Strange Vomit Dolls
— Celui du coeur noir des images 🖤
dimanche 24 mai 2026
Le Boucher de Claude Chabrol. 1970. 1h30. France.
samedi 23 mai 2026
Platoon de Oliver Stone. 1986. U.S.A. 1h58.
Car il faut bien le dire : Platoon est un film proprement malade de l’intérieur. Une Å“uvre monstrueuse, hantée par le Mal, qui finit par rejoindre le territoire du cinéma d’horreur tant son ambiance délétère semble contaminer les personnages jusqu’au plus profond de leur âme. C’est précisément ce qui rend le film si unique dans le paysage des récits consacrés à la guerre du Vietnam : l’ennemi n’est pas uniquement tapi dans la jungle vietnamienne, il se trouve déjà au cÅ“ur même du camp américain. Et il fallait oser le dépeindre frontalement avec autant de vérité antipathique !
À travers l’affrontement entre le sergent-chef Barnes, incarné par un Tom Berenger absolument tétanisant (j'y reviens après), et Elias Grodin, porté par un Willem Dafoe poignant en redresseur de tort, Charlie Sheen, dans le rôle du jeune Chris Taylor, devient le témoin d’une guerre autant morale que physique. Coincé entre ces deux figures opposées, il observe peu à peu sa propre conscience s'altérer, attirée par une violence qu’il condamne autant qu’elle le fascine (son comportement à la fois puéril et erratique dans le village des paysans vietnamiens nous inspire une médiocrité dénuée d'éthique).
Ce qui frappe aujourd’hui à la revoyure de Platoon et qui m'a profondément dérangé, c’est l’impitoyable descente aux enfers orchestrée par Oliver Stone derrière sa scénographie spectaculaire où certains clichés sont vulgairement mis en valeur (la soirée de défonce) pour mieux nous ébranler ensuite. Le réalisateur ne fait aucune concession et refuse toute héroïsation romantique du soldat américain. Il filme des hommes épuisés, dégradés moralement, rongés par la peur, le sadisme et la brutalité gratuite. Des êtres pathétiques, méprisants, minables dans leur manière de s’abandonner à une barbarie devenue quotidienne.
Et c’est précisément là que réside la force monumentale du film : montrer comment toute guerre finit par avilir l’âme humaine au point de ne plus pouvoir distinguer les frontières entre le bien et le mal. Stone filme cette corruption avec un réalisme poisseux, morbide, quasi crapuleux (tant dans le non-dit que l'explicite), qui provoque autant le dégoût que l’effroi. La sueur, la boue, le sang, les cris, l’obscurité permanente : tout participe à cette sensation d’étouffement moral où chaque personnage semble lentement se décomposer de l’intérieur au sein d'un paysage ténébreux à faible lueur d'espoir.
Ainsi, Platoon n’a nullement usurpé sa réputation d’un des plus grands films de guerre, même si ma préférence personnelle ira toujours à Apocalypse Now, Voyage au bout de l'enfer et La Ligne Rouge. Il demeure néanmoins un immense moment de cinéma : une sorte de chef-d’Å“uvre (volontairement) maudit de l'intérieur, car démoniaque dans son atmosphère, où chaque personnage paraît contaminé par le vicel jusqu’à devenir le reflet absurde d’une guerre vidée d'idéologie, de sens, d'humanité.
Enfin, impossible de conclure sans évoquer l’interprétation hallucinante de Tom Berenger. Avec son visage balafré patibulaire, son regard vide et impassible, Barnes semble littéralement habité par le démon lui-même. Une présence terrifiante qui hante le film du début à la fin. L'aversion bat son plein. Face à lui, Charlie Sheen livre une performance étonnamment dense et nuancée, incarnant avec justesse ce jeune volontaire hésitant, progressivement rongé par la violence, jusqu’à s’interroger avec effroi sur sa propre métamorphose morale comme le souligne l'image finale désarmante de désespoir éploré.
Des décennies plus tard, Platoon semble empirer dans sa déchéance mentale. Il semble devenir plus toxique, plus triste, plus hanté, plus nécrosé, sous l'impulsion d'un score élégiaque terriblement en berne et déstabilisant, presque gênant.
