lundi 1 juin 2026

Man of Steel de Zack Snyder. 2013. U.S.A. 2h23.

                   (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

Avant-propos:
C'est un phénomène plus fréquent qu'il n'y paraît chez les cinéphiles. Contrairement à ce que beaucoup prétendent, les films demeurent les mêmes, figés dans leur matière et leur époque, mais notre regard, lui, poursuit son cheminement. Nous ne revoyons jamais exactement le même film, parce que nous ne sommes plus exactement le même spectateur.
Avec les années, certaines œuvres, parfois mineures, nous quittent tandis que d'autres nous attendent patiemment au détour d'une revisite. Car lorsque notre manière de regarder le monde change, les images que nous contemplons changent elles aussi.

"Le choc des Titans".

Révision du fameux "Man of Steel" de Zack Snyder. À sa sortie en 2013, je dois bien l'avouer, ce fut une profonde déception. Une acrimonie sans doute née d'une erreur de perspective : celle de l'avoir constamment comparé au chef-d'œuvre de Richard Donner, sans ne pouvoir m'y empêcher tant je l'idolâtre, tout en fantasmant le film que semblait promettre sa magnifique bande-annonce, tendre, lyrique et contemplative, largement inspirée de l'influence de Terrence Malick.

Or, plus de dix ans plus tard, le verdict est tout autre. Mieux encore, et c'est depuis ces derniers temps devenu une habitude : je fais mon mea culpa.

Car après l'avoir revu aujourd'hui, "Man of Steel" m'est apparu comme un spectacle d'action ahurissant, un blockbuster d'une puissance phénoménale, un véritable rouleau compresseur visuel qui ne cesse de monter en intensité jusqu'à atteindre des sommets rarement égalés dans le cinéma super-héroïque (même si je n'ai pas tout vu ces dernières années).
Zack Snyder prend son temps pour installer son univers, ses personnages et la mythologie kryptonienne, mais une fois les enjeux posés, le film se transforme progressivement en une gigantesque déflagration cinématographique.

Et quelle déflagration !

Les quarante-cinq dernières minutes, voire l'heure finale tant la notion de temps s'est dissoute, constituent à mes yeux l'un des plus impressionnants morceaux de bravoure du cinéma d'action moderne. Les affrontements titanesques se succèdent à un rythme infernal, les destructions massives pulvérisent tout sur leur passage, et pourtant JAMAIS LE REGARD NE SE PERD. Là où tant de blockbusters contemporains sombrent dans le chaos illisible (à l'instar du cinéma de Emmerich), Snyder conserve constamment la maîtrise de son espace. Chaque coup porté, chaque impact, chaque envolée supersonique demeure parfaitement lisible dans sa vélocité.

C'est précisément ce qui distingue "Man of Steel" des productions les plus bruyantes du genre. Ici, la démesure ne se fait jamais au détriment de la clarté. Le spectateur reste captivé, hypnotisé même, par des effets numériques qui conservent une puissance visuelle stupéfiante.

Comme le disait Alfred Hitchcock, plus le méchant est réussi, meilleur est le film. Et à ce titre, Michael Shannon livre une composition remarquable dans le rôle du général Zod. Habité par une détermination fanatique, il incarne un adversaire hargneux d'une redoutable efficacité impassible. Sa confrontation avec Superman donne naissance à une succession d'affrontements dantesques dont la brutalité physique demeure anthologique.

Certes, on pourra regretter un manque d'émotion intimiste comparé au chef-d'oeuvre de Richard Donner. Pourtant, l'émotion existe bel et bien. Elle se situe simplement ailleurs. Elle naît de la puissance des images, de l'intensité des affrontements, de cette sensation permanente d'assister à quelque chose qui nous dépasse. Car "Man of Steel" privilégie les émotions fortes aux émotions tendres, l'ivresse du gigantisme à la nostalgie du conte féérique cher à Donner.

