vendredi 16 mars 2012

LE MANNEQUIN DEFIGURE (Crescendo)


                                      

d'Alan Gibson. 1970. Angleterre. 1h30. Avec Stéfanie Powers, James Olson, Margaretta Scott, Jane Lapotaire, Joss Ackland, Kirsten Lindholm.

Sortie en salles le 24 Mars 1971

FILMOGRAPHIE: Alan Gibson est un réalisateur canadien, né le 28 avril 1938 à London, en Ontario (Canada), décédé le 5 juillet 1987 à Londres (Royaume-Uni).
1965: 199 Park Lane (série TV). 1966: A Separate Peace (télé-film). Eh, Joe ? (télé-film). 1968: Journey to Midnight. 1969: The English Boy (télé-film). 1970: Le Mannequin Défiguré. Goodbye Gemini. 1971: The Silver Collection (télé-film). 1972: Dracula 73. 1974: The Playboy of the Western World (télé-film). Dracula vit toujours à Londres. 1976: Dangerous Knowledge (télé-film). 1977: Checkered Flag or Crash. 1979: Churchill and the Generals (télé-film). 1980: The Two Faces of Evil (télé-film). 1982: Une femme nommée Golda (télé-film). 1982: Témoin à charge. 1984: Martin's Day. 1984: Helen Keller: The Miracle Continues (télé-film). 1987: The Charmer (série TV).

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Par celui qui aura tentĂ© de moderniser Ă  deux reprises le mythe du vampire des Carpathes avec deux nanars folichons, Dracula 73 (Christophe Lemaire en reste traumatisĂ© !) et Dracula vit toujours Ă  Londres, Alan Gibson avait prĂ©alablement rĂ©alisĂ© en 1970 le meilleur film de sa carrière avec Le Mannequin DĂ©figurĂ©. Thriller horrifique au suspense Hitchcockien, cette petite sĂ©rie B admirablement orchestrĂ©e est Ă  revoir sans modĂ©ration grâce Ă  la dextĂ©ritĂ© d'un scĂ©nario machiavĂ©lique et Ă  ses personnages interlopes très attachants.
Susan Roberts est une jeune Ă©tudiante prĂ©parant une thèse sur le cĂ©lèbre compositeur Henry Ryman. InvitĂ© chez la veuve du dĂ©funt dans une villa du Sud de la France, elle rencontre son fils paralytique, Georges, et entame une complicitĂ©. Mais l'attitude dĂ©sinvolte d'une bonne Ă  tout faire et d'un inquiĂ©tant geĂ´lier vont contrarier l'invitĂ©e, d'autant plus que la mère semble avoir une emprise d'allĂ©geance sur son fils. 


Film rare totalement sombrĂ© aujourd'hui dans l'oubli, Le Mannequin dĂ©figurĂ© (pour une fois que le titre français transcende son homologue british !) est une vĂ©ritable perle dans son genre horrifique produit par la fameuse firme Hammer Film ! Dans une ambiance ombrageuse palpable et un climat pervers Ă©touffant, ce thriller diabolique doit son salut Ă  une narration impeccablement structurĂ©e, rehaussĂ©e par le talent congru d'interprètes sur mesure. Sur un canevas Hitchcockien en diable, Le Mannequin DĂ©figurĂ© nous invite dans la villa bucolique d'une veuve et de son fils paralytique auquel une Ă©tudiante est invitĂ©e pour y rĂ©diger une thèse sur le cĂ©lèbre compositeur, Henry Ryman. Si parmi les tĂ©moins, la convivialitĂ© d'une ambiance amicale y est perceptible de prime abord, l'attitude insolente et arrogante d'une potiche de service et la prĂ©sence clairsemĂ©e d'un Ă©trange gardien vont rapidement interpeller la quiĂ©tude de Susan. D'autant plus que celle-ci va ĂŞtre confrontĂ©e aux violentes crises de spasmophilie endurĂ©es par Georges. Cet artiste prĂ©alablement promu Ă  une riche carrière de pianiste aura eu la malchance de se retrouver en fauteuil roulant suite Ă  un grave accident. Pour aggraver la fatalitĂ©, sa femme le quitta du jour au lendemain, faute de sa dĂ©ficience physique inaltĂ©rable. Sujet Ă  des cauchemars rĂ©currents auquel il imagine son propre "double" assassiner sa femme, Georges semble assujetti par l'aguicheuse femme de mĂ©nage pour entamer communĂ©ment une Ă©trange relation masochiste. D'autant plus que pour mieux l'asservir Ă  sa guise, Lilliane pratique un chantage allouĂ© Ă  la toxicitĂ© d'un psychotrope. Un soir, un horrible homicide va avoir lieu...


VoilĂ  pour l'intrigue savamment planifiĂ©e avant que les enjeux interlopes prennent une tournure dramatique beaucoup plus dĂ©lĂ©tère, voire schizophrène ! Par un savant dosage de suspense intense parfaitement coordonnĂ©e, scandĂ© par le profil suspicieux de personnages aussi sournois que vĂ©reux, Le Mannequin DĂ©figurĂ© est un jouissif thriller baignant dans un cauchemar diffus et diaphane.
L'architecture gothique de la demeure Ă©rigĂ©e de manière arquĂ©e aux abords d'une piscine familiale agrĂ©mente favorablement son atmosphère insolite particulièrement moite et licencieuse. Comme son titre d'origine l'indique (Crescendo), la gravitĂ© des Ă©vènements va prendre une tournure plus sombre après le fameux meurtre perpĂ©trĂ© par un tueur sans visage. Un piège machiavĂ©lique semble se refermer sur notre Ă©tudiante tributaire des agissements insidieux d'une sombre famille au passĂ© galvaudĂ©. Son point d'orgue rĂ©vĂ©lateur se clĂ´t sur une rĂ©solution inopinĂ©e alors que son rythme davantage haletant se culmine vers une succession de pĂ©ripĂ©ties sardoniques.


Superbement campĂ© par une galerie de comĂ©diens complices s'en donnant Ă  coeur joie dans l'autoritĂ© oppressive et mis en scène avec un savoir faire fripon dans l'intensitĂ© d'un suspense judicieux, Le Mannequin DĂ©figurĂ© est une petite perle du thriller Ă  se procurer d'urgence. RehaussĂ© d'une atmosphère atypique dans le refuge affable d'un huis-clos feutrĂ©, cette production Hammer Film se pare en outre d'une certaine audace dans l'air du temps (les annĂ©es 70) par sa violence âpre (le meurtre dans la piscine est particulièrement rigoureux) et son Ă©rotisme futilement polisson (Jane Lapotaire use et abuse de provocation impudique en gouvernante mesquine).
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Dédicace à Video Party Massacre
16.03.12
Bruno Mattéï. 3è



jeudi 15 mars 2012

Le Territoire des Loups / The Grey



de Joe Carnahan. 2012. U.S.A. 1h57. Avec Liam Neeson, Dallas Roberts, Frank Grillo, Dermot Mulroney, Nonso Anozie, Joe Anderson, Ben Bray, James Badge Dale, Anne Openshaw, Peter Girges.

Sortie salles France: 29 FĂ©vrier 2012. U.S: 11 DĂ©cembre 2011 et 27 Janvier 2012

FILMOGRAPHIE: Joe Carnahan est un rĂ©alisateur, scĂ©nariste, monteur et producteur amĂ©ricain, nĂ© le 9 Mai 1969. 1998: Blood and Bullets. 2002: Narc. 2006: Faceless (tĂ©lĂ©-film). 2007: Mise Ă  prix. 2010: l'Agence tous Risques. 2012: Le Territoire des Loups. 2013-2015 : Blacklist (SĂ©rie TV) (3 Ă©pisodes). 2014 : Stretch. 2014-2015 : State of Affairs (sĂ©rie tĂ©lĂ©visĂ©e) (4 Ă©pisodes, Ă©galement crĂ©ateur). 2021 : Boss Level. 2021 : Copshop. prochainement : Shadow Force. 2024 : Not Without Hope. 2025 : RIP.

