Strange Vomit Dolls
— Celui du coeur noir des images đź–¤
dimanche 17 mai 2026
Le Tueur frappe 3 fois de Massimo Dalamano. 1968. Italie/Allemagne de l'Ouest. 1h28.
samedi 16 mai 2026
Le Bounty de Roger Donaldson. 1984. U.S.A/Nouvelle-Zélande/Royaume-Uni. 2h11.
"Au rayon des oubliés."
Il n’est jamais trop tard pour dĂ©couvrir un film oubliĂ©, d’autant plus lorsqu’il fut injustement boudĂ© par le public international de l’Ă©poque.
Et donc, Ă travers Le Bounty, rĂ©alisĂ© par Roger Donaldson en 1984 et produit entre l’AmĂ©rique, la Nouvelle-ZĂ©lande et l’Angleterre, nous dĂ©couvrons un superbe rĂ©cit d’aventure plus complexe et substantiel que ce Ă quoi je m'attendais.
Car ici, nous n’avons pas affaire Ă une simple confrontation psychologique entre un lieutenant et son capitaine. Le film Ă©voque Ă©galement la survie, le dĂ©sir de libertĂ©, la romance entre un jeune officier et une Tahitienne, mais aussi le choc des cultures entre l’Ă®le paradisiaque de Tahiti et ces marins anglais issus de la Royal Navy partis rĂ©cupĂ©rer des plants d’arbres Ă pain sous l’autoritĂ© du lieutenant William Bligh.
Ainsi donc, Le Bounty s’affiche comme un fabuleux rĂ©cit d’aventure Ă l’ancienne, inspirĂ© d’une histoire vraie dont le destin des protagonistes, rappelĂ© par le texte final du gĂ©nĂ©rique, s’avère aussi surprenant que profondĂ©ment mĂ©lancolique.
Visuellement, le film est magnifique. Immersif en diable, Roger Donaldson sublime autant l’immensitĂ© marine que cette Ă®le tahitienne ressemblant Ă un vĂ©ritable Eden perdu au milieu de nulle part. Chaque image invoque l’Ă©vasion, la sensualitĂ©, le calme, la douceur et l’appel d’un autre monde, tandis qu’au cĹ“ur de la Royal Navy grandissent peu Ă peu la rancĹ“ur et la frustration de William Bligh, incapable de comprendre - ou mĂŞme de tolĂ©rer - la romance naissante entre Fletcher Christian et une jeune Tahitienne.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que rĂ©side toute la richesse du film : observer l’Ă©volution tyrannique de ce lieutenant pĂ©trifiĂ© Ă l’idĂ©e de voir deux cultures fusionner, tout en refusant inconsciemment ce qu’il aurait peut-ĂŞtre pu devenir s’il n’avait pas sacrifiĂ© toute forme d’Ă©panouissement sentimental au profit de sa carrière militaire. MĂŞme si on ne connaĂ®tra jamais son Ă©ventuel passĂ© conjugal.
Le rĂ©cit devient alors une fascinante Ă©tude psychologique d’un homme complexe, orgueilleux et tragique Ă la fois, obsĂ©dĂ© par l’autoritĂ©, la discipline et la prĂ©servation de son statut, tandis que Fletcher Christian apparaĂ®t au contraire comme un jeune officier plus tendre, plus juste, plus Ă©quilibrĂ© et infiniment plus humain que son supĂ©rieur.
Ă€ travers cette opposition morale davantage tendue jusqu'Ă l'irrĂ©parable, Le Bounty Ă©voque finalement le droit d’aimer, le dĂ©sir d’Ă©mancipation et la possibilitĂ© de chĂ©rir une culture diffĂ©rente sans honte ni domination.
Le film nous enveloppe Ă©galement d’une Ă©motion discrète mais pourtant constante grâce au splendide score de Vangelis, dont les nappes tranquilles, utilisĂ©es avec dĂ©licatesse, embellissent des images souvent oniriques et ensorcelantes.
Durant tout ce pĂ©riple tempĂ©tueux, la mise en scène oscille ainsi entre contemplation, tension et une mĂ©lancolie terrible, jusqu’Ă cette conclusion qui nous ramène brutalement Ă la rĂ©alitĂ© historique d’un fait divers aussi grave que singulier, dans cette quĂŞte dĂ©sespĂ©rĂ©e d’un havre de paix que certains auront tentĂ© de prĂ©server jusqu’au bout au pĂ©ril de leur vie.
Ainsi donc, Le Bounty demeure un formidable film d’aventure taillĂ© dans la roche Ă redĂ©couvrir avec intĂ©rĂŞt, tant Roger Donaldson soigne autant le fond que la forme avec une sincĂ©ritĂ© et un amour indĂ©fectible pour ses personnages, mais aussi pour cette nature Ă©dĂ©nique qui semble sans cesse leur tendre les bras.
