jeudi 30 juillet 2026

The Pacific. Mini série de 10 épisodes créée par Tom Hanks et Steven Spielberg. 2010.

(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
"La guerre qui dévore les hommes."

Première découverte, contrairement à son illustre aînée Band of Brothers, resté dans toutes les mémoires, de The Pacific, mini-série en dix épisodes toujours produite par Tom Hanks et Steven Spielberg...

Et quelle gifle monumentale ! Je ne m'attendais absolument pas à subir de plein fouet une telle déferlante émotionnelle. Durant ces dix épisodes éprouvants, The Pacific nous submerge avec une force dramatique quasi insoutenable, sans jamais chercher à nous préparer à ce qui nous attend. D'autant plus que les 2 premiers épisodes sont flegmatiques et ne présagent guère la descente aux enfers à venir, et à subir.
 

Je peux affirmer sans hésitation qu'à mes yeux, The Pacific est supérieure à Band of Brothers. Son intensité émotionnelle, infiniment plus aiguë et bouleversante, s'allie à des scènes de combat d'un réalisme ahurissant où la barbarie atteint des sommets rarement égalés, sans jamais déborder. Mais ce qui fait véritablement la grandeur de cette mini-série, c'est qu'elle ne glorifie JAMAIS la guerre. Bien au contraire, elle nous rappelle avec une humilité bouleversante qu'elle demeure l'une des plus grandes absurdités de l'humanité.

Le véritable tour de force de la série est de ne jamais nous présenter des héros, mais des hommes en pleine déliquescence morale. Des Marines qui abandonnent une part de leur âme dans la fange, le sang, la sueur et les larmes, au fil des batailles de Guadalcanal, Peleliu, Iwo Jima ou Okinawa. Le neuvième épisode, consacré en grande partie à l'enfer d'Iwo Jima, atteint d'ailleurs un niveau de violence et de tension qui frôle parfois le soutenable sans pouvoir en sortir indemne (femmes et enfants y sont même sacrifiés).
 

Et lorsque s'achève le dixième épisode et que les crédits du générique de fin nous révèlent le destin des principaux protagonistes, on ressort profondément bouleversé. Démoli. Abattu. Le coeur déchiré. Avec surtout une haine profonde, viscérale, de cette guerre qui nous souille et un profond dégoût, une amertume nécrosée pour ces conflits où toute notion de morale finit par disparaître, laissant des hommes brisés, incapables de retrouver pleinement la vie passée avant de partir au combat. Des figures costumées, dont certaines, perdues dans le noir, refusent les médailles qui ne consolent plus vraiment personne.

À mes yeux, The Pacific est un monument télévisuel d'une intensité dramatique proche d'un Voyage au bout de l'Enfer, la Ligne Rouge, Platoon (pas mal de points communs au niveau sanitaire) et le soldat Ryan. Plus encore que Band of Brothers, elle ose une approche (plus) profondément humaine et romantique en suivant le destin de trois Marines, tout en accordant une place essentielle à leurs relations amoureuses et familiales. Ce contraste entre la douceur des sentiments et l'horreur des champs de bataille rend leur parcours encore plus déchirant. Chaque instant insalubre nous fait ressentir leur épuisement physique et moral, leur faim, leur soif, leur peur permanente, jusqu'à cette sensation qu'ils avancent sans cesse au seuil de la mort, de la folie ou du désespoir.
 
 

Et l'on en sort K.-O., hanté par ces actions innommables, aussi honteuses qu'irréparables. Car dans toutes les guerres, il n'y a aucun héros, seulement des naufrages humains.
 
P.S: La série a été nommée 23 fois et a remporté 14 récompenses, dont celle de la meilleure mini-série aux Emmy Awards 2010 
 
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mercredi 29 juillet 2026

Leviticus d'Adrian Chiarella. 2026. 1h28. Australie.

(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
  
Découverte hier soir d'un long métrage australien remarqué au Festival de Sundance : Leviticus, premier long d'Adrian Chiarella. Et pour une entrée en matière, on peut dire que le néophyte s'en sort avec les honneurs. Sa maîtrise et l'intelligence confondues pour aborder son sujet forcent le respect, au point d'impressionner pour une première réalisation.

Nous sommes ici à l'inverse de la modeste série B horrifique estampillée ados acnéens. Leviticus est une œuvre certes modeste dans ses moyens, mais d'une réelle maturité. C'est justement cette modestie qui fait sa force : le cinéaste prend sa thématique avec un sérieux engagé et ne cherche pas à occulter le fond au profit du spectaculaire.
 

Car il est ici question d'homosexualité. On pourrait même parler de film d'horreur gay, tant le récit dénonce avec conviction l'homophobie alimentée par un certain fanatisme religieux. Le film suit deux jeunes hommes, Naim et Ryan, au début d'une relation amoureuse sincère, dans une petite communauté dominée par une idéologie religieuse profondément conservatrice.

