samedi 9 mai 2026

The Neon People de Jean-Baptiste Thoret. 2025. France. 2h04.

  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via google, provenant du site imb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
Hier soir, superbe dĂ©couverte de The Neon People, le nouveau documentaire de Jean-Baptiste Thoret, qui s’aventure dans les sous-sols de Las Vegas pour y filmer une rĂ©alitĂ© souterraine, littĂ©ralement enfouie sous le clinquant des casinos : celle de près de 2000 marginaux vivant dans un rĂ©seau de tunnels long de plus de 800 kilomètres, comme nous l’apprend le panneau liminaire du gĂ©nĂ©rique.

Thoret y capte le quotidien d’une poignĂ©e d’hommes et de femmes - deux couples, quelques solitaires - confinĂ©s dans cette obscuritĂ© permanente, Ă©clairĂ©e seulement par quelques nĂ©ons qui percent Ă  peine la pĂ©nombre. Un autre monde si privĂ© de lumière qu’ils en viennent Ă  perdre la notion mĂŞme du temps, contraints de consulter leur montre pour savoir s’il fait jour ou nuit Ă  l'extĂ©rieur.

 
Ce qui frappe immĂ©diatement dans ce documentaire consciencieux, impeccablement cadrĂ© et construit, c’est la pudeur du regard. Jamais Jean-Baptiste Thoret ne transforme ces existences en spectacle de misère. Il filme l’insalubre sans voyeurisme, l’abandon sans humiliation. Et dans ces cocons prĂ©caires, nettoyĂ©s avec soin par eux mĂŞmes malgrĂ© la dĂ©crĂ©pitude, surgit quelque chose de profondĂ©ment bouleversant : une dignitĂ©.

Ce qui Ă©meut surtout, c’est l’humanitĂ© sans fard qui se dĂ©gage de ces visages filmĂ©s face camĂ©ra, avec une authenticitĂ© forçant le respect. Une humanitĂ© cabossĂ©e, misĂ©reuse, dĂ©sespĂ©rĂ©e parfois, mais jamais totalement privĂ©e d’espoir. Ils racontent leur adaptation Ă  cette vie souterraine, leur familiaritĂ© avec cet enfer domestiquĂ©, cette Ă©trange normalitĂ© qu’ils ont fini par accepter, apprivoiser. Ils disent s’y sentir presque bien, tout en rĂŞvant encore d’un ailleurs plus doux, plus propre, plus habitable.
 

Et derrière ces existences suspendues, il y a l’ombre immense de l’addiction - notamment l’hĂ©roĂŻne - comme un frein qui ralentit toute possibilitĂ© de rĂ©insertion, qui grignote le courage autant que l’Ă©lan.

L’Ă©motion, dans le film, arrive sans prĂ©venir. Elle s’infiltre Ă  bas bruit, jusqu’Ă  nous submerger dans ses derniers instants, notamment Ă  travers le portrait dĂ©chirant d’une femme de cinquante ans et le constat douloureux d’une maternitĂ© fracassĂ©e. Et lĂ  je n'ai pas pu me retenir...

Le documentaire dĂ©gage par moments une atmosphère presque onirique, renforcĂ©e par un score Ă©lectro mĂ©lancolique qui irrigue certaines sĂ©quences d’une tristesse sourde, comme un battement artificiel dans ce ventre de bĂ©ton cabossĂ© - et parfois aussi humectĂ© (inondations). 
 

The Neon People est un documentaire fort, une plongĂ©e dans les laissĂ©s-pour-compte de l’AmĂ©rique qu'on prĂ©fère taire et cacher. Une rĂ©alitĂ© misĂ©reuse, dĂ©rangeante, qui peut mĂŞme parfois Ă©voquer l’imaginaire horrifique de C.H.U.D. de Douglas Cheek - sauf qu’ici, il n’y a pas de fiction. Seulement le rĂ©el. Et ce rĂ©el, dans toute sa rudesse, bouleverse, aux larmes.

On en ressort amer, troublĂ©, le regard chargĂ© d’une tristesse tenace face Ă  ces ĂŞtres brisĂ©s, mais encore debout, sans savoir ce qu’il adviendra de leur avenir. Et c’est peut-ĂŞtre lĂ  que le film frappe le plus fort : dans ce sentiment de nonchalance, d’impuissance et d’interrogation qui persiste, difficile Ă  accepter.
 
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

vendredi 8 mai 2026

New-York Connection / Fort Bronx / Night of the Juggler de Robert Butler. 1980. 1h41.

                                                                                        
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"Le pouls furieux de New York."

Révision hier soir de New-York Connection, Fort Bronx de Robert Butler réalisé en 80. Et quelle claque mes amis.
Un thriller urbain d’une folie et d’une intensitĂ© Ă  corps perdu, Ă  tel point qu’on en sort Ă  la fois groggy et ravi, comme après avoir traversĂ© New York par la main.
Le film suit donc la course dĂ©sespĂ©rĂ©e d’un père de famille lancĂ© Ă  la poursuite du sociopathe qui a kidnappĂ© sa fille. Un point de dĂ©part simple, presque Ă©lĂ©mentaire. Mais Robert Butler en fait une machine de guerre sensorielle.


James Brolin livre ici, Ă  mes yeux, l’un de ses plus grands rĂ´les : un père dĂ©vorĂ© par une rage primitive, une dĂ©termination quasi animale, courant littĂ©ralement contre le temps. Il bouffe littĂ©ralement l'Ă©cran en ours vindicatif.
Face Ă  lui, Cliff Gorman compose un ravisseur glaçant, profondĂ©ment dĂ©rangĂ©, dont la folie trouve sa source dans un trauma infantile liĂ© Ă  une mère maltraitante (brièvement rĂ©vĂ©lĂ© Ă  travers un dialogue), donnant au personnage une Ă©paisseur psychologique inattendue. Notamment dans le rapport trouble, malsain et pĂ©dophile qu’il noue avec la jeune Kathy.