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤
vendredi 15 mai 2026
Les Cuels / I crudeli de Sergio Corbucci. Italie/Espagne. 1967. 1h30.
Dès ses premières minutes, le film inscrit une atmosphère âpre et dĂ©lĂ©tère oĂą toute forme d’hĂ©roĂŻsme semble avoir disparu depuis longtemps. La guerre de SĂ©cession touche Ă sa fin, le Sud a perdu, mais un ancien colonel sudiste refuse obstinĂ©ment d’accepter la dĂ©faite. AccompagnĂ© de ses fils et de sa maĂ®tresse, il entreprend une sorte de "traversĂ©e du dĂ©sert" dans l’espoir de reconstituer une milice confĂ©dĂ©rĂ©e grâce Ă un butin dissimulĂ© dans un cercueil qu’ils transportent avec eux.
Mais derrière ce point de départ plutôt classique, Corbucci construit en réalité un voyage, une descente aux enfers, un chemin de croix vers la décomposition morale.
Tout au long de leur pĂ©riple, cette famille croise des Mexicains, des Indiens, des vagabonds, un survivant affamĂ© et misĂ©rable. Or, le vĂ©ritable danger ne vient jamais rĂ©ellement de l’extĂ©rieur. Il rĂ©side au sein mĂŞme de cette cellule familiale rongĂ©e par la perfidie, la lâchetĂ©, les coups bas et la cupiditĂ©. Les personnages n’hĂ©sitent jamais Ă supprimer le moindre Ă©tranger croisant leur route, transformant peu Ă peu leur convoi funĂ©raire en mise en abyme.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que Les Cruels impressionne toujours aujourd’hui : dans sa manière de filmer la mĂ©diocritĂ© humaine avec une sĂ©cheresse dĂ©solante.
1h30 durant, Sergio Corbucci nous enferme donc dans le quotidien pathĂ©tique de ces personnages maudits, incapables d’Ă©prouver la moindre compassion, Ă l'exception de Ben, l'un des frères Ă©pris de sentiments pour Claire.
Le film dĂ©gage une violence sèche, brutale, sans romantisme, et ce dès le prologue sanglant. Mais surtout une ambiance dĂ©senchantĂ©e presque dĂ©pressive finit par peser sur notre esprit. Cette nonchalance morbide, cette sensation de fatigue morale permanente collent littĂ©ralement aux basques des personnages comme Ă celles du spectateur contemplant cette galerie d’ĂŞtres affreux, sales et mĂ©chants.
Visuellement, Corbucci signe une mise en scène soignĂ©e. Les vastes paysages dĂ©sertiques baignĂ©s d’un soleil quasi Ă©crasant renforcent constamment cette impression d'isolement, de fin de règne, de fin du monde poussiĂ©reuse et sans espoir. La photographie superbe accentue encore davantage cette sensation de chaleur Ă©touffante et d’amertume poisseuse. Chaque plan semble tapissĂ© de sable, de sueur et d’un goĂ»t de soufre persistant. Et les sĂ©quences d'action impressionnent par leur gestion technique.
Et au milieu de cette noirceur permanente, le score d’Ennio Morricone apporte une mĂ©lancolie discrète mais entĂŞtante, comme un ultime souffle d’humanitĂ© au milieu de cet univers gangrenĂ© par l’immoralitĂ© et la survie.
Ce qui rend Les Cruels si fascinant, c’est justement cette absence de moralitĂ©. Corbucci ne cherche jamais Ă magnifier ses personnages, bien au contraire: il les observe lentement sombrer dans leur pourriture morale avec une luciditĂ© implacable. Le cercueil transportĂ© durant tout le rĂ©cit finit d’ailleurs par devenir le symbole Ă©vident de cette famille dĂ©jĂ morte intĂ©rieurement dès le dĂ©but de l'odyssĂ©e.
Longtemps restĂ© dans une forme d’oubli, notamment avant sa rĂ©habilitation HD par Jean-Baptiste Thoret Ă travers la collection Make My Day, Les Cruels apparaĂ®t aujourd’hui comme l’un des grands westerns italiens maudits des annĂ©es 60. Une Ĺ“uvre essentielle pour quiconque apprĂ©cie les perles rares bâties sur la misanthropie, la lâchetĂ© et la dĂ©crĂ©pitude morale. On peut d'ailleurs prĂŞter une allusion Ă l'autre western malade de Fulci: 4 de l'apocalypse, toutes proportions gardĂ©es.