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Une fois de plus dans la mêlée. Dans le dernier et plus grand combat de ma vie. Vivre et mourir aujourd'hui. Vivre... et mourir... aujourd'hui.
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Remember, Joe Carnahan nous Ă©pata avec son polar moite Narc. Puis ce fut au tour de l'excellent polar camĂ©lĂ©on Mise Ă  Prix pour ensuite nous dĂ©cevoir (dĂ©solĂ© les fans) avec un blockbuster imberbe, l'Agence tous Risques. En 2012, il nous revient avec un survival aussi acĂ©rĂ© que le tranchant d'une lame, Le Territoire des loups. Et il faut peut-ĂŞtre remonter au mythique DĂ©livrance de John Boorman (oui j'ose la comparaison) pour retrouver une telle intensitĂ©, un tel sentiment insĂ©cure, un souffle si dĂ©sespĂ©rĂ© pour la sombre destinĂ©e d'une poignĂ©e de survivants confrontĂ©s aux monstres tapis dans l'obscuritĂ© au sein des dĂ©cors enneigĂ©es d'une nature hostile. 

Synopsis: Un avion transportant des ouvriers d'une compagnie pĂ©trolière s'Ă©crase dans les montagnes du Grand Nord. Un groupe de survivants devra se soumette Ă  l'autoritĂ© de John Ottway, solitaire nihiliste profondĂ©ment marquĂ© par la mort de sa femme. Rapidement, une horde de loups voraces dĂ©fient les intrus alors que John tentera de sauvegarder son Ă©quipe par sa pratique Ă©mĂ©rite Ă  dĂ©jouer l'instinct du carnassier. 
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Le survival, l'aventure, le suspense, l'action, la catastrophe, l'horreur et surtout la terreur sont habilement agencĂ©s pour nous illustrer sans fioriture aucune une odyssĂ©e humaine dĂ©sabusĂ©e au rĂ©alisme imparable. Car Ă  travers les montagnes rocailleuses, si enneigĂ©es du Grand Nord, Joe Carnahan nous entraĂ®ne au coeur d'un enfer terrestre parmi l'intrusion d'une poignĂ©e de survivants d'un crash aĂ©rien confrontĂ©s Ă  la sauvagerie d'une meute de loups. Le sombre rĂ©cit annonçant la couleur blafarde dès son prĂ©ambule avec la tentative de suicide de notre expert en chasse, un braconnier de loups employĂ© Ă  prĂ©server la vie de foreurs d'une compagnie pĂ©trolière. Car John Ottway est un veuf accablĂ© par le chagrin de son Ă©pouse, toujours plus dĂ©pitĂ© par la nature dĂ©lĂ©tère de l'homme. Il dĂ©cide alors rejoindre sa dĂ©funte Ă  un moment opportun avant de se raviser suite aux hurlements plaintifs d'un loup entendu dans la forĂŞt adjacente. Le lendemain, après avoir embarquĂ© dans l'avion parmi son Ă©quipe pour rejoindre l'Alaska, l'engin s'Ă©crase en pleine nature dĂ©shĂ©ritĂ©e. Le rĂ©alisme de cette catastrophe nous Ă©branle sans prĂ©venir de par sa brutalitĂ© aride sobrement illustrĂ©e. FilmĂ© en interne de l'appareil incontrĂ´lĂ©, la panique gĂ©nĂ©rale allouĂ©e aux voyageurs crispĂ©s sur leur siège nous saisit d'une terreur sourde. Un vacarme d'apocalypse oĂą leurs cris de frayeurs s'entremĂŞlent avec le bruit assourdissant des moteurs en flamme et de taules dĂ©chiquetĂ©es. Dès le prĂ©lude, Joe Carnahan insiste Ă  nous dĂ©crire sa vision hyper rĂ©aliste et dĂ©rangĂ©e de l'agonie humaine lorsque l'un des survivants sĂ©vèrement mutilĂ© sera confrontĂ© Ă  sa pire labeur, sa propre mort en direct face au tĂ©moignage de ses compagnons dĂ©munis. Ce sentiment morbide de la peur de trĂ©passer, cette affres d'y rejoindre un ailleurs anonyme vont planer durant la totalitĂ© du rĂ©cit sur la psychĂ© dĂ©sarmĂ©e de nos rescapĂ©s Ă  bout de souffle. Une poignĂ©e d'hommes Ă  caractère aussi bien distinct que trempĂ©, confrontĂ©s au froid rĂ©frigĂ©rant d'une contrĂ©e Ă  la fois inconnue et sauvage, Ă  la famine et Ă  la fatigue de l'Ă©puisement. Mais surtout des hommes faillibles auprès de leur sentiment d'orgueil, de vanitĂ© ou d'arrogance (l'inattention, l'imprudence, la phobie et leur conflit d'Ă©go les mèneront fatalement au dĂ©clin). Des quidams perplexes de leur destinĂ©e, rapidement accablĂ©s par le dĂ©sespoir car gagnĂ©s par la peur si envahissante de trĂ©passer. Ainsi, durant ce pĂ©riple improvisĂ© oĂą plane incessamment la mort, chaque protagoniste se confrontera Ă  sa propre idĂ©ologie, une remise en question spirituelle sur le sens de leur propre destinĂ©e. De par cette terreur innĂ©e de trĂ©passer dans un avenir proche au milieu d'une Ă©cologie rigoureusement menaçante et par cette crainte primitive d'ĂŞtre violentĂ© par la sauvagerie du loup, nos ultimes rescapĂ©s devront se mesurer Ă  leur courage et bravoure pour tenter de s'extraire d'un calvaire toujours plus sinistrĂ©. Si bien que leurs nerfs autant que les nĂ´tres seront mis Ă  rude Ă©preuve sous l'impulsion d'une intensitĂ© dramatique Ă  la limite du supportable (l'ultime demi-heure est un long moment d'anthologie auprès de nos derniers rescapĂ©s en proie Ă  une Ă©preuve de force toujours plus Ă©reintante). 


Or, cette atmosphère terriblement mortifère est d'autant mieux rendue par l'immensitĂ© de l'environnement naturel, par ces tempĂŞtes de neige fluctuantes au vent ardent fouettant les visages burinĂ©s de nos hĂ©ros davantage extĂ©nuĂ©s. Quand bien mĂŞme dans l'obscuritĂ©, la prĂ©sence nuisible, souvent latente des loups, ne fera qu'accentuer ce sentiment insĂ©cure prĂ©gnant auprès d'eux et surtout leur frayeur sensitive de craindre d'ĂŞtre dĂ©vorĂ©s par les maĂ®tres des lieux. Il faut d'ailleurs insister sur la physionomie de ces fauves enragĂ©s impressionnant de robustesse Ă  travers leur prĂ©sence iconique, particulièrement Ă©peurants lors des attaques sournoises violemment perpĂ©trĂ©es sur les proies humaines. Et personnellement, de mĂ©moire d'amateur Ă©clairĂ©, je n'avais pas ressenti une terreur aussi primale et dĂ©sorientĂ©e face Ă  l'hostilitĂ© animale depuis les lycanthropes du Loup-Garou de Londres (son prĂ©ambule auquel les 2 hĂ©ros sont Ă©garĂ©s dans la campagne nocturne des landes) ou encore Hurlements (l'agression de Terry Fisher dans la cabane). 

Dans un rôle viril de meneur de groupe intarissable, Liam Neeson crève l'écran pour sa stature imposante, son intelligence d'esprit, son sens de camaraderie et surtout sa pugnacité chevronnée à livrer un combat sans merci contre l'ennemi quasi invisible. Mais aussi et surtout sa dimension humaine accablée par la perte d'un être cher qui le hante durant tout le périple. Son éthique également à accepter ou stigmatiser sa foi mystique. L'épilogue littéralement bouleversant car d'autant plus équivoque ne manque pas d'y suggérer un dernier acte de bravoure, un baroud d'honneur pour cet homme livré à sa seule raison, sa foi de croire en lui pour s'extirper de la mort.


Rédemption
Spectaculaire et intense, proprement terrifiant et si dĂ©sespĂ©rĂ©, Le Territoire des Loups est un survival implacable d'une acuitĂ© Ă©motionnelle vulnĂ©rable autant qu'un drame humain d'une densitĂ© bouleversante auprès des remises en question morale initiatiques. Sa mise en scène documentĂ©e transcendant la beautĂ© sauvage de ces montagnes enneigĂ©es, l'interprĂ©tation viscĂ©rale des comĂ©diens, son climat funèbre imparti au sens de la vie nous acheminant au grand moment de cinĂ©ma Ă  travers cette montĂ©e progressive de la tension horrifique oĂą chaque survivant apprĂ©hende autant qu'il amĂ©nage sa future mort. Une rĂ©fĂ©rence dont il est impossible de sortir indemne. 

