Et pourtant ! Quelque soit notre humeur du jour, il y a des films comme ça qui emportent tout sur leur passage. Des œuvres qui semblent s’inscrire naturellement dans l’histoire de la magie du cinéma. Et je pense que Rain Man fait partie de cette espèce rare de moments suspendus où le cinéma atteint une forme de grâce profondément humaine.
C’est dire si l’œuvre de Barry Levinson demeure toujours aussi épurée que bouleversante. Car de prime abord, avec ses têtes d’affiche ultra-connues et bankables ainsi que son pitch potentiellement racoleur, on aurait pu craindre une émotion ultra programmée. Or, le talent, le tact, la sincérité et la maîtrise de Barry Levinson, alliés à la complémentarité fusionnelle de Tom Cruise et Dustin Hoffman, balayent promptement toutes ces appréhensions avec un art consommé de l’intégrité.
Dès les premières minutes, on oublie instinctivement les acteurs pour ne plus voir que les personnages, tant Cruise et Hoffman donnent chair à leur rôle avec une vérité aussi troublante que surprenante. Et ce qui est d'autant plus fort c'est que l'on ne voit rien arriver.
À travers un road movie à la fois contemplatif, intimiste et profondément pudique, Rain Man nous raconte alors l’initiation d’un carriériste opportuniste apprenant peu à peu à connaître son frère autiste au fil d’une évolution morale ponctuée de maladresses, de tact, de sensibilité et de tendresse, où l’humanité finit progressivement par prendre le pas sur le calcul, le bon sens et la raison.
Car même si Raymond souffre du syndrome du savant, il dégage avant tout quelque chose de profondément humain et infiniment attachant, que Dustin Hoffman endosse avec une authenticité quasi trouble. Une vérité à nu, écorchée vive dans une certaine mesure, mais incarnée dans un jeu subtilement dépouillé, modéré et mesuré, au point que Dustin Hoffman semble littéralement disparaître de l’écran à chacune de ses interventions. Ce n’est plus du tout l’acteur que l’on regarde : c’est Raymond qui prend vie et qui prend forme sous nos yeux.
Et Tom Cruise, autrement battant, accomplit exactement le même travail dans une tonalité inverse, donnant naissance à un homme d’abord orgueilleux, cupide et profondément individualiste, mais dont le voyage initiatique va peu à peu hacher les certitudes pour ouvrir son cœur à ce frère qu’il n’a finalement jamais connu.
Tout cela mène vers un final (bicéphale) inoubliable - notamment cette avant-dernière séquence d’une immense pudeur - dont l’intensité émotionnelle atteint une telle acuité que même les plus endurcis risquent fort de verser des larmes. Cette séquence anthologique - comme celle du baiser dans l'ascenseur entre Susanna et Raymond - atteint une forme d'alchimie émotive à travers leur commune fragilité humaine à fleur de peau.
Ainsi donc, plusieurs décennies après sa sortie, et après avoir remporté quatre Oscars, dont celui du meilleur film et du meilleur acteur pour Dustin Hoffman, Rain Man demeure probablement un chef-d’œuvre d’une beauté étonnamment épurée. Une beauté onirique que soulignent d’ailleurs les vastes paysages américains magnifiquement filmés et cadrés par Barry Levinson, ces panoramiques bienveillants que Tom Cruise et Dustin Hoffman traversent en voiture sous l’impulsion du sublime score de Hans Zimmer.
Jamais outrancière, la musique accompagne le récit par petites touches discrètes, oniriques et mélancoliques, comme des nappes émotionnelles flottant au-dessus des personnages sans jamais étouffer leur fragilité.
Quelques décennies plus tard, Rain Man demeure ainsi l’un des plus beaux films jamais réalisés sur l’amour et l’amitié entre deux frères, à travers la maladie équivoque de l’autisme, ici traitée avec respect, une infinie délicatesse, mais aussi une profonde fragilité et beaucoup de tendresse.

























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