On ne ressort pas totalement indemne de ce voyage funèbre au cĹ“ur du dĂ©sert et de l’âme humaine. Car les Cruels demeure un chant funeste d’une noirceur fascinante, un classique avariĂ© et vĂ©nĂ©neux qu’il devient urgent de redĂ©couvrir.
jeudi 14 mai 2026
Millennium de Michael Anderson. 1989. U.S.A. 1h47
Première découverte hier soir de Millennium de Michael Anderson, réalisé en 1989, avec Kris Kristofferson et Cheryl Ladd.
Et je reconnais qu’il s’agit lĂ d’une belle petite dĂ©couverte, une curiositĂ© de science-fiction particulièrement Ă©trange dans sa conception, sa narration et son traitement.
Car Millennium est typiquement le genre de film dont le charme rĂ©side autant dans ses qualitĂ©s que dans ses maladresses. On comprend d’ailleurs sans difficultĂ© pourquoi une partie de la critique de l’Ă©poque lui reprochait une certaine confusion scĂ©naristique. Durant une bonne heure, le film entretient volontairement le flou autour de ses paradoxes temporels, de ses mystères et de ses incohĂ©rences apparentes, au point que le spectateur peine parfois Ă saisir tous les tenants et aboutissants de l’intrigue. Mais peu Ă peu, le voile se lève progressivement sur ces interrogations en suspens et sur certaines ambiguĂŻtĂ©s psychologiques, donnant finalement au rĂ©cit une cohĂ©rence inattendue.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette Ă©trangetĂ© qui rend le film aussi attachant aujourd’hui.
Visuellement, certaines sĂ©quences prĂŞtent Ă sourire. Quelques costumes futuristes paraissent dĂ©sormais dĂ©suets, certains maquillages ringards et le doublage français de quelques personnages accentuent encore davantage ce charme involontairement kitsch. Or, loin de desservir le film, ces imperfections renforcent aujourd’hui son identitĂ© vintage si particulière. Millennium possède donc ce parfum spĂ©cifique des sĂ©ries B de science-fiction de la fin des annĂ©es 80 : ambitieuses, imparfaites, mais profondĂ©ment sincères dans leurs intentions.
Le point de dĂ©part demeure d’ailleurs particulièrement fascinant. Après le crash d’un avion, des enquĂŞteurs dĂ©couvrent des Ă©lĂ©ments totalement inexplicables : des corps brĂ»lĂ©s qui ne semblent pas correspondre aux vĂ©ritables victimes, des traces technologiques impossibles Ă identifier et plusieurs incohĂ©rences temporelles troublantes. Ă€ travers cette enquĂŞte aux allures de thriller paranoĂŻaque, avant -gardiste d'X Files, le personnage incarnĂ© par Kris Kristofferson tente peu Ă peu de comprendre ce qui se cache derrière ces anomalies, tandis qu’il se rapproche d’une mystĂ©rieuse hĂ´tesse de l’air incarnĂ©e par Cheryl Ladd, inoubliable dĂ©esse de la sĂ©rie DrĂ´les de dames.
Le duo fonctionne plutĂ´t bien Ă l’Ă©cran. Kristofferson apporte son charisme viril naturel Ă ce personnage d’enquĂŞteur dĂ©passĂ© par des Ă©vĂ©nements, tandis que Cheryl Ladd insuffle Ă son rĂ´le une douceur Ă©trange, quasi irrĂ©elle, renforçant le mystère entourant son personnage.Mais ce qui rend Millennium finalement singulier, c’est sa manière de traiter le voyage temporel avec une approche Ă©tonnamment sombre et crĂ©pusculaire. Derrière son apparence de sĂ©rie B se cache en rĂ©alitĂ© une rĂ©flexion assez pessimiste sur le futur de l’humanitĂ© : un monde ravagĂ© par la famine, la stĂ©rilitĂ©, l’isolement et la dĂ©gĂ©nĂ©rescence progressive de l’espèce humaine. Cette vision d’un futur mourant donne au film une tonalitĂ© sombre en filigrane.
Et mĂŞme si le rĂ©cit multiplie les allers-retours entre passĂ©, prĂ©sent et futur avec parfois/souvent une certaine complexitĂ©, Michael Anderson parvient malgrĂ© tout Ă maintenir curiositĂ© et attention autour de cette mĂ©canique temporelle. Le film donne constamment l’impression de dĂ©couvrir quelque chose d’unique, une petite Ĺ“uvre Ă©trange ne ressemblant Ă aucune autre production de science-fiction de son Ă©poque.
La conclusion, à la fois honnête, légèrement optimiste et teintée de sacrifice, parachève finalement cette aventure atypique avec une certaine émotion discrète.