Mais la vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation du film, c’est New York elle-mĂŞme.
Et lĂ  je pèse mes mots. Car ici, la ville devient un personnage tentaculaire Ă  part entière. FilmĂ©e dans sa crasse, ses nĂ©ons (le théâtre porno), son agitation, sa foule permanente parfois extravagante, sa brutalitĂ© organique, elle donne au film une texture quasi documentaire qui hypnotise. On n'est vraiment pas si Ă©loignĂ© du cinĂ©ma de Friedkin ou de Ferrara. On a constamment l’impression d’assister Ă  un reportage sous tension, surtout en VO (proprement indispensable tant le doublage VF est hĂ©las catastrophique proche d'une formule Z).


Cette masse humaine omniprĂ©sente, ces rues bondĂ©es, ces passants, ces badauds, tout cela nourrit une impression de chaos rĂ©el qui renforce considĂ©rablement l’authenticitĂ© des poursuites.
Et quelles poursuites bon sang ! Les vingt premières minutes sont proprement sidĂ©rantes : une traque Ă  pied, puis en voiture, filmĂ©e avec une urgence et une nervositĂ© Ă  perdre haleine, au milieu d’une foule qui semble parfois ne mĂŞme pas savoir qu’elle participe au film. Le souffle est coupĂ©. Il faut le voir pour le croire avec l'envie insatiable de rembobiner la sĂ©quence.

Et le plus fort, c’est que Robert Butler ne relâche quasiment pas la pression. Si bien que le rĂ©cit accumule rebondissements et tensions, exploitant admirablement les dĂ©cors urbains jusqu’Ă  ce final Ă©touffant dans les tunnels, oĂą la pĂ©nombre et les obstacles rendent la traque Ă  nouveau haletante en dĂ©pit de la pĂ©nombre de l'action Ă©touffĂ©e.


Longtemps oubliĂ©, aujourd’hui enfin rĂ©habilitĂ© grâce Ă  l'Ă©diteur Sidonis Calysta, New-York Connection est une vĂ©ritable pĂ©pite du thriller urbain marginal. Un film d’action sec, nerveux, viscĂ©ral, filmĂ© dans l’urgence, traversĂ© d’une Ă©nergie pulsatile et d’un rĂ©alisme sensoriel rare. Avec des sĂ©quences parfois d'une violence sèche (les agressions au couteau) ou des fulgurances improbables digne des meilleures bisseries, comme ce flic rĂ©ac tirant au fusil au coeur d'une foule Ă©peurĂ©e pour stopper Sean Boyd.

Une référence du genre d'une audace technique inouïe, infaisable aujourd'hui.

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤
04.05.11 (vf) / 07.05.26 (vo)


Sortie en France en Septembre 1980.

FILMOGRAPHIE: Robert Butler est un réalisateur et producteur américain né le 17 novembre 1927 à Los Angeles, Californie (États-Unis). 1974: The Ultimate Thrill . 1978: Hot Lead and Cold Feet . 1980: Fort Bronx, New-York Connection. 1981: Underground Aces . 1984: Up the Creek . 1997: Turbulence à 30 000 pieds. 2009: Where do the Balloons Go ?

jeudi 7 mai 2026

Les Contrebandiers de Moonfleet / Moonfleet de Fritz Lang. 1955. U.S.A. 1h27.

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Troisième révision des Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang, sorti en 1955, mais distribué chez nous en salles cinq ans plus tard, le 16 mars 1960. Il remportera d'ailleurs le Prix de la Jeune Critique.

Bien que reniĂ© par son rĂ©alisateur, remontĂ© contre sa volontĂ©, Les Contrebandiers de Moonfleet est considĂ©rĂ© par les critiques comme l’un des plus beaux films d’aventure jamais rĂ©alisĂ©s.

Et de mon point de vue, il s’agit avant tout d’un magnifique rĂ©cit d’aventure Ă  la structure narrative passionnante, tant il suscite fascination et attachement Ă  travers cette quĂŞte au trĂ©sor menĂ©e par un jeune orphelin, John Mohune, et un aristocrate corrompu, Jeremy Fox, interprĂ©tĂ© tout en Ă©lĂ©gance par Stewart Granger, dont la prestance rigide dissimule une empathie tacite et une profonde ambiguĂŻtĂ© morale.
 

Car au-delĂ  de l’aspect purement captivant de cette quĂŞte au diamant jadis cachĂ© par Barbe-Noire, ce qui fait toute la grâce du film rĂ©side dans la densitĂ© psychologique de ses personnages.

Jeremy Fox est un homme déchiré entre corruption et cupidité, mais traversé par un désir, conscient ou non, de rédemption.
Et ce dĂ©sir de libĂ©ration prend corps Ă  travers John Mohune, cet enfant que sa mère mourante envoie vers lui, comme pour rĂ©veiller en Fox l’homme qu’elle avait autrefois aimĂ©.

C’est lĂ  toute la profondeur du film : dresser, par la subtilitĂ© de l'ambiguĂŻtĂ©, le portrait d’un aristocrate hantĂ© par ses propres dĂ©mons, qui retrouve peu Ă  peu le chemin de l’humanitĂ© grâce Ă  l’intĂ©gritĂ© morale de cet enfant qu’il ne cesse pourtant de repousser, tout en l’utilisant parfois comme instrument, notamment lors de cette sĂ©quence du puits, rĂ©vĂ©latrice de sa part la plus trouble. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment dans cette contradiction que rĂ©side toute la grandeur du personnage.
 