*Bruno
08.01.25. 2èx. Vost.
14.03.12. 

Le tournage a lieu de janvier à mars 2011. Il se déroule en Colombie-Britannique au Canada, notamment à Vancouver et Smithers. Le tournage a été particulièrement éprouvant pour l'équipe en raisons des températures négatives et du phénomène de blanc dehors.
Liam Neeson raconte : « Pendant les premiers jours, c’Ă©tait tout bonnement physiquement impossible. Il fallait que l’on mĂ©morise nos rĂ©pliques, mais c’Ă©tait comme si nos cerveaux avaient gelĂ©… Nous n’Ă©tions capables de penser qu’Ă  une seule chose : se rĂ©chauffer. »

 

mardi 13 mars 2012

EXTREMEMENT FORT ET INCROYABLEMENT PRES ( Extremely Loud and Incredibly Close)


de Stephen Daldry. 2011. U.S.A. 2h09. Avec Tom Hanks, Thomas Horn, Sandra Bullock, Zoe Caldwell, Dennis Hearn, Paul Klementowicz, Julian Tepper, Caleb Reynolds, John Goodman, Max Von Sydow.

Sortie salles France: 29 Février 2012. U.S: 20 Janvier 2012

FILMOGRAPHIE: Stephen Daldry est un réalisateur et producteur anglais, né le 2 Mai 1961 dans le Dorset.
2000: Billy Elliot
2002: The Hours
2008: The Reader
2011: Extrêmement fort et incroyablement près
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D'après le best-seller de Jonathan Safran Foer, ExtrĂŞmement fort et incroyablement près est un mĂ©lodrame bâti sur le trauma post 11 septembre que toutes les familles endeuillĂ©es ont dĂ» endurer. Le rĂ©alisateur Stephen Daldry s'intĂ©resse ici au cas d'un enfant prĂ©coce de 9 ans, un Ă©lève surdouĂ© incapable d'assumer la mort de son paternel mais qui va apprendre au fil de ses investigations la foi inhĂ©rente de subsister.

Oska est un jeune Ă©lève de 9 ans, studieux et perspicace mais incapable de rĂ©frĂ©ner un florilège de  phobies existentielles dans le monde qui l'entoure. Le jour du 11 septembre 2001, son père meurt sous les dĂ©combres d'une des tours jumelles du World Trade Center. Après l'enterrement, blotti dans une pièce secrète de sa chambre, il se rĂ©fugie longuement Ă  travers ses souvenirs de photos et objets familiers en mĂ©moire de son père.  
Un jour, il renverse incidemment un vase rangĂ© sur l'Ă©tagère d'un sellier. C'est lĂ  qu'il dĂ©couvre une clef Ă  l'intĂ©rieur d'un buvard oĂą est inscrit au verso le mot "Black". Il dĂ©cide de retrouver la fameuse serrure qui pourrait lui saisir la chance d'en savoir plus sur son père. 
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A la manière d'un jeu de piste ludique, ExtrĂŞmement fort et incroyablement près est un rĂ©cit initiatique entrepris par un jeune garçon traumatisĂ© par la disparition brutale de son père. Par le biais d'une commĂ©moration aux victimes du 11 septembre, le rĂ©alisateur nous façonne un drame intime, une introspection dĂ©licate sur la fragilitĂ© de l'enfance et de son refus de se soumettre Ă  l'horrible rĂ©alitĂ© des faits imposĂ©s. RĂ©fugiĂ© dans sa solitude et dĂ©prĂ©ciant sa mère en guise de rancoeur, Oskar souhaite dĂ©couvrir le secret d'une clef qui pourrait lui permettre de renouer une dernière fois avec la mĂ©moire de son père espiègle, prĂ©alablement complices de jeux pĂ©dagogiques en guise d'Ă©ducation spĂ©culative.
Pour retrouver cette fameuse serrure occultĂ©e dans la citĂ© urbaine de New-York, Oskar va devoir rĂ©pertorier tous les patronymes commençant par "Black" et croiser des citadins Ă©clectiques Ă  l'ethnie diffĂ©rente. ATTENTION SPOILER !!! Avec l'aide du nouvel ami de sa grand-mère, un bailleur mutique, l'enfant va peu Ă  peu apprendre Ă  Ă©voluer et rĂ©primer ses peurs par la rĂ©solution d'une Ă©nigme fortuite auquel un tĂ©moin avait endurĂ© une relation conflictuelle avec son gĂ©niteur fraĂ®chement dĂ©cĂ©dĂ©. FIN DU SPOILER
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Réalisé avec tact et une sensibilité fébrile, beaucoup de critiques ont reproché son caractère lacrymal trop prononcé alors que la narration aléatoire et contée sans fioriture provoque une intense émotion dans ces moments les plus impondérables. Privilégié par un quatuor de comédiens tout à fait tempérés dans leurs états d'âme discrédités ou lamentés, le réalisateur réussit à provoquer une violente émotion incontrôlée lors de moments flegmatiques auquel nos personnages se sont réfugiés en guise d'exutoire.
S'il est concevable que son final insiste parfois un peu trop à tirer sur la corde sensible, ce mélodrame inscrit dans l'humilité se révèle à mon sens beaucoup plus sincère et modeste que nombre de productions conventionnelles abusant de pathos pour faire pleurer dans les chaumières.
A travers l'enquête minutieuse élaborée par Oskar, Extrêmement fort... aborde le thème du deuil insurmontable auprès des défunts et surtout de la difficulté de réprimer ses angoisses. Le courage de transcender la peur intrinsèque de la mort pour mieux affronter l'effervescence de notre vie auquel chaque jour peut nous être gratifié à la manière d'un miracle.
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Si Sandra Bullock surprend par sa retenue Ă  endosser avec vulnĂ©rabilitĂ© une femme anĂ©antie par le chagrin et que Max Von Sydow impose une composition sombre et torturĂ©e dans celui du bailleur âgĂ©, c'est le jeune Thomas Horn qui crève ici littĂ©ralement l'Ă©cran ! Il interprète de manière magistrale le rĂ´le hĂ©tĂ©rogène d'un petit gamin aussi adroit et dĂ©brouillard que profondĂ©ment perturbĂ© et tourmentĂ© par la disparition brutale de son gĂ©niteur. La sĂ©quence difficile auquel Oskar se rĂ©sout d'acculer le bailleur Ă  Ă©couter les messages d'adieu inscrits sur rĂ©pondeur tĂ©lĂ©phonique par un père accablĂ©, font parti des moments les plus durs et Ă©prouvants du film. Dans ses rares apparitions, Tom Hanks se rĂ©vèle traditionnellement talentueux dans son jeu dĂ©contractĂ© de paternel plein d'aplomb Ă  daigner Ă©duquer son fils de la manière la plus prospère.
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Superbement interprĂ©tĂ©, mis en scène avec pudeur et tempĂ©rance et Ă©maillĂ© de sĂ©quences aussi poignantes que dĂ©chirantes (la dernière demi-heure vaut son pesant d'Ă©motion cathartique), ExtrĂŞmement fort et incroyablement près est un fragile rĂ©cit initiatique auscultant les nĂ©vroses d'un enfant prodige scindĂ© entre sa soif d'acquĂ©rir les connaissances et la douleur cinglante de la perte de l'ĂŞtre aimĂ©.  En rendant un hommage dĂ©fĂ©rent aux victimes des attentats du 11 septembre, ce mĂ©lodrame bouleversant rĂ©ussit Ă  convaincre et sĂ©duire par son habile narration dĂ©diĂ©e Ă  la culpabilitĂ© de ces protagonistes. Des personnages meurtris ou dĂ©sunis mais confrontĂ©s Ă  leur leçon de vie et de tolĂ©rance. 
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13.03.12
Bruno Matéï

lundi 12 mars 2012

Christine


de John Carpenter. 1983. U.S.A. 1h50. Avec Keith Gordon, John Stockwell, Alexandra Paul, Robert Prosky, Harry Dean Stanton, Christine Belford, Roberts Blossom, William Ostrander, David Spielberg.

