Dès ses premières minutes, le film inscrit une atmosphère âpre et délétère où toute forme d’héroïsme semble avoir disparu depuis longtemps. La guerre de Sécession touche à sa fin, le Sud a perdu, mais un ancien colonel sudiste refuse obstinément d’accepter la défaite. Accompagné de ses fils et de sa maîtresse, il entreprend une sorte de "traversée du désert" dans l’espoir de reconstituer une milice confédérée grâce à un butin dissimulé dans un cercueil qu’ils transportent avec eux.
Mais derrière ce point de départ plutôt classique, Corbucci construit en réalité un voyage, une descente aux enfers, un chemin de croix vers la décomposition morale.
Tout au long de leur périple, cette famille croise des Mexicains, des Indiens, des vagabonds, un survivant affamé et misérable. Or, le véritable danger ne vient jamais réellement de l’extérieur. Il réside au sein même de cette cellule familiale rongée par la perfidie, la lâcheté, les coups bas et la cupidité. Les personnages n’hésitent jamais à supprimer le moindre étranger croisant leur route, transformant peu à peu leur convoi funéraire en mise en abyme.
Et c’est précisément là que Les Cruels impressionne toujours aujourd’hui : dans sa manière de filmer la médiocrité humaine avec une sécheresse désolante.
1h30 durant, Sergio Corbucci nous enferme donc dans le quotidien pathétique de ces personnages maudits, incapables d’éprouver la moindre compassion, à l'exception de Ben, l'un des frères épris de sentiments pour Claire.
Le film dégage une violence sèche, brutale, sans romantisme, et ce dès le prologue sanglant. Mais surtout une ambiance désenchantée presque dépressive finit par peser sur notre esprit. Cette nonchalance morbide, cette sensation de fatigue morale permanente collent littéralement aux basques des personnages comme à celles du spectateur contemplant cette galerie d’êtres affreux, sales et méchants.
Visuellement, Corbucci signe une mise en scène soignée. Les vastes paysages désertiques baignés d’un soleil quasi écrasant renforcent constamment cette impression d'isolement, de fin de règne, de fin du monde poussiéreuse et sans espoir. La photographie superbe accentue encore davantage cette sensation de chaleur étouffante et d’amertume poisseuse. Chaque plan semble tapissé de sable, de sueur et d’un goût de soufre persistant. Et les séquences d'action impressionnent par leur gestion technique.
Et au milieu de cette noirceur permanente, le score d’Ennio Morricone apporte une mélancolie discrète mais entêtante, comme un ultime souffle d’humanité au milieu de cet univers gangrené par l’immoralité et la survie.
Ce qui rend Les Cruels si fascinant, c’est justement cette absence de moralité. Corbucci ne cherche jamais à magnifier ses personnages, bien au contraire: il les observe lentement sombrer dans leur pourriture morale avec une lucidité implacable. Le cercueil transporté durant tout le récit finit d’ailleurs par devenir le symbole évident de cette famille déjà morte intérieurement dès le début de l'odyssée.
Longtemps resté dans une forme d’oubli, notamment avant sa réhabilitation HD par Jean-Baptiste Thoret à travers la collection Make My Day, Les Cruels apparaît aujourd’hui comme l’un des grands westerns italiens maudits des années 60. Une œuvre essentielle pour quiconque apprécie les perles rares bâties sur la misanthropie, la lâcheté et la décrépitude morale. On peut d'ailleurs prêter une allusion à l'autre western malade de Fulci: 4 de l'apocalypse, toutes proportions gardées.
On ne ressort pas totalement indemne de ce voyage funèbre au cœur du désert et de l’âme humaine. Car les Cruels demeure un chant funeste d’une noirceur fascinante, un classique avarié et vénéneux qu’il devient urgent de redécouvrir.



















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