L'acteur Henry Cavill s'impose quant à lui comme un Superman particulièrement convaincant. Sa présence physique, son charisme naturel et sa stature quasi mythologique confèrent au personnage une noblesse, une classe indéniable. Monolithique sans être froid, impérial sans être arrogant, il compose un Superman crédible, sobrement humain et attachant.

Face à lui, Amy Adams parvient à faire oublier l'interprétation de Margot Kidder. Son incarnation de Lois Lane possède sa propre identité, mêlant intelligence, douceur, fascination et détermination. Loin d'être réduite à une simple figure romantique, elle existe pleinement comme personnage autonome.

Ainsi, plus d'une décennie après sa sortie, je retourne sans rougir ma veste pour déclarer ma flamme à "Man of Steel". Zack Snyder y impose intelligemment une vision personnelle, ambitieuse, audacieuse et sincère du mythe de Superman. Un film sciemment excessif, parfois maladroit peut-être, mais porté par une foi inébranlable dans son sujet.

Aujourd'hui, je n'hésite plus à considérer "Man of Steel" comme l'un des grands morceaux de cinéma d'action super-héroïques de son époque. Une œuvre expressive à la fois majestueuse, crépusculaire et démesurée, dont le sérieux presque opératique finit par rendre crédibles les folies les plus hyperboliques. Un spectacle total, une expérience de cinéma qui, cette fois-ci, m'a laissé sur le carreau.

— Celui du cœur noir des images 🖤

Godzilla de Gareth Edwards. 2014. U.S.A/Japon. 2h02.

                      (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

Comme j'ai honte à la revoyure de Godzilla (2014) de Gareth Edwards, car je peux avouer sans rougir que je fais mon mea culpa tant j'ai été happé par ce blockbuster intelligent où le spectacle est total.

Et pourquoi parler de blockbuster intelligent ? Parce que Gareth Edwards a l'habileté de suggérer le monstre durant près de trois bons quarts d'heure, privilégiant scrupuleusement l'aspect documenté d'un scénario catastrophe qui prend peu à peu forme au fil d'une évolution narrative menée en crescendo. 


Cette montée en puissance progressive nourrit une tension constante et confère au film une crédibilité tout à fait tangible. Bourré d'effets spéciaux numériques ahurissants de réalisme, Godzilla renoue avec le sens du merveilleux d'antan à travers un spectacle pyrotechnique étourdissant de virtuosité. On reste rivé à son siège hormis le manque de charisme du héros juvénile interprété par Aaron Taylor-Johnson dans le rôle du lieutenant Ford Brody. Il faut bien avouer qu'en dépit de sa bienveillance naturelle, le personnage peine à susciter une véritable empathie (notamment auprès de ses rapports de couple), son expressivité limitée et son manque de relief émotionnel constituant les principales faiblesses du récit.

Et pourtant, tout le reste emporte tout sur son passage, puisque l'intérêt se trouve sous les écailles. Gareth Edwards croit profondément à ce qu'il filme et imprime à son œuvre un réalisme studieux et documenté qui force le respect tout le long de cette inlassable course contre la montre à déjouer la menace d'un âge préhistorique.


Ainsi donc, Godzilla renoue avec le spectacle émotionnel dans ce qu'il a de plus spectaculaire et de plus grisant. Durant plus de deux heures, on en prend plein la vue grâce à une mise en scène d'une grande élégance visuelle, sublimée par des images de destruction massive d'une beauté sidérante. Quant aux séquences nocturnes opposant Godzilla aux deux MUTO, elles atteignent une dimension apocalyptique, où chaque affrontement résonne comme le choc titanesque de forces primordiales.

Plus qu'un simple film de monstres, Godzilla est une démonstration de puissance cinématographique où le gigantisme n'écrase jamais le sens du récit. Gareth Edwards signe un spectacle redoutable, d'une obstination intraitable à faire croire à l'incroyable, et rappelle avec éclat que le merveilleux naît parfois de ce que l'on choisit de ne pas montrer trop vite.


