Avant-propos :
« Second visionnage, aussi difficile Ă s’en libĂ©rer sitĂ´t le gĂ©nĂ©rique clos. »
Jeudi 6 février 2025.
"L’EnvoĂ»tement selon Guadagnino".
VilipendĂ© par les fidèles du mastodonte cabalistique d’Argento — rappelons-le, le film de ma vie —, Suspiria nouvelle mouture explose comme une bombe dĂ©routante dès les ultimes notes du gĂ©nĂ©rique. Luca Guadagnino nous cueille lentement par la main, deux heures trente durant, pour nous plonger dans les entrailles d’un Enfer Ă©sotĂ©rique, avec un rĂ©alisme diaphane aussi troublant que dĂ©rangeant. Se dĂ©marquant de son modèle avec une ambition jugĂ©e dĂ©mesurĂ©e (certains lui prĂŞteront une prĂ©tention disgracieuse), Guadagnino rĂ©invente le matĂ©riau initial en y imprimant sa signature profondĂ©ment auteurisante. Il Ă©lève ainsi le genre horrifique Ă un degrĂ© de grâce inouĂŻ, refusant avec brio le copiĂ©-collĂ© standardisĂ© — rien que pour cela, respect Ă son audace et Ă son intelligence.
Des corps contorsionnĂ©s dans des ballets baroques et sensoriels, une atmosphère feutrĂ©e, Ă la fois sourdement angoissante et insidieusement malsaine, captivent le spectateur, le clouant dans une fascination contradictoire dont il ne peut se dĂ©faire. Comme pris au piège, il se retrouve Ă la merci des Trois Mères, incarnation d’une vĂ©ritĂ© humaine dĂ©lĂ©tère, leurs regards fĂ©tides et leurs pouvoirs perfides le dĂ©vorant de l’intĂ©rieur. Il faut remonter Ă l’indĂ©trĂ´nable Rosemary’s Baby (voire Ă Lord of Salem) pour retrouver une telle expressivitĂ© dans la sournoiserie des sorcières, ces vieilles peaux faussement avenantes.

Ă€ travers un cheminement narratif nĂ©buleux, peuplĂ© de personnages Ă©quivoques — pour ne pas dire sibyllins — Suspiria magnĂ©tise l’attention par sa vĂ©nĂ©neuse atmosphère anxiogène, alchimique, viscĂ©rale, parfois jusqu’au malaise. L’atrocitĂ© de ses meurtres graphiques — la mise Ă mort liminaire d’une danseuse, le sabbat orgasmique final — imprime la rĂ©tine d’images insoutenables, pierres noires d’une anthologie de la souffrance. Ă€ cela s’ajoute la dimension cĂ©rĂ©brale : ces danseuses livrĂ©es Ă la cruautĂ© de sorcières impĂ©rieuses, rĂ©duites Ă l’Ă©tat de pantins exsangues.
Et malgrĂ© l’intrigue sinueuse, peuplĂ©e d’ombres nazies (le Dr Jozef Klemperer, hantĂ© par la disparition de son Ă©pouse dĂ©portĂ©e) et des Ă©chos du terrorisme de la bande Ă Baader Ă la fin des seventies, impossible de dĂ©crocher. L’Ă©cran captive, hypnotise, avec son esthĂ©tisme grisonnant, ses couloirs nĂ©crosĂ©s, ses extĂ©rieurs urbains au seuil d’un Mal austère, indĂ©finissable. En filigrane, se devine Ă travers cette caste fĂ©minine autonome et cynique une mĂ©taphore de l’Ă©mancipation, insoumise, des annĂ©es 70.
DĂ©rangeant, morbide, parfois terrifiant dans son occultisme d’un rĂ©alisme hypnotique ; mais aussi beau, sensible, majestueux dans l’Ă©lĂ©gie funèbre que distillent ses protagonistes — jusqu’Ă la dĂ©pression, jusqu’au bord du suicide pour certaines. Suspiria (2018) demeure un objet horrifique insaisissable, dotĂ© d’un pouvoir de fascination Ă©thĂ©rĂ© et implacable. Le spectateur, yeux capiteux, sidĂ©rĂ©, assiste impuissant Ă un cauchemar aussi pervers qu’Ă©trangement barbare, se laissant emporter par un maelstrom d’Ă©motions brutes : violence, amertume, injustice, incomprĂ©hension.