Ainsi, Millennium demeure une surprenante curiositĂ© de science-fiction, imparfaite et peut-ĂŞtre mineure mais intègre et attachante, dont l’Ă©trangetĂ©, la raretĂ© et son charme rĂ©tro participent Ă son pouvoir de fascination renouvelĂ© aujourd’hui.
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤
mercredi 13 mai 2026
Pirates de Roman Polanski. 1986. U.S.A. 2h01.
Quel monument d’aventure monstrueux, dĂ©cadent, anticonventionnel, tant Polanski s’amuse Ă dĂ©tourner les codes avec une ironie aussi satirique qu’amère.
Dès les premières minutes, le cinĂ©aste impose une vision du monde isolĂ©e et corrompue, oĂą les personnages ne sont plus des figures hĂ©roĂŻques mais des survivants grotesques, affamĂ©s, sales, rongĂ©s par l’aviditĂ© et l’instinct de survie. Qu'il est loin le temps du Capitaine Blood. Car Ă travers la cĂ©lèbre figure du capitaine Red, incarnĂ© par un gigantesque Walter Matthau (tant par la taille que par la voix Ă©raillĂ©e), le film atteint une forme de vĂ©ritĂ© sensorielle saisissante. Matthau ne joue pas le capitaine Red. Non, non. Il semble littĂ©ralement habiter ce corps fatiguĂ©, grassouillet, cette carcasse humaine transpirant la sueur, la boue, l’alcool, le sable et l’insalubritĂ©.
Son costume dĂ©chirĂ© paraĂ®t collĂ© Ă lui, comme un amas d’oripeaux humides et crasseux aimantĂ© Ă sa peau. Chaque geste, chaque grimace, chaque regard "narquois" compose un personnage Ă la fois rĂ©pugnant, drĂ´le et humain. Par exemple, impossible d’oublier cette sĂ©quence ahurissante oĂą lui et la Grenouille, poussĂ©s par la faim, mais surtout l'autoritĂ© de leur ennemi, se voient contraints de partager un rat coupĂ© en deux avant de le manger du bout des lèvres. Une scène ahurissante provoquant simultanĂ©ment le dĂ©goĂ»t, le rire nerveux et une Ă©trange dĂ©rision. Mais tout l’univers de Pirates est dĂ©jĂ contenu dans cet instant incongru: une aventure oĂą le grotesque cĂ´toie constamment la misère humaine.
Et pourtant, derrière cette saletĂ© omniprĂ©sente, le film impressionne par son ampleur colossale. Avec son budget pharaonique de quarante millions de dollars - et en dĂ©pit de son Ă©chec cuisant - Pirates demeure l’un des plus grands spectacles d’aventure jamais conçus en Europe. Les rĂ©compenses obtenues aux CĂ©sar pour les dĂ©cors et les costumes sont tant mĂ©ritĂ©es tant le travail visuel relève ici de la dĂ©mesure. Le gigantesque galion espagnol, le Neptune, possède une prĂ©sence sidĂ©rante de rĂ©alisme et de puissance. Chaque plan respire le bois humide, le sel, le sable, la poussière et les vapeurs d’alcool qui semblent suinter des visages. Des gueules burinĂ©es parfois fracassĂ©es, taillĂ©es dans le vĂ©cu le plus cru.
Polanski filme ainsi cette galerie historique comme peu de cinĂ©astes savent le faire. Les dĂ©cors ne servent jamais uniquement l’action : ils participent au rĂ©cit et deviennent les prolongements physiques de la corruption morale des personnages. Car Pirates est avant tout une immense satire de la cupiditĂ© humaine. Tous trahissent tout le monde pour l'enjeu d'un trĂ´ne dĂ©risoire, quelques bijoux, de l'or ou une illusion de pouvoir.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que rĂ©side toute l’ironie du film : malgrĂ© leurs manipulations, leurs crimes et leurs trahisons, Red et la Grenouille finissent exactement au mĂŞme point qu’au dĂ©but du rĂ©cit, aussi malins mais malhabiles soient-ils. PlĂ©onasme. Cette circularitĂ© donne au film une tonalitĂ© aussi pittoresque que mĂ©lancolique. Derrière l’humour endiablĂ© et les situations constamment burlesques se cache donc une forme d'amertume existentielle. La Grenouille, personnage autrement plus humble et loyal que son capitaine, apparaĂ®t comme la seule figure capable d’un sentiment sincère, notamment Ă travers son amour pour Dolores. Mais Ă force de suivre Red dans sa corruption permanente, il laisse lui aussi passer une possible Ă©chappatoire humaine et sentimentale, tant Polanski applique la rupture de ton sans vouloir plaire et rassurer. C'Ă©tait d'ailleurs dĂ©jĂ le cas dans son autre chef-d'oeuvre parodique: le Bal des Vampires.
