Strange Vomit Dolls
— le cinéphile du cœur noir 🖤
samedi 18 avril 2026
vendredi 17 avril 2026
La Corde / Rope d'Alfred Hitchcock. 1948. U.S.A. 1h20.
Nous avons ici affaire à un huis-clos étouffant - peu de le dire - notamment à travers l’un des deux personnages, dont la carapace morale se délite peu à peu à mesure que l’intrigue progresse. Et surtout, à mesure que le personnage incarné par James Stewart perçoit l’odeur du crime, soupçonne, doute, puis comprend à travers ses expressions davantage désarmées. Une tension sourde s’installe, quasi organique face à notre témoignage à la fois inquiet, désolé, démuni, effrayé.
Il y a dans La Corde cette intensité émotionnelle aigüe, notamment à travers ce glissement progressif vers la panique, l’alcool venant délier les nerfs, désinhiber les masques de l'un d'eux. L’ironie est d’une noirceur absolue : les invités festoient, boivent, conversent… autour d’un coffre qui contient carrément le cadavre. Une collation dressée sur la mort elle-même. Hitchcock pousse ici le cynisme à son point de rupture, avec une cruauté audacieusement ludique, terriblement grinçante.
L'exploit technique fascine tout autant : ce faux plan-séquence - ces 8 longues prises savamment dissimulées - donne au film une continuité suffocante. La caméra rampe tranquillement, enlace les corps, les visages, tourne autour des objets, revient, insiste… comme si elle refusait toute échappatoire. Le spectateur est prisonnier, au même titre que les personnages. Mais on se délecte de se soumettre à un suspense mortifère.
Derrière cette prouesse formelle, et cet arrière plan urbain constamment changeant, ce qui dérange profondément, c’est le cœur idéologique du film. Car La Corde met en scène une pensée élitiste poussée jusqu’à l’horreur : celle d’individus persuadés de leur supériorité, s’arrogeant le droit de vie ou de mort sur ceux qu’ils jugent inférieurs. Sans jamais nommer le fascisme, le film en épouse certaines ombres - non pas comme discours politique frontal, mais comme résonance morale. Ca parait si évident. Hitchcock ne filme pas un régime, il filme le poison qui le rend possible : la déshumanisation, la hiérarchisation des êtres, l’intelligence froide coupée de toute empathie, le mépris de classe.
Et c’est là que le personnage de James Stewart devient fondamental : figure de conscience, il incarne aussi le remords intellectuel. Celui d’avoir, peut-être, semé des idées - inspirées, détournées, trahies de Friedrich Nietzsche - que ces compagnons ont prises au pied de la lettre. Le film devient alors une mise en garde vertigineuse : les idées, lorsqu’elles s'épargnent toute morale, peuvent engendrer le pire.
Face à lui, l’un des deux meurtriers hanté (pour ne pas dire transi) de remord sombre peu à peu, rongé par une culpabilité qu’il ne parvient plus à contenir, tandis que l’autre reste figé dans une arrogance glaçante, dénuée d’empathie, d’humanité - méprisant, jusqu’au bout, y compris envers la compagne de la victime.
Ainsi, La Corde fascine autant qu’il met mal à l’aise. Par la précision de son jeu d’acteurs, par la maîtrise technique d’Hitchcock, mais surtout par cette tension constante, presque irrespirable, qui ne nous lâche jamais, surtout à travers le profil pathétique d'un des tueurs plongé dans la terreur de se voir démasqué.
Et lorsque le rideau tombe, passés 3 coups de feu, il ne nous reste qu’un goût amer. Celui d’avoir assisté non seulement à un crime auprès de comportements mesquins, mais à la démonstration terrifiante de ce que l’esprit humain peut produire de plus pervers lorsqu’il se croit au-dessus de tout.
jeudi 16 avril 2026
Orphée de Jean Cocteau. 1950. 1h36. France.
Hier soir j'ai revu (une 3èx) Orphée après trente années d’absence. Trente ans de silence… pour une claque absolue.