Sans trop en dévoiler, tout bascule lorsqu'à l'issue d'un étrange rituel orchestré par le prêtre local, au cours duquel Ryan fixe la flamme d'un briquet, ce dernier sombre brutalement dans un état de catatonie, de transe et d'étouffement. Dès lors, le couple est entraîné dans une véritable descente aux enfers surnaturelle. Une entité invisible semble s'emparer du corps et de l'esprit de l'un d'eux afin de dresser les deux amants l'un contre l'autre, comme si leur amour était devenu une faute impardonnable aux yeux de cette doctrine religieuse.
 

L'une des grandes réussites du film réside dans cette idée aussi simple qu'efficace : la peur naît de l'être aimé lui-même. La menace ne vient pas d'un monstre tapi dans l'ombre, mais de celui que l'on aime. Chaque tentative de rapprochement entre Naim et Ryan devient alors une boule d'angoisse, car à tout moment cette présence invisible peut prendre possession de l'un d'eux, usurper son identité et transformer leur amour en une violence meurtrière.

Ainsi, Leviticus joue autant sur la suggestion de l'invisible que sur des accès de violence d'une brutalité saisissante lorsque cette entité prend possession de l'un des deux protagonistes avec la volonté de s'en prendre à son compagnon que l'on aime, sentimentalement parlant.
 

Le métrage se révèle d'autant plus surprenant qu'il instille, dès les premières minutes, une atmosphère d'étrangeté omniprésente. Portée par une photographie presque monochrome, dominée par des nuances de noir, de blanc et de bleu, d'une élégance léchée, celle-ci renforce ce climat austère, de malaise et d'incertitude qui imprègne le récit. Il en résulte une ambiance horrifique éthérée, subtilement envoûtante, qui maintient constamment le spectateur dans l'expectative, sans jamais lui laisser deviner vers quelle issue dramatique l'histoire se dirige.

Au-delà de son enveloppe fantastique, Leviticus délivre surtout un discours tristement actuel sur l'homophobie, mais aussi sur les hésitations à assumer pleinement son homosexualité et à aimer librement celui que l'on aime. Une réflexion traitée avec intelligence et sensibilité par le truchement de la conversion de thérapie, portée par une évolution psychologique crédible jusqu'à une conclusion sentimentale particulièrement pertinente, dont je tairais la teneur.
 

Adrian Chiarella impressionne également par sa capacité à respecter les codes du cinéma de genre au profit de son propos. Les séquences de terreur, parfois d'une brutalité réaliste, n'en sont que plus percutantes. Le cinéaste en profite également pour dénoncer l'obscurantisme d'une communauté soumise à une religion archaïque et profondément intolérante, rejetant aussi bien l'homosexualité masculine que féminine. Le film évoque d'ailleurs le lesbianisme à travers une digression particulièrement tragique, qui renforce encore davantage son message et son intensité dramatique.

C'est précisément cet équilibre entre engagement et horreur qui rend Leviticus captivant. Sans atteindre les sommets du genre, il demeure un très bon divertissement horrifique, intelligent, angoissant, parfois terrifiant et pleinement humain. Le duo formé par Naim et Ryan, interprété avec justesse par Joe Bird et Stacy Clausen, suscite une empathie jamais forcée. Bien que j'aie souvent du mal à m'identifier à des histoires d'amour homosexuelles (quand on est hétéro), j'ai été touché et impliqué jusqu'au bout par leur relation et par leur combat pour continuer à s'aimer malgré une menace meurtrière qui ne cesse de les poursuivre avec une hypocrisie délétère.
 

Sans être un chef-d'œuvre, ce qu'il ne cherche jamais à être, Leviticus invoque la sincérité et le refus de la facilité. C'est un film engagé qui respecte le cinéma d'horreur en utilisant le fantastique comme vecteur d'un propos essentiel profondément humain. Une belle surprise donc, aussi intelligente que sensible, que je recommande sans hésiter.
 
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mardi 28 juillet 2026

Nekromantik 2 de Jörg Buttgereit. 1991. Allemagne. 1h43.

 (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Seconde révision de l'ultra controversé Nekromantik 2, que je n'avais pas osé revoir depuis plus de vingt ans (à l'inverse de son modèle visionné plus de 3 fois).

D'emblée, il convient de rappeler que cette suite a connu un destin aussi mouvementé que son prédécesseur. Interdit en Allemagne ainsi qu'au Royaume-Uni, Nekromantik 2 valut à son réalisateur, Jörg Buttgereit, de comparaître devant un tribunal, avec le risque d'une peine de prison. Comme il l'explique lui-même dans un bonus de l'édition Blu-ray ESC filmé lors du Bloody Week-end (convention du cinéma Fantastique implantée à Audincourt), son avocat parvint heureusement à convaincre le juge que Nekromantik 2 relevait avant tout d'une démarche artistique plutôt que d'un simple film d'exploitation glorifiant la violence.
 

Passé ce contexte, quelles sont mes impressions face à cette séquelle tout aussi extrême, malsaine et inconfortable que son modèle ?

Le premier point est que nous sommes ici en présence d'un métrage plus ambitieux. Tourné cette fois en 16 mm, là où le premier opus affichait une esthétique beaucoup plus rudimentaire en super 8, Nekromantik 2 se révèle nettement plus maîtrisé d'un point de vue technique. La photographie est plus soignée, les effets spéciaux gagnent en crédibilité, tandis que le jeu des acteurs s'avère bien plus convaincant.