Visuellement, Les Contrebandiers de Moonfleet est Ă©galement une splendeur permanente. FilmĂ© en CinĂ©mascope et baignĂ© d’un Technicolor flamboyant, le film impressionne par la richesse de ses cadres et la puissance de ses atmosphères, allant parfois jusqu’Ă  convoquer un imaginaire presque gothique, notamment dans ses sĂ©quences de cimetière, dont l’esthĂ©tique crĂ©pusculaire Ă©voque par instants certaines grandes productions de la Hammer.

Et c’est sans doute lĂ  que rĂ©side toute la force des Contrebandiers de Moonfleet : dans cette capacitĂ© exaustive Ă  conjuguer le souffle de l’aventure, la beautĂ© plastique et la profondeur morale.

Un grand film d’aventure, oui. Mais surtout le rĂ©cit Ă©tonnamment Ă©mouvant d’un homme perdu, vulnĂ©rable, qui, par la force, par le rappel Ă  son instinct paternel, par l'amour d’un enfant dĂ©brouillard, intelligent et profondĂ©ment honnĂŞte, retrouve peu Ă  peu les vestiges de son humanitĂ©.
 

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

Info complémentaire (source: Wikipedia): "C'est un des films les plus personnels en même temps que les plus beaux de son auteur", selon Jean-Loup Bourget. Il est classé 32e meilleur film dans la liste des 100 films pour une cinémathèque idéale, par les Cahiers du cinéma (les Cahiers du cinéma, 2008, sous la direction de Claude-Jean Philippe, Paris).

mercredi 6 mai 2026

5 Maîtres de Shaolin / Shao Lin wu zu de Chan Cheh. 1974. Hong-Kong. 1h49.

                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
     
Il y a des films qui prouvent qu’un rĂ©cit simple peut accoucher d’une Ĺ“uvre grandie. Et c'est durant toute l'aventure que l'on s'en aperçoit. 
 
5 MaĂ®tres de Shaolin de Chang Cheh repose pourtant sur une trame d’une simplicitĂ© dĂ©sarmante : cinq survivants du temple de Shaolin, rescapĂ©s d’un massacre perpĂ©trĂ© par les Mandchous, s’unissent, s’entraĂ®nent, traquent un traĂ®tre et prĂ©parent leur vengeance.
 
Sur le papier, que du classique. Mais Chang Cheh transforme la matière ordinaire en chef-d’Ĺ“uvre de cinĂ©ma d’action. Parce qu’ici, tout dĂ©passe le simple cadre du film de vengeance. La mise en scène donne au rĂ©cit une ampleur hĂ©roĂŻque mythologique. Chaque personnage existe pleinement, avec une implication physique et Ă©motionnelle totale. On croit Ă  leur douleur, Ă  leur rage, Ă  leur dĂ©termination. Leur vengeance devient la nĂ´tre dans une forme ludique et un fond bâti sur le sens du courage, de l'honneur, de la cohĂ©sion fraternelle et de l'hĂ©roĂŻsme, quitte Ă  en payer le lourd tribut.
 
 
Le film ne lâche jamais son emprise : l’action y est quasi permanente, traversĂ©e par un rythme d’une efficacitĂ© redoutable parmi tant de simplicitĂ© narrative. Et lorsque le rĂ©cit ralentit (on est surpris du ventre mou), ce n’est que pour mieux reprendre son souffle avant une ultime demi-heure absolument foudroyante, une montĂ©e en puissance oĂą les affrontements s’enchaĂ®nent par divers duels avec une intensitĂ© vertigineuse.
 
Les combats, chorégraphiés avec cette virtuosité propre à la Shaw Brothers, atteignent une forme de grâce percutante : vélocité, précision, lisibilité, violence du geste. Tout semble couler avec une évidence sidérante. Chang Cheh filme le corps comme un langage mythologique : chaque style de combat devient une identité, une philosophie. Avec la chorégraphie de Lau Kar-leung, les affrontements ont une précision chirurgicale, mais surtout une lisibilité parfaite dans son souci du détail du geste. On comprend toujours ce qui est en jeu dans le mouvement : une faiblesse, une adaptation, une stratégie... Un trépas.
 
 
Et puis il y a cette nature. LĂ  oĂą beaucoup de films d’arts martiaux enferment leurs combats dans des dĂ©cors domestiques ou Ă  l'intĂ©rieur de temples, Chang Cheh ouvre les portes. Ici, la guerre se joue dans les repères spatiaux des forĂŞts, des clairières, des Ă©tendues verdoyantes. Cette omniprĂ©sence de la nature donne au film un aspect visuel envoĂ»tant, un sentiment d'Ă©vasion hypnotique. Une beautĂ© vĂ©gĂ©tale chaude et chaleureuse qui contraste avec les Ă©changes de coups amplifiĂ©s des bruitages stridents en bonne et due forme. 
 
MĂŞme la musique surprend : puissante, rĂ©cursive, grave, oĂą plane l’ombre du western italien. Elle amplifie la gravitĂ© des enjeux et donne aux affrontements une dimension presque opĂ©ratique.
Pendant 1h49, j’ai Ă©tĂ© happĂ© sans relâche. Et c’est peut-ĂŞtre ça, la vraie force de 5 MaĂ®tres de Shaolin : prendre les codes les plus Ă©lĂ©mentaires du cinĂ©ma d’action pour les Ă©lever au rang de fresque Ă©pique.
  
 
Un film-charnière donc oĂą le kung-fu cesse d’ĂŞtre simple spectacle pour devenir "mĂ©moire combattante", notamment grâce aux diffĂ©rentes techniques de combats confinant Ă  l'art suprĂŞme.
 