Sortie salles France: 25 Janvier 1984. U.S: 9 Décembre 1983

FILMOGRAPHIE: John Howard Carpenter est un réalisateur, acteur, scénariste, monteur, compositeur et producteur de film américain né le 16 janvier 1948 à Carthage (État de New York, États-Unis). 1974 : Dark Star 1976 : Assaut 1978 : Halloween, la nuit des masques 1980 : Fog 1981 : New York 1997 1982 : The Thing 1983 : Christine 1984 : Starman 1986 : Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du Mandarin 1987 : Prince des ténèbres 1988 : Invasion Los Angeles 1992 : Les Aventures d'un homme invisible 1995 : L'Antre de la folie 1995 : Le Village des damnés 1996 : Los Angeles 2013 1998 : Vampires 2001 : Ghosts of Mars 2010 : The Ward


"Laisse-moi te dire ce que je pense de l'amour Denis. L'amour Ă  un appĂ©tit vorace. Il te bouffe tout. Les amis, la famille. Tout ce que ça bouffe, ça me sidère. Mais ce que je sais maintenant... C'est que si tu le nourris bien, ça peut devenir une belle chose. Et c'est ce qui nous arrive. Quand tu es sĂ»r que quelqu'un croit en toi, tu peux tout faire. Faire tout ce dont tu as envie. Et si en plus tu crois toi-mĂŞme en l'autre,... mon vieux... Alors attention le monde, personne ne pourra jamais t'arrĂŞter, jamais !". 
 
"Fury amoureuse". 
Un an après l’Ă©chec public et critique de The Thing, John Carpenter adapte un roman de Stephen King : Christine. Une Ĺ“uvre injustement – voire inexplicablement – relĂ©guĂ©e au rang de pièce mineure dès sa sortie. Qu’on se le dise ! C’est pourtant une clef de voĂ»te du fantastique moderne, une variation ensorcelante sur le thème du vampirisme, entre un adolescent introverti et sa Plymouth Fury d’un rouge immaculĂ© : Christine.

Le pitch : Arnie, ado timide et gauche, peine Ă  trouver sa place. Son meilleur ami Dennis tente de l'encourager Ă  sĂ©duire la nouvelle du lycĂ©e, Leigh. Mais un après-midi, alors qu’ils roulent Ă  travers une route bucolique, Arnie tombe sous le charme d’une vieille carcasse rouillĂ©e abandonnĂ©e dans le jardin d’un vieil homme. Il demande Ă  Dennis de s’arrĂŞter sur le bas-cĂ´tĂ©, puis dĂ©cide sur un coup de tĂŞte de l’acheter pour 250 dollars. Une Ă©trange relation amoureuse s’initie alors entre Christine et lui.


"Elle sentait bon la voiture neuve, sĂ»rement la meilleur odeur au monde, Ă  part une chatte peut ĂŞtre" 
Avec un postulat Ă  deux doigts du ridicule, Carpenter rĂ©ussit pourtant l’immense gageure de nous faire croire Ă  l’histoire d’un adolescent vampirisĂ© par une voiture. PortĂ© par un style formel d’une grande Ă©lĂ©gance et par de jeunes interprètes Ă©tonnants de sincĂ©ritĂ©, Christine fascine d’emblĂ©e par son ton rĂ©solument fantasmatique – la voiture Ă©lectrise littĂ©ralement chaque apparition – et son essence tragique : la dĂ©shumanisation d’Arnie. Carpenter signe ici une tragĂ©die funèbre au pouvoir d’envoĂ»tement indĂ©fectible. L’histoire d’un amour fou entre un adolescent et une Plymouth Fury dĂ©labrĂ©e. Sous l’emprise de Christine, Arnie se mĂ©tamorphose : revanchard, orgueilleux, Ă©gocentrique – prĂŞt Ă  dĂ©vorer quiconque se mettrait entre elle et lui. DĂ©sinhibĂ©, il parvient mĂŞme Ă  sĂ©duire la plus belle fille du lycĂ©e. Mais Christine, d’une jalousie maladive, n’entend pas partager.
 

En maĂ®tre-conteur, Carpenter donne chair aux personnages gravitant autour d’Arnie : Leigh, Dennis, les parents dĂ©munis... Tous assistent, impuissants, Ă  la mue malĂ©fique de ce garçon rongĂ© par sa passion mĂ©tallique. Si le rĂ©cit bouleverse, c’est autant par ses accès de violence que par la sobriĂ©tĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e de ceux qui le peuplent. Lorsque Christine, dĂ©sossĂ©e, affronte le regard de son maĂ®tre furibond, quelque chose d’Ă©trangement poignant se joue. Dans cette fusion intime entre un garçon solitaire et sa voiture, on touche Ă  l’obsession pure, Ă  la folie amoureuse. Keith Gordon incarne un Arnie bouleversant de rage contenue, le regard illuminĂ© par une ferveur malsaine.

Avec peu d’effets spĂ©ciaux, Carpenter livre pourtant des sĂ©quences inoubliables : la rĂ©surrection de Christine, reconstituĂ©e pièce par pièce dans l’obscuritĂ© d’un garage dĂ©sert ; les poursuites nocturnes baignĂ©es d’une lumière surnaturelle ; ou cette atmosphère d’outre-monde qui imprègne les rues d’une bourgade amĂ©ricaine trop tranquille. Pour parachever cette ambiance de cauchemar doux, la bande-son composĂ©e avec Alan Howarth injecte une mĂ©lancolie vĂ©nĂ©neuse Ă  chaque plan – un Ă©lectro funèbre qui tourne chez moi en boucle, chaque mois.


"Rouge passion, chrome sanglant".
RacontĂ© avec une simplicitĂ© limpide, Christine n’en demeure pas moins un chef-d’Ĺ“uvre maudit, d’une beautĂ© baroque et d’une intensitĂ© Ă©motionnelle Ă  fleur de mĂ©tal. Ă€ travers les mĂ©tamorphoses de ses personnages, gagnĂ©s par la peur, le dĂ©sarroi ou la cruautĂ© ; Ă  travers cette atmosphère irrĂ©elle, presque indicible ; et surtout Ă  travers sa musique ensorcelante, le film de Carpenter transcende le genre fantastique. Fable sur le fĂ©tichisme, la jalousie, l’amour dĂ©vorant, Christine devient le portrait d’un vampire de tĂ´le, se nourrissant des sentiments d’un adolescent dĂ©sarmĂ©. MagnĂ©tique, venimeuse, rutilante : Christine crève l’Ă©cran – et dans sa dernière course, on en viendrait presque Ă  l’aimer.

* Bruno
12.03.12
02.11.25. 7èx. Vostf. 4K


vendredi 9 mars 2012

ILSA LA LOUVE DES SS (Ilsa, She Wolf of the SS / Le Nazi était là, les Gretchen aussi)


de Don Edmonds. 1974. U.S.A/Allemagne. 1h36. Avec Dyanne Thorne, Gregory Knoph, Tony Mumolo, Maria Marx, Nicolle Riddell, Jo Jo Deville, Sandy Richman, George 'Buck' Flower, Rodina Keeler, Wolfgang Roehm.

Sortie salles U.S: Octobre 1975

FILMOGRAPHIE: Don Edmonds est un réalisateur, acteur, producteur, scénariste et cascadeur américain, né le 1er Septembre 1937 dans le Kansas City, décédé le 30 Mai 2009 en Californie.
1972: Wild Honey. 1973: Tender Loving Care. 1974: Ilsa, la louve des ss. 1976: Southern Double Cross. 1976: Ilsa, Gardienne du Harem. 1977: Bare Knuckles. 1980: Demon Rock. 1991: Tomcats Angels. 1991: Les dessous de Palm Beach (Série TV. Pilot).


Film fondateur du Nazisploitation (si on Ă©carte l'oeuvre abstraite Portier de Nuit, rĂ©alisĂ© la mĂŞme annĂ©e - critique dĂ©taillĂ©e ici -http://brunomatei.blogspot.com/2011/11/portier-de-nuit.html), Ilsa, la Louve des SS fut un tel succès lors de sa sortie en salles en 1975 que deux autres suites furent rapidement mises en chantier. Il faut reconnaĂ®tre l'audace indĂ©cente du cinĂ©aste d'avoir osĂ© exploiter Ă  l'Ă©cran l'holocauste du nazisme de la guerre 39/45 sous la structure d'un pur film d'horreur complaisant et putassier. D'ailleurs, plusieurs cinĂ©astes de tous horizons ne vont pas hĂ©siter Ă  profiter du nouveau filon hĂ©ritĂ© du WIP (Woman In Prison) en façonnant d'autres rejetons tout aussi vulgaires, voirs encore plus incongrus (la Dernière orgie du 3è Reich, Train SpĂ©cial pour Hitler, SS Camp 5, Holocaust Nazi ou encore KZ9 Camp d'Extramination). Deux auteurs frondeurs parviendront nĂ©anmoins Ă  livrer des films artistiquement ambitieux et dialectiques avec justement Portier de Nuit de Liliana Cavani et Salon Kitty de Tinto Brass. Amis du bon goĂ»t, il est maintenant temps pour vous de plier bagage !