C’est ce mĂ©lange unique entre farce grotesque, aventure Ă©pique et dĂ©sespoir latent qui rend Pirates si fascinant. Polanski transforme le film de pirates traditionnel en Ĺ“uvre malade, fĂ©brile, oĂą le rire finit par rĂ©vĂ©ler quelque chose de cruel ou de pathĂ©tique. MĂŞme certaines morts, parfois soudaines et absurdes, dĂ©gagent un rĂ©alisme dĂ©rangeant par son humour noir grinçant.
Et comme souvent chez Polanski, la mise en scène atteint une prĂ©cision remarquable puisque rien n’est laissĂ© au hasard. Chaque sĂ©quence semble construite avec ce sens du dĂ©tail obsessionnel, aussi bien dans la direction d’acteurs que dans la gestion de l’espace, du rythme parfaitement gĂ©rĂ© ou du chaos visuel. Le film est Ă©nergivore, avec ce souffle Ă©pique virevoltant, quasi vertigineux.
Plus de quarante ans après sa sortie, Pirates n’a absolument pas pris une ride. Mieux encore : son aspect organique, sale et tangible lui confère aujourd’hui une fraĂ®cheur olfactive face Ă un cinĂ©ma d’aventure moderne souvent aseptisĂ© et/ou numĂ©risĂ©. On est loin du grand divertissement tous publics, Pirates des CaraĂŻbes.
Ĺ’uvre hybride, inclassable, Ă la fois hilarante, amère et gĂ©nialement dĂ©cadente, Pirates demeure un chef-d’Ĺ“uvre du cinĂ©ma d’aventure, probablement impossible Ă reproduire tant il appartient Ă une folie de pellicule aujourd’hui disparue.
mardi 12 mai 2026
Tir Ă vue de Marc Angelo. 1984. France. 1h24.
samedi 9 mai 2026
The Neon People de Jean-Baptiste Thoret. 2025. France. 2h04.
Thoret y capte le quotidien d’une poignĂ©e d’hommes et de femmes - deux couples, quelques solitaires - confinĂ©s dans cette obscuritĂ© permanente, Ă©clairĂ©e seulement par quelques nĂ©ons qui percent Ă peine la pĂ©nombre. Un autre monde si privĂ© de lumière qu’ils en viennent Ă perdre la notion mĂŞme du temps, contraints de consulter leur montre pour savoir s’il fait jour ou nuit Ă l'extĂ©rieur.
Ce qui Ă©meut surtout, c’est l’humanitĂ© sans fard qui se dĂ©gage de ces visages filmĂ©s face camĂ©ra, avec une authenticitĂ© forçant le respect. Une humanitĂ© cabossĂ©e, misĂ©reuse, dĂ©sespĂ©rĂ©e parfois, mais jamais totalement privĂ©e d’espoir. Ils racontent leur adaptation Ă cette vie souterraine, leur familiaritĂ© avec cet enfer domestiquĂ©, cette Ă©trange normalitĂ© qu’ils ont fini par accepter, apprivoiser. Ils disent s’y sentir presque bien, tout en rĂŞvant encore d’un ailleurs plus doux, plus propre, plus habitable.
Et derrière ces existences suspendues, il y a l’ombre immense de l’addiction - notamment l’hĂ©roĂŻne - comme un frein qui ralentit toute possibilitĂ© de rĂ©insertion, qui grignote le courage autant que l’Ă©lan.
L’Ă©motion, dans le film, arrive sans prĂ©venir. Elle s’infiltre Ă bas bruit, jusqu’Ă nous submerger dans ses derniers instants, notamment Ă travers le portrait dĂ©chirant d’une femme de cinquante ans et le constat douloureux d’une maternitĂ© fracassĂ©e. Et lĂ je n'ai pas pu me retenir...
Le documentaire dĂ©gage par moments une atmosphère presque onirique, renforcĂ©e par un score Ă©lectro mĂ©lancolique qui irrigue certaines sĂ©quences d’une tristesse sourde, comme un battement artificiel dans ce ventre de bĂ©ton cabossĂ© - et parfois aussi humectĂ© (inondations).
The Neon People est un documentaire fort, une plongĂ©e dans les laissĂ©s-pour-compte de l’AmĂ©rique qu'on prĂ©fère taire et cacher. Une rĂ©alitĂ© misĂ©reuse, dĂ©rangeante, qui peut mĂŞme parfois Ă©voquer l’imaginaire horrifique de C.H.U.D. de Douglas Cheek - sauf qu’ici, il n’y a pas de fiction. Seulement le rĂ©el. Et ce rĂ©el, dans toute sa rudesse, bouleverse, aux larmes.