Pourquoi une telle attente confinée dans la torpeur ? Peut-être pour mieux célébrer ses retrouvailles.
Orphée est, à mes yeux, le plus grand film de Jean Cocteau. Un chef-d’œuvre du fantastique français, oui - mais surtout une œuvre d'art à part, insaisissable, qui échappe à toute tentative de réduction, de lucidité.
Ici, l’amour prend une forme interdite, blasphématoire : celle qui unit un homme à la Mort elle-même, personnifiée par une femme. Jean Marais, tout en charisme classieux, incarne un Orphée fiévreux, aimanté par l’interrogation en permanence, par l'inconnu, tandis que María Casares, souveraine et ténébreuse, donne à la Mort un visage féminin, une présence, un désir. Une femme. Une princesse (c'est d'ailleurs son surnom). Une fatalité amoureuse prête à toutes les audaces.
Ce qui frappe, au-delà même du récit indéchiffrable, c’est la matière monochrome du film. Ses trucages artisanaux - miroirs liquides, corps traversant l’impossible, bâtiments en ruines qui deviennent royaume des morts, corps éjectés dans les airs - ne cherchent jamais à épater : ils nous convainquent de la réalité des faits.
Ce qui n’existe pas est souvent ce qu’il y a de plus réel. Ils abolissent la frontière entre illusion et croyance. On n’observe pas Orphée, on y glisse sans s'en rendre compte. Et c’est là que Cocteau est unique.
Car tout, ici, relève de la poésie personnelle. Une poésie étrange, limpide, quasi primitive. L’au-delà n’est pas un spectacle : c’est un état nouveau. Un espace suspendu où le temps se dissout, où les sentiments se déforment, où aimer devient vertigineux.
On pourrait chercher à comprendre. Décortiquer. Interpréter.
Mais ce serait presque une erreur. Orphée ne demande pas à être compris. Il demande à être rêvé. On n'est pas obligé de tout comprendre pour aimer, l'important c'est de "rêver". Et en matière d'évasion hypnotique, Orphée se porte en étendard.
Vous voulez connaître le pouvoir du cinéma, Orphée est conçu pour cela.
Car c ’est un film qui se vit comme un songe éveillé, où l’on accepte tout - parce que tout est ressenti. Parce que tout est traversé par une vérité émotionnelle qui dépasse la logique.
Je persiste et signe, Orphée est une expérience à part entière. Et c’est peut-être là qu’il va plus loin encore que La Belle et la Bête, pourtant déjà sublime, on le sait tous. Là où ce dernier émerveillait dans le baroque et la délicatesse, Orphée trouble, dérange, envoûte sans limite. Il ne caresse pas, non non, il hante, il s'insinue en nous, il rampe en notre chair et notre âme. C'est un sentiment d'abandon qui échappe à notre raison.
Les regard sculptés, chaque geste, chaque silence semble chargé d’une aura invisible. Les acteurs secondaires - François Périer, Marie Déa - ne jouent pas : ils semblent possédés par ce monde, par l'amour qui les dépasse. Et nous avec.
Orphée devient alors une matière vivante, mouvante, organique. Un film qui respire, qui palpite, qui nous entraîne dans un ailleurs indicible - ce lieu où l’amour et la mort ne font plus qu’un. Qui aurait pu concevoir une union aussi proscrite !
Oui, Orphée est un film d’amour fou aux sentiments aussi expansifs que raffinés, à l'instar de l'harmonie de ces dialogues florissants. Mais surtout, c’est un film rare. Précieux. Imperméable à l'évolution du
temps.
L’un des plus beaux films du monde.
Grand Prix international de la Critique (prix FIPRESCI) au festival de Venise en 1950
Oscar de la traversée du nouveau Normandie.
Victoire du référendum du grand public des directeurs de salle à Cannes.
mercredi 15 avril 2026
Les 18 Armes légendaires du Kung-fu de Liu Chia-liang. 1983. Hong-Kong. 1h41.
