur, l’attente et l’inéluctabilité de la mort. Et après ? confrontés à cette question primitive : qu’est-ce que mourir ? Et qu’y a-t-il après ?
Et cette émotion fragile trouve son prolongement dans cette voix-off quasi permanente, signature essentielle de Malick, qui vient sonder les pensées les plus intimes de ces soldats. Leurs peurs. Leurs regrets. Leurs interrogations. Le sens de la mort. Le sens de l’amour. Le mystère du mal. D'où vient-il ? Pourquoi sommes-nous si vulnérables et influençables ?
Et cette question terrible amorcée en fin de parcours: comment l’homme peut-il oublier si facilement sa nature pacifique pour céder à la destruction ?
À l’issue de ces 2h50, on ressort meurtri, désolé, profondément bouleversé. Comme après avoir traversé quelque chose de plus grand que soi. Quelque chose de mystique.
Pas seulement un film de guerre. Mais plutôt une aventure humaine d’une fragilité infinie. Terrence Malick insuffle à cette tragédie une sensibilité aigue sans jamais céder au pathos ou à la sinistrose.
Car il privilégie la pudeur, la retenue et surtout l’onirisme. La contemplation. Le vertige métaphysique.
Et c’est précisément là que réside la grandeur unique de La Ligne rouge : réussir à injecter, au cÅ“ur même de la violence la plus extrême, une forme de plénitude, de douceur et de tendresse.
Comme si, malgré tout, la nature continuait silencieusement de nous tendre la main. A l'instar de son ultime image évocatrice.
Un chef-d’Å“uvre immense. Ad vitam aeternam.
— Celui du cÅ“ur noir des images 🖤
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