Mais la différence essentielle réside surtout dans son approche narrative. Plutôt que de reproduire mécaniquement la formule du premier film, Buttgereit choisit de raconter une véritable histoire d'amour rigoureusement incongrue. Durant près d'1 h 43, nous suivons le quotidien sentimental de Monika, une jeune infirmière qui déterre le cadavre du protagoniste du premier Nekromantik afin d'entretenir avec lui une relation aussi romantique que sexuelle dans l'intimité de son appartement. Plus tard, elle entame également une liaison avec Mark, un homme de chair et de sang, doubleur pour l'industrie du cinéma pornographique.
 

Le film façonne alors un troublant triangle amoureux où coexistent la mort et la vie. C'est d'ailleurs au détour d'un échange avec Mark que Monika affirme trouver moins pervers de coucher avec un cadavre que de regarder un film X. Une logique totalement inversée qui résume la singularité psychologique de son personnage.

Visuellement, le cadavre fuligineux impressionne par son réalisme olfactif. Son teint blafard et visqueux, ponctué de nuances verdâtres et noirâtres, lui confère un aspect véritablement putréfié. Dès lors, les scènes d'étreintes, de tendresse, de sexualité ou encore de démembrement provoquent inévitablement malaise, dégoût et parfois même le haut-le-cœur.
 

Or, au-delà de cette provocation putassière permanente, j'y vois surtout une réflexion existentielle sur la vie et la mort. Buttgereit nous rappelle sans cesse que nous ne sommes, au fond, qu'un assemblage de chair, d'os et de sang. Cette idée traverse tout le film, jusque dans cette célèbre séquence documentaire montrant la dissection d'un phoque déjà mort. Étrangement, je l'ai trouvée encore plus insoutenable que le véritable snuff animalier du premier opus. Pour ma part, j'ai été incapable de soutenir le regard tant cette scène m'a paru éprouvante. Vous voilà averti.

Contrairement à ce que certains critiques pensent, je ne considère pourtant pas que Buttgereit sombre dans la complaisance. Derrière cette succession d'images profondément dérangeantes se cache, selon moi, une véritable réflexion métaphysique sur notre rapport au corps, à la mort et au désir. Le regard de Monika, la sobriété austère de son appartement, le silence pesant qui imprègne chaque scène et cette mise en scène d'une froideur clinique composent une atmosphère absolument unique. On est à la fois fasciné, troublé, gêné, outré... tout en ayant parfois envie de détourner les yeux jusqu'au sentiment de nausée.
 

D'ailleurs, l'unique véritable explosion gore intervient lors du final, bien plus convaincant et réaliste que celui du premier opus. Une conclusion d'une violence extrême qui vient confirmer la pathologie irréversible de cette jeune femme, incapable d'aimer autrement qu'en vouant une passion romantique et charnelle à la mort dans sa forme la plus brute de décoffrage.

Il faut incontestablement avoir le cœur solidement accroché pour découvrir ou revoir Nekromantik 2. Mais derrière son apparente volonté de choquer derrière sa thématique nécrophile se cache, à mes yeux, une œuvre profondément singulière, fascinante et dérangeante, qui mérite pleinement son statut de film culte du cinéma d'horreur underground. Plus de trente-cinq ans après sa sortie, je persiste à penser que Nekromantik 2 est bel et bien une œuvre d'art comme le rappelle son réalisateur, aussi radicale que déroutante, et certainement pas une simple série B d'exploitation conçue uniquement pour provoquer.

Sa musique mélancolique, le rappelle d'ailleurs constamment avec une sensibilité tranquille. 
 
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                    (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

samedi 25 juillet 2026

Paranormal Activity 2 de Todd Williams. 2010. U.S.A. 1h38

                                                     
                          (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives) 
 
Hier soir, révision de Paranormal Activity 2.
 
Tout d'abord - j'entends déjà les ricanements fuser tous azimuts - je vais à nouveau rappeler que je suis pleinement conscient que cette franchise, huée par une grande partie du public, ne fera jamais l'unanimité. Bien au contraire, depuis sa sortie, elle n'a cessé d'être la cible de moqueries à tout va. Or, après avoir revu le premier film il y a quelques mois, puis, hier soir, ce second opus, je ne peux que me rendre à l'évidence : Paranormal Activity, et en l'occurrence ce deuxième volet, est une machine à frissons redoutablement efficace auprès de ma sensibilité.
 
 
Et comme je suis un véritable fervent du found footage horrifique (Le Projet Blair Witch en tête de peloton, Lake Mungo, Willow Creek, REC, The Bay, Backcountry, Late Night with the Devil, etc.), ce procédé expérimental m'a toujours fasciné par son effet d'immersion plus vrai que nature. En s'emparant cette fois de la thématique de la maison hantée, Paranormal Activity 2 m'a procuré autant de frissons que le premier opus, à peu de choses près. Certains pensent même qu'il lui est supérieur, alors qu'Oren Peli a cédé sa place à Todd Williams.
 