A la fin de la seconde guerre mondiale, Ilsa, officier SS lubrique et tortionnaire exploite son nouveau camp de prisonniers dans une contrĂ©e germanique. EpaulĂ© par ses officiers, elle se livre Ă  diverses expĂ©riences mĂ©dicales sur ses patientes molestĂ©es par le supplice de la torture. Mais l'arrivĂ©e d'un groupe de dĂ©tenus mâles va considĂ©rablement changer la donne quand l'un d'eux, Wolf, dĂ©cide d'entraĂ®ner le groupe Ă  l'insurrection. Quand on revoit aujourd'hui Ilsa, la louve des SS, on se rend compte Ă  quel point les annĂ©es 70 furent l'Ă©poque de toutes les transgressions et des dĂ©viances. Dans un alliage de sexe putanesque et de violence crade, ce pur produit d'exploitation proche de la bande dessinĂ©e accorde un intĂ©rĂŞt très limitĂ© dans ses pĂ©ripĂ©ties sordides alignant nombre de scènes de tortures aussi abjectes que vomitives. Sorte de Saw avant gardiste oĂą ici notre tortionnaire utilise sur ces patients des ustensiles rubigineux et nombre d'idĂ©es utopiques afin de leur contracter les maladies les plus contagieuses et lĂ©tales en guise de mĂ©galomanie. Ces pratiques barbares sont Ă©galement vouĂ©es Ă  une ambition toute personnelle car purement sadienne, Ă  savoir quel sujet pourra rĂ©ussir Ă  supporter la plus grande douleur sur un laps de temps indĂ©fini !


Le film mollement rĂ©alisĂ© parvient tout de mĂŞme Ă  prĂ©server un certain intĂ©rĂŞt grâce Ă  cette surenchère sadique d'Ă©taler Ă  intervalle rĂ©gulier (voire, sans discontinuer !) nombre de scènes gores hardcores et orgies sexuelles vouĂ©es Ă  la dĂ©bauche la plus cynique. Mais Ilsa possède Ă©galement un atout de choix en la prĂ©sence iconique de l'inoubliable Dianne Thorne. Une actrice blonde extravertie qui en rajoute des tonnes dans la cabotinerie pour incarner une officière allemande adepte du fĂ©tichisme, n'hĂ©sitant jamais Ă  se dĂ©vĂŞtir pour copuler et ainsi afficher fièrement l'opulence de sa poitrine. Mais une interprète exubĂ©rante, vĂ©ritable garce de l'outrance et de l'outrage immoral, rĂ©ussissant Ă  invoquer auprès du spectateur une fascination/rĂ©pulsion dans ses mĂ©faits licencieux particulièrement insatiables. L'atmosphère malsaine qui Ă©mane des dĂ©cors sĂ©pias d'un camp de prisonniers vĂ©tuste jusqu'aux laboratoires expĂ©rimentaux souillĂ©s par les Ă©claboussures de sang participe Ă©galement Ă  accentuer son climat Ă©touffant, voir parfois dĂ©rangeant. Heureusement, pour mieux faire passer la pilule du mauvais goĂ»t, Ilsa, la Louve... possède une aura typiquement kitch et ringarde parmi le surjeu de ces acteurs, par ses dĂ©cors approximatifs (le camp est en faite la mĂŞme scĂ©nographie prĂ©alablement utilisĂ©e dans la fameuse sĂ©rie TV Papa Schultz !) et par son ton grossier plein d'extravagance.

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Volontairement obscène, cul et hardgore, Ilsa, la Louve des SS est un nanar malotru mais foutraque, insolent et paresseux dans sa trame linĂ©aire dĂ©nuĂ©e d'intĂ©rĂŞt. Par son ambiance aussi malsaine que cartoonesque, ce pur produit Bis estampillĂ© seventie garde intact son impact choquant dans ses tortures les plus dĂ©viantes. Une curiositĂ© insensĂ©e Ă  revoir d'un oeil distrait, d'autant plus que Dianne Thorne mène la sarabande graveleuse avec une spontanĂ©itĂ© assumĂ©e ! A rĂ©server nĂ©anmoins Ă  un public prĂ©parĂ© et Ă  subir au 10è degrĂ© !
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Dédicace à l'Antre du Bis et de l'exploitation
09.03.12
Bruno Matéï


jeudi 8 mars 2012

BUTTERFLY KISS. Double Prix d'interprétation Féminine à Dinard 1995.


de Michael Winterbottom. 1995. Angleterre. 1h25. Avec Amanda Plummer, Kathy Jamieson, Saskia Reeves, Des McAleer, Lisa Riley, Freda Dowie, Paula Tilbrook, Fine Time Fontayne, Elizabeth Mc Grath, Joanne Cook.

Sortie salles France: 10 Janvier 1996. Angleterre: 26 Avril 1996

Récompenses: Double Prix d'interprétation Féminine au Festival du film Britannique de Dinard en 1995.

FILMOGRAPHIE: Michael Winterbottom est un monteur, producteur, réalisateur et scénariste britannique, né le 29 Mars 1961.
1990: Forget about me. 1992: Under the Sun. 1995: Butterfly Kiss. 1995: Go now. 1996: Jude. 1997: Bienvenue à Sarajevo. 1998: I want you. 1999: Wonderland. 1999: With or without you. 2000: Rédemption. 2002: 24 Hour Party People. In this World. 2003: Code 46. 2004: 9 Songs. 2005: Tournage dans un jardin anglais. 2006: The Road to Guantanamo. 2007: Un Coeur invaincu. 2009: Un Eté Italien. 2010: La Stratégie du choc. 2010: The Killer inside me. 2011: The Trip. 2011: Trishna.

                                               "Il y a du bon et du mauvais chez tout le monde".
 
"Road movie au vitriol : la dérive déchirante de Butterfly Kiss".
En 1995, sort dans l’indiffĂ©rence gĂ©nĂ©rale le troisième long-mĂ©trage d’un rĂ©alisateur polygraphe aujourd’hui reconnu. RĂ©compensĂ© d’un double prix d’interprĂ©tation fĂ©minine au Festival de Dinard, respectivement attribuĂ© Ă  Amanda Plummer et Saskia Reeves, Butterfly Kiss s’est forgĂ©, au fil des annĂ©es, une rĂ©putation de film culte, introuvable et destinĂ© Ă  un public marginal. Histoire d’amour Ă©corchĂ©e vive, Ĺ“uvre austère, inclassable et hermĂ©tique, ce road movie au vitriol laisse une empreinte mĂ©chante dans l’encĂ©phale sitĂ´t l’Ă©pilogue brutalement achevĂ©.

Une vagabonde saphique erre sur les autoroutes d’Angleterre, cherchant une certaine Judith aux abords des stations-service. Sur sa route, elle rencontre Miriam, serveuse introvertie et naĂŻve. Ensemble, elles entament un pĂ©riple meurtrier contre les quidams machistes, avant de tomber amoureuses. Film choc, profondĂ©ment dĂ©rangeant, par son ambiance malsaine au confins du marasme et le profil torturĂ© d’un duo de lesbiennes complices de meurtres en sĂ©rie, Butterfly Kiss est un ovni subversif qui bouleversa nombre de spectateurs, dĂ©concertĂ©s par cette relation amoureuse sous formol.

Une serial killeuse obsĂ©dĂ©e par la quĂŞte d’une Judith croisĂ©e au hasard croise Miriam, serveuse solitaire cloĂ®trĂ©e avec sa mère dans un appartement sombre.