Pour un peu, on se croirait au cirque Cruz, un véritable tourbillon d’acier, d'étincelles et surtout de discipline martiale en roue libre. Quelle générosité décalée, bordel !
Ben oui, on a affaire à une succession de numéros - parfois même comiques - chacun avec sa spécialité, son rythme, son moment de bravoure, entre comique, magie noire, arts martiaux.
Ici, les "numéros" sont des styles de combat inimitables dans leur chorégraphie fétichiste.
Chaque affrontement est une performance anthologique:
entrée en scène du combattant résigné, démonstration technique à faire tomber ta mâchoire, montée en tension, puis explosion finale capiteuse à donner le tournis.
Les 18 armes légendaires du kung-fu, de Lau Kar-leung, c’est du kung-fu dans sa forme la plus pure, la plus pédagogique… et paradoxalement, la plus ludique.
Ce qui frappe immédiatement, c’est cette manière innée de filmer le geste. Pas de triche, pas de coupe inutile, pas d'effet numérique : chaque mouvement devient une démonstration de force, chaque arme une extension du corps. On n’est pas juste dans un récit (confus il est vrai) de vengeance, de traque ou d’apprentissage, on est dans une encyclopédie vivante du combat.
Plus le film avance, plus il monte en gradation, il se transforme en festival hallucinant d’inventivité martiale : lances, sabres, chaînes, armes improbables - jusqu’à cette fameuse dernière partie où tout explose, où le film devient quasiment une transe erratique où on ne sait plus où donner de la tête.
Spécialiste en la matière, Lau Kar-leung nous offre un spectacle orgasmique au sens littéral. Il filme le kung-fu comme un art suprême, un héritage, presque comme un rituel sacré. Les combats eux-mêmes, la variété des armes, ou ce côté presque “manuel vivant” du kung-fu laisse pantois de béatitude.
C'est comme si le film te disait: "installe-toi, on va te montrer tout ce que le corps humain peut faire avec ses bras et une arme entre les mains.”
Les 18 armes légendaires du Kung-fu est l'un des films les plus fous que j'ai pu voir, alors que la mythique Shaw Brother possède dans sa besace une centaine de trésors infaillibles de ce calibre.
lundi 13 avril 2026
Colors de Dennis Hopper. 1988. U.S.A. 2h07 (uncut version)
Dès sa sortie en 1988, le film de Dennis Hopper fit l’effet d’une petite bombe (succès public et critique). Une réputation loin d’être usurpée, tant le cinéaste parvient à nous immerger, sans filtre, au cœur d’un conflit urbain d’une violence âpre, loin de la glorifier.
Mais là où Colors surprend, c’est dans son refus de s’attarder sur les mécanismes classiques du trafic de drogue. Hopper s’intéresse ailleurs. Plus profondément. Il radiographie une guerre de territoires, une spirale de représailles où chaque acte appelle une réponse encore plus brutale. Une mécanique infernale, sans échappatoire traité ici avec réalisme documenté où tout un chacun n'existe que pour y imposer son autorité.
Au centre du récit en suspension, la relation conflictuelle entre Sean Penn et Robert Duvall. Deux flics, deux visions du monde. Et c'est autant un récit initiatique que nous relate Colors.
Sean Penn incarne Danny, jeune loup nerveux, impulsif, rongé par une violence qu’il ne cherche même plus à contenir. Il ne protège pas - il domine, humilie, écrase. Son rapport aux gangs est frontal, presque sadique, comme en témoigne cette scène glaçante où il grime de bombe aérosol le visage d'un suspect, transformant l’arrestation en acte de domination humiliante.
Face à lui, Robert Duvall impose une présence inversement plus posée, plus indulgente. Un homme usé au bord de la retraite, lucide, qui privilégie encore le dialogue dans un environnement où la parole semble déjà morte. Une figure paternelle dépassée, consciente que le terrain lui échappe au fil d'un temps déliquescent. Ce face-à-face dépasse le simple conflit de caractères : il incarne deux visions irréconciliables d’une guerre déjà perdue. Et autour de leurs rondes automobiles, un monde saigné à vif.
