Les Visiteurs du soir possède cette qualité rarissime des grands films : à chaque revisite, il semble moins vieillir que s’approfondir. Hier soir, après plusieurs années d’abstinence, quel aubaine de retrouver ce bijou de romantisme épuré que Marcel Carné met en scène avec un art consommé de l’attention scrupuleuse accordée à la caractérisation psychologique de personnages éperdument amoureux l’un de l’autre. On peut d’ailleurs rappeler qu’à travers ce contexte moyenâgeux resplendissant de réalisme envoûté, le film fut réalisé sous l’Occupation, en 1942, lorsque Carné, épaulé par les dialogues poétiques de Jacques Prévert, imagine un récit fantastique où le Diable envoie sur Terre deux de ses disciples, Gilles et Dominique, afin de bouleverser les repères sentimentaux, d’introduire le désespoir parmi les êtres romantiques réunis dans le château du baron Hugues.
Mais toute la beauté tragique du film réside justement dans ce dérèglement inattendu : Gilles tombe amoureux d’Anne, déjà promise à Renaud, et tandis que leur relation se transforme peu à peu en passion absolue, le Diable lui-même descend sur Terre afin de briser cette union devenue incontrôlable. À partir de là , le film atteint une dimension plus surnaturelle dans sa manière de filmer les sentiments et de jouer avec les dimensions parallèles. Ce qui émane de cette flamboyante romance monochrome, c’est avant tout la pureté ensorcelante de son noir et blanc, l’immersion hypnotique de son décor médiéval - utilisé aussi comme un voile poétique pour contourner la censure de l’époque - mais surtout la présence bouleversante de ses interprètes.
Si Arletty impose une présence sereine, magnétique, et que Jules Berry compose un Diable aussi ironique que colérique, ce sont surtout Alain Cuny et Marie Déa qui transpercent l’écran. Alain Cuny, avec sa gravité presque spectrale, et la délicieuse Marie Déa, d’une douceur vertueuse autant physique que morale, donnent naissance à une relation romanesque d’une intensité sidérante. Leur amour brûle à chaque plan, mais toujours dans la retenue, la pudeur et la sobriété. C’est précisément cette économie émotionnelle qui rend le film si beau, tendre et dévastateur.
Car la force des Visiteurs du soir réside dans cette capacité à retranscrire une passion absolue à travers un réalisme poétique d’une beauté divine. Tout passe par les regards, les silences, les intonations orales, par ce flegme presque impassible des personnages alors même qu’ils vivent un amour fusionnel d’une puissance émotionnelle proche de la magie. Et c’est là que le film rejoint d’autres sommets du fantastique poétique français comme La Belle et la Bête, Orphée, Les Yeux sans visage ou encore La Beauté du diable.
Et puis il y a cette idée sublime qui traverse tout le récit : même le Diable semble hanté par le désir d’aimer. Comme si l’amour demeurait la seule force capable d’échapper au mal, au pouvoir, au temps lui-même. L’ultime plan final, inoubliable, vient d’ailleurs sceller cette croyance dans l’éternité des sentiments avec une puissance émotionnelle intacte plus de quatre-vingts ans après sa sortie.
Voilà pourquoi Les Visiteurs du soir reste un joyau absolu du fantastique français. Un film dont le temps n’altère jamais le pouvoir émotionnel. Au contraire : lorsque le mot "fin" apparaît à l’écran, on se sent déjà seul, un peu abandonné, comme arraché à ce couple mythique transcendé par Alain Cuny et Marie Déa. Et pourtant, on affiche facilement un sourire aux lèvres, enchanté.



