C’est le dĂ©but d’une tendre relation qu’Eunice va lentement entraĂ®ner dans des pĂ©rĂ©grinations meurtrières, punissant cavaleurs de jupons. VoilĂ  pour la synthèse de ce road movie blafard, oĂą les dĂ©cors glauques des autoroutes anglaises renforcent son cĂ´tĂ© dĂ©pressif, amplifiant la grisaille d’un climat maussade. On ne saura rien du passĂ© de ces deux femmes paumĂ©es ni pourquoi Eunice s’acharne Ă  retrouver Judith, probablement une idylle dĂ©chue, tandis qu’elle s’entĂŞte Ă  chercher le tube d’une chanson sur l’amour. Le rĂ©alisateur s’attache surtout Ă  dĂ©crire avec un humanisme dĂ©sespĂ©rĂ© leur union fragile, inscrite dans la rancĹ“ur morale et le meurtre gratuit.

C’est une Ă©lĂ©gie dĂ©senchantĂ©e, une odyssĂ©e aux teintes sombres, qui nous est livrĂ©e avec verdeur, peignant sans dĂ©tour leurs vicissitudes sordides, prĂ©sageant en fin de parcours une rĂ©demption nihiliste. Comme si ces deux hĂ©roĂŻnes incomprises s’empressaient, par l’acte meurtrier, de rejoindre les tĂ©nèbres pour s’extraire au plus vite de leur univers absurde.

JalonnĂ© de tubes pop-rock — Cranberries, P.J. Harvey, Björk —, le film exacerbe cette ambiance terne pour magnifier l’amertume suicidaire de ces deux paumĂ©es incapables de s’assumer ou d’accepter le bonheur.

Amanda Plummer incarne Eunice dans ce rĂ´le magnĂ©tique et dĂ©licat, traduisant avec acuitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e la tueuse en sĂ©rie rĂ©pugnĂ©e par sa propre personnalitĂ©. Pour expier ses crimes, elle martyrise son corps, ornĂ© de piercings, tatouages et chaĂ®nes de mĂ©tal, marquant ses stigmates d’hĂ©matomes. Saskia Reeves partage la vedette, incarnant avec naĂŻvetĂ© candide une femme-enfant en perte de repères. Une cĂ©libataire inflexible, dĂ©nuĂ©e d’ambition, influencĂ©e par la misanthropie sordide d’Eunice faute de leur intense liaison amoureuse.

"Sous le voile noir : tendresse et violence d’un amour brisĂ©".
Magnifiquement interprĂ©tĂ© par deux comĂ©diennes Ă  la beautĂ© naturelle, Butterfly Kiss est une virĂ©e cafardeuse, une odyssĂ©e romantique invoquant l’opacitĂ© des tĂ©nèbres comme dĂ©livrance. Son Ă©pilogue traumatique, brutal et inopinĂ©, frappe le spectateur d’une Ă©motion incontrĂ´lĂ©e. On s’Ă©tonne de ressentir soudain une profonde empathie pour ces deux protagonistes fragiles et besogneuses. PassĂ© cet exutoire cinglant et indĂ©lĂ©bile, il devient impossible de sortir indemne d’une Ĺ“uvre aussi fragile, malsaine et dĂ©senchantĂ©e. Ă€ rĂ©server nĂ©anmoins Ă  un public averti, tant pour son climat perturbant que son final cathartique — d’oĂą son interdiction aux moins de 16 ans.
 
*Bruno 
A Isabelle Pica
08.03.12

ATTENTION SPOILER POUR CET EXTRAIT DEVOILANT SON FINAL IMPLACABLE !



mercredi 7 mars 2012

CELLULE 211 (Celda 211)


de Daniel Monzon. 2009. France/Espagne. 1h50. Avec Carlos Bardem, Luis Tosar, Alberto Ammann, Marta Etura, Antonio Resines, Luis Zahera, Manolo Solo, Félix Cubero, Jesus Carroza, Joxean Bengoetxea, David Selvas.

Sortie salles France: 4 Août 2010

FILMOGRAPHIE: Daniel Monzon est un réalisateur, scénariste et acteur espagnol, né en 1968.
2000: Le Coeur du Guerrier. 2002: El robo mas grande jamas contado. 2006: The Kovak Box. 2010: Cellule 211.

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Multi rĂ©compensĂ© dans son pays d'origine mais passĂ© inaperçu et dĂ©prĂ©ciĂ© dans l'hexagone, Cellule 211 est un thriller carcĂ©ral alternant action et psychologie des personnages au fil d'une narration dramatique en chute libre. Pour sa première journĂ©e de service, un nouveau gardien de prison se retrouve embrigadĂ© dans une Ă©meute pĂ©nitentiaire. Pour sauver sa peau, il est contraint de se faire passer pour un dĂ©tenu aux yeux des prisonniers dĂ©libĂ©rĂ©s Ă  obtenir leur requĂŞte. Alors que les forces spĂ©ciales sont prĂŞtes Ă  intervenir, un Ă©vènement inopinĂ© va totalement changer la donne et semer l'anarchie la plus dĂ©sordonnĂ©e dans les deux camps adverses.
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De manière ludique mais rĂ©aliste, cette sĂ©rie B rondement menĂ©e entame sa première partie avec assez d'efficience pour embarquer le spectateur dans un film de prison alerte.  D'autant plus que la confrontation entre nos deux protagonistes antinomiques ne manquent pas d'intensitĂ© dans leur relation ombrageuse davantage Ă©quivoque. A cause d'un accident alĂ©atoire et d'une violente Ă©meute engagĂ©e en interne du pĂ©nitencier, un gardien de prison va devoir s'affilier avec un leader contestataire pour tenter d'Ă©touffer la vĂ©ritĂ© sur sa propre identitĂ©. Alors que quelques geĂ´liers et membres de l'ETA sont retenus en otage par les insurgĂ©s, les forces spĂ©ciales sont sur le point d'entamer un assaut. A l'extĂ©rieur, une manifestation de citadins ainsi que les familles des dĂ©tenus bat son plein autour de l'enceinte. Le gouvernement dĂ©cide donc de dĂ©ployer une cohorte de CRS pour tenter d'apaiser la situation. VoilĂ  pour la mise en place de l'intrigue accentuĂ©e par la caractĂ©risation autoritaire et fraternelle de nos deux anti-hĂ©ros finalement conciliĂ©s dans une confiance commune. Mais un Ă©vènement dramatique impondĂ©rable va totalement reconsidĂ©rer la conspiration, tandis que les rĂ´les majeurs vont considĂ©rablement s'inverser et se combiner.
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C'est Ă  ce moment propice que Cellule 211 va prendre une ampleur psychologique considĂ©rable dans le profil galvaudĂ© d'un des protagonistes principaux. Dès lors, la frontière entre le bien et le mal commence sĂ©rieusement Ă  rĂ©gresser pour compromettre chaque protagoniste davantage dĂ©considĂ©rĂ©. L'avènement du chaos semble ĂŞtre la pire solution Ă  tolĂ©rer, sachant en outre que notre gardien de prison est Ă  deux doigts de se faire dĂ©masquer sur sa vĂ©ritable identitĂ© ! Chaque camp adverse (les reprĂ©sentants de l'ordre contre les marginaux pourfendeurs) va donc devoir user de ruse pour tenter de gagner la partie et ainsi prĂ©server sa propre hiĂ©rarchie. La oĂą le film gagne en intensitĂ© dramatique et suspense tranchant, c'est dans la dĂ©marche immorale et manipulatrice que se rĂ©signe chaque tĂ©moin contradictoire pour tenter de s'extraire du conflit. La tragĂ©die humaine qui en dĂ©coule est sĂ©vèrement prescrite par le sort rĂ©servĂ© Ă  ce gardien de prison dĂ©chu. Un pion meurtri devenu en l'occurrence contre sa moralitĂ© un vĂ©ritable dĂ©tenu aussi dĂ©lĂ©tère et forcenĂ© que ses voisins de cellule. Les rapports affectĂ©s qu'il entretient avec son coĂ©quipier permettent d'Ă©tablir un rapport trouble, voir empathique dans leur relation autoritaire, partagĂ©e entre sentiment d'iniquitĂ©, suspicion et vengeance. Quand au nihilisme du point d'orgue fortuit, il rĂ©fute admirablement l'esbroufe au profit d'un conclusion immorale gangrenĂ©e par l'opportunisme et la fĂ©lonie.
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Captivant et davantage haletant dans les enjeux sĂ©vèrement encourus, Cellule 211 constitue un excellent actionner subversif pour son immoralitĂ© orgueilleuse. Il s'enrichit d'un drame humain particulièrement poignant vers sa seconde partie dĂ©montrant avec acuitĂ© que l'individu lambda peut un jour bafouer sa libertĂ© pour le compte de la partialitĂ© et la vengeance. Le rĂ©alisateur tend Ă©galement Ă  souligner les conditions inhumaines entretenues chez les dĂ©tenus lorsqu'ils sont amenĂ©s Ă  contracter une pathologie en interne de leur cellule. Quand aux interprètes frappants de charisme patibulaire, Carlos Bardem et Luis Tosar mènent leur insurrection avec une virilitĂ© primale. 
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07.03.12
BM


mardi 6 mars 2012

Candyman. Prix du Public Avoriaz 93.


de Bernard Rose. 1992. U.S.A. 1h38. Avec Virginia Madsen, Tony Todd, Xander Berkeley, Kasi Lemmons, Vanessa Williams, DeJuan Guy, Barbara Alston, Caesar Brown, Kenneth A. Brown, Michael Culkin.