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

lundi 4 mai 2026

La Ligne Rouge / The Thin red line de Terence Malick. 1998. 2h50. U.S.A.

                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Où est la lumière maintenant ?"

Troisième vision de La Ligne rouge, et le constat demeure inchangĂ© : le chef-d’Ĺ“uvre absolu du film de guerre, aux cĂ´tĂ©s de Voyage au bout de l'Enfer et Apocalypse Now.

On assiste Ă  un immense moment de cinĂ©ma, si bien que ses 2h50 dĂ©filent avec une fluiditĂ© quasi tranquille. C’est dire Ă  quel point l’Ĺ“uvre Ă©purĂ©e de Terrence Malick bouleverse notre perception du temps, de l’espace et de la condition humaine, avec une grâce et une noblesse inattendues dans un genre aussi brutal que celui du film de guerre.


Or, le film regorge de sĂ©quences spectaculaires durant plus d'1 heure. Mais jamais Malick ne tombe dans la complaisance ou dans la surenchère, ce serait trahir sa dĂ©marche. LĂ  oĂą tant d’autres cinĂ©astes exaltent l’hĂ©roĂŻsme ou la jouissance du chaos, lui privilĂ©gie le rĂ©alisme brut : la dĂ©tresse, la peur, la fragilitĂ© des corps, l’effondrement moral. Ici, il n’y a pas de hĂ©ros. Ni chez les amĂ©ricains, ni chez les Japonais. Seulement des hommes jetĂ©s dans l’absurditĂ© de la mort. Ă€ travers l’assaut de Guadalcanal, oĂą une compagnie amĂ©ricaine tente de reprendre une colline infestĂ©e de soldats japonais retranchĂ©s dans leurs blockhaus, Malick filme moins une opĂ©ration militaire - pourtant extrĂŞmement dĂ©taillĂ©e et latente - qu’une descente dans l’enfer intĂ©rieur de l’homme.


Une mission suicidaire, commanditée par un colonel psychorigide, avide de gloire et de violence, incarné avec une intensité mémorable par Nick Nolte qu'on n'oubliera pas de sitôt.
Mais lĂ  oĂą La Ligne rouge atteint une singularitĂ© bouleversante, c’est dans son rapport Ă  la nature, thème cher au cinĂ©aste. Car il lui offre presque le second rĂ´le.
Ces hautes herbes (parfois peints à la main, l'obsession ornementale chez Malick), ces oiseaux, ces eaux calmes, cette lumière si naturelle traversant les feuillages : tout cela devient un contrepoint saisissant à la barbarie humaine. Une réflexion spirituelle car cette nature observe. Elle accueille. Elle endure.
Et soudain, le sang vient souiller cette harmonie primitive.
Comme si l’homme, incapable de prĂ©server sa propre humanitĂ©, contaminait jusqu’au vivant lui-mĂŞme.
Ce contraste entre la paix organique du monde et la violence des hommes constitue toute la puissance sensorielle du film et son intérêt singulier.


Et quelle mise en scène, bon sang ! Quelles chorégraphies de l'apocalypse !

Terrence Malick possède un génie rare pour composer la guerre non comme un spectacle ludique, mais comme une immersion physique et mentale dont on ne sort pas indemne.
On ne regarde pas la bataille. On la traverse. On l’habite. On la craint. On la subit de plein fouet dans une impuissance malaisante.

PortĂ© par une distribution vertigineuse oĂą les visages cĂ©lèbres - bankable - s’effacent rapidement derrière leurs personnages, le film nous attache profondĂ©ment Ă  ces hommes broyĂ©s par la peur, l’attente et l’inĂ©luctabilitĂ© de la mort. Et après ? confrontĂ©s Ă  cette question primitive : qu’est-ce que mourir ? Et qu’y a-t-il après ?


Et cette Ă©motion fragile trouve son prolongement dans cette voix-off quasi permanente, signature essentielle de Malick, qui vient sonder les pensĂ©es les plus intimes de ces soldats. Leurs peurs. Leurs regrets. Leurs interrogations. Le sens de la mort. Le sens de l’amour. Le mystère du mal. D'oĂą vient-il ? Pourquoi sommes-nous si vulnĂ©rables et influençables ?

Et cette question terrible amorcĂ©e en fin de parcours: comment l’homme peut-il oublier si facilement sa nature pacifique pour cĂ©der Ă  la destruction ?


Ă€ l’issue de ces 2h50, on ressort meurtri, dĂ©solĂ©, profondĂ©ment bouleversĂ©. Comme après avoir traversĂ© quelque chose de plus grand que soi. Quelque chose de mystique.
Pas seulement un film de guerre. Mais plutĂ´t une aventure humaine d’une fragilitĂ© infinie. Terrence Malick insuffle Ă  cette tragĂ©die une sensibilitĂ© aigue sans jamais cĂ©der au pathos ou Ă  la sinistrose.
Car il privilĂ©gie la pudeur, la retenue et surtout l’onirisme. La contemplation. Le vertige mĂ©taphysique.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side la grandeur unique de La Ligne rouge : rĂ©ussir Ă  injecter, au cĹ“ur mĂŞme de la violence la plus extrĂŞme, une forme de plĂ©nitude, de douceur et de tendresse.
Comme si, malgré tout, la nature continuait silencieusement de nous tendre la main. A l'instar de son ultime image évocatrice.


Un chef-d’Ĺ“uvre immense. Ad vitam aeternam.

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

samedi 2 mai 2026

Fitzcarraldo de Werner Herzog. 1982. Allemagne de l'Ouest/Perou. 2h27.