"Une grâce malsaine".ExpĂ©rience de cinĂ©ma dĂ©gingandĂ©e et pourtant d’une maĂ®trise hallucinĂ©e — vĂ©ritable leçon expĂ©rimentale —
Suspiria s’impose comme une pierre angulaire du remake novateur. Une proposition authentique (quoi qu’on en pense) dont chaque visionnage dĂ©voile un fragment nouveau, un soupçon de rĂ©ponse aux questions laissĂ©es en suspens. Qu’on l’adore ou qu’on le rejette, cet objet hermĂ©tique ne laisse jamais indemne — jusqu’Ă , peut-ĂŞtre, s’apprivoiser peu Ă peu, sous la caresse fragile de la mĂ©lodie de
Thom Yorke, belle Ă en pleurer
*Bruno
06.02.25. 4K Vost
Ci-joint en exclusivité, la chronique de
Jorik V
A ceux qui pensent que les remakes de films d’horreur sont condamnĂ©s Ă ĂŞtre broyĂ©s dans le moule hollywoodien et aseptisĂ©s Ă l’extrĂŞme dans un but mercantile en seront pour leur argent avec ce « Suspiria ». Luca Guadagnino rĂ©ussit Ă apposer sa patte et sa vision au film culte de Dario Argento faisant de ce « Suspiria » nouvelle gĂ©nĂ©ration un sommet d’Ă©pouvante et d’horreur en tous points qui ne ressemble Ă rien de connu et c’est tant mieux. Dans le genre horrifique, on se souvient Ă la limite du remake de « Massacre Ă la tronçonneuse » de Marcus Nispel qui parvenait Ă faire entendre sa propre voie dans une version gore et sans concession d’excellente mĂ©moire. Mais ici, c’est tout autre chose. On est dans un film d’auteur pur jus auxquelles les visions de terreur et l’ambiance malsaine donnent une patte encore plus singulière Ă une bobine hors du temps. Et on ne peut que saluer le cinĂ©aste qui passe en un an du chef-d’Ĺ“uvre romantique et Ă©thĂ©rĂ© « Call me by your name », chronique sentimentale gay et intello inoubliable, Ă ce film fantastique oĂą seule la trame et l’histoire gĂ©nĂ©rale du film culte de Dario Argento sont reprises mais fondues dans une vision totalement neuve et impressionnante par sa radicalitĂ©. Alors peut-ĂŞtre que cette version peut sembler chargĂ©e pour les fans de l’original qui Ă©tait plus un simple film d’horreur, un giallo comme on disait Ă l’Ă©poque, ayant acquis sont statut culte davantage pour ses qualitĂ©s formelles et ses exubĂ©rances esthĂ©tiques. Ici, Guadagnino emmène le spectateur dans une histoire qui convoque la Seconde Guerre Mondiale, la bande Ă Baader, le fĂ©minisme actuel et mĂŞme l’ascĂ©tisme Amish ! C’est parfois un peu trop fort en symbolisme et « Suspiria » 2018 pourrait ĂŞtre dĂ©signĂ© par certains comme un film prĂ©tentieux Ă tous niveaux. On choisira plutĂ´t de scanner cette relecture comme un proposition de cinĂ©ma inĂ©dite, audacieuse et passionnante dont on ne rĂ©ussira pas toujours Ă dĂ©celer les signes et ponts dressĂ©s lors de la première vision. Tout comme certaines clĂ©s de l’intrigue resteront opaques, notamment dans le dĂ©nouement et le but rĂ©el des incantations des sorcières. C’est donc parfois frustrant mais totalement addictif Ă tel point qu’on a envie de vite revoir le film pour en saisir certaines nuances. Mais ce mystère qui entoure l’intrigue et dont une partie restera en suspens est finalement en totale adĂ©quation avec les fondamentaux du fantastique et les vellĂ©itĂ©s du cinĂ©aste qui a conçu cette mosaĂŻque comme un labyrinthe mental obsĂ©dant mais tout sauf limpide et confortable. Le seul rĂ©el reproche que l’on pourra apporter au film est sa durĂ©e hors de toute logique pour un film de ce genre (plus de deux heures et demie !) et que, par ricochet, sa première demi-heure patine. C’est effectivement long Ă dĂ©marrer et on se dit qu’on est parti pour une projection pĂ©nible, mais il ne faut justement pas lâcher au regard de ce qui nous attend après et du film dans sa globalitĂ©. Loin de tous les sursauts de bas Ă©tage en cours dans la plupart des films d’horreur et d’Ă©pouvante actuels gĂ©nĂ©ralement bas de gamme, Guadagnino prĂ©fère instaurer une atmosphère dĂ©lĂ©tère, malsaine et putride qui nous colle aux basques dès les premières images. Nous faire sursauter, il