Oscars 1987
meilleur film
meilleur réalisateur
meilleur montage
meilleur son
ASCAP Awards 1988
Prix Top Box-office pour Georges Delerue
Golden Globes 1987 :
meilleur film dramatique
meilleur réalisateur
meilleur acteur dans un second rôle pour Tom Berenger
Berlinale 1987
Ours d'argent du meilleur réalisateur pour Oliver Stone
meilleur montage pour Claire Simpson
Independent Spirit Awards 1987
meilleur film
meilleure photographie pour Robert Richardson
meilleur réalisateur pour Oliver Stone
meilleur scénario pour Oliver Stone
Awards of the Japanese Academy 1988
meilleur film en langue étrangère
BAFTA 1988
meilleur réalisateur pour Oliver Stone
meilleur montage pour Claire Simpson
jeudi 21 mai 2026
Les 8 Diagrammes de Wu-Lang de Lau Kar-Leung. 1983. Hong-Kong. 1h34.
Hier, redécouverte du monstrueux, décadent et complètement délirant Les 8 Diagrammes de Wu-Lang, réalisé par Lau Kar-leung (Liu Chia-liang).
On a affaire ici à un film d’action totalement halluciné retraçant la vengeance d’un des fils Yang, unique survivant - avec son frère devenu fou - d’une bataille sanglante opposant leur famille aux envahisseurs mongols dans un royaume chinois médiéval.
Deux hommes échappent alors au massacre : le sixième fils, qui sombre dans la démence, et le cinquième, qui décide de se réfugier dans un monastère bouddhiste afin de tenter de canaliser la violence qui le consume.
On peut d’ailleurs rappeler que le tournage du film fut lui-même frappé par un triste drame, puisque l’un des acteurs principaux, Alexander Fu Sheng, trouva tragiquement la mort dans un accident de voiture en pleine production. Le scénario dut alors être remanié afin de poursuivre le récit malgré sa disparition brutale.
Et il faut également souligner que le point de départ du film possède une dimension historique, puisque l’histoire s’inspire de la célèbre famille Yang ayant réellement existé sous la dynastie Song, connue en Chine pour avoir résisté aux invasions étrangères durant le Moyen Âge. Ce contexte avait déjà d'ailleurs été abordé au cinéma avec Les 14 Amazones, également produit par la Shaw Brothers.
Mais ici, Lau Kar-leung choisit de suivre le destin du cinquième fils Yang, partagé entre spiritualité bouddhiste et désir irrépressible de vengeance, incapable finalement d’éteindre la haine qui le ronge contre les bourreaux de sa famille. Et c’est précisément cette contradiction intérieure qui nourrit toute la folie du film. Euphémisme j'vous dit tant on en prend plein les mirettes jusqu'au vertige !
Car Les 8 Diagrammes de Wu-Lang est une Å“uvre d’action complètement cintrée par ses outrances visuelles, flirtant parfois avec le cartoon live tant ses débordements sanguinolents et son hystérie martiale sont pleinement en roue libre.
Mais ce qui fait surtout le sel, l’intensité et la puissance phénoménale du film réside dans ses combats absolument sidérants de chorégraphie. À plusieurs reprises, on a quasiment l’impression d’assister à un ballet opératique ultra-violent, tant les corps semblent entrer dans une danse furieuse et irréelle. Et durant 1h30, le film ne relâche quasiment jamais la pression, avançant avec une énergie métronomique à la fois épuisante et euphorisante.
Vanté depuis longtemps par Quentin Tarantino - qui lui rendra d’ailleurs hommage dans Kill Bill: Volume 1 notamment à travers la présence de Gordon Liu - Les 8 diagrammes de Wu-Lang demeure aujourd’hui un authentique chef-d’Å“uvre du cinéma d’action asiatique. Si bien que face à certaines séquences de combat littéralement hallucinantes, on a véritablement l’impression d’assister à quelques-uns des affrontements martiaux les plus sidérants jamais filmés sur un écran.
C’est dire à quel point ce gigantesque divertissement baroque et sanguinaire provoque, d’un bout à l’autre, une euphorie de tous les diables.
mercredi 20 mai 2026
La Rivière de Mark Rydell. 1984. U.S.A. 2h04.
lundi 18 mai 2026
Rain Man de Barry Levinson. 1988. U.S.A. 2h13.