Sortie salles France: 20 Janvier 1993. U.S: 16 Octobre 1992

FILMOGRAPHIE: Bernard Rose est un réalisateur, scénariste, acteur, directeur de la photographie et monteur britannique. Il est né à Londres le 4 août 1960.
1987 Body contact, 1988 Paperhouse, 1990 Chicago Joe and the Showgirl, 1992 Candyman, 1994 Ludwig van B.(Immortal Beloved),1997 Anna Karénine, 2000 Ivans xtc., 2008 The Kreutzer Sonata, 2010 Mr Nice.

 
"Candyman : le miroir fendu de la haine".
Quatre ans après l’Ă©blouissant Paper House, Bernard Rose transpose Ă  l’Ă©cran l’une des nouvelles de Clive Barker, The Forbidden, tirĂ©e des Livres de Sang. Sous couvert de lĂ©gendes urbaines et de superstitions nourries par la peur des dĂ©shĂ©ritĂ©s, Candyman aborde frontalement l’exclusion et la xĂ©nophobie Ă  travers le martyr d’un croque-mitaine, symbole vindicatif d’une communautĂ© noire immolĂ©e par la haine raciale.

Le pitch : Une Ă©tudiante et sa collègue rĂ©digent une thèse sur les lĂ©gendes urbaines. Elles s’aventurent dans un quartier noir dĂ©favorisĂ© de Chicago pour enquĂŞter sur le mythe de Candyman. IncrĂ©dule et athĂ©e, HĂ©lène devient malgrĂ© elle la nouvelle cible du spectre, destinĂ©e Ă  embrasser les tĂ©nèbres comme maĂ®tresse de son royaume maudit..

PortĂ© par un scĂ©nario ingĂ©nieux transcendant un conte social d’une noirceur inouĂŻe, Candyman avance d’abord Ă  pas feutrĂ©s : l’enquĂŞte minutieuse de deux universitaires piĂ©gĂ©es par le mythe qu’elles croyaient dissĂ©quer. Ă€ première vue, on pourrait croire Ă  un Ă©nième avatar de psycho-killer, hĂ©ritier des cavalcades insolentes d’un Freddy Krueger adulĂ© dans les annĂ©es 80. Or, grâce Ă  une première partie qui suggère plus qu’elle ne montre, et Ă  la menace tapie d’un ĂŞtre peut-ĂŞtre chimĂ©rique, l’Ĺ“uvre austère de Bernard Rose distille un suspense vĂ©nĂ©neux, insinuĂ© jusqu’Ă  l’os.

Ă€ travers HĂ©lène, Ă©rudite fascinĂ©e par les croyances populaires mais sourde Ă  toute notion de surnaturel, le rĂ©alisateur exploite l’incrĂ©dulitĂ© pour la hisser au rang de victime emblĂ©matique, soumise Ă  la vengeance implacable d’un homme noir jadis massacrĂ© par une foule raciste — revenu de l’au-delĂ  par le truchement des miroirs, Ă  quiconque murmure cinq fois son nom face Ă  la glace. Chaque meurtre perpĂ©trĂ© dans les bas-fonds insalubres trouve en HĂ©lène la coupable idĂ©ale, manipulĂ©e par Candyman. D’un crochet rouillĂ©, le spectre lui greffe la preuve du crime dans les mains, l’enferme dans une spirale de chantage moral, et l’enchaĂ®ne par l’enlèvement d’un enfant gardĂ© dans un recoin imprenable.

 
Cette empathie pour la victime blanche, arrachĂ©e Ă  son confort pour ĂŞtre livrĂ©e Ă  une justice sourde, cette impuissance Ă  clamer l’innocence face Ă  l’inexorable, nous cingle d’un malaise Ă©touffant, d’une terreur presque palpable. Par une maĂ®trise technique implacable, Bernard Rose attise l’angoisse Ă  chaque apparition, Ă  chaque effusion de sang orchestrĂ©e par Candyman, jusqu’Ă  nous ligoter au cauchemar d’HĂ©lène promise Ă  la damnation. Les dĂ©cors d’HLM rongĂ©s de graffitis hystĂ©riques et l’inoubliable partition solennelle de Philip Glass amplifient ce climat d’abandon et de pourriture. Quant Ă  l’apparition bĂ©ante du spectre revanchard, drapĂ© de velours noir et armĂ© de son crochet sifflant, elle nous cloue sur place, Ă  l’unisson de sa voix gutturale (privilĂ©gier coĂ»te que coĂ»te la VO, plus grave et caverneuse !).


"L’Ă©vangile sanglant du croque-mitaine vengeur".
Brillamment interprĂ©tĂ© par une Virginia Madsen candide, poignante de vulnĂ©rabilitĂ© et de vertige, face Ă  un Tony Todd glaçant de majestĂ© funèbre, Candyman se dresse en chef-d’Ĺ“uvre absolu du fantastique Ă  rĂ©sonance sociale. Un conte macabre d’une cruautĂ© foudroyante, peinture sans fard d’une haine raciale jamais assagie, qu’Ă©touffe encore son atmosphère urbaine suffocante. Une date incontournable, Ă  revoir sans jamais s’endurcir.

Bruno 
03.04.25. 4èx. Vost
06.03.12. 

Récompense: Prix du Public à Avoriaz en 1993.
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lundi 5 mars 2012

KILL LIST


de Ben Wheatley. Angleterre. 2011. 1h30. Avec Neil Maskell, MyAnna Buring, Harry Simpson, Michael Smiley, Emma Fryer, Struan Rodger, Esme Folley, Ben Crompton, Gemma Lise Thornton, Robin Hill, Zoe Thomas.

Sortie salles France: Juillet 2012. U.S: 3 Février 2012

FILMOGRAPHIE: Ben Wheatley est un réalisateur, scénariste, producteur et acteur anglais.
2009: Down Terrace
2011: Kill List
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Second film d'un réalisateur anglais méconnu (son 1er long est resté inédit en France), Kill List est un nouvel ovni sorti de nulle part mais précédé d'une réputation particulièrement élogieuse partout où il fut projeté. Réaliste, sombre, lattent et ombrageux, sa narration abstraite passant d'un genre à un autre ne pourra laisser personne indifférent, au risque de déconcerter ceux qui n'étaient pas préparer à ce brutal revirement de tons.