(Crédit photo : image trouvée via imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Revoir le mastodonte Fitzcarraldo de Werner Herzog, coproduction entre l’Allemagne et le PĂ©rou, c’est se confronter Ă  une expĂ©rience cinĂ©matographique hors norme. Plus qu’un film, Fitzcarraldo est une Ă©preuve. Un pĂ©riple. Une Ă©popĂ©e humaine et aventureuse d’une dĂ©mesure quasi irrĂ©elle.

C’est une mise en abĂ®me fascinante entre un cinĂ©aste dĂ©bordant d’ambition et un personnage (inspirĂ© de l'histoire rĂ©elle du PĂ©ruvien Carlos Fitzcarrald, baron du caoutchouc) dĂ©vorĂ© par une obsession : incarner l’histoire d’un aventurier fou amoureux d’opĂ©ra, dont le rĂŞve insensĂ© est de bâtir un opĂ©ra en pleine forĂŞt amazonienne.
 

Pendant plus de deux heures trente-cinq, Herzog nous entraĂ®ne au cĹ“ur de l’Amazonie, dans une immersion totale, aux cĂ´tĂ©s de Klaus Kinski, acteur (Ă©ternellement) possĂ©dĂ©, fiĂ©vreux, transi, habitĂ© par ses pulsions d’utopiste dĂ©lirant, accompagnĂ© de la sublime Claudia Cardinale, dont la beautĂ© naturelle semble si douce face Ă  la brutalitĂ© de l'enfer vert qui se dessine peu Ă  peu.

Fitzcarraldo est une Ă©popĂ©e au sens le plus pur du terme. Un film d’aventure comme il en existe peu, conçu avec une authenticitĂ© quasi suicidaire (il y eut des incidents sur le tournage). Ă€ titre de comparaison, Les Aventuriers de l'Arche perdue, pourtant immense classique du cinĂ©ma d’aventure, paraĂ®t presque artificiel, standard, face Ă  la puissance brute et au vertige documentaire de Fitzcarraldo.
 

Car ici, Werner Herzog et son personnage fictif finissent par se confondre. Fiction et rĂ©alitĂ© fusionnent jusqu’Ă  ne plus faire qu’un. Et c’est lĂ  toute la folie du projet : Herzog a rĂ©ellement utilisĂ© un navire de plus de 300 tonnes, qu’il a vĂ©ritablement hissĂ© sur une montagne, sans recourir aux effets spĂ©ciaux - hormis quelques sĂ©quences dans les rapides. Cette vĂ©ritĂ© physique transperce chaque plan pour nous mettre Ă  genoux.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui rend le film si hallucinant : nous ne regardons pas une aventure racontĂ©e en bonne et due forme, nous la vivons. Comme un documentaire pris sur le vif, Fitzcarraldo nous fait ressentir en temps rĂ©el l’effort dĂ©mesurĂ© de cet homme passionnĂ© par son art et de tous ceux qui l’accompagnent pour accomplir l’impossible. Le bois, les cordages, la boue, la pente, la fatigue : tout devient harassant, forcenĂ©, improbable, interminable, alors que l'exploit semble proche.
 

Herzog, d’une rigueur obsessionnelle, filme cette Ă©preuve de force avec une prĂ©cision du dĂ©tail, au plus près des corps, des visages, de ces figurants improvisĂ©s, de la souffrance et de la nature, jusqu’Ă  faire de la jungle elle-mĂŞme un personnage vivant, hostile, indomptable qui emporte tout sur son passage. On peut d'ailleurs rappeler que son prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1982 force le respect.

Fitzcarraldo est donc une Ĺ“uvre sensorielle singulière, une traversĂ©e hallucinĂ©e du dĂ©passement de soi, du rĂŞve impossible et de l’art comme entreprise insensĂ©e. Herzog ne nous narre pas l’aventure : il nous la fait traverser.
 

Et c’est peut-ĂŞtre lĂ  sa plus grande force Ă©motionnelle: faire oublier le cinĂ©ma lui-mĂŞme, alors mĂŞme que chaque plan transpire l'amour du cinĂ©ma dans ce qu’il a de plus vaste, de plus physique, de plus dĂ©ment.

Ainsi, Fitzcarraldo demeure sans commune mesure l’un des plus grands films d’aventure jamais rĂ©alisĂ©s - peut-ĂŞtre mĂŞme le plus grand par son exploit technique impossible Ă  renouveler aujourd'hui. 
 
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

jeudi 30 avril 2026

Les Arts martiaux de Shaolin / Nan bei Shao Lin de Liu Chia-liang. 1986. Hong-Kong. 1h35.

(Crédit photo : image trouvée via imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
RĂ©vision des Arts martiaux de Shaolin, rĂ©alisĂ© par Liu Chia-liang en 1986, dont il s'agit du troisième grand rĂ´le Ă  l’Ă©cran de Jet Li.
Soyons francs : Ă  mes yeux, le film appartient Ă  la catĂ©gorie des Ĺ“uvres mineures, comme en attestent d’ailleurs la plupart des critiques (suffit de surfer sur le net). Mais Ĺ“uvre mineure ne signifie pas Ĺ“uvre dispensable, loin s'en faut.

Car si son rĂ©cit, d’une simplicitĂ© dĂ©sarmante, ne fait jamais naĂ®tre la moindre vĂ©ritable tension dramatique - une vendetta menĂ©e par deux orphelins contre l’assassin de leurs parents suivant un trajet narratif balisĂ© jusqu’Ă  l’os -, et si le dĂ©veloppement psychologique des personnages demeure quasi inexistant, le film trouve ailleurs sa raison d’ĂŞtre, et surtout sa pleine puissance Ă©motive.
 