Et pourtant ! Quelque soit notre humeur du jour, il y a des films comme ça qui emportent tout sur leur passage. Des Å“uvres qui semblent s’inscrire naturellement dans l’histoire de la magie du cinéma. Et je pense que Rain Man fait partie de cette espèce rare de moments suspendus où le cinéma atteint une forme de grâce profondément humaine.
C’est dire si l’Å“uvre de Barry Levinson demeure toujours aussi épurée que bouleversante. Car de prime abord, avec ses têtes d’affiche ultra-connues et bankables ainsi que son pitch potentiellement racoleur, on aurait pu craindre une émotion ultra programmée. Or, le talent, le tact, la sincérité et la maîtrise de Barry Levinson, alliés à la complémentarité fusionnelle de Tom Cruise et Dustin Hoffman, balayent promptement toutes ces appréhensions avec un art consommé de l’intégrité.
Dès les premières minutes, on oublie instinctivement les acteurs pour ne plus voir que les personnages, tant Cruise et Hoffman donnent chair à leur rôle avec une vérité aussi troublante que surprenante. Et ce qui est d'autant plus fort c'est que l'on ne voit rien arriver.
À travers un road movie à la fois contemplatif, intimiste et profondément pudique, Rain Man nous raconte alors l’initiation d’un carriériste opportuniste apprenant peu à peu à connaître son frère autiste au fil d’une évolution morale ponctuée de maladresses, de tact, de sensibilité et de tendresse, où l’humanité finit progressivement par prendre le pas sur le calcul, le bon sens et la raison.
Car même si Raymond souffre du syndrome du savant, il dégage avant tout quelque chose de profondément humain et infiniment attachant, que Dustin Hoffman endosse avec une authenticité quasi trouble. Une vérité à nu, écorchée vive dans une certaine mesure, mais incarnée dans un jeu subtilement dépouillé, modéré et mesuré, au point que Dustin Hoffman semble littéralement disparaître de l’écran à chacune de ses interventions. Ce n’est plus du tout l’acteur que l’on regarde : c’est Raymond qui prend vie et qui prend forme sous nos yeux.
Et Tom Cruise, autrement battant, accomplit exactement le même travail dans une tonalité inverse, donnant naissance à un homme d’abord orgueilleux, cupide et profondément individualiste, mais dont le voyage initiatique va peu à peu hacher les certitudes pour ouvrir son cÅ“ur à ce frère qu’il n’a finalement jamais connu.
Tout cela mène vers un final (bicéphale) inoubliable - notamment cette avant-dernière séquence d’une immense pudeur - dont l’intensité émotionnelle atteint une telle acuité que même les plus endurcis risquent fort de verser des larmes. Cette séquence anthologique - comme celle du baiser dans l'ascenseur entre Susanna et Raymond - atteint une forme d'alchimie émotive à travers leur commune fragilité humaine à fleur de peau.
Ainsi donc, plusieurs décennies après sa sortie, et après avoir remporté quatre Oscars, dont celui du meilleur film et du meilleur acteur pour Dustin Hoffman, Rain Man demeure probablement un chef-d’Å“uvre d’une beauté étonnamment épurée. Une beauté onirique que soulignent d’ailleurs les vastes paysages américains magnifiquement filmés et cadrés par Barry Levinson, ces panoramiques bienveillants que Tom Cruise et Dustin Hoffman traversent en voiture sous l’impulsion du sublime score de Hans Zimmer.
Jamais outrancière, la musique accompagne le récit par petites touches discrètes, oniriques et mélancoliques, comme des nappes émotionnelles flottant au-dessus des personnages sans jamais étouffer leur fragilité.
Quelques décennies plus tard, Rain Man demeure ainsi l’un des plus beaux films jamais réalisés sur l’amour et l’amitié entre deux frères, à travers la maladie équivoque de l’autisme, ici traitée avec respect, une infinie délicatesse, mais aussi une profonde fragilité et beaucoup de tendresse.
dimanche 17 mai 2026
Le Tueur frappe 3 fois de Massimo Dalamano. 1968. Italie/Allemagne de l'Ouest. 1h28.
samedi 16 mai 2026
Le Bounty de Roger Donaldson. 1984. U.S.A/Nouvelle-Zélande/Royaume-Uni. 2h11.