Dennis Hopper filme les quartiers défavorisés avec une rigueur quasi documentaire, s’appuyant sur des décors réels, des visages authentiques, jusqu’à intégrer de véritables membres de gangs (2 figurants seront tués sur le tournage). Une démarche ambitieuse qui confère au film une densité troublante, presque dangereuse, comme si la fiction flirtait en permanence avec le réel.
La violence, elle, est frontale. Brutale. Spectaculaire mais jamais gratuite, toujours douloureuse surtout. Elle s’intensifie progressivement jusqu’à une dernière partie d’une noirceur qui fait mal, où toute illusion de contrôle s’effondre, notamment à travers une romance impossible.
La photographie, souvent crépusculaire, enveloppe la texture saturée d’une atmosphère lourde, quelque peu poisseuse, presque suffocante. Une nuit urbaine envoûtante où la tension ne retombe jamais vraiment. Bien au contraire.
Mais ce qui frappe le plus, dans la finalité, c’est le constat.
Un constat froid. Implacable. Il n’y a pas de solution. Pas de sortie.
Pas même de véritable espoir. Seulement une violence cyclique, aveugle, qui broie aussi bien ceux qui la subissent que ceux qui prétendent la contenir. D'où son intensité dramatique qui en émane avec une empathie bouleversante.
Remarquablement filmé, Colors n’est pas un film de gangs hollywoodien (on n'est pas chez New Jack City). C’est une descente aux enfers urbaine, sèche, lucide, qui laisse derrière elle un goût amer. Celui d’un monde nécrosé déjà condamné.
On nous avait prévenu. Or, il était déjà trop tard dans cette itinérance fébrile des années 80.
La Balade sauvage / Badlands de Terence Malick. 1973. U.S.A. 1h33.
Troisième vision de La Balade sauvage, premier long-métrage de Terrence Malick - et plus de sidération - maturité aidant.
Celle d’un film qui ne ressemble à nul autre, d’une expérience de cinéma proche de l'irréalité, comme si chaque image avait été arrachée à un monde plutôt que mise en scène.
Derrière son apparente simplicité - la cavale meurtrière d’un jeune couple tiré d'un fait réel en 1958 - le film déconstruit frontalement le mythe romantique popularisé par Le Démon des armes ou encore Bonnie and Clyde. Ici, rien de flamboyant, rien de passionnel. Seulement du vide. Un vide diffus, insidieux, qui contamine chaque geste, chaque regard.
Le couple formé par Martin Sheen et Sissy Spacek n’incarne pas l’amour en fuite, mais une forme d’errance existentielle. Deux êtres désaccordés au monde, presque absents à eux-mêmes. Lui, habité par une violence qu’il semble jouer comme un rôle de James Dean, dans une quête dérisoire de reconnaissance. Elle, flottante, opaque, comme suspendue hors du réel, incapable - ou refusant - de mesurer la portée des actes qu’elle accompagne.
Et pourtant, autour d’eux, il y a la nature. Cette nature chère au réalisateur. Une nature d’une beauté saisissante, filmée avec une douceur presque irréelle. Une nature qui apaise, qui respire, qui existe pleinement - à l’opposé de ces deux corps vides qui la traversent sans jamais vraiment l’habiter.
C’est là que le film devient vertigineux : dans ce contraste contradictoire entre la plénitude du monde et le néant intérieur de ses personnages. Comme si Terrence Malick filmait non pas une fuite, mais une anomalie. Deux êtres en trop, glissant à la surface du réel sans jamais s’y ancrer. Deux accidents de la vie que personne n'a pu comprendre.
À cette dérive silencieuse s’ajoute un élément essentiel : la musique. Une composition d’une douceur si tranquille, répétitive, presque hypnotique, qui semble flotter au-dessus des images comme une berceuse fragile. Loin d’accompagner la violence, elle la désamorce, la recouvre d’un voile d’innocence troublant.
