"Il suffit d'un peu d'imagination pour que nos gestes les plus ordinaires se chargent soudain d'une signification inquiétante, pour que le décor de notre vie quotidienne engendre un monde fantastique. Il dépend de chacun de nous de réveiller les monstres et les fées."
Boileau-Narcejac.
"Les Amants de la pluie."
Découverte d'Adoration de Fabrice du Welz (2019), production franco-belge indépendante qui m'était totalement passée inaperçue à l'époque. C'est grâce à un ami (Jean Pierre Noel) que j'ai eu l'opportunité de découvrir ce magnifique drame psychologique intimiste, porté par le regard de deux ados en quête d'amour, de tranquillité et de reconnaissance.
Le récit suit Paul, dont la mère travaille dans un hôpital psychiatrique privé, et Gloria, une jeune patiente atteinte de schizophrénie. Éperdument amoureux d'elle, Paul décide un soir de prendre la fuite à ses côtés. Commence alors une errance aussi poétique que tragique, que Fabrice du Welz filme avec une pudeur et une sensibilité admirables. La justesse du jeu naturel des deux jeunes comédiens nous immerge dans leur désarroi, leur absence de repères et leur immense fragilité, tandis que la nature, magnifiée par une mise en scène à la fois sensorielle, noble et presque onirique, devient le reflet de leurs émotions.
Mais derrière cette apparente quiétude, ce sentiment rassurant de vivre libre sans le monde des adultes, le récit se fissure progressivement. Les crises de schizophrénie de Gloria viennent troubler cette parenthèse tranquille, faisant naître une tension sombre et une profonde mélancolie. Peu à peu, l'évidence s'impose à nous: dans Adoration, il n'existe aucune véritable issue de secours. Malgré la sincérité de leur amour, Paul et Gloria semblent condamnés à suivre un chemin sans destination - à l'instar de son magnifique plan final pourtant libérateur - dont l'issue ne peut être que douloureuse.
Sans jamais céder au sensationnalisme, Fabrice du Welz filme avant tout deux êtres profondément humains. Gloria hurle son irrépressible désir de vivre, d'aimer et d'être aimée avec une impuissance bouleversante, tandis que Paul, d'une innocence désarmante, refuse obstinément de l'abandonner. Son amour pour elle, la nature, les animaux et surtout les oiseaux - auquel s'ouvre le prologue - traduit toute la pureté de son regard sur le monde, rendant son attachement envers Gloria encore plus poignant.
Par instants, Adoration m'a rappelé La Nuit du chasseur, non par son intrigue elle aussi imprévisible aux fils de leurs rencontres, mais par cette manière de filmer l'enfance confrontée à un monde qui la dépasse.
Deux adolescents d'une immense détresse morale et sentimentale tentent simplement de se raccrocher à l'amour au sein d'un univers trop dur pour eux, sans jamais en saisir pleinement les règles ni les conséquences. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ils ne songent pas à prêter main forte auprès de ceux qui vacillent sous une humeur trop colérique.
La beauté du film - qui plus est tourné en 35 MM - réside précisément dans cette infinie délicatesse. À travers un réalisme profondément humain, teinté de poésie et parfois de malaise dépressif, Fabrice du Welz signe une œuvre pudique, intime et d'une rare sensibilité, dont on ne ressort pas indemne.
Merci Jean-Pierre pour la découverte.
— Celui du cœur noir des images 🖤
Récompenses:
Prix André-Cavens 2020
Magritte 2022 : Meilleure musique originale pour Vincent Cahay
Festival international du film francophone de Namur 2019 : Bayard d’Or de la meilleure interprétation pour Fantine Harduin et Thomas Gioria.
Festival international du film de Catalogne 2019 : Prix spécial du jury, prix de la meilleure photographie et Mention spéciale pour Thomas Gioria et Fantine Harduin. Voir moins
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