Et à la revoyure, ce chef-d’œuvre du mélodrame romantique n'a point usurpé sa réputation de sommet du genre, comme le soulignait Martin Scorsese. C’est un film d’une fragilité et d’une douleur telles qu’on n’en sort pas indemne.
Dès les premières séquences de leur rencontre, une forme d’onirisme intime s’installe - épaulé de l'aura ésotérique du noir et blanc - des situations radieuses d'amour naissant, presque irréelles, comme suspendues hors du temps. Ces séquences là sont à mes yeux les plus belles et les plus ensorcelantes dans l'art consommé de nous exacerber les sentiments évanescents du couple fusionnel. Or, méfions nous des apparences.
Car derrière cette simplicité apparente de nobles sentiments, le film met en scène la rencontre de deux mondes.
D’un côté, cet homme cultivé, ce gentleman libre, appartenant à une élite artistique insaisissable.
De l’autre, une jeune femme ordinaire issue d’un milieu modeste, mais dont l’amour absolu devient sa raison de vivre.
Ce déséquilibre social se double d’un vertige plus cruel encore : celui des sentiments.
Crève-coeur tout en douceur, pudeur et calme presque tranquille, Joan Fontaine bouleverse par l’intensité de son regard, habitée par un amour total, irrévocable, qui ne faiblit jamais.
Face à elle, Louis Jourdan incarne une présence rassurante et polie mais fuyante, incapable de s’ancrer dans une émotion durable (contrairement à ce qu'il prétend ou ce qu'il croit).
Car là où elle n’aime qu’une seule fois, pour toujours,
lui semble aimer sans jamais se souvenir (comme le démontrera leur seconde rencontre).
Et c’est dans cet écart moral que naît toute la douleur du film : elle ne l’a jamais oublié, lui ne l’a jamais vraiment vue en dépit de ses souvenirs lointains qu'il s'efforce de sa rappeler.
Le film déploie alors une intensité dramatique d’une cruauté rare où le début et à la fin (le duel) se rejoignent dans une décision morale irrévocable. L’histoire de ces amants maudits, vouée à l’échec, atteint alors une beauté déchirante jusqu’à cette conclusion irréconciliable, inconsolable mais assumée... Jusqu'à ce que la mort les sépare, jusqu'à l'acceptation d'une triste destinée.
Avec une maîtrise absolue, Max Ophuls signe un mélodrame incandescent, où l’amour brûle autant qu’il s’évapore face à notre regard désarmé de vivre une histoire de coeur écorché vif.
Lettre d'une inconnue est un poème silencieux sur la peur d’être oublié. Où le temps ne panse pas les plaies - il étire simplement l’absence jusqu'à en crever.
Quant à Joan Fontaine, elle restera l’une des plus bouleversantes amoureuses que le cinéma ait jamais offertes. Le temps de cet éclair… j’en suis tombé amoureux, comme une évidence sans retour.



