On en ressort amer, troublĂ©, le regard chargĂ© d’une tristesse tenace face Ă ces ĂŞtres brisĂ©s, mais encore debout, sans savoir ce qu’il adviendra de leur avenir. Et c’est peut-ĂŞtre lĂ que le film frappe le plus fort : dans ce sentiment de nonchalance, d’impuissance et d’interrogation qui persiste, difficile Ă accepter.
vendredi 8 mai 2026
New-York Connection / Fort Bronx / Night of the Juggler de Robert Butler. 1980. 1h41.
(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site mauvaisgenres. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
Révision hier soir de New-York Connection, Fort Bronx de Robert Butler réalisé en 80. Et quelle claque mes amis.
Un thriller urbain d’une folie et d’une intensitĂ© Ă corps perdu, Ă tel point qu’on en sort Ă la fois groggy et ravi, comme après avoir traversĂ© New York par la main.
Le film suit donc la course dĂ©sespĂ©rĂ©e d’un père de famille lancĂ© Ă la poursuite du sociopathe qui a kidnappĂ© sa fille. Un point de dĂ©part simple, presque Ă©lĂ©mentaire. Mais Robert Butler en fait une machine de guerre sensorielle.
James Brolin livre ici, Ă mes yeux, l’un de ses plus grands rĂ´les : un père dĂ©vorĂ© par une rage primitive, une dĂ©termination quasi animale, courant littĂ©ralement contre le temps. Il bouffe littĂ©ralement l'Ă©cran en ours vindicatif.
Face Ă lui, Cliff Gorman compose un ravisseur glaçant, profondĂ©ment dĂ©rangĂ©, dont la folie trouve sa source dans un trauma infantile liĂ© Ă une mère maltraitante (brièvement rĂ©vĂ©lĂ© Ă travers un dialogue), donnant au personnage une Ă©paisseur psychologique inattendue. Notamment dans le rapport trouble, malsain et pĂ©dophile qu’il noue avec la jeune Kathy.
Mais la vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation du film, c’est New York elle-mĂŞme.
Et lĂ je pèse mes mots. Car ici, la ville devient un personnage tentaculaire Ă part entière. FilmĂ©e dans sa crasse, ses nĂ©ons (le théâtre porno), son agitation, sa foule permanente parfois extravagante, sa brutalitĂ© organique, elle donne au film une texture quasi documentaire qui hypnotise. On n'est vraiment pas si Ă©loignĂ© du cinĂ©ma de Friedkin ou de Ferrara. On a constamment l’impression d’assister Ă un reportage sous tension, surtout en VO (proprement indispensable tant le doublage VF est hĂ©las catastrophique proche d'une formule Z).
Cette masse humaine omniprĂ©sente, ces rues bondĂ©es, ces passants, ces badauds, tout cela nourrit une impression de chaos rĂ©el qui renforce considĂ©rablement l’authenticitĂ© des poursuites.
Et quelles poursuites bon sang ! Les vingt premières minutes sont proprement sidĂ©rantes : une traque Ă pied, puis en voiture, filmĂ©e avec une urgence et une nervositĂ© Ă perdre haleine, au milieu d’une foule qui semble parfois ne mĂŞme pas savoir qu’elle participe au film. Le souffle est coupĂ©. Il faut le voir pour le croire avec l'envie insatiable de rembobiner la sĂ©quence.
Et le plus fort, c’est que Robert Butler ne relâche quasiment pas la pression. Si bien que le rĂ©cit accumule rebondissements et tensions, exploitant admirablement les dĂ©cors urbains jusqu’Ă ce final Ă©touffant dans les tunnels, oĂą la pĂ©nombre et les obstacles rendent la traque Ă nouveau haletante en dĂ©pit de la pĂ©nombre de l'action Ă©touffĂ©e.
Longtemps oubliĂ©, aujourd’hui enfin rĂ©habilitĂ© grâce Ă l'Ă©diteur Sidonis Calysta, New-York Connection est une vĂ©ritable pĂ©pite du thriller urbain marginal. Un film d’action sec, nerveux, viscĂ©ral, filmĂ© dans l’urgence, traversĂ© d’une Ă©nergie pulsatile et d’un rĂ©alisme sensoriel rare. Avec des sĂ©quences parfois d'une violence sèche (les agressions au couteau) ou des fulgurances improbables digne des meilleures bisseries, comme ce flic rĂ©ac tirant au fusil au coeur d'une foule Ă©peurĂ©e pour stopper Sean Boyd.
Une référence du genre d'une audace technique inouïe, infaisable aujourd'hui.