Là où le scénario échoue à passionner, le spectacle martial, lui, sidère (euphémisme si j'ose dire). Les affrontements déployés par les acteurs atteignent une forme de virtuosité pure : inventivité des chorégraphies, précision du geste, vélocité ahurissante, intelligence du mouvement. Chaque combat devient une démonstration de maîtrise physique et cinématographique, disséminée avec un sens du rythme métronome, donnant au film une efficacité constante. On en reste bouche bée du début à la fin.

Et puis il y a les dĂ©cors naturels, absolument somptueux, qui font presque office de personnage secondaire. Ces montagnes majestueuses, ces paysages vastes participent pleinement Ă  l’aventure en offrant au film un souffle visuel presque Ă©dĂ©nique. Liu Chia-liang attache une importance manifeste Ă  cet environnement, utilisant la nature comme tĂ©moin du geste martial, comme espace de dĂ©ploiement du corps et de l’action.
 

Il y a aussi Jet Li, déjà. À son troisième rôle juvénile, il impose une présence affirmée, un charisme brut, encore en formation mais déjà saillant. Son agilité, sa grâce et sa puissance physique captent immédiatement le regard.

Et ce qui surprend peut-ĂŞtre davantage, c’est cette lĂ©gèretĂ© de ton qui traverse la routine : un humour pittoresque, une Ă©nergie presque carnavalesque lors de certaines sĂ©quences - notamment lors des festivitĂ©s organisĂ©es autour de l'anniversaire de l'antagoniste -, renforçant sa dimension de divertissement populaire, colorĂ©, presque forain. Cette tonalitĂ© est d’ailleurs renforcĂ©e par une partition musicale primesautière, qui irrigue le rĂ©cit d’une insouciance communicative.
 

Toutes ces qualitĂ©s annexes, mais dĂ©cisives, font des Arts martiaux de Shaolin un formidable divertissement. Certes mineur dans la filmo de la Shaw Brothers, mais pourtant indispensable dans ce qu’il offre de plus pur : le plaisir brut du cinĂ©ma d’action martial. 1h35 durant, on en prend plein la vue, grâce Ă  cette intensitĂ© physique, cette fulgurance chorĂ©graphique qui suffisent Ă  elles seules Ă  justifier le voyage mandarin. DĂ©paysement total. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

mardi 28 avril 2026

Les Machines du Diable / The Losers de Jack Starrett. 1970. U.S.A. 1h35.

 
Révision d'un souvenir Vhs locative, "interdit aux - de 18 ans".

Il fallait oser conjuguer, avec une dĂ©complexion totale, le film de bikers et le film de guerre - en l’occurrence vietnamien - sans sombrer dans le ridicule malgrĂ© l’improbabilitĂ© de scènes d’action toujours plus dĂ©lirantes les unes que les autres.

Or, malgrĂ© un prologue explosif, prometteur par sa violence sanguine, digne d’un Sam Peckinpah (ralentis compris), il faut patienter près d’une heure - oui, une heure, c’est long quand mĂŞme, entre 2/3 batifolages romantiques - avant de voir enfin se dĂ©chaĂ®ner les machines du diable, lancĂ©es sur leurs motos customisĂ©es dignes de Mad Max.
 

Bougrement dommage, car le film frĂ´le par instants le bijou d’exploitation furieux qu’il aurait pu ĂŞtre - au point que Quentin Tarantino lui rendra d’ailleurs hommage dans Pulp Fiction, Ă  travers une furtive lucarne.

Mais ce bouquet final - complètement cintrĂ© - vaut franchement le dĂ©tour et continuera probablement de ravir la gĂ©nĂ©ration 80. 
 
Enfin, pour rappel; Bernie Hamilton (le capitaine Dobey de la sĂ©rie TV Starsky et Hutch) ainsi que William Smith (l'immonde Falconnetti de la sĂ©rie Le Riche et le Pauvre) dominent l'affiche avec leur charisme indĂ©trĂ´nable. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
26.04.12
27.04.26 
 
 
Remerciement Ă  Warning Zone.

Le Dernier face Ă  face / Faccia a faccia de Sergio Sollima. 1967. Italie/Espagne. 1h52.

(Crédit photo : image trouvée via affiches-française.com, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Alors hier soir, rĂ©vision du Dernier Face-Ă -face de Sergio Sollima, rĂ©alisĂ© en 1967… et quelle claque, mes amis. Un film qui laisse de sĂ©rieuses traces dans l’encĂ©phale, avec cette sensation d’amertume dĂ©senchantĂ©e qui colle Ă  la peau une fois le gĂ©nĂ©rique clĂ´t. Car ici, on est bien loin des conventions habituelles du western : Sollima prend un malin plaisir Ă  dynamiter les repères moraux et Ă  exploiter avec une intelligence rare l’anti manichĂ©isme de ses personnages.

Si bien qu’ici, le bandit au grand cĹ“ur, interprĂ©tĂ© par Tomas Milian, explose une nouvelle fois l’Ă©cran avec une Ă©volution morale totalement inattendue, surtout lorsqu’on la met en parallèle avec celle de son otage, Brad Fletcher, incarnĂ© par Gian Maria VolontĂ© : un intellectuel souffreteux, cultivĂ©, raffinĂ©, dont la parole et la pensĂ©e semblent d’abord capables de rĂ©veiller la conscience morale de son rival.
 

Or, ce qui passionne dans ce western particulièrement dramatique et profondĂ©ment grave, c’est prĂ©cisĂ©ment cette inversion des rĂ´les qui va peu Ă  peu s’opĂ©rer au fil du rĂ©cit, au grĂ© des trahisons, des braquages et des choix humains les plus troubles. LĂ  oĂą l’on croyait voir un hors-la-loi brutal se dessiner une forme de rĂ©demption, c’est finalement l’homme de culture qui glisse lentement vers la corruption, le pouvoir et la violence qui Ă©branle nos sentiments.