Ce qui m'a particulièrement frappé lors de cette révision, c'est à quel point la distribution demeure résolument convaincante. Les comédiens dégagent une telle aisance, une telle authenticité, que l'on a réellement le sentiment d'assister à des événements filmés en temps réel. Ils s'intègrent parfaitement à cette esthétique de faux documentaire et parviennent rapidement à susciter notre empathie.
 
 
Todd Williams fait quant à lui preuve d'un véritable savoir-faire dans sa manière d'instiller une angoisse et une tension qui iront crescendo. J'ai notamment été surpris par l'utilisation d'un simple bourdonnement sonore, presque imperceptible, annonçant l'imminence d'un événement inquiétant. Ce léger vrombissement agit comme un signal d'alarme : dès qu'il intervient, une sourde angoisse s'installe avant même que quoi que ce soit ne survienne.
 
L'autre excellente idée du film réside dans l'utilisation de la vidéosurveillance, installée à la suite du cambriolage survenu lors du prologue. En multipliant les points de vue fixes à travers la maison et en nous obligeant à scruter chaque recoin de ces images monochromes, Todd Williams instaure une attente permanente, presque insoutenable. C'est précisément cette mise en attente qui lui permet de déclencher, par moments, des jump scares d'une efficacité tétanisante. On se surprend à observer le moindre détail à l'écran face à un silence assourdissant, persuadé qu'un phénomène va finir par surgir du cadre.
 

Enfin, le chien et le bébé jouent un rôle essentiel dans cette mécanique de la peur. Témoins privilégiés de manifestations que les adultes ne perçoivent pas toujours, ils renforcent considérablement le sentiment d'impuissance qui s'empare progressivement des personnages, tout en faisant parfois preuve d'une cruauté hors champ que l'on n'avait pas prévu. Une véritable dramaturgie s'installe alors, nourrie par une peur toujours plus oppressante, jusqu'à devenir profondément anxiogène, dérangeante.
 
On remarque également que Paranormal Activity 2 adopte un rythme plus alerte que son prédécesseur. Les événements et les rebondissements s'y succèdent davantage, sans jamais céder à la surenchère ni à la gratuité, hormis un unique effet facile qui, paradoxalement, se révèle d'une efficacité redoutable dans son impact terrifiant.
 
 
Todd Williams maîtrise sa réalisation avec rigueur, notamment grâce à plusieurs jump scares absolument terrifiants, capables de nous faire littéralement bondir de notre siège grâce à ce silence de marbre. L'un d'eux, se déroulant dans un lieu du quotidien dont je tairai volontairement la nature afin de préserver l'effet de surprise, figure sans hésitation parmi les jump scares les plus effrayants que j'aie vus dans ma vie de cinéphile. Un moment véritablement anthologique, qui provoque une terreur foudroyante et inoubliable.
 
Ainsi donc, à la revoyure, je ne peux que me rendre à l'évidence : je suis un fervent admirateur de cette saga, du moins de ses trois premiers opus (dans quelques mois, je reverrai également le troisième). Certes, Oren Peli a laissé sa place à Todd Williams derrière la cam. Et pourtant, tous deux partagent une même faculté à instaurer une angoisse rampante au fil d'une progression narrative toujours plus inquiétante et malsaine. Un avertissement chronologique nous indique d'ailleurs le nombre de nuits que les résidents ont passées dans la maison avant le fameux revirement horrifique d'une violence sans concession. Et c'est tant mieux puisque l'on quitte cette séquelle avec un soulagement à la fois rassurant et encore malaisant. 
 
 
Leur mise en scène repose sur les silences, l'attente, une utilisation extrêmement habile du son et une exploitation particulièrement judicieuse des personnages secondaires - le chien, la belle-fille, la sœur, la domestique superstitieuse ou encore le bébé -, tous ébranlés par des manifestations surnaturelles dont ils sont parfois les seuls témoins, en particulier face à un père de famille campé sur son rationalisme.
 
Sur ce point, je ne peux donc que m'incliner : en dépit des railleries de masse qu'elle essuie depuis sa sortie, la saga Paranormal Activity demeure à mes yeux l'une des grandes réussites du found footage horrifique, tant elle parvient, avec des moyens d'une remarquable simplicité, à faire naître chez moi une peur aussi génialement tangible que viscérale.
 

Bref, vivement la révision du troisième opus, après avoir volontairement laissé un laps de temps pour retrouver intacte la magie de l'immersion.
 
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vendredi 24 juillet 2026

Dorothy de Agnès Merlet. 2008. Irlande. 1h42.

(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Hier soir, révision de Dorothy, thriller fantastique irlandais réalisé par la Française Agnès Merlet en 2008.

À l'instar de The Last Son, que j'avais revu quelques jours plus tôt, Dorothy renoue avec la série B modeste mais impliquée, portée davantage par la qualité narrative et la caractérisation humaine que par leurs moyens. Avec un budget d'à peine 500 000 dollars, le film confirme l'affection d'Agnès Merlet à un fantastique humaniste, où la psychologie des personnages prime constamment sur les effets de manche.
 