FILMOGRAPHIE: Robert Butler est un réalisateur et producteur américain né le 17 novembre 1927 à Los Angeles, Californie (États-Unis). 1974: The Ultimate Thrill . 1978: Hot Lead and Cold Feet . 1980: Fort Bronx, New-York Connection. 1981: Underground Aces . 1984: Up the Creek . 1997: Turbulence à 30 000 pieds. 2009: Where do the Balloons Go ?
jeudi 7 mai 2026
Les Contrebandiers de Moonfleet / Moonfleet de Fritz Lang. 1955. U.S.A. 1h27.
Bien que reniĂ© par son rĂ©alisateur, remontĂ© contre sa volontĂ©, Les Contrebandiers de Moonfleet est considĂ©rĂ© par les critiques comme l’un des plus beaux films d’aventure jamais rĂ©alisĂ©s.
Et de mon point de vue, il s’agit avant tout d’un magnifique rĂ©cit d’aventure Ă la structure narrative passionnante, tant il suscite fascination et attachement Ă travers cette quĂŞte au trĂ©sor menĂ©e par un jeune orphelin, John Mohune, et un aristocrate corrompu, Jeremy Fox, interprĂ©tĂ© tout en Ă©lĂ©gance par Stewart Granger, dont la prestance rigide dissimule une empathie tacite et une profonde ambiguĂŻtĂ© morale.
Car au-delĂ de l’aspect purement captivant de cette quĂŞte au diamant jadis cachĂ© par Barbe-Noire, ce qui fait toute la grâce du film rĂ©side dans la densitĂ© psychologique de ses personnages.
Jeremy Fox est un homme déchiré entre corruption et cupidité, mais traversé par un désir, conscient ou non, de rédemption.
Et ce dĂ©sir de libĂ©ration prend corps Ă travers John Mohune, cet enfant que sa mère mourante envoie vers lui, comme pour rĂ©veiller en Fox l’homme qu’elle avait autrefois aimĂ©.
C’est lĂ toute la profondeur du film : dresser, par la subtilitĂ© de l'ambiguĂŻtĂ©, le portrait d’un aristocrate hantĂ© par ses propres dĂ©mons, qui retrouve peu Ă peu le chemin de l’humanitĂ© grâce Ă l’intĂ©gritĂ© morale de cet enfant qu’il ne cesse pourtant de repousser, tout en l’utilisant parfois comme instrument, notamment lors de cette sĂ©quence du puits, rĂ©vĂ©latrice de sa part la plus trouble. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment dans cette contradiction que rĂ©side toute la grandeur du personnage.
Visuellement, Les Contrebandiers de Moonfleet est Ă©galement une splendeur permanente. FilmĂ© en CinĂ©mascope et baignĂ© d’un Technicolor flamboyant, le film impressionne par la richesse de ses cadres et la puissance de ses atmosphères, allant parfois jusqu’Ă convoquer un imaginaire presque gothique, notamment dans ses sĂ©quences de cimetière, dont l’esthĂ©tique crĂ©pusculaire Ă©voque par instants certaines grandes productions de la Hammer.
Et c’est sans doute lĂ que rĂ©side toute la force des Contrebandiers de Moonfleet : dans cette capacitĂ© exaustive Ă conjuguer le souffle de l’aventure, la beautĂ© plastique et la profondeur morale.
Un grand film d’aventure, oui. Mais surtout le rĂ©cit Ă©tonnamment Ă©mouvant d’un homme perdu, vulnĂ©rable, qui, par la force, par le rappel Ă son instinct paternel, par l'amour d’un enfant dĂ©brouillard, intelligent et profondĂ©ment honnĂŞte, retrouve peu Ă peu les vestiges de son humanitĂ©.
Info complémentaire (source: Wikipedia): "C'est un des films les plus personnels en même temps que les plus beaux de son auteur", selon Jean-Loup Bourget. Il est classé 32e meilleur film dans la liste des 100 films pour une cinémathèque idéale, par les Cahiers du cinéma (les Cahiers du cinéma, 2008, sous la direction de Claude-Jean Philippe, Paris).
mercredi 6 mai 2026
5 Maîtres de Shaolin / Shao Lin wu zu de Chan Cheh. 1974. Hong-Kong. 1h49.
lundi 4 mai 2026
La Ligne Rouge / The Thin red line de Terence Malick. 1998. 2h50. U.S.A.
Troisième vision de La Ligne rouge, et le constat demeure inchangĂ© : le chef-d’Ĺ“uvre absolu du film de guerre, aux cĂ´tĂ©s de Voyage au bout de l'Enfer et Apocalypse Now.
