Intitulé Amore tossico en version originale, le film retrace les vicissitudes d'une bande de jeunes toxicos dans la banlieue romaine d'Ostie. Pendant une heure trente, nous suivons leurs errances et leur quotidien sordide, rythmé par les shoots, les vols à la tire et même un braquage d'épicerie, le tout porté par un réalisme d'une puissance documentaire saisissante, vue nulle part ailleurs.
Sur ce point, Amour toxique constitue un électrochoc, comme j'en ai rarement vu dans le paysage cinématographique du point de vue de la toxicomanie. Pour retrouver une représentation aussi glauque, poisseuse et désespérée, il faut remonter, selon moi, à Moi Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée...
Inspiré par le néoréalisme italien, Claudio Caligari adopte un parti pris d'une radicalité à couper au rasoir. Son casting est quasi exclusivement composé de marginaux rencontrés dans la rue. Il ne fait donc pratiquement pas appel à des comédiens professionnels, mais à de véritables toxicomanes, avec lesquels il prend le temps d'instaurer une relation de confiance avant le tournage. Les dialogues sont largement nourris par leurs propres expériences et ensuite retravaillés au fil des prises grâce à leurs suggestions, ainsi qu'à celles des habitants d'Ostie (parfois filmés dans l'improvisation), afin d'obtenir le résultat le plus authentique possible.
Le tournage lui-même mérite d'être évoqué tant il fut houleux. Amorcé en 1982, la production est brutalement interrompue lorsqu'un premier producteur abandonne le projet. Caligari se retrouve alors contraint de suspendre le film pendant près d'un an. Il ne pourra reprendre le tournage qu'avec le soutien de Marco Ferreri, qui lui présente un nouveau producteur, Giorgio Nocella. Grâce à ce dernier, ainsi qu'au soutien de Gaumont Italie pour la distribution, Amour toxique peut enfin être achevé.
Le film est ensuite remarqué dans plusieurs festivals. Lors de la 40ᵉ Mostra de Venise, il reçoit notamment le Prix de SICA. Il est également récompensé du Prix Spécial au Festival de Valence, tandis que Michela Mioni obtient un prix d'interprétation féminine au Festival de Saint-Sébastien.
Malgré ces distinctions, Amour toxique ne rencontre qu'un succès public très limité. Les difficultés de production retardent sa sortie en salles italiennes (il sort 1 an plus tard), où il n'est distribué qu'avec un nombre très restreint de copies, empêchant ainsi l'œuvre de rencontrer le public qu'elle méritait.
Mais qu'en est-il de la qualité cinématographique de ce métrage hors du commun ?
Amour toxique constitue une véritable claque émotionnelle. Ce que nous voyons à l'écran paraît si authentique, si documenté, que le film ne peut transmettre que malaise et dégoût, notamment lors des nombreuses scènes de shoot éludées du hors-champs. Les toxicomanes s'injectent leur dose dans le bras - avec moult détails pour les préparatifs - mais aussi dans d'autres parties du corps, avec une précision parfois insoutenable. Caligari filme ces instants sans détour, presque comme un document brut, au point que l'on en vient à se demander si les injections auxquelles nous assistons sont réelles tant leur réalisme est plus vrai que nature. L'aiguille pénètre dans la peau, aspire le sang, injecte le produit et le pompe encore pour le fusionner et ainsi provoquer un effet narcotique encore plus exaltant. Un véritable mode d'emploi dévoilé face écran dont j'épargne ici même d'autres détails.
Cette impression de "reportage pris sur le vif" est donc renforcée par l'absence totale de suggestion. De voir que la caméra accompagne chaque geste jusqu'au bout nous laisse pantois, transi, viscéralement parlant. Le spectateur finit alors par ne plus distinguer où s'arrête la fiction et où commence la réalité, tant ces séquences semblent véritablement vécues plutôt que jouées, alors qu'elles se répètent par moments.
C'est précisément ce qui confère à Amour toxique une puissance dramatique inouïe. D'autant plus que Claudio Caligari ne cherche jamais à juger ses personnages. Il observe avec une humanité scrupuleuse ces jeunes toxicos, prisonniers de la pauvreté, de la misère sociale, de leur déchéance morale, du mal-être et d'une dépendance dont ils rêvent parfois de s'affranchir sans jamais trouver la force de franchir le cap. Attention au final dépressif.
Pendant une heure trente, le réalisateur nous enferme à leurs côtés dans les rues d'Ostie. Il scrute leurs existences avec une compassion prude, sans misérabilisme ni sensationnalisme. Peu à peu, leur détresse devient la nôtre, et ce regard profondément humaniste, empreint d'un désespoir palpable, finit par contaminer le spectateur d'un sentiment d'impuissance particulièrement éprouvant. A l'instar d'une overdose quasi insoutenable observée sans ambages par son réalisme mortifère dénué de lueur d'espoir.
Au final, Amour toxique constitue une expérience de cinéma proprement singulière. Sa force repose avant tout sur son réalisme inégalé et sur la psychologie tourmentée de ses personnages que l'on ose fréquenter, dont beaucoup incarnent une version si proche de leur propre existence, au cœur d'un environnement urbain glauque et insalubre. Cette impression est encore renforcée par la photo granuleuse, aux teintes presque sépia dans sa version HD remastérisée, qui nous replonge avec une authenticité saisissante dans l'Italie du début des années 1980 comme si vous y étiez.
Car nous sommes immergés dans une expérience cinématographique que l'on ne retrouve pratiquement nulle part ailleurs, avec l'impression troublante d'effectuer un véritable voyage dans le temps. Amour toxique nous cloue au siège car il est hypnotique tant ses personnages, pathologiquement perdus, irresponsables et prisonniers de leur dépendance, suscitent à la fois empathie et un immense sentiment d'inconfort.
On ressort de cette œuvre sonné. À mes yeux, Amour toxique est probablement l'un des films les plus puissants jamais consacrés à la toxicomanie. On peut clairement le trôner auprès de son cousin germain: Moi Christiane F... Plus de quarante ans après sa réalisation, son propos demeure hélas d'une actualité inépuisable (jetez un oeil Outre-atlantique sur les ravages du Fentanyl), tant les addictions invoquent l'hécatombe d'entraîner de nombreux jeunes dans une spirale destructrice dont il est souvent extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible (le Fentanyl) de s'extraire.
Une œuvre âpre, fangeuse, émouvante, transplantée dans le docu-vérité le plus cru. Un cri d'alarme qui mérite amplement son statut de film culte, hélas oublié et méconnu.














