Et c’est lĂ  toute la force du film que de nous malmener: Le Dernier Face-Ă -face devient une passionnante Ă©tude sur les valeurs du bien et du mal, ou plutĂ´t sur leur porositĂ©. Sollima montre comment la culture, l’intelligence et le savoir peuvent eux aussi se soumettre au mal lorsqu’ils se laissent contaminer par le goĂ»t du pouvoir.
 

Le film pousse cette dĂ©liquescence morale très loin dans cette nouvelle identitĂ©, jusqu’Ă  la tragĂ©die humaine la plus cruelle, Ă  travers ses victimes innocentes, ses dommages collatĂ©raux, jusqu’Ă  cette violence qui finit mĂŞme par emporter l’enfance dans son sillage.

Et c’est cette puissance dramatique du cheminement narratif qui culmine dans un face-Ă -face final terriblement pessimiste, pathĂ©tique et dĂ©solĂ©. Car ici, il n’y a ni hĂ©ros, ni vĂ©ritables bandits. Il n’y a que des hommes qui se sont Ă©garĂ©s dans la facilitĂ© de la violence, la corruption, la perversitĂ© et le crime.
 

Et dans la finalitĂ©, une seule pensĂ©e demeure : quel gâchis. Quel immense gâchis moral. Voir des ĂŞtres sombrer ainsi dans la faiblesse humaine, dans l’ivresse du pouvoir et dans le goĂ»t du sang jusqu’Ă  perdre toute forme d'Ă©thique.

C’est prĂ©cisĂ©ment ce qui fait toute la force, l’intensitĂ© et la puissance Ă©lĂ©giaque de ce splendide western italien : nous laisser sur une note profondĂ©ment triste, dĂ©senchantĂ©e, amère… tout en provoquant malgrĂ© tout une forme d’empathie pour ces deux hommes dĂ©truits par leur propre trajectoire et les cadavres qu'ils ont semĂ© sur leur route. Car l’un d’eux demeure, malgrĂ© tout, moins condamnable que l’autre, par son sens de l’Ă©quitĂ©, par sa luciditĂ© retrouvĂ©e, et par cette remise en question coupable que l’on discerne dans son ultime geste rĂ©dempteur.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

lundi 27 avril 2026

Good Luck, Have Fun, Don't Die de Gore Verbinski. 2025. U.S.A. 2h14.

                               (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Cheeseburger Film Sandwich."

Une Ă©norme satire caustique de l’addiction comportementale de nos sociĂ©tĂ©s modernes.

Le film délirant, truffé de flash-back parfois flippants, insiste lourdement sur cette humanité absorbée par les réseaux sociaux, fragmentée par le flux constant de stimulation, anesthésiée par le divertissement, les jeux videos virtuels et la junk food.


Ce monde fictif ressemble au nôtre, avec ces individus "collés à leur smartphone" comme des zombies et happés par du contenu court et compulsif, Tik Tok en tête évidemment.
L’IA dans le film est un monstre nĂ© de notre confort. Il y a clairement un lien entre distraction et dĂ©cĂ©rĂ©bration.

En gros: on ne sera pas détruits par une guerre contre les machines, mais par notre consentement à leur déléguer notre attention.


Quant au retour au point de départ, il est philosophique.
Lutter pour prĂ©server l’humain est un combat sans fin. Chaque tentative Ă©choue, recommence, bifurque. Le barbu est condamnĂ© Ă  recommencer, et chaque Ă©chec produit potentiellement une rĂ©alitĂ© oĂą l’IA gagne.
Noir, c'est noir, ou comment l'IA pourrait causer la perte de l'humanité...

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 25 avril 2026

Le Sabre Infernal de Chu Yuan. 1976. Hong-Kong. 1h35.

                      (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Hier soir, rĂ©vision du Sabre infernal, rĂ©alisĂ© par Chu Yuan. Ne tournons pas autour : nous sommes face Ă  un chef-d’Ĺ“uvre du genre. Et quel divertissement bondissant mes amis ! Au rythme mĂ©tronome, oĂą les combats au sabre s’enchaĂ®nent avec une grâce et une fluiditĂ© hallucinĂ©es - marque de fabrique de la Shaw Brothers
 
1h35 durant, le film nous submerge, nous emporte, nous hypnotise les mirettes Ă  travers la trajectoire de Fu Hung-hsueh, chevalier taciturne, maĂ®tre du sabre, chargĂ© de protĂ©ger les mythiques Plumes de Paon convoitĂ©es par un seigneur de clan insaisissable. Mais très vite, le rĂ©cit dĂ©passe sa simple mĂ©canique d’affrontements. Car Le Sabre infernal est aussi et surtout un objet hybride: un croisement fascinant entre le western italien et le film de sabre. Une ambiance Ă©trange, quasi irrĂ©elle (Ă  l'instar du prologue feutrĂ©), parfois mĂŞme surnaturelle. 
 
 
Les corps volent dans les airs, les armes parfois sophistiquĂ©es semblent dĂ©fier la logique, et le sabre du hĂ©ros - prolongement de son âme - tranche l’espace avec une vĂ©locitĂ© quasi abstraite.
Chaque combat devient alors une chorĂ©graphie, comme de coutume me direz vous. Chaque duel Ă©nergivore, une danse de mort capiteuse. 
 
Or, sous cette dĂ©bauche d’action baroque et envoĂ»tante, le film murmure autre chose.  
Dans ses accalmies, ses silences, ses instants suspendus, Ă©merge une douleur plus profonde. Fu Hung-hsueh n’est pas seulement un guerrier : c’est un homme fatiguĂ©. Un homme vidĂ©.
Ă€ travers ses Ă©changes avec une jeune femme, il exprime une vĂ©ritĂ© amère : la cĂ©lĂ©britĂ© est une malĂ©diction. Elle Ă©lève, mais elle isole. Elle transforme l’homme en symbole, puis surtout le prive d’amour vĂ©ritable. On ne l’aime pas. On le regarde.
Le film touche ici à quelque chose de rare : la célébrité comme désert affectif.
 
