Strange Vomit Dolls
— Celui du coeur noir des images 🖤
samedi 25 juillet 2026
Paranormal Activity 2 de Todd Williams. 2010. U.S.A. 1h38
vendredi 24 juillet 2026
Dorothy de Agnès Merlet. 2008. Irlande. 1h42.
À l'instar de The Last Son, que j'avais revu quelques jours plus tôt, Dorothy renoue avec la série B modeste mais impliquée, portée davantage par la qualité narrative et la caractérisation humaine que par leurs moyens. Avec un budget d'à peine 500 000 dollars, le film confirme l'affection d'Agnès Merlet à un fantastique humaniste, où la psychologie des personnages prime constamment sur les effets de manche.
Dès son prologue, le récit met en suspens : la jeune Dorothy Mills semble intenter à la vie d'un bébé dont elle a la garde face au témoignage épeuré des parents. Une psychiatre est alors envoyée sur une petite île irlandaise afin de comprendre ce qui se cache derrière le comportement inquiétant de l'enfant. Entre superstition religieuse, possession, troubles psychiatriques et secrets enfouis, le film distille habilement le doute et construit un suspense progressif facilement prenant. Également scénariste de son œuvre, Agnès Merlet instaure les révélations avec parcimonie jusqu'à un dénouement aussi intelligent qu'émouvant, où le thriller fantastique laisse progressivement place à la gravité d'un drame psychologique particulièrement intense.
Le casting féminin participe largement à la réussite de l'ensemble. Jenn Murray, dans un double registre particulièrement exigeant, brouille constamment les pistes et entretient l'ambiguïté autour de la véritable personnalité de Dorothy. Face à elle, Carice van Houten compose une psychiatre à la fois fragile, douce, déterminée et profondément humaine, cherchant moins à condamner qu'à comprendre les blessures qui entaillent la jeune fille. Leur confrontation récurrente donne au film une dimension émotionnelle qui dépasse le simple cadre du suspense.
Visuellement, Dorothy séduit également par ses superbes paysages irlandais, dont les décors naturels renforcent cette atmosphère aussi mystérieuse qu'inquiétante. La présence de Gary Lewis, excellent en pasteur aussi charismatique que troublant, accentue le malaise qui règne au sein de cette communauté sectaire refermée sur elle-même, où le poids des croyances prime plutôt que d'oser dévoiler une vérité éhontée.
Porté par une très belle conclusion, douce-amère dans la contradiction émotive et profondément touchante, Dorothy confirme le talent artisanal de la française Agnès Merlet pour marier le fantastique occulte au drame humain. Une série B captivante, sensible et intelligemment construite, dont l'originalité réside moins dans ses effets surnaturels - bien qu'une trouvaille visuelle est à saluer - que dans la profondeur de ses personnages et de leurs blessures unis dans le mensonge, l'hypocrisie et la culpabilité, à l'exception de notre duo féminin potentiellement rédempteur.
P.S. : Je trouve un peu dommage que l'affiche française cède un peu au racolage, nous faisant croire à une banale série B sataniste dans la mouvance de La Malédiction. Un visuel clinquant assez trompeur, tant Dorothy se révèle plus subtil, plus humain et surtout psychologiquement plus riche que ne le suggère ce portrait patibulaire.
jeudi 23 juillet 2026
Disclosure Day de Steven Spielberg. 2026. U.S.A. 2h25.
Loin de la démesure spectaculaire qui façonne une partie du divertissement contemporain, Spielberg retrouve donc ici un certain classicisme. Sa mise en scène, d'une fluidité remarquable, privilégie d'amples mouvements de caméra, une narration limpide et un sens du découpage qui fait naître le suspense sans jamais recourir à une surenchère d'action. Le récit progresse comme une enquête, un jeu de pistes, révélant peu à peu les motivations de ses personnages tout en maintenant constamment l'intérêt du spectateur.