Ce thème musical, devenu emblématique, sera d’ailleurs repris des années plus tard par Tony Scott dans True Romance, comme un hommage à l’œuvre de Terrence Malick. Un choix loin d’être anodin, tant les deux films partagent, chacun à leur manière marginale, une vision désenchantée de l’amour en fuite, sans foi ni morale.
Mais là où le romantisme de True Romance injecte une forme de lyrisme flamboyant, presque fiévreux, La Balade sauvage conserve une approche largement plus trouble, plus ambiguë, presque antipathique d'une certaine façon. Sa musique agit comme un contrepoint déroutant : elle souligne non pas la passion, mais une forme d’innocence dévoyée. Une innocence irresponsable, presque enfantine, qui rend les actes du couple encore plus dérangeants.
Comme si ces personnages évoluaient dans leur propre monde, coupés de toute réalité morale, bercés par cette mélodie qui refuse de juger, qui refuse même de dramatiser. Totalement fascinant ce parti-pris payant de s'écarter de la norme.
Leur parcours meurtrier n’a rien de spectaculaire - même si les scènes de violence ont quelque chose d'impactant, visuellement parlant. Il est presque abstrait. Dénué de tension classique, de morale explicite. Ce qui domine, c’est une étrange torpeur, une déréalisation constante, renforcée par une mise en scène d’une précision silencieuse. Chaque séquence chiadée semble habitée par une poésie mélancolique, insaisissable, qui transforme ce road movie en une expérience quasi métaphysique.
Peu à peu, on se rend compte que ces amants ne fuient pas seulement la société, ils fuient leur propre existence ennuyeuse. Comme s’ils pressentaient eux-mêmes leur inutilité, leur caractère accidentel dans l’ordre du monde. Leur trajectoire ne relève pas de la tragédie, mais de l’inéluctable - une chute douce, presque acceptée.
Et c’est peut-être là que réside la force troublante du film : dans cette fascination terriblement ambiguë qu’il provoque. On n’adhère pas. Mais on ne condamne pas totalement non plus. On observe, à distance, on contemple ces figures à la fois proches et étrangères, avec un mélange de malaise et d’hypnose radicale.
Au terme de cette dérive fantomatique, il ne reste pas tant des images que des sensations. Une impression diffuse, persistante. Celle d’avoir assisté à un moment de cinéma rare, où la forme épouse parfaitement le fond, où chaque silence, chaque regard, chaque souffle participe à une œuvre d’une cohérence presque troublante.
La Balade sauvage n’est pas seulement un grand film. C’est un coup de maître, un geste de cinéma d'auteur qui laisse son film respirer. Une proposition radicale, à la fois dépouillée et profondément habitée, qui transforme un fait divers sordide en méditation vertigineuse sur le vide, la fatalité et l’illusion du libre arbitre.
Un chef-d’œuvre dont on sort muet.
— le cinéphile du cœur noir 🖤
Thrash de Tommy Wirkola. 2026. 1h26. U.S.A.
Dès les premières minutes, on est dedans. Ca frappe fort avec un prologue catastrophiste d’une efficacité métronome. Une entrée en matière brutale, immersive, où les effets numériques impressionnent par leur réalisme. On nous plonge immédiatement dans un chaos aquatique aussi spectaculaire qu’oppressant.
Mais au-delà de cette ouverture musclée si prometteuse, Trash évoque surtout une sensation oubliée : celle des séries B des années 80, celles que l’on découvrait ado, en VHS, le samedi soir, dans une excitation liturgique. Le film m'a fait retrouver exactement cette énergie-là. Un plaisir simple, direct, sans chichi - et surtout sans cynisme.
Le récit classique assume pleinement ses codes. Personnages parfois un brin naïfs, situations attendues, archétypes familiers : tout est là. Mais loin d’être un défaut, cette mécanique devient une force ironique, tant le réalisateur joue avec ces conventions avec une sincérité désarmante. Le film ne cherche jamais à se hisser au-dessus de son statut ludique - il l’embrasse, et c’est précisément ce qui le rend attachant.