"Au rayon des oubliés."
Il n’est jamais trop tard pour découvrir un film oublié, d’autant plus lorsqu’il fut injustement boudé par le public international de l’époque.
Et donc, à travers Le Bounty, réalisé par Roger Donaldson en 1984 et produit entre l’Amérique, la Nouvelle-Zélande et l’Angleterre, nous découvrons un superbe récit d’aventure plus complexe et substantiel que ce à quoi je m'attendais.
Car ici, nous n’avons pas affaire à une simple confrontation psychologique entre un lieutenant et son capitaine. Le film évoque également la survie, le désir de liberté, la romance entre un jeune officier et une Tahitienne, mais aussi le choc des cultures entre l’île paradisiaque de Tahiti et ces marins anglais issus de la Royal Navy partis récupérer des plants d’arbres à pain sous l’autorité du lieutenant William Bligh.
Ainsi donc, Le Bounty s’affiche comme un fabuleux récit d’aventure à l’ancienne, inspiré d’une histoire vraie dont le destin des protagonistes, rappelé par le texte final du générique, s’avère aussi surprenant que profondément mélancolique.
Visuellement, le film est magnifique. Immersif en diable, Roger Donaldson sublime autant l’immensité marine que cette île tahitienne ressemblant à un véritable Eden perdu au milieu de nulle part. Chaque image invoque l’évasion, la sensualité, le calme, la douceur et l’appel d’un autre monde, tandis qu’au cÅ“ur de la Royal Navy grandissent peu à peu la rancÅ“ur et la frustration de William Bligh, incapable de comprendre - ou même de tolérer - la romance naissante entre Fletcher Christian et une jeune Tahitienne.
Et c’est précisément là que réside toute la richesse du film : observer l’évolution tyrannique de ce lieutenant pétrifié à l’idée de voir deux cultures fusionner, tout en refusant inconsciemment ce qu’il aurait peut-être pu devenir s’il n’avait pas sacrifié toute forme d’épanouissement sentimental au profit de sa carrière militaire. Même si on ne connaîtra jamais son éventuel passé conjugal.
Le récit devient alors une fascinante étude psychologique d’un homme complexe, orgueilleux et tragique à la fois, obsédé par l’autorité, la discipline et la préservation de son statut, tandis que Fletcher Christian apparaît au contraire comme un jeune officier plus tendre, plus juste, plus équilibré et infiniment plus humain que son supérieur.
À travers cette opposition morale davantage tendue jusqu'à l'irréparable, Le Bounty évoque finalement le droit d’aimer, le désir d’émancipation et la possibilité de chérir une culture différente sans honte ni domination.
Le film nous enveloppe également d’une émotion discrète mais pourtant constante grâce au splendide score de Vangelis, dont les nappes tranquilles, utilisées avec délicatesse, embellissent des images souvent oniriques et ensorcelantes.
Durant tout ce périple tempétueux, la mise en scène oscille ainsi entre contemplation, tension et une mélancolie terrible, jusqu’à cette conclusion qui nous ramène brutalement à la réalité historique d’un fait divers aussi grave que singulier, dans cette quête désespérée d’un havre de paix que certains auront tenté de préserver jusqu’au bout au péril de leur vie.
Ainsi donc, Le Bounty demeure un formidable film d’aventure taillé dans la roche à redécouvrir avec intérêt, tant Roger Donaldson soigne autant le fond que la forme avec une sincérité et un amour indéfectible pour ses personnages, mais aussi pour cette nature édénique qui semble sans cesse leur tendre les bras.
— Celui du cÅ“ur noir des images 🖤
vendredi 15 mai 2026
Les Cuels / I crudeli de Sergio Corbucci. Italie/Espagne. 1967. 1h30.
Dès ses premières minutes, le film inscrit une atmosphère âpre et délétère où toute forme d’héroïsme semble avoir disparu depuis longtemps. La guerre de Sécession touche à sa fin, le Sud a perdu, mais un ancien colonel sudiste refuse obstinément d’accepter la défaite. Accompagné de ses fils et de sa maîtresse, il entreprend une sorte de "traversée du désert" dans l’espoir de reconstituer une milice confédérée grâce à un butin dissimulé dans un cercueil qu’ils transportent avec eux.