Si Disclosure Day évoque inévitablement Rencontres du troisième type, E.T. ou encore La Guerre des mondes, il s'en distingue largement avec une intelligence inattendue par son approche beaucoup plus intimiste. Car Spielberg délaisse ici le spectaculaire pour privilégier une science-fiction profondément psychologique et humaine. Toute son attention est portée sur Margaret Fairchild, présentatrice météo incarnée avec beaucoup de sensibilité et de tension par Emily Blunt qui porte le récit à bout de bras, ainsi que sur le docteur Daniel Kellner, interprété par Josh O'Connor. Deux destins singuliers appelés à se rejoindre au fil d'un récit au suspense anxiogène où les émotions (parfois fortes) priment constamment sur les effets.
Visuellement, le film, léchée - à dominante bleutée - est d'une maîtrise impressionnante. Chaque mouvement de caméra est réfléchi (souvent en plan large) et contribue à rendre crédible une intrigue simple pourtant extraordinaire et traitée de manière originale (tant auprès des pouvoirs psychiques de Margaret que de l'utilisation d'objet extraterrestres). Spielberg n'a rien perdu de son sens du spectacle, aussi modéré soit-il ici, car il l'emploie désormais avec une remarquable retenue. Même l'impressionnante poursuite ferroviaire, la séquence la plus spectaculaire du film, demeure au service narratif et ne constitue jamais une démonstration gratuite.
Cette sobriété se retrouve jusque dans les instants les plus émouvants. Une magnifique scène de réminiscence infantile permet notamment au réalisateur de renouer, avec délicatesse, avec cette imagerie féerique qui a toujours traversé certains de ses classiques. Les bons sentiments, souvent reprochés à Spielberg, deviennent à nouveau une véritable force émotionnelle par son savoir-faire autonome, et culminent dans un final d'une grâce bouleversante qu'on ne voit pas arriver (l'émotion n'est pas programmée), refusant SURTOUT toute grandiloquence comme toute paraphrase inutile. Tout l'inverse de Rencontres du 3è Type ou encore d'E.T. qui tablait sur une imagerie beaucoup plus ample et ouvertement féérique.
Mais c'est surtout dans son sous-texte que Disclosure Day m'a interpellé, marqué. Plus qu'un film standard consacré aux extraterrestres, j'y ai vu une réflexion sur la foi et le renoncement, au sens le plus large du terme : la foi spirituelle, évoquée à travers certains personnages, principalement Jane Blakenship, compagne de Kellner, qui doute autant qu'elle s'efforce de renouer avec Dieu au moment où sa vie semble ne plus tenir qu'à un fil. Mais également la foi en l'inconnu, en l'autre et en ce qui nous dépasse. Le postulat selon lequel une présence extraterrestre serait dissimulée depuis 1973 ne serait finalement qu'un prétexte pour Spielberg d'interroger notre rapport à la peur, à l'altérité et à l'espérance.
Cette lecture est d'ailleurs renforcée par l'évolution même de l'antagoniste Noah Scanlon. D'abord déterminé à empêcher toute révélation, il finit par renoncer à son opposition en laissant Margaret s'exprimer. Plus qu'une simple capitulation, j'y vois l'acceptation de ce qui lui paraissait jusque-là inconcevable. Même celui qui incarnait le refus de l'inconnu - par peur du chaos auprès de la population croyante - finit par accepter une réalité qui le dépasse.
C'est sans doute là que réside la véritable force de Disclosure Day. Derrière son intrigue de science-fiction impeccablement menée, Spielberg livre avant tout une œuvre profondément humaniste, où l'émotion l'emporte constamment sur le spectaculaire. Il rappelle, avec une pudeur qui force le respect, que l'être humain peut toujours évoluer, même aux moments les plus désespérés, dépasser ses peurs et apprendre à accepter ce qui lui est étranger. Croire que certaines rencontres changent le cours d'une vie.
À plus de cinquante ans de carrière, Steven Spielberg prouve à nouveau qu'il demeure un vrai conteur. Son sens du storytelling, sa maîtrise technique et son intelligence narrative restent intactes. Or, ici, plutôt que de chercher à impressionner, il choisit désormais d'émouvoir - à l'ancienne - avec une simplicité désarmante. Un parti-pris assumé qui ne peut que ravir le spectateur sensible à l'émotion la plus noble.