La tension, elle, est distillée avec intelligence. Malgré quelques légers temps morts au creux du récit peut-être, l’ensemble m'a paru constamment engageant, notamment grâce à une construction efficace alternant entre deux groupes de survivants: d’un côté, un trio de jeunes livrés à eux-mêmes ; de l’autre, un duo de femmes retranchées dans une maison, dont l’une est sur le point d’accoucher. Deux dynamiques, deux urgences, qui se répondent dans un environnement aquatique devenu hostile, gigantesque aquarium humain teinté de sang.
Dans cette démarche, Thrash s’impose sans difficulté comme un héritier moderne du cinéma d’exploitation comme l'ont également récemment illustré Primate et Dolly. Mieux encore : il rivalise à mon sens, voire dépasse même par moments, Crawl d'Aja dans sa capacité à conjuguer tension, lisibilité et plaisir immédiat avec un charme innocent.
Sans prétention, efficace, généreux, atmosphérique en diable - Trash remplit parfaitement son contrat de B movie hérité de la sacro sainte VHS. Un pur divertissement joliment emballé, comme on n’en fait plus assez, qui assume son ADN jusqu’au bout et parvient, le temps d’une projo rapide (1h19 sans le générique), à nous replonger dans un plaisir de cinéma régressif. Merci Netflix, tu m'as à nouveau conquis.
samedi 11 avril 2026
Sling Blade de Billy Bob Thornton. 1996. U.S.A. 2h27.

Oscar du meilleur scénario adapté pour Thornton, également nommé comme meilleur acteur
Prix Edgar-Allan-Poe du meilleur film
Prix du meilleur premier long-métrage du Film Independent's Spirit Awards
Prix spécial du National Board of Review
Prix du meilleur acteur dans un premier rôle et prix de la meilleure production de la Screen Actor Guild
Prix de la meilleure adaptation de la Writers Guild of America
vendredi 10 avril 2026
Un Eté 42 de Robert Mulligan. 1971. U.S.A. 1h44.
mardi 7 avril 2026
Un très mauvais pressentiment / Something Very Bad Is Going to Happen. 2026. U.S.A. Créé par Haley Z. Boston.
Hier soir, j’ai refermé les pages d'Un très mauvais pressentiment.
Huit épisodes. Ou plutôt un film découpé en 8 parties.
Une traversée cérébrale de rude haleine en forme de contamination.
Petit détail qui tâche ! J’ai dévoré les six derniers épisodes en une seule journée.
Ca c'est pour confirmer que cette mini-série inouïe possède cette alchimie rare : celui d’agripper le spectateur à la gorge pour ne plus jamais le relâcher.
Puis vient l’épisode quatre. Et là - basculement !
La série renverse la table, redistribue toutes les cartes, et nous entraîne dans une descente aux enfers psychologique, suffocante, vertigineuse (euphémisme), quasiment dénuée de bouée de sauvetage. Ce que l’on croyait peut-être maîtriser nous échappe. Ce que l’on pensait comprendre se dérobe. En fait, on n'avait rien compris à ce qui se trame.
Je le dis déjà, à mes yeux, Un très mauvais pressentiment est un événement télévisuel - sinon l’un des événements de 2026.
Car en terme d’originalité narrative, il sera difficile, voire impossible, de rivaliser avec un scénario aussi vénéneux, aussi insidieux, aussi dérangeant, aussi jubilatoire surtout dans sa capacité à nous surprendre incessamment jusqu'à l'ultime seconde. C'est d'une richesse cinématographique infinie.
Et surtout, la série déploie une galerie de personnages fascinants, ambigus, insaisissables, volontairement grotesques, pédants parfois ou ridicules. Personne n’est fiable. Personne ne semble innocent.
Et surtout - personne n’est totalement compréhensible. Anti-manichéiste au possible.
Les comédiens, tous sans exception, livrent des performances transies, presque possédées par les liens du mariage.