— Celui du cœur noir des images 🖤

Box Office France: 1 361 689 entrées
Budget : 160 000 000 $

Que la bête meure de Claude Chabrol. 1969. France/Italie. 1h48.

                    (Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

Hier soir, redécouverte de "Que la bête meure" de Claude Chabrol, après bien des années d'absence, beaucoup trop même. Une redécouverte qui confirme toute la force de ce drame psychologique teinté de polar, où la vengeance devient le moteur d'une réflexion bien plus profonde sur le mal, l'impunité et surtout la transmission quant à son final corsé.

L'histoire suit un père de famille dont le fils est tué par un chauffard qui prend la fuite après l'avoir renversé. Le responsable n'est autre que Paul Decourt, garagiste prospère interprété par un Jean Yanne absolument prodigieux de cruauté ordinaire, accompagné au moment des faits de sa passagère, une jeune actrice bon chic bon genre, qui l'encourage (d'une certaine façon) à fuir ses responsabilités. Dès lors, le père endeuillé entreprend une lente et méthodique quête de vengeance, avançant avec une détermination froide vers celui qui a détruit sa vie.


Chez Chabrol, cependant, le film policier n'est qu'un prétexte. Derrière l'enquête et la préparation de la vendetta se dessine une étude au vitriol d'une certaine bourgeoisie française. Paul Decourt incarne un patriarche tyrannique, abusif, orgueilleux et narcissique, persuadé que sa réussite sociale le place au-dessus des autres. Son argent ne crée pas le mal qui l'habite, mais lui offre un terrain idéal pour prospérer, pour le protéger. Il humilie ses employés, terrorise sa famille, méprise ses proches et traverse l'existence avec la certitude que rien ni personne ne pourra jamais lui imposer de se taire.

Chabrol ne signe pourtant pas un simple pamphlet social. Il ausculte une classe qui a perdu tout sens moral (toute la famille en est impactée), où le confort matériel devient le refuge de la lâcheté et de la violence. La réussite économique protège ici les comportements les plus odieux de Paul en leur procurant une forme d'impunité.


Mais la véritable force du film réside ailleurs. Ce qui hante durablement le spectateur, c'est la question de la filiation. "Que la bête meure" est avant tout un film sur la contagion du mal. Car le plus grave n'est pas seulement ce que Paul Decourt est devenu, mais ce qu'il transmet à son fils. Car dans l'ombre du père se dessine déjà son héritier moral. Le mal ne disparaît pas avec celui qui l'incarne, il survit, se propage et se reproduit.

Cette idée confère au final une dimension particulièrement amère. La vengeance est accomplie, mais rien n'est réellement réparé. La justice espérée laisse place à un constat glaçant : certaines blessures demeurent ouvertes et certains héritages continuent de vivre bien après la disparition de ceux qui les ont engendrés.


Face à l'exubérance monstrueuse de Jean Yanne, Michel Duchaussoy livre une prestation remarquable de retenue et de douleur contenue. Il m'a même fait songer à Patrick Dewaere, toutes proportions gardées par cette même aisance naturelle, son physique ordinaire et son calme contenu. Son personnage avance comme un fantôme, consumé par son deuil, préparant sa vendetta avec une froide lucidité avant d'extérioriser enfin les pulsions destructrices qui l'habitent. Deux hommes se font face, deux pères, deux figures de la filiation, dans un affrontement dont personne ne sort véritablement vainqueur.


Cruel, lucide et profondément pessimiste, "Que la bête meure" demeure (à nouveau si j'ose dire) l'un des grands films de Claude Chabrol. Une œuvre où le drame intime rejoint la critique sociale pour déboucher sur une réflexion bouleversante autour de l'héritage du mal et de l'échec de la transmission parentale ici réduite à la dégénération morale.

— Celui du cœur noir des images 🖤