Pour ces raisons, Disclosure Day constitue à mes yeux une oeuvre modeste, sensible et humaniste que nous avions tant besoin à l'ère d'aujourd'hui. Un spectacle familial d'une élégance ténue, qui préfère l'espoir au pessimisme et rappelle, avec sincérité, que nous avons peut-être davantage à gagner, en accueillant l'inconnu plutôt qu'en le redoutant.
mercredi 22 juillet 2026
Nekromantik de Jorg Buttgereit. 1988. Allemagne de l'Ouest. 1h11.
À la revoyure, Nekromantik s'impose donc comme une véritable aberration filmique, un trip hallucinatoire et éprouvant dont il est difficile de sortir indemne. On sort du film transi, apathique, désarmé. On se sent égaré dans un vide moral, comme si nous étions en quête d'une main secourable. Car les images morbides et lubriques s'enchaînent avec une régularité quasi hypnotique, entraînant le spectateur dans un vortex émotionnel où fascination et répulsion ne cessent de s'entremêler. On peine parfois à comprendre ce que l'on ressent tant le film pousse son aura malsaine et sa violence graphique à leurs limites, entre réalisme sordide et illusion factice.
Car si certains maquillages cheap et effets spéciaux artisanaux accusent leur faible budget et atténuent ponctuellement l'illusion, d'autres nombreuses séquences frappent par leur réalisme hyper dérangeant. La manipulation d'organes humains, les bains de sang, les caresses adressées à un cadavre en décomposition ou certaines visions d'une frontalité inouïe composent des scènes d'une rare audace, au point de donner le sentiment d'assister à un véritable cauchemar sur pellicule issu des entrailles même d'un cadavre. On demeure comme prisonnier de cet univers putride, incapable de s'en extirper, tout en conservant une curiosité quasi malsaine pour l'évolution de ce couple pathologique, et plus particulièrement pour ce personnage solitaire employé dans une agence de nettoyage, chargée de ramasser les cadavres.
L'une des grandes forces du film réside également dans son traitement résolument sérieux de son sujet. Buttgereit ne recherche pas le rire ni le second degré, même si par moments des traits d'humour le contredit. À travers cette fusion entre désir charnel et chair morte, il esquisse une réflexion sur la solitude, l'isolement, l'incommunicabilité, le désir charnel et le rapport entre la fragilité de la vie et l'appel (rédempteur) de la mort. Son personnage semble finalement plus à sa place parmi les morts que parmi les vivants, comme le démontre le final aussi célèbre que profondément dérangeant, dont les effets spéciaux volontairement grossiers donnent presque l'impression que le cinéaste cherche enfin à nous arracher brutalement à ce cauchemar putrescent, à nous mettre à distance pour mieux se relever ensuite de la projection.
Attention ! Le film intègre également un véritable snuff animalier, d'une violence morale incontestable. Si cette image d'archive demeure, à mes yeux, moins moralement condamnable que les mises à mort spécialement réalisées pour Cannibal Holocaust chez Deodato, elle n'en reste pas moins extrêmement éprouvante, insoutenable, et constitue probablement la limite que beaucoup de spectateurs refuseront de franchir. Libre à chacun de prendre la télécommande et d'amorcer la lecture en "avance rapide".
Évidemment, Nekromantik est une œuvre maladive à ne mettre entre aucune main inexpérimentée. Son contenu incongru en réserve l'accès à un public particulièrement averti. Mais pour les amateurs d'horreur expérimentale, il demeure un véritable film culte, aussi incroyable que trouble et fascinant. Jörg Buttgereit y développe une véritable démarche d'auteur autour de la marginalité, de la solitude et de l'exclusion, dans un appartement mortifère envahi de cadavres et de chairs en décomposition, où suintent la puanteur, le sang, le sperme et la mort avec un art consommé du réalisme faisandé.
