Parfois, certains films ne se livrent pas toujours au premier regard. Pour preuve avec cette magnifique adaptation de Frankenstein par Guillermo del Toro, que j'ai revue cet après-midi avec un plaisir et une émotion incommensurables. Alors que mon premier visionnage m'avait laissé frustré dans ma position médiane, cette seconde découverte m'a enfin permis d'en apprécier pleinement les qualités, tant sur le plan visuel qu'humain. Deux qualités essentielles pour nourrir ce grand spectacle néo-gothique
Avec un budget de 120 millions de dollars, on peut avouer sans rougir que le résultat est éclatant à l'écran. Il s'agit d'une réussite visuelle absolument exemplaire, une œuvre somptueuse dont les images, souvent oniriques, nous éblouissent du début à la fin.
Mais au-delà de ses qualités formelles à damner un saint, la grande réussite de cette nouvelle transposition du célèbre roman de Mary Shelley réside dans sa capacité à humaniser ses deux figures centrales : le créateur, Victor Frankenstein, et sa créature. À travers leur affrontement, c'est toute la question de l'autorité et du pouvoir qui se dessine, dans une relation où l'orgueil du premier se heurte à la détresse existentielle du second au coeur d'une ambiance désespérée jamais programmée.
Sans verser dans une dramaturgie excessivement appuyée ni dans une mélancolie trop explicite, Guillermo Del Toro parvient à faire émerger une émotion forte et profonde, d'autant plus bouleversante qu'elle demeure pudique, sensible, fragile, écorchée. Cette fresque de plus de deux heures trente force donc le respect par la sensibilité de son approche et l'empathie qu'elle suscite envers la créature, remarquablement interprétée par Jacob Elordi. Par son expressivité contenue, sa mélancolie discrète, ses remords et ses regrets souvent inscrits dans le non-dit, le comédien donne chair à un être hanté par sa douleur existentielle et sa peur d'exister, abandonné par un créateur incapable d'assumer les conséquences terribles de sa propre création.
Arrogant, égoïste, mégalo et orgueilleux, Victor Frankenstein n'en demeure pas moins un personnage complexe à la lisière de l'expiation, admirablement incarné par Oscar Isaac, qui parvient lui aussi à donner une véritable épaisseur humaine à son personnage. Imbu de sa personne, persuadé de pouvoir imposer sa volonté au monde, le créateur se révèle prisonnier de sa propre démesure, de ses talents d'apprenti sorcier maudit. Une interprétation qui, à l'image de celle de Jacob Elordi, privilégie la justesse et la finesse de jeu à la démonstration.
Quant à Mia Goth, qui interprète Elizabeth, elle apporte au récit une présence d'une subtile délicatesse, empreinte de fragilité et de sensibilité. Son personnage, qui se sent différent du monde qui l'entoure, incarne à sa manière cette marginalité qui traverse l'ensemble du film.
Car c'est bien l'une des thématiques essentielles que Guillermo Del Toro explore ici : la peur de la différence et le rejet de ceux que nous ne comprenons pas. À travers cette histoire éculée, le cinéaste nous la réinvente sans effet de manche. Il nous invite également à réfléchir à la dualité du bien et du mal, à l'instinct de survie (la séquence des loups dans la bergerie) au sens de l'existence et à notre propre nature humaine indissociable d'une violence réactionnaire. Car face à l'inconnu, face à celui qui nous paraît étranger ou menaçant, l'être humain a trop souvent tendance à recourir à la lâcheté d'une violence punitive plutôt qu'à chercher à comprendre et à communiquer avec autrui. L'instinct de survie prend alors le pas sur la réflexion, et la peur de l'autre devient le terreau de l'intolérance.
Toutes ces thématiques, si chères au roman de Mary Shelley, sont admirablement dépeintes dans cette flamboyante fresque, qui se révèle être bien davantage qu'un simple récit fantastique réactualisé. Un véritable hymne à l'existence, à l'anatomie humaine, à la fragilité de notre condition et surtout à cette énergie mystérieuse qui nous anime au cours de notre passage sur Terre depuis l'émergence d'Adam et Eve.
Frankenstein est donc une splendide réussite, aussi remarquable par sa somptuosité visuelle que par l'humanité fragile qui se dégage de ses personnages passionnants à radiographier. Jusqu'à l'évolution morale de Victor Frankenstein, dont le parcours finit par éveiller en nous une certaine forme d'empathie, Guillermo Del Toro compose une œuvre profondément humaine, mêlée de fragilité, de tendresse et de cruauté, qui trouve dans son dénouement une conclusion à la fois inopinément poignante et émouvante.











































