mercredi 13 mai 2026

Pirates de Roman Polanski. 1986. U.S.A. 2h01.

(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
3è périple hier soir de Pirates de Roman Polanski.
Et bon sang… quel met de choix - parfois mĂŞme sciemment avariĂ© (la gageure culinaire Ă  base de rat, il fallait oser !).
Quel monument d’aventure monstrueux, dĂ©cadent, anticonventionnel, tant Polanski s’amuse Ă  dĂ©tourner les codes avec une ironie aussi satirique qu’amère.

Dès les premières minutes, le cinĂ©aste impose une vision du monde isolĂ©e et corrompue, oĂą les personnages ne sont plus des figures hĂ©roĂŻques mais des survivants grotesques, affamĂ©s, sales, rongĂ©s par l’aviditĂ© et l’instinct de survie. Qu'il est loin le temps du Capitaine Blood.
Car Ă  travers la cĂ©lèbre figure du capitaine Red, incarnĂ© par un gigantesque Walter Matthau (tant par la taille que par la voix Ă©raillĂ©e), le film atteint une forme de vĂ©ritĂ© sensorielle saisissante. Matthau ne joue pas le capitaine Red. Non, non. Il semble littĂ©ralement habiter ce corps fatiguĂ©, grassouillet, cette carcasse humaine transpirant la sueur, la boue, l’alcool, le sable et l’insalubritĂ©.

Son costume dĂ©chirĂ© paraĂ®t collĂ© Ă  lui, comme un amas d’oripeaux humides et crasseux aimantĂ© Ă  sa peau. Chaque geste, chaque grimace, chaque regard "narquois" compose un personnage Ă  la fois rĂ©pugnant, drĂ´le et humain. Par exemple, impossible d’oublier cette sĂ©quence ahurissante oĂą lui et la Grenouille, poussĂ©s par la faim, mais surtout l'autoritĂ© de leur ennemi, se voient contraints de partager un rat coupĂ© en deux avant de le manger du bout des lèvres. Une scène ahurissante provoquant simultanĂ©ment le dĂ©goĂ»t, le rire nerveux et une Ă©trange dĂ©rision. Mais tout l’univers de Pirates est dĂ©jĂ  contenu dans cet instant incongru: une aventure oĂą le grotesque cĂ´toie constamment la misère humaine.

Et pourtant, derrière cette saletĂ© omniprĂ©sente, le film impressionne par son ampleur colossale. Avec son budget pharaonique de quarante millions de dollars - et en dĂ©pit de son Ă©chec cuisant - Pirates demeure l’un des plus grands spectacles d’aventure jamais conçus en Europe. Les rĂ©compenses obtenues aux CĂ©sar pour les dĂ©cors et les costumes sont tant mĂ©ritĂ©es tant le travail visuel relève ici de la dĂ©mesure. Le gigantesque galion espagnol, le Neptune, possède une prĂ©sence sidĂ©rante de rĂ©alisme et de puissance. Chaque plan respire le bois humide, le sel, le sable, la poussière et les vapeurs d’alcool qui semblent suinter des visages. Des gueules burinĂ©es parfois fracassĂ©es, taillĂ©es dans le vĂ©cu le plus cru.

Polanski filme ainsi cette galerie historique comme peu de cinĂ©astes savent le faire. Les dĂ©cors ne servent jamais uniquement l’action : ils participent au rĂ©cit et deviennent les prolongements physiques de la corruption morale des personnages. Car Pirates est avant tout une immense satire de la cupiditĂ© humaine. Tous trahissent tout le monde pour l'enjeu d'un trĂ´ne dĂ©risoire, quelques bijoux, de l'or ou une illusion de pouvoir.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side toute l’ironie du film : malgrĂ© leurs manipulations, leurs crimes et leurs trahisons, Red et la Grenouille finissent exactement au mĂŞme point qu’au dĂ©but du rĂ©cit, aussi malins mais malhabiles soient-ils. PlĂ©onasme. Cette circularitĂ© donne au film une tonalitĂ© aussi pittoresque que mĂ©lancolique. Derrière l’humour endiablĂ© et les situations constamment burlesques se cache donc une forme d'amertume existentielle. La Grenouille, personnage autrement plus humble et loyal que son capitaine, apparaĂ®t comme la seule figure capable d’un sentiment sincère, notamment Ă  travers son amour pour Dolores. Mais Ă  force de suivre Red dans sa corruption permanente, il laisse lui aussi passer une possible Ă©chappatoire humaine et sentimentale, tant Polanski applique la rupture de ton sans vouloir plaire et rassurer. C'Ă©tait d'ailleurs dĂ©jĂ  le cas dans son autre chef-d'oeuvre parodique: le Bal des Vampires.

C’est ce mĂ©lange unique entre farce grotesque, aventure Ă©pique et dĂ©sespoir latent qui rend Pirates si fascinant. Polanski transforme le film de pirates traditionnel en Ĺ“uvre malade, fĂ©brile, oĂą le rire finit par rĂ©vĂ©ler quelque chose de cruel ou de pathĂ©tique. MĂŞme certaines morts, parfois soudaines et absurdes, dĂ©gagent un rĂ©alisme dĂ©rangeant par son humour noir grinçant.

Et comme souvent chez Polanski, la mise en scène atteint une prĂ©cision remarquable puisque rien n’est laissĂ© au hasard. Chaque sĂ©quence semble construite avec ce sens du dĂ©tail obsessionnel, aussi bien dans la direction d’acteurs que dans la gestion de l’espace, du rythme parfaitement gĂ©rĂ© ou du chaos visuel. Le film est Ă©nergivore, avec ce souffle Ă©pique virevoltant, quasi vertigineux.

Plus de quarante ans après sa sortie, Pirates n’a absolument pas pris une ride. Mieux encore : son aspect organique, sale et tangible lui confère aujourd’hui une fraĂ®cheur olfactive face Ă  un cinĂ©ma d’aventure moderne souvent aseptisĂ© et/ou numĂ©risĂ©. On est très loin du grand divertissement tous publics, Pirates des CaraĂŻbes.

Ĺ’uvre hybride, inclassable, Ă  la fois hilarante, amère et gĂ©nialement dĂ©cadente, Pirates demeure un chef-d’Ĺ“uvre du cinĂ©ma d’aventure, probablement impossible Ă  reproduire tant il appartient Ă  une folie de pellicule aujourd’hui disparue.
 
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤ 

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