Photo empruntée sur Google, appartenant au site Imdb.com
de Dario Argento. 1975. Italie. 1h45 / 2h06. Avec David Hemmings, Daria Nicolodi, Gabriele Lavia, Macha Meril, Eros Pagni, Giuliana Calandra, Piero Mazzinghi, Glauco Mauri, Clara Calamai, Aldo Bonamano.
Sortie salles France:
17 Août 1977. U.S:
11 Juin 1976. Italie:
7 Mars 1975
FILMOGRAPHIE:
Dario Argento est un réalisateur et scénariste italien né le 7 septembre 1940, à Rome (Italie). 1969: l'Oiseau au plumage de Cristal, 1971: Le Chat à 9 queues, Quatre mouches de velours gris, 1973: 5 Jours à Milan, 1975:
Les Frissons de l'Angoisse, 1977: Suspiria, 1980: Inferno, 1982: Ténèbres, 1985: Phenomena, 1987: Opera, 1990: 2 yeux Maléfiques, 1993: Trauma, 1996: Le Syndrome de Stendhal, 1998: Le Fantome de l'Opéra, 2001: Le Sang des Innocents,2004: Card Player, 2005: Aimez vous Hitchcock ?, 2005: Jennifer (épis Masters of Horror, sais 1), 2006: J'aurai leur peau (épis Masters of Horror, sais 2), 2006: Mother of Tears, 2009: Giallo, 2011: Dracula 3D.
Synopsis : Un pianiste est tĂ©moin du meurtre d’une mĂ©dium trop curieuse pour son propre salut. IntriguĂ© par un dĂ©tail Ă©nigmatique liĂ© Ă un tableau dans la demeure de la victime, il dĂ©cide de mener sa propre enquĂŞte. Mais le tueur, ombrageux, poursuit sa lancĂ©e meurtrière en supprimant les tĂ©moins gĂŞnants.
Chef-d’Ĺ“uvre absolu de Dario Argento, panthĂ©on du nĂ©o-giallo Ă revoir Ă l’infini tant il regorge de trĂ©sors Ă chaque rĂ©vision,
Les Frissons de l’Angoisse surgit quatre ans après la trilogie animale, close en 1971. Avec ce thriller baroque au goĂ»t prononcĂ© pour le sang, le cinĂ©aste dĂ©ploie une maestria plus assurĂ©e que jamais. Soin extrĂŞme du cadrage, travellings tarabiscotĂ©s par une camĂ©ra mobile, dĂ©cors insolites d’un esthĂ©tisme stylisĂ©, raffinement cruel dans l’Ă©laboration des meurtres. Ajoutez Ă cela une angoisse sous-jacente, une aura gothique (dans la hantise d’une demeure oĂą se cache un cadavre dĂ©charnĂ©) et un suspense latent, tramĂ© d’une narration trompe-l’Ĺ“il. Ici, dès le gĂ©nĂ©rique musical, Argento nous invite Ă douter des apparences.
Il s’amuse Ă troubler la perception du spectateur : un enfant, coupable ou simple tĂ©moin, observe un meurtre Ă l’arme blanche. Dans un salon conjugal, un soir de NoĂ«l, deux ombres menaçantes s’agitent derrière un mur. Un cri d’enfant Ă©clate. Un couteau ensanglantĂ© chute au sol. La camĂ©ra s’attarde sur deux jambes enfantines s’approchant de la lame. Le montage, scandĂ© par une comptine entĂŞtante, atteint l’anthologie. Argento y suggère un trauma originel, dont la force Ă©vocatrice sème le doute et brouille les indices. La suite prolonge ce jeu de faux-semblants : une enquĂŞte marquĂ©e par l’obsession d’un tableau dont un dĂ©tail capital avait Ă©tĂ© omis.
Impossible aussi de passer sous silence l’incroyable partition des Goblin, tempo frĂ©nĂ©tique et entĂŞtant, qui intensifie l’ombre de cette intrigue jalonnĂ©e de signes insolubles. Argento orchestre alors un ballet macabre : goĂ»t funeste pour le baroque et l’insolite (jeux de lumières, couleurs hybrides, architectures comme des sculptures figĂ©es), Ă©pouvante sourde (dans les entrailles de la maison abandonnĂ©e), et un surnaturel feutrĂ© (la fouille archĂ©ologique dans cette demeure gothique). Tout concourt Ă transcender le giallo dans une dimension unique. On n’avait jamais vu ça Ă l’Ă©cran : une scĂ©nographie opĂ©ratique, magnĂ©tique.