Fort de son succès confidentiel, principalement en VHS, et de sa réputation internationale aussi sulfureuse que malsaine, Buttgereit réalisera trois ans plus tard une suite bien plus maîtrisée.
Mais ceci est une autre histoire… On en recause la semaine prochaine.
- Celui du cœur noir des images 🖤
mardi 21 juillet 2026
The Last Son: la Malédiction / Hideaways de Agnes Merlet. 2011. Irlande. 1h32.

lundi 20 juillet 2026
Trouble Every Day de Claire Denis. 2001. France/Allemagne/Japon. 1h41.
Vingt-cinq ans après sa sortie, redécouverte de Trouble Every Day, le film indépendant de Claire Denis, présenté hors compétition au Festival de Cannes en 2001 et qui fit alors couler beaucoup d'encre. À la revoyure, cette œuvre singulière me confirme qu'elle demeure un OVNI cinématographique. À la croisée du drame, de la romance et de l'horreur, Trouble Every Day est avant tout une drôle d'expérience: sensorielle, hypnotique, envoûtante.
Claire Denis y fait preuve d'une maîtrise étonnante (alors que je connais mal sa filmo), privilégiant une narration essentiellement visuelle. Ici, les images parlent donc davantage que les dialogues laconiques, conférant au récit une puissance de suggestion fascinante. La réalisatrice filme les corps en plan serré avec une sensualité trouble, s'attardant sur les étreintes, les peaux, les attouchements, les regards et les silences dans une démarche quasi tactile. Une approche qui n'est pas sans rappeler, dans un registre pourtant radicalement différent, la narration visuelle d'un Mad Max: Fury Road, où l'image devient le principal vecteur du récit.
Cette atmosphère ouatée et feutrée doit également énormément à la partition des Tindersticks. Portée par de somptueux arrangements de cordes, leur musique, à la fois mélancolique, fragile et obsédante, accompagne magnifiquement le film comme un écho permanent. Elle enveloppe chaque séquence d'une douceur quasi irréelle - en dépit de certaines violences sexuelles - et participe pleinement à cette sensation d'hypnose qui ne quitte jamais le spectateur.
Claire Denis s'entoure d'un trio d'acteurs particulièrement inspiré : Vincent Gallo, Tricia Vessey et Béatrice Dalle. Bien que cette dernière soit relativement peu présente à l'écran, elle marque et hante le récit. Sans jamais verser dans le cabotinage ou la complaisance, elle compose un personnage mutique, tragique, inquiétant et dérangeant. Deux séquences d'une violence extrême viennent d'ailleurs ponctuer le récit. Leur réalisme presque clinique et leur brutalité viscérale sont susceptibles d'éprouver même les amateurs d'horror show les plus aguerris.
Mais réduire Trouble Every Day à ces éclaboussures insalubres serait passer à côté de sa véritable nature. Claire Denis utilise l'anthropophagie comme la métaphore d'un désir amoureux et sexuel devenu pathologique, impossible à maîtriser. Shane Brown (Vincent Gallo) et Coré (Béatrice Dalle) sont prisonniers de pulsions irrépressibles qui condamnent toute possibilité d'aimer sans détruire. Tandis que Shane tente de préserver son mariage avec June (Tricia Vessey), Coré vit recluse sous la surveillance de son compagnon, le docteur Léo Semeneau, qui cherche désespérément un remède à cette mystérieuse affection.
Baignant dans un romantisme aussi désespéré que sulfureux, Trouble Every Day explore les thématiques du désir, des pulsions, de la dépendance affective, de la domination et de la soumission au sein du couple. Ici, la sexualité fusionne avec l'anthropophagie, comme si l'amour, poussé à son paroxysme, ne pouvait plus s'exprimer qu'à travers la dévoration de l'être aimé. Les protagonistes apparaissent alors comme des êtres meurtris, prisonniers d'une condition qui les condamne à transformer chacun de leurs élans amoureux en tragédie.