Dès son prologue, le récit met en suspens : la jeune Dorothy Mills semble intenter à la vie d'un bébé dont elle a la garde face au témoignage épeuré des parents. Une psychiatre est alors envoyée sur une petite île irlandaise afin de comprendre ce qui se cache derrière le comportement inquiétant de l'enfant. Entre superstition religieuse, possession, troubles psychiatriques et secrets enfouis, le film distille habilement le doute et construit un suspense progressif facilement prenant. Également scénariste de son œuvre, Agnès Merlet instaure les révélations avec parcimonie jusqu'à un dénouement aussi intelligent qu'émouvant, où le thriller fantastique laisse progressivement place à la gravité d'un drame psychologique particulièrement intense.

Le casting féminin participe largement à la réussite de l'ensemble. Jenn Murray, dans un double registre particulièrement exigeant, brouille constamment les pistes et entretient l'ambiguïté autour de la véritable personnalité de Dorothy. Face à elle, Carice van Houten compose une psychiatre à la fois fragile, douce, déterminée et profondément humaine, cherchant moins à condamner qu'à comprendre les blessures qui entaillent la jeune fille. Leur confrontation récurrente donne au film une dimension émotionnelle qui dépasse le simple cadre du suspense.
 

Visuellement, Dorothy séduit également par ses superbes paysages irlandais, dont les décors naturels renforcent cette atmosphère aussi mystérieuse qu'inquiétante. La présence de Gary Lewis, excellent en pasteur aussi charismatique que troublant, accentue le malaise qui règne au sein de cette communauté sectaire refermée sur elle-même, où le poids des croyances prime plutôt que d'oser dévoiler une vérité éhontée.

Porté par une très belle conclusion, douce-amère dans la contradiction émotive et profondément touchante, Dorothy confirme le talent artisanal de la française Agnès Merlet pour marier le fantastique occulte au drame humain. Une série B captivante, sensible et intelligemment construite, dont l'originalité réside moins dans ses effets surnaturels - bien qu'une trouvaille visuelle est à saluer - que dans la profondeur de ses personnages et de leurs blessures unis dans le mensonge, l'hypocrisie et la culpabilité, à l'exception de notre duo féminin potentiellement rédempteur. 
 

P.S. : Je trouve un peu dommage que l'affiche française cède un peu au racolage, nous faisant croire à une banale série B sataniste dans la mouvance de La Malédiction. Un visuel clinquant assez trompeur, tant Dorothy se révèle plus subtil, plus humain et surtout psychologiquement plus riche que ne le suggère ce portrait patibulaire. 
 
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jeudi 23 juillet 2026

Disclosure Day de Steven Spielberg. 2026. U.S.A. 2h25.

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Hier soir, découverte de Disclosure Day, qui renoue avec l'une des thématiques essentielles de Steven Spielberg : la vie extraterrestre. Or, à l'issue de ces 2h25, ce qui surprend le plus n'est pas tant son sujet familier que la manière dont le cinéaste choisit de l'aborder.

Loin de la démesure spectaculaire qui façonne une partie du divertissement contemporain, Spielberg retrouve donc ici un certain classicisme. Sa mise en scène, d'une fluidité remarquable, privilégie d'amples mouvements de caméra, une narration limpide et un sens du découpage qui fait naître le suspense sans jamais recourir à une surenchère d'action. Le récit progresse comme une enquête, un jeu de pistes, révélant peu à peu les motivations de ses personnages tout en maintenant constamment l'intérêt du spectateur.
 

Si Disclosure Day évoque inévitablement Rencontres du troisième type, E.T. ou encore La Guerre des mondes, il s'en distingue largement avec une intelligence inattendue par son approche beaucoup plus intimiste. Car Spielberg délaisse ici le spectaculaire pour privilégier une science-fiction profondément psychologique et humaine. Toute son attention est portée sur Margaret Fairchild, présentatrice météo incarnée avec beaucoup de sensibilité et de tension par Emily Blunt qui porte le récit à bout de bras, ainsi que sur le docteur Daniel Kellner, interprété par Josh O'Connor. Deux destins singuliers appelés à se rejoindre au fil d'un récit au suspense anxiogène où les émotions (parfois fortes) priment constamment sur les effets.

Visuellement, le film, léchée - à dominante bleutée - est d'une maîtrise impressionnante. Chaque mouvement de caméra est réfléchi (souvent en plan large) et contribue à rendre crédible une intrigue simple pourtant extraordinaire et traitée de manière originale (tant auprès des pouvoirs psychiques de Margaret que de l'utilisation d'objet extraterrestres). Spielberg n'a rien perdu de son sens du spectacle, aussi modéré soit-il ici, car il l'emploie désormais avec une remarquable retenue. Même l'impressionnante poursuite ferroviaire, la séquence la plus spectaculaire du film, demeure au service narratif et ne constitue jamais une démonstration gratuite.
 

