mardi 5 mars 2019

Body Snatchers

Photo empruntée sur Google, appartenant au site Imdb.com

d'Abel Ferrara. 1993. U.S.A. 1h27. Avec Terry Kinney, Meg Tilly, Gabrielle Anwar, Reilly Murphy, Billy Wirth, Christine Elise, R. Lee Ermey, Kathleen Doyle, Forest Whitaker, G. Elvis Phillips.

Sortie en salles en France le 9 Juin 1993. U.S: 28 Janvier 1994

FILMOGRAPHIEAbel Ferrara est un réalisateur et scénariste américain né le 19 Juillet 1951 dans le Bronx, New-York. Il est parfois crédité sous le pseudo Jimmy Boy L ou Jimmy Laine.
1976: Nine Lives of a Wet Pussy (Jimmy Boy L). 1979: Driller Killer. 1981: l'Ange de la Vengeance. 1984: New-York, 2h du matin. 1987: China Girl. 1989: Cat Chaser. 1990: The King of New-York. 1992: Bad Lieutenant. 1993: Body Snatchers. Snake Eyes. 1995: The Addiction. 1996: Nos Funérailles. 1997: The Blackout. 1998: New Rose Hotel. 2001: Christmas. 2005: Mary. 2007: Go go Tales. 2008: Chelsea on the Rocks. 2009: Napoli, Napoli, Napoli. 2010: Mulberry St. 2011: 4:44 - Last Day on Earth.

Un an après nous avoir plongés dans la descente aux enfers vitriolée de Bad Lieutenant, Abel Ferrara réactualise en 1993 une troisième adaptation du célèbre roman de Jack Finney, L’Invasion des profanateurs (1955). Après les versions magistrales de Don Siegel et Philip Kaufman, le maître du polar urbain s’autorise un pas de côté vers la science-fiction horrifique en remakant cette offensive extraterrestre aussi sourde qu’insidieuse.

Ici, l’intrigue se déploie au cœur d’une base militaire, cadre verrouillé qui agit en toile de fond idéologique, reflet d’une propagande martelée à la génération 90. En Alabama, un chimiste s’installe avec sa famille pour assainir un dépôt de produits toxiques. Tandis que son jeune fils remarque l’étrange comportement de sa maîtresse et de ses camarades, sa sœur aînée se lie à un soldat lors d’une soirée arrosée. Une nuit, dans la chambre parentale, le garçon assiste à une découverte macabre : une créature humanoïde en train de dupliquer l’enveloppe corporelle de sa mère endormie. L’invasion vient de commencer.


Coécrit par Stuart Gordon, Body Snatchers parvient une nouvelle fois à renouveler l’intérêt d’un récit déjà solidement ancré dans l’imaginaire collectif. En choisissant l’austérité exiguë d’une base militaire, Ferrara enferme ses protagonistes dans un huis clos crépusculaire, baigné d’une lumière orangée maladive. Les héros, issus d’une famille recomposée, se heurtent à l’autorité rigide d’un père préventif que l’adolescente Marti Malone peine à respecter. À l’école, son petit frère Tim constate que tous les élèves ont dessiné la même image morbide. Plus tard, il sera témoin de la vision effroyable de sa mère réincarnée dans un corps uniforme, vidé de toute chaleur humaine.

La menace extraterrestre s’impose d’abord à travers ces regards d’enfants, trop fragiles pour convaincre un patriarche aveuglé par la discipline. Dans une ambiance sombre et diffuse, la tension ne cesse de croître. Comme les personnages, nous nous sentons piégés dans cette base nocturne, écrasés par une insécurité grandissante face à des envahisseurs privés d’émotions, encore tapis dans leurs cocons au premier stade de l’incubation.

Sournoisement, les créatures s’insinuent durant le sommeil, absorbant âme, énergie et sang à l’aide de rameaux végétaux. Une fois la métamorphose achevée, elles dénoncent leurs proies par un hurlement strident, index tendu comme une sentence. En évitant miraculeusement l’écueil du déjà-vu, Ferrara maintient la tension grâce à un sens aigu des situations perfides. L’atmosphère paranoïaque, nourrie par un climat machiste voué à la dictature militaire, confine au cauchemar.
L’insécurité devient omniprésente, le comportement monolithique de ces entités impassibles fascine autant qu’il glace. Peu à peu, le doute gangrène tout : qui est encore humain ? Faut-il singer l’inhumanité pour survivre ? Jusqu’à un final en demi-teinte, volontairement ambigu, probablement pessimiste, qui scelle cette errance morale sans offrir de refuge.

Sobrement interprété - Meg Tilly, inquiétante et magnétique, impose un regard vaporeux et une sensualité diaphane - et mis en scène sans esbroufe inutile (malgré des trucages rares mais efficaces), Body Snatchers distille une angoisse ténébreuse, dénuée de tout optimisme. Sa métaphore de la paranoïa collective, ici nourrie par la hiérarchie militaire et sa doctrine expéditive, enrichit une trame pourtant connue. À travers cette série B d’un genre inhabituel, Abel Ferrara transpose son savoir-faire du polar noir pour façonner une scénographie mortifère, à la photogénie glaçante, et livrer un pur film d’ambiance, aussi insidieux que durable.

— le cinéphile du cœur noir 🖤

*Bruno
12.01.26. 6èx 

05.03.19. 
18.11.11.  192 vues

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