Le tout est sublimé par une mise en scène d'une élégance rare, où la douceur des images contraste constamment avec la cruauté de certaines séquences. Ce décalage permanent confère au film une force émotionnelle et sensorielle peu commune, tout en rappelant qu'il s'adresse à un public averti.
Ainsi, Trouble Every Day s'impose, à mes yeux, comme l'une des œuvres les plus audacieuses et les plus personnelles de Claire Denis. Beaucoup la considèrent d'ailleurs comme l'un de ses plus grands films, et je comprends désormais aisément pourquoi. Un film qui continue de hanter bien après le générique de fin et qui donne envie d'y revenir, malgré la rudesse de certaines scènes, tant il dégage un romantisme désespéré, une sensualité troublante et une mélancolie qui s'accrochent à nous.
Une œuvre singulière, dérangeante, profondément tourmentée et fiévreuse… et, assurément, un film inclassable à voir et à revoir.
Mutants de David Morley. 2005. France. 1h35.
David Morley signe une modeste série B horrifique qui transpire la sincérité et l'amour du genre. Je comprends d'autant mieux pourquoi Mad Movies l'avait tant défendu lors de sa sortie. Certes, son récit demeure relativement classique et sans grande surprise, mais le réalisateur parvient à insuffler une réelle efficacité à ce huis clos enneigé magnifiquement filmé dans les paysages de Haute-Savoie. Dès la première demi-heure, j'ai été séduit par son atmosphère particulièrement envoûtante grâce à une partition musicale mélancolique qui épouse parfaitement ce décor hivernal dévasté, où semblent suinter le danger, la putréfaction et la mort. La photo désaturée sublime ces paysages montagneux aussi photogéniques que dépaysants, renforçant encore davantage l'immersion dans ce film d'ambiance d'autant plus intimiste.
Face à eux se dressent des survivants aussi hostiles que désespérés, dont un duo d'antagonistes aussi violents que machistes, venant constamment ébranler leur quête. Les affrontements, d'une brutalité percutante, rappellent inévitablement 28 jours plus tard. Entre maquillages franchement convaincants, montage dynamique et attaques d'une férocité permanente, Mutants délivre un spectacle tendu, haletant et gore en diable. Les gerbes de sang, les corps mutilés et la violence omniprésente participent pleinement à cette ambiance sale, sombre et désemparée.
C'est bien connu, certains films ont simplement besoin d'une seconde - voire même d'une troisième - chance pour révéler toutes leurs qualités. A condition aussi de changer de regard pour que les choses puissent changer et s'ouvrir à nous. Mutants en fait désormais partie.
jeudi 16 juillet 2026
La Castagne / Slap Shot de George Roy Hill. 1977. U.S.A. 2h03.
Révision hier soir de La Castagne, réalisé en 1977 par George Roy Hill. Un film que j'avais découvert ado sur Canal+ un Mercredi soir, et qui m'avait alors profondément marqué par son côté jubilatoire et totalement assumé dans sa manière décalée de traiter le hockey sur glace, avec en tête d'affiche le monstre sacré Paul Newman (tout juste âgé de 52 ans) et une galerie de seconds rôles aussi décomplexés qu'attachants.
À la revoyure, quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une œuvre bien plus profonde, intelligente, authentique et réaliste que dans mes souvenirs. Derrière ses bagarres homériques et son humour cocasse, La Castagne raconte avant tout les derniers soubresauts d'une petite ville américaine frappée de plein fouet par le déclin économique. L'équipe de hockey locale devient alors le dernier espoir d'une population qui refuse de s'effacer. Reggie Dunlop, entraîneur-joueur proche de la retraite mais qui refuse de raccrocher, va comprendre alors que le public se passionne désormais davantage pour les affrontements que pour le sport lui-même, et n'hésitera pas à exploiter cette fascination pour tenter de sauver son équipe.