Un duo de tueurs Ă  gage reprennent du service et sont contraints sous l'allĂ©geance de leur patron de supprimer trois individus spĂ©cifiques: un prĂŞtre, un bibliothĂ©caire et un dĂ©putĂ©. Mais leur juteux contrat va les mener vers une irrĂ©mĂ©diable descente aux enfers. 
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Ca débute comme un drame social avec le portrait conjugal d'un couple en précarité financière pour s'engager ensuite vers le polar moite et ultra violent dans la dérive meurtrière de deux tueurs professionnels. Alors que sa dernière demi-heure amorce un dernier virage impondérable pour bifurquer in extremis vers une horreur païenne où l'on cherche encore le sens mystique de cette confrérie (du moins, de mon point de vue personnel).
Jay, ancien belligérant marqué par les traumatismes d'une guerre ukrainienne va devoir reprendre les armes sous son ancien profil de tueur à gage afin de subvenir aux besoins de sa famille. C'est grâce à l'aide de son compagnon Gal qu'ils vont pouvoir entreprendre un nouveau contrat sous l'injonction d'un patron opiniâtre. C'est à dire exécuter de sang froid trois individus liés à un sordide réseau pornographique. Mais Jay, davantage erratique dans ses élans meurtriers d'une extrême violence va peu à peu se laisser happer par sa peur et sa paranoïa, alors qu'un piège est entrain de se refermer contre eux.
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Voilà en gros le résumé d'une narration interlope qui ne cesse d'alterner les ruptures de ton en nous embarquant dans une virée sanglante de deux tueurs professionnels pris au dépourvu.
Dans une ambiance lourde et oppressante, amplifiĂ©e par l'opacitĂ© d'une partition musicale Ă©prouvĂ©e, les personnages marginaux de Kill List nous sont prĂ©alablement dĂ©crits comme des personnages plutĂ´t anodins. Si ce n'est que Jay et sa ravissante Ă©pouse entament une relation parfois vĂ©hĂ©mente dans leur mĂ©sentente liĂ© Ă  un problème financier. Son ami Gal semble beaucoup mieux Ă©panoui avec sa nouvelle maĂ®tresse toute aussi tĂ©nue mais discrète et insondable. Ces quatre personnages nous sont donc prĂ©sentĂ©s de prime abord comme des citoyens modestes issus de classe moyenne. Mais rapidement, un indice suspicieux dĂ©voilĂ© par l'une des protagonistes rĂ©fugiĂ©e dans une salle de bain va nous ĂŞtre Ă©tabli sans pouvoir dĂ©manteler sa vĂ©ritable signification. La structure narrative va ensuite monter d'un Ă©chelon son caractère trouble en ascension avec la rĂ©vĂ©lation professionnelle exercĂ©e par Jay et son acolyte de toujours, Gal, compromis Ă  une organisation criminelle. Dans une rĂ©alisation maĂ®trisĂ©e au montage elliptique, Kill List tisse lentement sa toile d'araignĂ©e dans lequel nos deux tueurs Ă  gage vont lamentablement s'y laisser apprĂ©hender. Leur relation parfois orageuse, leur Ă©thique rĂ©futant toute croyance spirituelle et leur doute compromis par certains Ă©lĂ©ments troublants vont peu Ă  peu les confronter aux sombres exactions d'une divinitĂ© paĂŻenne.
Avec quelques dĂ©tails hermĂ©tiques qui vont venir alimenter un mystère adroitement entretenu et la dĂ©chĂ©ance psychologique du personnage principal (l'entaille faite au couteau Ă  la main de Jay par son boss taciturne, le remplaçant du mĂ©decin Ă  la posture trop confiante, le tĂ©moignage de gratitude exclamĂ©e par chacune des victimes avant de trĂ©passer), ce voyage au bout de la nuit nous happe peu Ă  peu dans un dĂ©dale terriblement insidieux confinant au malaise.
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Parfaitement interprĂ©tĂ© (les 2 comĂ©diens principaux sont surprenant de naturel et de flegme impassible dans leurs exactions sanguinaires) et mis en scène avec un rĂ©alisme acĂ©rĂ© par ces Ă©clairs de violence barbare parfois insupportables, Kill List attise l'anxiĂ©tĂ© et dĂ©cuple son caractère mortifère dans un alliage de genres savamment combinĂ©s. MĂŞme si la narration complexe est loin de dĂ©voiler la vĂ©ritable nature des enjeux mystiques, cet ovni dĂ©routant laisse au final une forte impression d'avoir vĂ©cu quelque chose d'insondable et d'irrĂ©sistiblement malsain. Une seconde vision est mĂŞme Ă  prodiguer au plus vite tant le film regorge d'indices sous-jacent restĂ©s en suspension, ce qui nous laisse donc sur un sentiment de doute intentionnel. 

05.03.12
Bruno Matéï

jeudi 1 mars 2012

BREAKING POINT


de Bo Arne Vibenius (pseudo: Ron Silberman Jr). 1975. 1h35. Suède. Avec Andreas Bellis, Irena Billing, Barbara Scott, Per-Axel Arosenius, Susanne Audrian.

FILMOGRAPHIE: Bo Arne Vibenius est un réalisateur, scénariste, producteur, acteur suédois, né le 29 Mars 1943. 1969: Hur Marie Traffade Fredrik. 1974: Thriller. Crime à froid (sous le pseudo Alex Fridolinski). 1975: Breaking Point


            Avertissement: Film Ă  caractère pornographique interdit au moins de 18 ans.
Un an après le cultissime Thriller (Crime Ă  Froid), le franc-tireur Bo Arne Vibenius renoue avec la dĂ©viance pornographique et ses climats blafards rĂ©solument glauques et malsains. Sauf qu'en l'occurrence, Breaking Point se distingue par une ironie caustique Ă  la limite de la loufoquerie. Cynique et immoral, son trip schizo jalonnĂ© de sĂ©quences X pourrait mĂŞme se voir taxĂ© d'apologie au viol par quelques ligues fĂ©ministes (pisse-froids) s'ils n'avaient perçu (ou encaissĂ©) son caractère aussi sarcastique que risible. Bob Bellings est un comptable timorĂ© et introverti travaillant autour de l'assemblĂ©e d'une gente fĂ©minine condescendante. CĂ©libataire inflexible, il vit reclus dans son appartement parmi sa passion ludique des locomotives Ă©lectriques. A la tombĂ©e de la nuit, il se laisse guider par ses fantasmes sexuels. Autant avertir les âmes prudes, Breaking Point rivalise d'audace putanesque Ă  travers ses rĂŞveries hardcores retranscrites avec verdeur auprès du profil refoulĂ© d'un bureaucrate impassible. L'oeuvre incongrue ne ressemblant Ă  aucune autre de par la personnalitĂ© au vitriol du cinĂ©aste marginal adepte du politiquement incorrect.


Un alchimiste inspirĂ© d'expĂ©rimentations visuelles et d'idĂ©es saugrenues afin d'amplifier un climat effrontĂ© Ă©ludĂ© de morale. Son atmosphère acrimonieuse exacerbĂ©e d'une photo terne nous plongeant dans une ambiance aussi feutrĂ©e qu'hallucinĂ©e, quand bien mĂŞme les frasques meurtrières et libidineuses de notre sociopathe nous dĂ©sarçonne par ses mesquineries machistes (son sperme versĂ© dans la tasse Ă  cafĂ© d'une secrĂ©taire en guise de rancoeur !). L'originalitĂ© est de mise donc au sein de ce mĂ©lange judicieux de genres hĂ©tĂ©roclites. Si bien que l'on passe constamment de la comĂ©die Ă  la pornographie en passant par le polar et la violence parfois sordide (le prĂ©ambule expĂ©rimental convergeant Ă  l'assassinat crapuleux). Si Breaking Point se rĂ©vèle si hors normes et extravagant, c'est Ă©galement grâce Ă  son score musical en demi-teinte composĂ© par Ralph Lundsten, puisque oscillant le dĂ©calage entre une mĂ©lodie enjouĂ©e et les Ă©chos interlopes. Enfin, la silhouette photogĂ©nique de l'acteur grec Andreas Bellis doit notamment beaucoup au caractère rĂ©aliste de cette dĂ©rive frĂ©nĂ©tique. Tant pour ces talents d'hardeur (non simulĂ©) lors de ces galipettes impromptues que de son inquiĂ©tante physionomie en pervers Ă  la fois studieux et fĂ©brile. Tour Ă  tour nĂ©vrosĂ© et introverti par sa morne existence de comptable apatride, car tributaire d'une hiĂ©rarchie fĂ©ministe, il parvient pour autant Ă  s'affranchir lors de fantasmes nocturnes sitĂ´t rĂ©fugiĂ© dans la solitude de son appartement Ă©triquĂ©.


Vilain p'tit canard hardcore, cynique et dĂ©bridĂ©, Breaking Point constitue une expĂ©rience extrĂŞme insoluble Ă  Ă©vacuer de la mĂ©moire tant elle marque de son aura malsaine un dĂ©lire assumĂ© Ă  ne pas prendre au premier degrĂ©. L'originalitĂ© de sa mise en scène assumĂ©e, le ton dĂ©calĂ© des genres disparates et l'interprĂ©tation maladive d'Andreas Bellis convergeant Ă  l'ovni versatile, Ă  cĂ´toyer toutefois prudemment chez les non initiĂ©s. En tous cas une perle marginale atypique pour un public adepte de dĂ©viance jusqu'au-boutiste. 

* Bruno
02.03.12