Cette sobriété se retrouve jusque dans les instants les plus émouvants. Une magnifique scène de réminiscence infantile permet notamment au réalisateur de renouer, avec délicatesse, avec cette imagerie féerique qui a toujours traversé certains de ses classiques. Les bons sentiments, souvent reprochés à Spielberg, deviennent à nouveau une véritable force émotionnelle par son savoir-faire autonome, et culminent dans un final d'une grâce bouleversante qu'on ne voit pas arriver (l'émotion n'est pas programmée), refusant SURTOUT toute grandiloquence comme toute paraphrase inutile. Tout l'inverse de Rencontres du 3è Type ou encore d'E.T. qui tablait sur une imagerie beaucoup plus ample et ouvertement féérique.

Mais c'est surtout dans son sous-texte que Disclosure Day m'a interpellé, marqué. Plus qu'un film standard consacré aux extraterrestres, j'y ai vu une réflexion sur la foi et le renoncement, au sens le plus large du terme : la foi spirituelle, évoquée à travers certains personnages, principalement Jane Blakenship, compagne de Kellner, qui doute autant qu'elle s'efforce de renouer avec Dieu au moment où sa vie semble ne plus tenir qu'à un fil. Mais également la foi en l'inconnu, en l'autre et en ce qui nous dépasse. Le postulat selon lequel une présence extraterrestre serait dissimulée depuis 1973 ne serait finalement qu'un prétexte pour Spielberg d'interroger notre rapport à la peur, à l'altérité et à l'espérance.
 

Cette lecture est d'ailleurs renforcée par l'évolution même de l'antagoniste Noah Scanlon. D'abord déterminé à empêcher toute révélation, il finit par renoncer à son opposition en laissant Margaret s'exprimer. Plus qu'une simple capitulation, j'y vois l'acceptation de ce qui lui paraissait jusque-là inconcevable. Même celui qui incarnait le refus de l'inconnu - par peur du chaos auprès de la population croyante - finit par accepter une réalité qui le dépasse.

C'est sans doute là que réside la véritable force de Disclosure Day. Derrière son intrigue de science-fiction impeccablement menée, Spielberg livre avant tout une œuvre profondément humaniste, où l'émotion l'emporte constamment sur le spectaculaire. Il rappelle, avec une pudeur qui force le respect, que l'être humain peut toujours évoluer, même aux moments les plus désespérés, dépasser ses peurs et apprendre à accepter ce qui lui est étranger. Croire que certaines rencontres changent le cours d'une vie.
 

À plus de cinquante ans de carrière, Steven Spielberg prouve à nouveau qu'il demeure un vrai conteur. Son sens du storytelling, sa maîtrise technique et son intelligence narrative restent intactes. Or, ici, plutôt que de chercher à impressionner, il choisit désormais d'émouvoir - à l'ancienne - avec une simplicité désarmante. Un parti-pris assumé qui ne peut que ravir le spectateur sensible à l'émotion la plus noble.

Pour ces raisons, Disclosure Day constitue à mes yeux une oeuvre modeste, sensible et humaniste que nous avions tant besoin à l'ère d'aujourd'hui. Un spectacle familial d'une élégance ténue, qui préfère l'espoir au pessimisme et rappelle, avec sincérité, que nous avons peut-être davantage à gagner, en accueillant l'inconnu plutôt qu'en le redoutant.
 

Nous ne sommes peut-être pas seuls. Alors gardons l'espoir.
 
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mercredi 22 juillet 2026

Nekromantik de Jorg Buttgereit. 1988. Allemagne de l'Ouest. 1h11.

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Hier soir, troisième révision du terriblement controversé Nekromantik de Jörg Buttgereit, réalisé en 1988, que je n'avais pas osé revoir depuis plus de 20 ans.
 
Œuvre underground tournée en 16 mm avec des bouts de ficelles, ce premier long provocateur nous plonge dans le quotidien d'un couple dont la déviance sexuelle se confond avec la nécrophilie. 
Interdit dans plusieurs pays, notamment au Royaume-Uni, Nekromantik n'a absolument rien perdu de sa saveur fétide, sépulcrale et fuligineuse. Bien au contraire, maturité aidant, cette redécouverte s'avère encore plus dérangeante qu'autrefois. Sa texture granuleuse, indissociable du 16 mm, lui confère une authenticité quasi documentaire. Et le fait que le film soit interprété par des comédiens amateurs renforce cette impression de réalité intimiste inspirée par le docu-vérité. 
 
 
Jörg Buttgereit met ainsi en scène un récit d'une noirceur extrême, où s'enchaîne une succession de séquences glauques, scabreuses et profondément nauséeuses, au point de provoquer chez le spectateur un malaise aussi viscéral qu'olfactif. Or, c'est précisément cette singularité qui empêche de réduire Nekromantik à un simple film d'exploitation. Derrière sa radicalité effrontée, le cinéaste semble aborder la nécrophilie avec un premier degré particulièrement déstabilisant, tout en cherchant à insuffler une forme de poésie macabre. Les étreintes morbides improbables sont accompagnées par la musique de Hermann Kopp, tour à tour douce et mélancolique, puis dissonante, inquiétante et oppressante pour d'autres séquences, créant un contraste aussi fascinant que déroutant.