Ce qui m'a également frappé, c'est le temps que George Roy Hill accorde à planter son univers industriel et à faire vivre ses personnages pour mieux nous attacher à eux au fil de leurs conquêtes personnelles. Aujourd'hui, rares sont les films qui prennent autant le temps de respirer. Ici, chaque protagoniste existe pleinement, avec ses qualités, ses failles, ses espoirs et ses blessures, sans fard. Cette patience narrative confère au film une profondeur psychologique et une émotion d'autant plus touchantes qui fait toute sa grandeur.
Et puis il y a cette atmosphère si particulière, symptomatique des années 70. À travers le regard que porte George Roy Hill sur ses personnages, j'ai eu le sentiment de replonger dans une époque qui m'a paru plus simple, plus chaleureuse, plus civilisé, plus sensible car profondément humaine. Malgré la crise sociale qui pèse sur la ville, les relations entre les personnages semblent plus sincères, plus spontanées, plus innocentes. Sans idéaliser les années 70 (et Dieu sait si je sacralise cette décennie cinématographique), cette sensation de bien être m'a profondément touché et m'a rappelé combien notre époque actuelle me paraît souvent plus brutale, liberticide et individualiste.
Or, l'une des grandes qualités du film réside également dans son réalisme. Aussi extravagantes que puissent paraître certaines scènes, plusieurs d'entre elles s'inspirent de faits authentiques. Ainsi, cette séquence où un spectateur lance une clé au visage d'un joueur avant que la situation ne dégénère dans les tribunes est directement inspirée d'un véritable incident survenu lors d'un match au Canada, comme l'explique la journaliste sportive Sophie Serdini dans un passionnant entretien proposé parmi les suppléments du Blu-ray Elephant Films que j'ai pu voir après la projo. Une preuve supplémentaire que la réalité dépassait parfois la fiction. C'est d'ailleurs précisément lors des années 70 - selon les dires de Sophie - au Canada que le Hockey sur glace put s'implanter et accéder à une immense popularité (c'est même devenu une religion chez eux) en faisant preuve d'un culte de la violence commun de la part du public et des joueurs lors des matchs de compétition.
Et donc, sous ses allures de comédie populaire, La Castagne en souligne une réflexion étonnamment lucide sur la fascination qu'exerce la violence dans le sport, à l'instar du chef-d'oeuvre dans toutes les mémoires: Rollerball. Plus les affrontements deviennent spectaculaires et ingérables, plus le public en liesse en redemande. George Roy Hill observe cette dérive de masse avec beaucoup d'humour, sans jamais perdre de vue l'humanité de ses personnages unis par l'esprit de camaraderie et l'amour de leurs compagnes.
Le réalisateur n'oublie donc pas les relations sentimentales qui unissent ou déchirent ses protagonistes. Les déboires amoureux de Reggie, comme ceux d'un des joueurs, sont traités sans émotions programmées. Car jamais le film ne sombre dans le mélodrame ou la facilité des bons sentiments. Pourquoi ? Parce que son émotion demeure pudique, sincère et noble. Mais surtout, on sent que George Roy Hill éprouve de la tendresse pour cette galerie de personnages cabossés, solidaires et profondément attachants.
Considéré par beaucoup comme le plus grand film consacré au hockey sur glace, La Castagne n'a assurément pas usurpé sa réputation. Avec ses 841 770 entrées en France, il demeure effectivement l'une des plus grandes réussites du cinéma sportif.
Près de cinquante ans après sa sortie, cette géniale comédie bonnard n'a rien perdu de sa fougue expansive, de son intelligence ni de sa générosité. Derrière ses bagarres mémorables en mode "Laurel et Hardy" et son humour pittoresque, George Roy Hill signe une chronique sociale d'une réelle finesse et une réflexion toujours actuelle sur le spectacle de la violence qu'on a coutume de s'extasier. Immense film au demeurant, alors qu'au descriptif du Blu-ray édité par Elephant on parle plutôt de "chef-d'oeuvre" du film de Hockey. Rien que ça.
P.S: parait que la version québécoise est à mourir de rire.







































