(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
Carrie, un nouveau monde — Un coup de cœur autant qu’un crève-cœur 🖤
Par celui du cœur noir des images.
On ne va pas tourner autour du pot. L’adaptation télévisuelle développée par Mike Flanagan est une véritable déflagration émotionnelle. Une épreuve de force que nous imposent ces huit épisodes électrisants et hypnotiques, tant nous sommes immergés dans cette nouvelle adaptation grâce à un art consommé du réalisme sensoriel.
Mike Flanagan et ses acolytes misent tout sur la caractérisation psychologique des personnages, à commencer par Carrie, magnifiquement interprétée par Summer H. Howell, criante de vérité dans la peau d’une souffre-douleur démolie par la cruauté de son entourage. Une performance bouleversante qui nous ferait presque oublier l’inoubliable Sissy Spacek (pléonasme assumé).

Carrie nous bouleverse jusqu’aux larmes de l’impuissance morale, tant face à cette cruauté communautaire tristement superficielle à l’ère des réseaux sociaux que face à l’autorité rigoriste de sa mère abusive, remarquablement interprétée par une Samantha Sloyan habitée par ses contradictions. Car Margaret White n’est pas seulement prisonnière de son fanatisme religieux : elle aime sa fille tout en l’enfermant dans une conception étouffante de son propre univers, la maintenant dans une candide ignorance des mœurs contemporaines. Une relation aussi toxique que passionnante, qui enrichit considérablement cette nouvelle adaptation du roman de Stephen King. Margaret endosse également une fonction de matrone influençable, jusqu’à devenir une sorte de porte-parole parental, révélant ainsi les mécanismes d’une autorité collective aussi inquiétante que conformiste.Dès lors, Carrie joue subtilement avec nos nerfs, sans même que nous en ayons pleinement conscience, et malmène nos émotions, à l’instar d’un sixième épisode psychologiquement éprouvant, dans un contexte de violence collective dont je tairai les circonstances. Les autres épisodes, remarquablement construits et finement écrits, nous maintiennent dans un état permanent d’empathie, de révolte et d’anxiété, à mesure que se profile le bal du diable tant redouté, comme l’illustre dès l'ouverture du premier épisode les appels paniqués au secours.

Or, le génie de cette adaptation est précisément de se démarquer du chef-d’œuvre de Brian De Palma en recontextualisant l’action à notre époque, à l’ère du tout numérique, des smartphones et du voyeurisme décomplexé. Mike Flanagan n’oublie pas pour autant les thèmes du fanatisme religieux et de la paranoïa liée au terrorisme, brièvement abordés dès le premier épisode. Ici, le rigorisme religieux d’une mère abusive se conjugue à une société contemporaine où tous les coups semblent permis, où l’humiliation devient un spectacle et où la différence constitue un prétexte à la persécution.
Carrie est avant tout un cri d’alarme contre le harcèlement scolaire, cette violence collective nourrie par le rejet, l’intolérance, l’indifférence et la jalousie. Une génération qui se complaît dans la raillerie d’une jeune fille candide, étrangère aux codes sociaux d’un monde à la fois décomplexé, élitiste et trivial. Pourtant, Carrie n’a rien programmé de ce qui lui arrive : victime de cette cruauté ordinaire, elle subit, encaisse et se brise avant d’amorcer une révolte qui accompagne sa douloureuse accession à l’affirmation de soi.
L’exploration de ses pouvoirs télékinésiques, subtilement développée par Flanagan, s’étend également à d’autres personnages secondaires et nourrit une réflexion aussi singulière que passionnante sur le paranormal, jusqu’à nous faire croire à l’improbable. La série prend son sujet au premier degré, avec un sérieux et une sensibilité à fleur de peau qui forcent l’adhésion, en dépit du caractère éprouvant de ses épisodes terriblement addictifs (le temps ne compte plus).
Autre grande réussite, et pas des moindres : le personnage de Chris Hargensen, incarné par Allison Thornton, une antagoniste terriblement complexe dont on peine constamment à cerner les véritables intentions. C’est dire le jeu extrêmement précis de l’actrice, qui surfe avec un silence vénéneux sur cette dichotomie du bien et du mal ! On ne sait jamais vraiment jusqu’où la conduira sa moralité dérangée, pétrie de contradictions. Derrière sa méchanceté la plus fangeuse et couarde se dissimule une profonde détresse existentielle, alimentée par un divorce parental et par l’influence d’un père autoritaire, arriviste et égoïste. Sans jamais excuser sa cruauté, la série éclaire les mécanismes qui la nourrissent et donne à cette rivale une épaisseur psychologique aussi fascinante que perturbante. Bref, une interprétation iconique qui mérite toutes les louanges.

Carrie, Chris et Margaret forment ainsi un trio de personnages qui se combattent autant moralement que physiquement, dans une confrontation où s’entrechoquent, vous l’aurez compris, jalousie, intolérance, fanatisme, vengeance et surtout méchanceté vaine. Leurs affrontements explosent à l’écran à travers des séquences-chocs nullement complaisantes. Car Mike Flanagan ne mise jamais sur la surenchère : il privilégie un drame psychologique rigoureux, porté par un réalisme estomaquant, suffocant, brutal et cruel, tandis que Carrie, désormais exorbitée, se laisse gagner par une soif de vengeance criminelle.
Mais là où cette adaptation m’a véritablement ébranlé, c’est dans son audace narrative. Quelques rebondissements inattendus viennent reconsidérer les événements antérieurs, tandis que le dénouement tant redouté se transforme en un sublime conte existentiel sur l’espoir, la rédemption et le sens de l’amour, entendu comme la possibilité d’apprendre à aimer. Là où la tragédie semblait inéluctable, Flanagan modifie la donne et entrouvre une porte vers un avenir insoupçonné. C’est précisément cette audace, au terme d’un véritable chemin de croix aussi éreintant qu’éprouvant, qui confère à l’ensemble sa dimension profondément humaine.

À mes yeux, Carrie représente donc la plus belle réussite télévisuelle de la carrière de Mike Flanagan. Rien que ça. Huit épisodes substantiels - euphémisme - d’une remarquable maîtrise narrative, qui nous font passer par toutes les étapes émotionnelles, entre larmes, colère et surtout désarroi moral. Une tragédie scolaire profondément meurtrie, tristement actuelle, dont on ressort complètement sonné, avec le besoin de prendre du recul pour digérer une expérience aussi riche que complexe, aussi lourde à porter qu’intense.Avec Summer H. Howell, Carrie acquiert une dimension d’une pureté désarmante, doublée d’une inquiétante intensité. Son humanisme torturé nous poursuit bien après le générique final. Quant à cette bourgade de Chamberlain, elle devient le théâtre d’une véritable chasse aux sorcières contemporaine, où le harcèlement, le culte du paraître et la bêtise collective prospèrent sous le regard complaisant d’une société connectée qui semble avoir oublié le sens des mots équité, tolérance, différence et, surtout, respect d’autrui.
Une expérience télévisuelle comme j’en ai rarement connue, qui nous fait perdre nos repères et transforme l’horreur annoncée en un cri de détresse autant qu’en une fragile lueur d’espoir.Dédicace à Nikki Freeman 🖤