Mais derrière ce point de départ plutôt classique, Corbucci construit en réalité un voyage, une descente aux enfers, un chemin de croix vers la décomposition morale.
Tout au long de leur périple, cette famille croise des Mexicains, des Indiens, des vagabonds, un survivant affamé et misérable. Or, le véritable danger ne vient jamais réellement de l’extérieur. Il réside au sein même de cette cellule familiale rongée par la perfidie, la lâcheté, les coups bas et la cupidité. Les personnages n’hésitent jamais à supprimer le moindre étranger croisant leur route, transformant peu à peu leur convoi funéraire en mise en abyme.
Et c’est précisément là que Les Cruels impressionne toujours aujourd’hui : dans sa manière de filmer la médiocrité humaine avec une sécheresse désolante.
1h30 durant, Sergio Corbucci nous enferme donc dans le quotidien pathétique de ces personnages maudits, incapables d’éprouver la moindre compassion, à l'exception de Ben, l'un des frères épris de sentiments pour Claire.
Le film dégage une violence sèche, brutale, sans romantisme, et ce dès le prologue sanglant. Mais surtout une ambiance désenchantée presque dépressive finit par peser sur notre esprit. Cette nonchalance morbide, cette sensation de fatigue morale permanente collent littéralement aux basques des personnages comme à celles du spectateur contemplant cette galerie d’êtres affreux, sales et méchants.
Visuellement, Corbucci signe une mise en scène soignée. Les vastes paysages désertiques baignés d’un soleil quasi écrasant renforcent constamment cette impression d'isolement, de fin de règne, de fin du monde poussiéreuse et sans espoir. La photographie superbe accentue encore davantage cette sensation de chaleur étouffante et d’amertume poisseuse. Chaque plan semble tapissé de sable, de sueur et d’un goût de soufre persistant. Et les séquences d'action impressionnent par leur gestion technique.
Et au milieu de cette noirceur permanente, le score d’Ennio Morricone apporte une mélancolie discrète mais entêtante, comme un ultime souffle d’humanité au milieu de cet univers gangrené par l’immoralité et la survie.
Ce qui rend Les Cruels si fascinant, c’est justement cette absence de moralité. Corbucci ne cherche jamais à magnifier ses personnages, bien au contraire: il les observe lentement sombrer dans leur pourriture morale avec une lucidité implacable. Le cercueil transporté durant tout le récit finit d’ailleurs par devenir le symbole évident de cette famille déjà morte intérieurement dès le début de l'odyssée.
Longtemps resté dans une forme d’oubli, notamment avant sa réhabilitation HD par Jean-Baptiste Thoret à travers la collection Make My Day, Les Cruels apparaît aujourd’hui comme l’un des grands westerns italiens maudits des années 60. Une Å“uvre essentielle pour quiconque apprécie les perles rares bâties sur la misanthropie, la lâcheté et la décrépitude morale. On peut d'ailleurs prêter une allusion à l'autre western malade de Fulci: 4 de l'apocalypse, toutes proportions gardées.
On ne ressort pas totalement indemne de ce voyage funèbre au cÅ“ur du désert et de l’âme humaine. Car les Cruels demeure un chant funeste d’une noirceur fascinante, un classique avarié et vénéneux qu’il devient urgent de redécouvrir.
jeudi 14 mai 2026
Millennium de Michael Anderson. 1989. U.S.A. 1h47
Première découverte hier soir de Millennium de Michael Anderson, réalisé en 1989, avec Kris Kristofferson et Cheryl Ladd.
Et je reconnais qu’il s’agit là d’une belle petite découverte, une curiosité de science-fiction particulièrement étrange dans sa conception, sa narration et son traitement.