Les Frissons de l’Angoisse marque une transition vers les dĂ©lires occultes de Suspiria, deux ans plus tard. On sent dĂ©jĂ l’envie putassière de ciseler des meurtres d’une cruautĂ© stylisĂ©e : une mâchoire fracassĂ©e sur le marbre puis sur le bois, l’agonie interminable de Carlo lapidĂ©. Le point d’orgue final, fertile en pièges et rĂ©vĂ©lations, pousse le suspense jusqu’Ă dĂ©voiler le meurtrier… entrevu dès les cinq premières minutes ! Argento ose tout. Son film respire une alchimie Ă©trange : hermĂ©tisme, anxiĂ©tĂ© diffuse, tension rampante. Tout y est prĂ©texte au malaise : combats de chiens, lĂ©zard transpercĂ© d’une aiguille, visages mortifères des tableaux, piano-bar figĂ© dans sa torpeur. Jusqu’aux visions macabres — poupĂ©e pendue, pantin au rictus dĂ©moniaque projetĂ© sur une victime.
EsthĂ©tisme chirurgical, intrigue labyrinthique, meurtres d’une verdeur audacieuse, science du suspense : Les Frissons de l’Angoisse est un puzzle bâti sur le simulacre. Son atmosphère hybride, dĂ©licieusement funèbre, magnifiĂ©e par le score inimitable des Goblin, lui confère une aura fascinante, au-delĂ de la raison. L’un des plus grands films de l’histoire du cinĂ©ma, dĂ©passant le simple giallo par une grâce technique, formelle et cĂ©rĂ©brale d’une alchimie infinie.
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
03.05.24. 4èx. Vostfr. Version courte.
13.08.12.
Ci-joint Analyse du film issue du site Vodkaster (ciné-club sur les Gialli)
Une mĂ©dium, jouĂ© par Macha MĂ©ril est assassinĂ©e. Marc, jouĂ© par David Hemmings, est tĂ©moin du meurtre, il entend les cris de la jeune femme et accourt Ă son aide, trop tard. Ayant pourtant assistĂ© au meurtre, il n’a pas pu voir le visage de l’assassin dont il a juste vu la silhouette quitter l’immeuble, silhouette qu’il suppose ĂŞtre du tueur. Plus tard interrogĂ© par la police, il Ă©voque des doutes, dans le couloir rempli de tableaux de l’appartement de la mĂ©dium, quelque chose semble manquer et avoir disparu, il ne peut cependant Ă©voquer ce qui manque exactement, mais quelque chose semble lui Ă©chapper, quelque chose qu’il ne peut expliquer et dĂ©crire, une impression. AidĂ© par une journaliste, jouĂ©e par Daria Nicolodi, il va commencer mener l’enquĂŞte et va rapidement commencer Ă comprendre qu’il est lui-mĂŞme aussi en danger. Cette enquĂŞte va l’amenĂ© Ă questionner son regard, les apparences, et ce qu’il croit voir et avoir vu.