Mais il faut saluer en particulier ce duo d’amants maudits, déchiré, fragile, traversé par des émotions oh combien contradictoires : contrariété, dépression, anxiété, désespoir… et pourtant, dans un ultime sursaut, une forme d’optimisme désespéré. Leur humanité fissurée atteint une intensité poignante au fil du temps. Camila Morrone et Adam DiMarco crèvent l'écran pour marquer de leur empreinte charnelle un duo marital à marquer au fer rouge.
Sur le plan technique, la série impressionne tout autant par son ambiance envoûtante à la fois stylisée et organique.
La réalisation maîtrise chaque cadre, chaque silence, chaque respiration (rien n'est laissé au hasard), pour installer une atmosphère d’inquiétude permanente, tantôt sous-jacente, tantôt tangible. Une angoisse qui suinte de l’image elle-même, peu de le dire.
Et puis il y a cet ultime épisode. Anthologique.
Un coup de fer blanc dans la chair du spectateur bouche bée.
Une tension à la limite de l'insoutenable, un peu comme pu l'être le final de Seven, toutes proportions gardées.
Les créateurs - associés aux frères Duffer (les producteurs derrière Stranger Things) - vont au bout de leur concept littéralement cintré sans la moindre concession. Pas de confort. Aucune échappatoire. Juste une plongée frontale dans l’abîme en roue libre.
Ce qui rend la série si singulière, c’est sa capacité à muter dès le 4è épisode. Elle commence donc comme un thriller domestique irrésistiblement étrange et inquiétant (Lynch hante les lieux)
…pour se transformer en une expérience horrifique totalement délirante, hallucinée, où l’humour noir en pagaille - vitriolé - se mêle à une terreur sourde traversée d'éclaboussures de sang lacrymales.
Et c’est dans cette collision des tons que naît le vertige de nos sens maltraités.
Le spectateur oscille sans cesse entre fascination et malaise, attiré autant qu’il est repoussé, pris dans un vortex émotionnel dont il ne maîtrise plus rien. Les personnages, volontairement imparfaits, dysfonctionnels, deviennent les miroirs déformés d’une conjugalité en ruine.
Car au fond, la série est aussi une énorme satire.
Une farce noire sur la fiabilité du couple.
Une dissection du mariage, dans ce qu’il a de plus fragile, de plus hypocrite, de plus destructeur.
Et pourtant, au cœur de ce chaos, l’émotion subsiste. Lente. Insidieuse. Comme un venin qui s’infiltre dans le sang en intraveineuse.
Le final nous fait traverser toutes les strates émotionnelles possibles, sans offrir de consolation (ou alors si peu).
Un véritable train fantôme sensoriel, qui broie les certitudes et éventre les émotions.
Une œuvre exhaustive. Radicale. Inoubliable. Le couple Camila Morrone / Adam DiMarco est déjà une icône de l'horreur conjugale comme le fut Carrie ou encore le sublime La Mariée Sanglante de Vicente Aranda.
Si Un très mauvais pressentiment ne devient pas une référence télévisuelle, alors je ne comprends plus rien à cet art.
samedi 4 avril 2026
Dark Places
Outre une intrigue criminelle savamment agencée et portée par un suspense latent d’une efficacité redoutable, le film nous immerge dans un climat trouble où se mêlent satanisme et déviances sexuelles. Le tout est porté par des comédiens irréprochables, avec en tête une Charlize Theron remarquable, à la fois torturée, flegmatique et hantée par les zones d’ombre de son passé.
Grâce à de nombreux flashbacks habilement distillés, le réalisateur ne nous perd jamais, malgré la nature vénéneuse de son intrigue. L’alternance entre les années 80 et les années 2010 installe un climat malsain, quasi étouffant. Mais jamais démonstratif ni complaisant, même si certaines séquences - notamment un carnage final particulièrement estomaquant, ou encore une scène d’abattage animal - marquent durablement les esprits.