À la revoyure, Nekromantik s'impose donc comme une véritable aberration filmique, un trip hallucinatoire et éprouvant dont il est difficile de sortir indemne. On sort du film transi, apathique, désarmé. On se sent égaré dans un vide moral, comme si nous étions en quête d'une main secourable. Car les images morbides et lubriques s'enchaînent avec une régularité quasi hypnotique, entraînant le spectateur dans un vortex émotionnel où fascination et répulsion ne cessent de s'entremêler. On peine parfois à comprendre ce que l'on ressent tant le film pousse son aura malsaine et sa violence graphique à leurs limites, entre réalisme sordide et illusion factice. 


Car si certains maquillages cheap et effets spéciaux artisanaux accusent leur faible budget et atténuent ponctuellement l'illusion, d'autres nombreuses séquences frappent par leur réalisme hyper dérangeant. La manipulation d'organes humains, les bains de sang, les caresses adressées à un cadavre en décomposition ou certaines visions d'une frontalité inouïe composent des scènes d'une rare audace, au point de donner le sentiment d'assister à un véritable cauchemar sur pellicule issu des entrailles même d'un cadavre. On demeure comme prisonnier de cet univers putride, incapable de s'en extirper, tout en conservant une curiosité quasi malsaine pour l'évolution de ce couple pathologique, et plus particulièrement pour ce personnage solitaire employé dans une agence de nettoyage, chargée de ramasser les cadavres.

L'une des grandes forces du film réside également dans son traitement résolument sérieux de son sujet. Buttgereit ne recherche pas le rire ni le second degré, même si par moments des traits d'humour le contredit. À travers cette fusion entre désir charnel et chair morte, il esquisse une réflexion sur la solitude, l'isolement, l'incommunicabilité, le désir charnel et le rapport entre la fragilité de la vie et l'appel (rédempteur) de la mort. Son personnage semble finalement plus à sa place parmi les morts que parmi les vivants, comme le démontre le final aussi célèbre que profondément dérangeant, dont les effets spéciaux volontairement grossiers donnent presque l'impression que le cinéaste cherche enfin à nous arracher brutalement à ce cauchemar putrescent, à nous mettre à distance pour mieux se relever ensuite de la projection.


Attention ! Le film intègre également un véritable snuff animalier, d'une violence morale incontestable. Si cette image d'archive demeure, à mes yeux, moins moralement condamnable que les mises à mort spécialement réalisées pour Cannibal Holocaust chez Deodato, elle n'en reste pas moins extrêmement éprouvante, insoutenable, et constitue probablement la limite que beaucoup de spectateurs refuseront de franchir. Libre à chacun de prendre la télécommande et d'amorcer la lecture en "avance rapide".

Évidemment, Nekromantik est une œuvre maladive à ne mettre entre aucune main inexpérimentée. Son contenu incongru en réserve l'accès à un public particulièrement averti. Mais pour les amateurs d'horreur expérimentale, il demeure un véritable film culte, aussi incroyable que trouble et fascinant. Jörg Buttgereit y développe une véritable démarche d'auteur autour de la marginalité, de la solitude et de l'exclusion, dans un appartement mortifère envahi de cadavres et de chairs en décomposition, où suintent la puanteur, le sang, le sperme et la mort avec un art consommé du réalisme faisandé.


Fort de son succès confidentiel, principalement en VHS, et de sa réputation internationale aussi sulfureuse que malsaine, Buttgereit réalisera trois ans plus tard une suite bien plus maîtrisée.

Mais ceci est une autre histoire… On en recause la semaine prochaine.

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mardi 21 juillet 2026

The Last Son: la Malédiction / Hideaways de Agnes Merlet. 2011. Irlande. 1h32.

                                                 
                  (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
"Une œuvre pudique, qui procure un sentiment de bien-être."
 
Révision hier soir de The Last Son : La Malédiction (Hideaways), réalisé par la Française Agnès Merlet, qui avait déjà démontré tout son talent avec Le Fils du requin et le fort sympathique Dorothy.
 
Passé relativement inaperçu à sa sortie en 2011 et aujourd'hui largement oublié (en dépit de son édition Dvd chez Wild Side), ce film mérite pourtant d'être redécouvert. Cette modeste mais attachante série B demeure un très joli divertissement, un conte romantico-fantastique où la dimension sentimentale prime largement sur les effets du genre.
 

Agnès Merlet porte un regard profondément humain sur la relation qui unit James Furlong et la jeune Mae O'Mara, atteinte d'un cancer. Leur romance, d'une grande sensibilité, se construit dans l'isolement d'une forêt, James vivant reclus dans une cabane depuis qu'il est victime d'une étrange malédiction : lorsqu'il se sent menacé, ses pouvoirs surnaturels provoquent malgré lui la mort de ceux qui cherchent à lui nuire.
 
La véritable réussite du film réside dans l'attachement qu'il suscite envers ce couple meurtri au sein d'une nature à la fois tranquille et rassurante. Grâce à une approche psychologique délicate, James et Mae s'épaulent dans leurs souffrances respectives, aussi bien morales que physiques. Le tout est sublimé par les magnifiques paysages irlandais, qui confèrent au récit une dimension presque onirique et renforcent ainsi son caractère de conte contemporain.
 