C’est donc un retour Ă la plus pure tradition du giallo pour Argento. On y retrouve les thèmes rĂ©currents, un Ă©tranger, dont la nationalitĂ© n’est ici jamais Ă©voquĂ©e, qui est aussi un artiste, pianiste, est tĂ©moin d’un meurtre et se met alors Ă enquĂŞter, son obsession va l’emmener Ă dĂ©couvrir un lourd secret de famille et va surtout le faire se rĂ©vĂ©ler Ă lui-mĂŞme. Une des autres caractĂ©ristiques du giallo que l’on retrouve, le secret de famille, ici le tueur n’est pas un psychopathe, il tue pour protĂ©ger un secret familial traumatique. On pouvait d’ailleurs dĂ©jĂ retrouver cette trame dans « Le chat Ă neuf queues ». Un des aspects Ă©tonnants c’est qu’Argento met en place plusieurs Ă©lĂ©ments de comĂ©dies avec notamment le couple Nicolodi-Hemmings, lui Ă©tant plutĂ´t machiste et burnĂ©, elle Ă©tait plutĂ´t sure d’elle et dĂ©terminĂ©e. Si dans les films prĂ©cĂ©dents d’Argento, il y avait toujours un Ă©lĂ©ment de comĂ©die, que ce soit un personnage, comme celui de Jean-Pierre Marielle dans « Quatre mouches de velours gris », ou certaines scènes. Or ici, les situations sont un peu plus Ă©toffĂ©es, peuvent parfois sortir de l’intrigue principal, mais Argento n’en fait pas trop, et place ces scènes dans sa première heure de film, pour donner de la substance Ă ses personnages, et montrer leur caractère avant l’intrigue, pour mieux nous montrer leur Ă©volution. L’autre innovation majeure dans le cinĂ©ma d’Argento, c’est la prĂ©sence, pour la première fois dans sa filmographie du paranormal, on y retrouve une mĂ©dium qui lit dans les esprits des gens, une maison hantĂ©e, et une enfant dĂ©moniaque qu’Argento arrive Ă filmer d’une manière qui la rend terriblement angoissante et impressionnante. Voir cette petite fille tuant des animaux ne paye pas de mine, mais la manière dont Argento la filme, comme si elle Ă©tait en prise avec une Ă©trange forme du Mal, un Mal imperceptible, impalpable, mais omniprĂ©sent, mĂŞme dans l’esprit d’une jeune enfant. Argento passe très vite Ă autre chose et c’est encore plus fort, voir la rĂ©action du père lorsque la petite tue un lĂ©zard permet d’alimenter Ă©normĂ©ment notre imagination, et ne pas s’y attarder nous permet de donner un supplĂ©ment d’âme Ă la scène suivante, le vrai grand tour de force du film, la visite de la maison hantĂ©e. Après l’introduction d’une Ă©trange force malĂ©fique semblant s’imprĂ©gner de la petite fille, Argento rĂ©alise une très longue scène d’exploration urbaine, quasiment jamais vu Ă l’Ă©poque. Il y aura deux scènes comme celles-lĂ dans le film. Dans la première, après l’introduction de la petite fille, notre esprit est donc plus fertile pour anticiper l’arrivĂ©e de quelques esprits, mais Argento se joue du spectateur d’une façon absolument magistrale. En jouant sur l’utilisation de diffĂ©rents points de vue, Argento donne l’impression que Marc n’est pas seul, allonge sa scène, fait sonner la musique des Goblins, les mouvements de camĂ©ra sont flottants, comme Ă©pousant le point de vue des esprits hantant la maison. On est probablement ici devant la plus belle scène d’exploration de maisons hantĂ©e du cinĂ©ma, un grand moment d’angoisse, oĂą rien et tout se passe Ă la fois, Marc devant ĂŞtre attentif Ă tous les dĂ©tails s’il veut espĂ©rer rĂ©soudre l’enquĂŞte. Argento travaille dĂ©jĂ Ă merveille son ambiance, en rendant le Mal invisible comme surnaturel, il joue sur les cadres et les espaces pour nous faire ressentir l’Ă©trange prĂ©sence du lieu, les fantĂ´mes du passĂ© d’une façon que l’on sache, avant mĂŞme la rĂ©vĂ©lation finale, que quelque chose d’important s’est passĂ© dans cette maison, qui est toujours imprĂ©gnĂ© de ce qui s’est passĂ©.
Mais « Les Frissons de l’Angoisse », c’est surtout une grande Ă©tude sur le rĂ©el, un rĂ©el trop difficile Ă comprendre, un rĂ©el qui nous Ă©chappe, nous spectateur, et qui surtout Ă©chappe au personnage principal.
Pour nous faire ressentir cette perte de repères, Argento use Ă fond des fausses pistes, le film regorge de personnages Ă double tranchants, et de situation oĂą tous ce qui est montrĂ© est inutile, et oĂą tous les dĂ©tails dans les coins du cadre sont essentiels. Ce n’est jamais ce qui est montrĂ© en première plan qui est le plus important, c’est toujours ce qui se passe dans les cuts rapides, toujours ce qui se passe dans l’obscuritĂ©, au fond du cadre qui donne la clĂ© du film. Un des autres coups de gĂ©nie du film est Ă©galement de montrer le visage de l’assassin dès le dĂ©but du film, seulement le regard du spectateur n’est pas dirigĂ© dans la bonne direction par Argento, qui, de par sa mise en scène nous indique de regarder dans une autre direction, le coup de force est total, Argento a assez de confiance dans la puissance de sa mise en scène pour montrer l’assassin dès le dĂ©but, David Hemmings est dupĂ©, nous sommes dupĂ©s.