Le film se montre plus fin, plus subtil dans sa démarche, en retardant toute explosion spectaculaire au profit d’une exploration psychologique de personnages terriblement ambigus. Car ici, la frontière entre le bien et le mal se révèle d’une minceur troublante, au sein d’une famille dysfonctionnelle rongée par ses secrets et ses fréquentations douteuses. Mais chut, je n’en dirai pas plus.
vendredi 3 avril 2026
Dolly de Rod Blackhurst. 2025. 1h23. U.S.A.
Parce que Dolly est de ces petites surprises horrifiques qui surgissent de nulle part. Comme celle de l'époque des VHS quand on louait le film d'horreur du Samedi soir sans être déçu de son contenu parfois mineur.
Un film modeste géré par Rod Blackhurst - pas tout à fait un débutant (un 1er film puis un court: Babydoll transformé aujourd'hui en long), mais ici clairement en train d’affirmer une identité respectueuse. Car une identité nourrie de pellicule, de chair, et d’un amour viscéral pour les péloches crasseuses des années 70, de Massacre à la tronçonneuse que tout le monde rapproche aux séries B grindhouse et video nasty les plus oubliées.
Oui le scénario est une coquille vide. Et ce n’est pas un problème je trouve. Pourquoi ? Parce que Dolly ne se raconte pas - il se ressent. C'est une expérience émotionnelle, sensorielle. Viscérale.
Tourné en 16 mm, le film arbore une texture granuleuse, presque organique. La forêt inquiétante devient un piège photogénique, la demeure baroque un espace envoûtant, et chaque plan semble suinter quelque chose de sale, de malsain et de beau.
Les couleurs saturées, les éclairages tout à fait soignés, tout participe à créer une chaude ambiance poisseuse, dérangeante, profondément immersive auquel on se laisse facilement aguicher.
On ne regarde pas Dolly. On s’y enfonce doucement par attirance.
Et dans cette expérience sensorielle, les acteurs - pourtant méconnus - surprennent par leur désir de convaincre. On croit à leur détresse, à leur fatigue, à leur douleur physique et morale. Une souffrance qui ne triche pas. Car le film ne fait pas semblant.
La violence est là, crue, graphique, crasseuse. Les effets artisanaux, charnels, frappent par leur crédibilité : c’est viscéral, parfois franchement dégueulasse, et efficace. Une brutalité qui renoue avec une époque où l’horreur passait par la matière, par le corps, par la blessure visible, sans rougir de honte.
Alors oui, tout n’est pas parfait. Bien au contraire.
Les situations sont même souvent éculées (jeu de cache-cache incessant, tueur increvable). Certains comportements frôlent le grotesque (notamment ce final avec le garde forestier complètement à l'ouest). Mais étrangement, ces maladresses deviennent des qualités. Elles participent à l'essence de la bisserie, à ce charme désuet, à cette sensation de film bricolé avec passion, façonné à la main, avec amour. Un cinéma clairement imparfait… donc profondément vivant.
Et puis il y a cette tueuse. Une fois n'est pas coutume.
Une présence troublante, à la fois enfantine et dérangeante, évoluant dans un univers de poupées de porcelaine qui évoque un conte de fées malade, déformé, presque putréfié. Une figure qui fascine autant qu’elle met mal à l’aise, comme sortie d’un imaginaire brisé génialement horrifiant. D'autant plus que l'on ne sait pas grand chose sur son passé, ce qui amplifie l'aura de mystère qui l'entoure.
En à peine 1h17, Dolly ne prétend donc jamais être plus qu’il n’est.
Mais il le fait avec sincérité. Un tout petit métrage, oui, assurément.
Mais un p'tit film qui respire, qui suinte, qui marque, qui séduit irrémédiablement.
Et au fond, c’est peut-être ça le plus important. Participer plaisamment à l'expérience en se détachant sagement de notre morne réalité.
Je ne regrette pas de m’être perdu dans ce petit bois des ténèbres.
Et j’y retournerai avec plaisir - masochiste.





