Car Millennium est typiquement le genre de film dont le charme réside autant dans ses qualités que dans ses maladresses. On comprend d’ailleurs sans difficulté pourquoi une partie de la critique de l’époque lui reprochait une certaine confusion scénaristique. Durant une bonne heure, le film entretient volontairement le flou autour de ses paradoxes temporels, de ses mystères et de ses incohérences apparentes, au point que le spectateur peine parfois à saisir tous les tenants et aboutissants de l’intrigue. Mais peu à peu, le voile se lève progressivement sur ces interrogations en suspens et sur certaines ambiguïtés psychologiques, donnant finalement au récit une cohérence inattendue.
Et c’est précisément cette étrangeté qui rend le film aussi attachant aujourd’hui.
Visuellement, certaines séquences prêtent à sourire. Quelques costumes futuristes paraissent désormais désuets, certains maquillages ringards et le doublage français de quelques personnages accentuent encore davantage ce charme involontairement kitsch. Or, loin de desservir le film, ces imperfections renforcent aujourd’hui son identité vintage si particulière. Millennium possède donc ce parfum spécifique des séries B de science-fiction de la fin des années 80 : ambitieuses, imparfaites, mais profondément sincères dans leurs intentions.
Le point de départ demeure d’ailleurs particulièrement fascinant. Après le crash d’un avion, des enquêteurs découvrent des éléments totalement inexplicables : des corps brûlés qui ne semblent pas correspondre aux véritables victimes, des traces technologiques impossibles à identifier et plusieurs incohérences temporelles troublantes. À travers cette enquête aux allures de thriller paranoïaque, avant -gardiste d'X Files, le personnage incarné par Kris Kristofferson tente peu à peu de comprendre ce qui se cache derrière ces anomalies, tandis qu’il se rapproche d’une mystérieuse hôtesse de l’air incarnée par Cheryl Ladd, inoubliable déesse de la série Drôles de dames.
Le duo fonctionne plutôt bien à l’écran. Kristofferson apporte son charisme viril naturel à ce personnage d’enquêteur dépassé par des événements, tandis que Cheryl Ladd insuffle à son rôle une douceur étrange, quasi irréelle, renforçant le mystère entourant son personnage.Mais ce qui rend Millennium finalement singulier, c’est sa manière de traiter le voyage temporel avec une approche étonnamment sombre et crépusculaire. Derrière son apparence de série B se cache en réalité une réflexion assez pessimiste sur le futur de l’humanité : un monde ravagé par la famine, la stérilité, l’isolement et la dégénérescence progressive de l’espèce humaine. Cette vision d’un futur mourant donne au film une tonalité sombre en filigrane.
Et même si le récit multiplie les allers-retours entre passé, présent et futur avec parfois/souvent une certaine complexité, Michael Anderson parvient malgré tout à maintenir curiosité et attention autour de cette mécanique temporelle. Le film donne constamment l’impression de découvrir quelque chose d’unique, une petite Å“uvre étrange ne ressemblant à aucune autre production de science-fiction de son époque.
La conclusion, à la fois honnête, légèrement optimiste et teintée de sacrifice, parachève finalement cette aventure atypique avec une certaine émotion discrète.
Ainsi, Millennium demeure une surprenante curiosité de science-fiction, imparfaite et peut-être mineure mais intègre et attachante, dont l’étrangeté, la rareté et son charme rétro participent à son pouvoir de fascination renouvelé aujourd’hui.
— Celui du cÅ“ur noir des images 🖤
mercredi 13 mai 2026
Pirates de Roman Polanski. 1986. U.S.A. 2h01.
Quel monument d’aventure monstrueux, décadent, anticonventionnel, tant Polanski s’amuse à détourner les codes avec une ironie aussi satirique qu’amère.
Dès les premières minutes, le cinéaste impose une vision du monde isolée et corrompue, où les personnages ne sont plus des figures héroïques mais des survivants grotesques, affamés, sales, rongés par l’avidité et l’instinct de survie. Qu'il est loin le temps du Capitaine Blood. Car à travers la célèbre figure du capitaine Red, incarné par un gigantesque Walter Matthau (tant par la taille que par la voix éraillée), le film atteint une forme de vérité sensorielle saisissante. Matthau ne joue pas le capitaine Red. Non, non. Il semble littéralement habiter ce corps fatigué, grassouillet, cette carcasse humaine transpirant la sueur, la boue, l’alcool, le sable et l’insalubrité.