« Profondo Rosso » est Ă©galement un grand film sur la persistance rĂ©tinienne, le personnage principal ayant vu le visage de l’assassin dès le dĂ©but, mais il n’a pas bien regardĂ© et analyser ce qu’il voyait, il a beau avoir l’image dans sa tĂŞte, il ne peut comprendre ce qu’il manque dans l’appartement puisqu’il n’a pas une image assez prĂ©cise de ce qu’il a vu exactement. Il doit dĂ©coder ce qu’il voit, Ă l’image de cette pièce emmurĂ©e dans la maison hantĂ©e, il ne voit qu’une partie d’un dessin qui est la clĂ© de l’intrigue. En cassant le mur, il rentre comme dans un Ă©cran, comme si Argento brisait notre Ă©cran, au moment oĂą commencent les rĂ©vĂ©lations, nous faisant entrer nous-mĂŞmes, spectateurs, Ă l’intĂ©rieur du film, pour nous expliquer ce que nous avons manquĂ© depuis le dĂ©but du film, chaque dĂ©tail auxquels nous n’avions pas donnĂ© d’importances, chaque scène dans lesquelles nous n’avons pas assez prĂŞtĂ© attention. Argento ne donne que peu d’indices aux spectateurs et au personnage principal, mais toujours des indices visuels, qui devraient ĂŞtre vus, mais notre regard est pointĂ© vers une autre direction. Il nous rappelle que toute image est trompeuse, car cette image n’est créé que d’un seul point de vue, il suffit parfois de regarder les choses un peu plus attentivement ou d’un autre point de vue pour enfin comprendre.
Le final, comme dans la plupart des films d’Argento, n’est pas un happy-end, bien au contraire, bien que l’intrigue soit terminĂ©e, et se termine bien , la dernière image que l’on voit, c’est le visage de Marc, Ă l’envers et en rouge. Comme si après toute cette enquĂŞte, le personnage principal se retrouve face Ă lui-mĂŞme, rien n’est rĂ©solu, le Mal subsistera, ce Mal incontrĂ´lable et incomprĂ©hensible qui a provoquĂ© toute cette folie. Si cette vision du Mal est caractĂ©ristique du cinĂ©ma d’Argento, le plan final sur le reflet d’Hemmings a une portĂ©e bien plus mĂ©taphysique. Marc, depuis le dĂ©but est Ă la recherche d’une image, une image perdue dans sa mĂ©moire, image qu’il recherche pendant tout le film, cette image, c’est son reflet. Ainsi, il acquière une conscience Ă la fin du film, la conscience d’abord qu’il ne comprend pas le monde, qu’il ne peut voir oĂą il faut, qu’il est dĂ©passĂ© dans un monde oĂą le Mal n’est pas seulement caractĂ©risĂ© par l’assassin mais qui dĂ©borde de partout, souvenez-vous de la petite fille, mais aussi et surtout il prend conscience qu’il ne se comprend pas lui-mĂŞme, et qu’il courrait après son reflet et qu’au final il a fait une boucle, il cherche son reflet, et se cache le visage, car rien n’est plus angoissant que de voir son reflet. Bien plus que la comprĂ©hension du monde, c’est la comprĂ©hension de soi-mĂŞme qui est fondamentale.
« Les Frissons de l’Angoisse » est selon moi le beau, le plus complexe et le plus intĂ©ressant des gialli, Argento convoque « Blow Up », reprend quasiment le mĂŞme personnage que dans le film d’Antonioni, pour un rĂ©sultat en tout point fascinant, au scĂ©nario sans bout de gras, ultra tenu, aux interprĂ©tations multiples, sur la signification du plan final notamment. Un immense film sur les illusions, Argento se joue du spectateur avec une virtuositĂ© hallucinante. Objectivement, les seuls dĂ©fauts que l’on peut reprocher sont les scènes comiques, qui pour moi sont justifiĂ©es mais qui peuvent ralentir un rĂ©cit dĂ©jĂ volontairement lent dans sa première heure. La musique des Goblins pourra peut-ĂŞtre en irriter plus d’un, bien qu’elle soit mythique, elle a Ă de rares moments un petit cĂ´tĂ© kitsch qui fait aussi le charme des films de cette Ă©poque. Pour ma part je considère « Les Frissons de l’Angoisse » comme le giallo ultime, indĂ©passable, et des plus grands films du cinĂ©ma Italien et un des plus grands films des 70’s.