 
Après cette révision, The Last Son : La Malédiction s'impose donc comme un beau poème romantico-fantastique, davantage porté sur les tourments de ses personnages que sur le spectaculaire. Et c'est tant mieux puisque le genre est respecté avec intelligence et humilité. Agnès Merlet y fait preuve d'une sincérité touchante, jusqu'à un final aussi tragique que rédempteur, qui rappelle avec pudeur que, parfois, l'amour dépasse la mort.
 
— Celui du cœur noir des images 🖤

lundi 20 juillet 2026

Trouble Every Day de Claire Denis. 2001. France/Allemagne/Japon. 1h41.

                   (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

Les amants de la chair.

Vingt-cinq ans après sa sortie, redécouverte de Trouble Every Day, le film indépendant de Claire Denis, présenté hors compétition au Festival de Cannes en 2001 et qui fit alors couler beaucoup d'encre. À la revoyure, cette œuvre singulière me confirme qu'elle demeure un OVNI cinématographique. À la croisée du drame, de la romance et de l'horreur, Trouble Every Day est avant tout une drôle d'expérience: sensorielle, hypnotique, envoûtante.

Claire Denis y fait preuve d'une maîtrise étonnante (alors que je connais mal sa filmo), privilégiant une narration essentiellement visuelle. Ici, les images parlent donc davantage que les dialogues laconiques, conférant au récit une puissance de suggestion fascinante. La réalisatrice filme les corps en plan serré avec une sensualité trouble, s'attardant sur les étreintes, les peaux, les attouchements, les regards et les silences dans une démarche quasi tactile. Une approche qui n'est pas sans rappeler, dans un registre pourtant radicalement différent, la narration visuelle d'un Mad Max: Fury Road, où l'image devient le principal vecteur du récit.
 

Cette atmosphère ouatée et feutrée doit également énormément à la partition des Tindersticks. Portée par de somptueux arrangements de cordes, leur musique, à la fois mélancolique, fragile et obsédante, accompagne magnifiquement le film comme un écho permanent. Elle enveloppe chaque séquence d'une douceur quasi irréelle - en dépit de certaines violences sexuelles - et participe pleinement à cette sensation d'hypnose qui ne quitte jamais le spectateur.

Claire Denis s'entoure d'un trio d'acteurs particulièrement inspiré : Vincent Gallo, Tricia Vessey et Béatrice Dalle. Bien que cette dernière soit relativement peu présente à l'écran, elle marque et hante le récit. Sans jamais verser dans le cabotinage ou la complaisance, elle compose un personnage mutique, tragique, inquiétant et dérangeant. Deux séquences d'une violence extrême viennent d'ailleurs ponctuer le récit. Leur réalisme presque clinique et leur brutalité viscérale sont susceptibles d'éprouver même les amateurs d'horror show les plus aguerris.
 

Mais réduire Trouble Every Day à ces éclaboussures insalubres serait passer à côté de sa véritable nature. Claire Denis utilise l'anthropophagie comme la métaphore d'un désir amoureux et sexuel devenu pathologique, impossible à maîtriser. Shane Brown (Vincent Gallo) et Coré (Béatrice Dalle) sont prisonniers de pulsions irrépressibles qui condamnent toute possibilité d'aimer sans détruire. Tandis que Shane tente de préserver son mariage avec June (Tricia Vessey), Coré vit recluse sous la surveillance de son compagnon, le docteur Léo Semeneau, qui cherche désespérément un remède à cette mystérieuse affection.

Baignant dans un romantisme aussi désespéré que sulfureux, Trouble Every Day explore les thématiques du désir, des pulsions, de la dépendance affective, de la domination et de la soumission au sein du couple. Ici, la sexualité fusionne avec l'anthropophagie, comme si l'amour, poussé à son paroxysme, ne pouvait plus s'exprimer qu'à travers la dévoration de l'être aimé. Les protagonistes apparaissent alors comme des êtres meurtris, prisonniers d'une condition qui les condamne à transformer chacun de leurs élans amoureux en tragédie.
 

Le tout est sublimé par une mise en scène d'une élégance rare, où la douceur des images contraste constamment avec la cruauté de certaines séquences. Ce décalage permanent confère au film une force émotionnelle et sensorielle peu commune, tout en rappelant qu'il s'adresse à un public averti.

Ainsi, Trouble Every Day s'impose, à mes yeux, comme l'une des œuvres les plus audacieuses et les plus personnelles de Claire Denis. Beaucoup la considèrent d'ailleurs comme l'un de ses plus grands films, et je comprends désormais aisément pourquoi. Un film qui continue de hanter bien après le générique de fin et qui donne envie d'y revenir, malgré la rudesse de certaines scènes, tant il dégage un romantisme désespéré, une sensualité troublante et une mélancolie qui s'accrochent à nous.
 

Une œuvre singulière, dérangeante, profondément tourmentée et fiévreuse… et, assurément, un film inclassable à voir et à revoir.

— Celui du cœur noir des images 🖤