On assiste Ă un immense moment de cinĂ©ma, si bien que ses 2h50 dĂ©filent avec une fluiditĂ© quasi tranquille. C’est dire Ă quel point l’Ĺ“uvre Ă©purĂ©e de Terrence Malick bouleverse notre perception du temps, de l’espace et de la condition humaine, avec une grâce et une noblesse inattendues dans un genre aussi brutal que celui du film de guerre.
Or, le film regorge de sĂ©quences spectaculaires durant plus d'1 heure. Mais jamais Malick ne tombe dans la complaisance ou dans la surenchère, ce serait trahir sa dĂ©marche. LĂ oĂą tant d’autres cinĂ©astes exaltent l’hĂ©roĂŻsme ou la jouissance du chaos, lui privilĂ©gie le rĂ©alisme brut : la dĂ©tresse, la peur, la fragilitĂ© des corps, l’effondrement moral. Ici, il n’y a pas de hĂ©ros. Ni chez les amĂ©ricains, ni chez les Japonais. Seulement des hommes jetĂ©s dans l’absurditĂ© de la mort. Ă€ travers l’assaut de Guadalcanal, oĂą une compagnie amĂ©ricaine tente de reprendre une colline infestĂ©e de soldats japonais retranchĂ©s dans leurs blockhaus, Malick filme moins une opĂ©ration militaire - pourtant extrĂŞmement dĂ©taillĂ©e et latente - qu’une descente dans l’enfer intĂ©rieur de l’homme.
Mais lĂ oĂą La Ligne rouge atteint une singularitĂ© bouleversante, c’est dans son rapport Ă la nature, thème cher au cinĂ©aste. Car il lui offre presque le second rĂ´le.
Ces hautes herbes (parfois peints à la main, l'obsession ornementale chez Malick), ces oiseaux, ces eaux calmes, cette lumière si naturelle traversant les feuillages : tout cela devient un contrepoint saisissant à la barbarie humaine. Une réflexion spirituelle car cette nature observe. Elle accueille. Elle endure.
Et soudain, le sang vient souiller cette harmonie primitive.
Comme si l’homme, incapable de prĂ©server sa propre humanitĂ©, contaminait jusqu’au vivant lui-mĂŞme.
Ce contraste entre la paix organique du monde et la violence des hommes constitue toute la puissance sensorielle du film et son intérêt singulier.
Et quelle mise en scène, bon sang ! Quelles chorégraphies de l'apocalypse !
Terrence Malick possède un génie rare pour composer la guerre non comme un spectacle ludique, mais comme une immersion physique et mentale dont on ne sort pas indemne.
On ne regarde pas la bataille. On la traverse. On l’habite. On la craint. On la subit de plein fouet dans une impuissance malaisante.
PortĂ© par une distribution vertigineuse oĂą les visages cĂ©lèbres - bankable - s’effacent rapidement derrière leurs personnages, le film nous attache profondĂ©ment Ă ces hommes broyĂ©s par la peur, l’attente et l’inĂ©luctabilitĂ© de la mort. Et après ? confrontĂ©s Ă cette question primitive : qu’est-ce que mourir ? Et qu’y a-t-il après ?
Et cette Ă©motion fragile trouve son prolongement dans cette voix-off quasi permanente, signature essentielle de Malick, qui vient sonder les pensĂ©es les plus intimes de ces soldats. Leurs peurs. Leurs regrets. Leurs interrogations. Le sens de la mort. Le sens de l’amour. Le mystère du mal. D'oĂą vient-il ? Pourquoi sommes-nous si vulnĂ©rables et influençables ?
Et cette question terrible amorcĂ©e en fin de parcours: comment l’homme peut-il oublier si facilement sa nature pacifique pour cĂ©der Ă la destruction ?
Ă€ l’issue de ces 2h50, on ressort meurtri, dĂ©solĂ©, profondĂ©ment bouleversĂ©. Comme après avoir traversĂ© quelque chose de plus grand que soi. Quelque chose de mystique.
Pas seulement un film de guerre. Mais plutĂ´t une aventure humaine d’une fragilitĂ© infinie. Terrence Malick insuffle Ă cette tragĂ©die une sensibilitĂ© aigue sans jamais cĂ©der au pathos ou Ă la sinistrose.
Car il privilĂ©gie la pudeur, la retenue et surtout l’onirisme. La contemplation. Le vertige mĂ©taphysique.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que rĂ©side la grandeur unique de La Ligne rouge : rĂ©ussir Ă injecter, au cĹ“ur mĂŞme de la violence la plus extrĂŞme, une forme de plĂ©nitude, de douceur et de tendresse.
Comme si, malgré tout, la nature continuait silencieusement de nous tendre la main. A l'instar de son ultime image évocatrice.

























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