 
Et Ă  mesure que les combats s’accumulent, une autre fatigue s’installe en filigrane. Une lassitude existentielle. Combattre, encore. Tuer, toujours. Pour quoi ? Le pouvoir ? La reconnaissance ? L’argent ? Rien de tout cela ne semble dĂ©sormais avoir de poids. La rĂ©pĂ©tition vide le geste de son sens.
 
Jusqu’Ă  cette conclusion magnifique, traversĂ©e d’amertume et de mĂ©lancolie, oĂą le hĂ©ros choisit de se retirer. Refusant le pouvoir, la domination, la gloire - refusant, en somme, le monde qui l’a façonnĂ©. 
Ce n’est pas une fuite. C’est un renoncement. Une libĂ©ration vers nulle part.
  

Ainsi, Le Sabre infernal raconte, derrière son apparente fureur extrĂŞmement stimulante, quelque chose de profondĂ©ment triste et universel : comment la quĂŞte de grandeur transforme l’homme en icĂ´ne… puis l’icĂ´ne en solitude.
 
Un chef-d’Ĺ“uvre absolu, dont la fascination traverse les dĂ©cennies avec une grâce romantique dĂ©chue.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

vendredi 24 avril 2026

300 de Zack Snyder. 2006. U.S.A. 1h56 (1h49).

(Crédit photo : image trouvée via Imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Troisième projo de 300. Bordel, vingt ans déjà - et le choc perdure.

300 n’a rien perdu de son pouvoir de sidĂ©ration. Ă€ la revoyure, on comprend mieux pourquoi le film de Zack Snyder a tant divisĂ© : il ne cherche jamais l’Ă©quilibre ou la subtilitĂ© technique et psychologique. Il impose. Il agresse presque. Et dans cette dĂ©mesure, il fascine Ă  tombeau ouvert.

Car 300 n’est pas un pĂ©plum en bonne et due forme. C’est une vision personnelle. Une projection fantasmatique de l’Histoire, oĂą le rĂ©el se dissout dans une matière baroque, saturĂ©e, irrĂ©elle. Un monde recomposĂ© sous nos yeux, entièrement façonnĂ© par le regard d’un conteur, d’un survivant.
 

Visuellement, le film reste une dĂ©flagration. Chaque plan est sculptĂ© dans une lumière irrĂ©elle, comme figĂ© entre peinture et cauchemar. Les effets numĂ©riques, d’une prĂ©cision et d’un soin remarquables, tiennent la route - mieux, ils participent Ă  cette sensation d’inĂ©dit, comme si le film inventait son propre langage plastique, une grammaire de l’excès et de la stylisation absolue. Rien ne cherche le naturel. Tout vise l’impact Ă  foudroyer le regard.

Les corps aux muscles saillants deviennent des symboles. Les affrontements, des ballets de chair et de sang. La violence, ralentie, chorĂ©graphiĂ©e, se transforme en rituel hypnotique. C’est un festin d’images brĂ»lantes - une ivresse formelle oĂą chaque mouvement calibrĂ© semble pensĂ© comme une fresque vivante. Comme si tout Ă©tait figĂ© dans l'Ă©cran pour en extraire sa beautĂ©. 
 

Et au cĹ“ur de cette fureur esthĂ©tique, il y a le mythe. HĂ©ritĂ© directement de la BD de Frank Miller, le rĂ©cit embrasse Ă  bras ouverts sa dimension lĂ©gendaire. Les ennemis sont monstrueux, arrogants, orgueilleux, les hĂ©ros surhumains, et la rĂ©alitĂ© biaisĂ©e se plie Ă  la narration. Rien n’est objectif. Tout est amplifiĂ©, dĂ©formĂ©, magnifiĂ© pour assister Ă  une expĂ©rience de cinĂ©ma.

Quant à Leonidas, incarné par Gerard Butler, il ne joue pas : il symbolise la voix du refus de soumission. Une posture droite, une idée de l'éthique, une vision du sacrifice. Sa présence, massive, presque irréelle, aimante le regard. Autour de lui, les corps sont tendus, sculptés, érigés en figures de guerre, dans une esthétique virile assumée, quasi écrasante.
 

Certes, l’Ă©motion reste contenue il me semble, parfois Ă©touffĂ©e par la dĂ©monstration, sans s'Ă©garer dans l'ornière. Mais elle affleure ailleurs en fait - dans ces regards impassibles au chevet de leur leader, dans l’attente de l'affrontement, dans cette fatalitĂ© qui plane sur chaque instant. Et lorsque le film touche Ă  sa fin, quelque chose bascule dans l'Ă©motion Ă©lĂ©giaque. Une forme de romantisme tragique Ă©merge, portĂ©e notamment par le point de vue de l'actrice Lena Headey (l'Ă©pouse de LĂ©onidas), et donne au sacrifice une rĂ©sonance plus intime, comme un hĂ©ritage destinĂ© aux gĂ©nĂ©rations futures.

300 est une œuvre sciemment excessive. Provocante. Radicale. Elle ne cherche pas à convaincre, d'ailleurs - elle impose une vision. Une expérience sensorielle, presque physique, qui balaie les conventions pour mieux ériger son propre mythe sous l'autel d'un numérique cinglant.
 
 
On peut la rejeter. On peut s’y abandonner.

Mais on ne peut ignorer cette folie visuelle obsĂ©dante. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