Son costume déchiré paraît collé à lui, comme un amas d’oripeaux humides et crasseux aimanté à sa peau. Chaque geste, chaque grimace, chaque regard "narquois" compose un personnage à la fois répugnant, drôle et humain. Par exemple, impossible d’oublier cette séquence ahurissante où lui et la Grenouille, poussés par la faim, mais surtout l'autorité de leur ennemi, se voient contraints de partager un rat coupé en deux avant de le manger du bout des lèvres. Une scène ahurissante provoquant simultanément le dégoût, le rire nerveux et une étrange dérision. Mais tout l’univers de Pirates est déjà contenu dans cet instant incongru: une aventure où le grotesque côtoie constamment la misère humaine.
Et pourtant, derrière cette saleté omniprésente, le film impressionne par son ampleur colossale. Avec son budget pharaonique de quarante millions de dollars - et en dépit de son échec cuisant - Pirates demeure l’un des plus grands spectacles d’aventure jamais conçus en Europe. Les récompenses obtenues aux César pour les décors et les costumes sont tant méritées tant le travail visuel relève ici de la démesure. Le gigantesque galion espagnol, le Neptune, possède une présence sidérante de réalisme et de puissance. Chaque plan respire le bois humide, le sel, le sable, la poussière et les vapeurs d’alcool qui semblent suinter des visages. Des gueules burinées parfois fracassées, taillées dans le vécu le plus cru.
Polanski filme ainsi cette galerie historique comme peu de cinéastes savent le faire. Les décors ne servent jamais uniquement l’action : ils participent au récit et deviennent les prolongements physiques de la corruption morale des personnages. Car Pirates est avant tout une immense satire de la cupidité humaine. Tous trahissent tout le monde pour l'enjeu d'un trône dérisoire, quelques bijoux, de l'or ou une illusion de pouvoir.
Et c’est précisément là que réside toute l’ironie du film : malgré leurs manipulations, leurs crimes et leurs trahisons, Red et la Grenouille finissent exactement au même point qu’au début du récit, aussi malins mais malhabiles soient-ils. Pléonasme. Cette circularité donne au film une tonalité aussi pittoresque que mélancolique. Derrière l’humour endiablé et les situations constamment burlesques se cache donc une forme d'amertume existentielle. La Grenouille, personnage autrement plus humble et loyal que son capitaine, apparaît comme la seule figure capable d’un sentiment sincère, notamment à travers son amour pour Dolores. Mais à force de suivre Red dans sa corruption permanente, il laisse lui aussi passer une possible échappatoire humaine et sentimentale, tant Polanski applique la rupture de ton sans vouloir plaire et rassurer. C'était d'ailleurs déjà le cas dans son autre chef-d'oeuvre parodique: le Bal des Vampires.
C’est ce mélange unique entre farce grotesque, aventure épique et désespoir latent qui rend Pirates si fascinant. Polanski transforme le film de pirates traditionnel en Å“uvre malade, fébrile, où le rire finit par révéler quelque chose de cruel ou de pathétique. Même certaines morts, parfois soudaines et absurdes, dégagent un réalisme dérangeant par son humour noir grinçant.
Et comme souvent chez Polanski, la mise en scène atteint une précision remarquable puisque rien n’est laissé au hasard. Chaque séquence semble construite avec ce sens du détail obsessionnel, aussi bien dans la direction d’acteurs que dans la gestion de l’espace, du rythme parfaitement géré ou du chaos visuel. Le film est énergivore, avec ce souffle épique virevoltant, quasi vertigineux.
Plus de quarante ans après sa sortie, Pirates n’a absolument pas pris une ride. Mieux encore : son aspect organique, sale et tangible lui confère aujourd’hui une fraîcheur olfactive face à un cinéma d’aventure moderne souvent aseptisé et/ou numérisé. On est loin du grand divertissement tous publics, Pirates des Caraïbes.
Å’uvre hybride, inclassable, à la fois hilarante, amère et génialement décadente, Pirates demeure un chef-d’Å“uvre du cinéma d’aventure, probablement impossible à reproduire tant il appartient à une folie de pellicule aujourd’hui disparue.
