n’en a cure. Il prĂ©fère nous mettre mal Ă l’aise et nous offrir sporadiquement des visions d’horreur totalement dĂ©lirantes. La première, oĂą on voit le corps de cette danseuse en fuite malmenĂ© jusqu’Ă l’Ă©cĹ“urement accroche l’Ĺ“il durablement et nous remue les tripes. Quant Ă l’orgie horrifique et sanglante finale, si elle aurait pu sombrer dans le grand-guignol et le risible, elle nous scotche Ă notre siège grâce Ă cette ambiance rĂ©pugnante et tous ces personnages fous Ă lier. C’est un choc, certainement l’une des sĂ©quences les plus folles au cinĂ©ma cette annĂ©e. Encore pire, car plus dingue et surrĂ©aliste que la seconde partie de « Climax ». Guadagnino y va mĂŞme un peu fort (il a du mal Ă contrĂ´ler les effusions de sang et certains dĂ©lires de camĂ©ra) mais les visions d’Ă©pouvante qu’il nous inflige durant quinze minutes glacent d’effroi Ă tel point qu’on est content lorsque ça se termine. Un peu l’opposĂ© de la sublime sĂ©quence de danse prĂ©cĂ©dente qui range « Black Swan » au rayon crèche et nous hypnotise complètement. D’ailleurs ici la danse est un vecteur puissant de l’intrigue, parfaitement intĂ©grĂ© Ă l’image. En plus de ses plans très travaillĂ©s et d’une mise en scène pleine de tours de passe-passe, le cinĂ©aste transalpin rĂ©ussit un monument de terreur, unique en son genre, qui divisera certainement. Mais « Suspiria » ne laissera personne indiffĂ©rent par son fond très dense et les visions inĂ©dites qu’il propose. Les sorcières n’auront jamais autant fait peur ! Plus de critiques cinĂ©ma sur ma page Facebook CinĂ© Ma Passion.


La chronique du site "Avoir-alire":
Une relecture passionnante et oppressante du chef d’oeuvre d’Argento qui distille une angoisse permanente avec ses corps malmenĂ©s et son atmosphère malsaine. Un vĂ©ritable tour de force.
Notre avis : Dire que l’on redoutait le projet, c’est un euphĂ©misme. Pourquoi donc oser s’en prendre au chef d’oeuvre magnĂ©tique de Dario Argento ? En intĂ©grant le surnaturel au giallo dont il se rendit maĂ®tre après Mario Bava, Argento transcendait son style avec une Ĺ“uvre hypnotique et effrayante dont l’esthĂ©tique reste incomparable.
Son film, comme chacun s’en doute, a marquĂ© et inspirĂ© de nombreux cinĂ©astes. Luca Guadagnino est de ceux-lĂ , lui qui fut tout d’abord frappĂ© par l’affiche Ă l’âge de 10 ans. Quand il dĂ©couvre enfin le film Ă l’adolescence, c’est une rĂ©vĂ©lation autant qu’un choc esthĂ©tique, et dĂ©jĂ il se rĂŞve en rĂ©alisateur qui proposerait sa propre version de l’oeuvre d’Argento et de Daria Nicolodi, scĂ©nariste, avec le maĂ®tre, de l’original. Alors quand, il y a plus de 10 ans, il se met Ă penser le projet avec son producteur, c’est un rĂŞve d’enfant qui se rĂ©alise.
En revanche, pour tous les cinĂ©philes et surtout les admirateurs du cinĂ©aste Argento, c’est un peu le cauchemar. DĂ©jĂ parce que le film n’a nul besoin d’ĂŞtre refait ou modernisĂ©, c’est une bulle de cauchemar intemporelle dont l’esthĂ©tique si particulière fascine encore. Et puis, l’idĂ©e d’une version emmenĂ©e par le rĂ©alisateur du pourtant cĂ©lĂ©brĂ© Call me by your name ou encore A Bigger splash (dĂ©jĂ la relecture d’un classique de Jacques Deray, La Piscine, et dĂ©jĂ Ă©crit par David Kajganich, scĂ©nariste sur ce nouveau Suspiria) avait de quoi largement inquiĂ©ter.
Et pourtant, le cinĂ©aste, visiblement passionnĂ© par son sujet, rĂ©ussit finalement Ă se dĂ©tacher de l’oeuvre originale avec une vision radicale. Il dĂ©place l’intrigue, initialement situĂ©e Ă Fribourg, dans le Berlin de 1977, soit l’annĂ©e de sortie du Suspiria d’Argento. De fait, il ouvre cette histoire qui se dĂ©roulait en vase clos aux remous politiques d’une ville coupĂ©e en deux, sous le coup de la guerre froide et des attentats politiques de la bande Ă Baader .
L’intrigue, dĂ©coupĂ©e en 6 actes, suit toujours une jeune amĂ©ricaine venue pour intĂ©grer une compagnie de danse, qui se rĂ©vèle ĂŞtre un repère de sorcières et dont la fameuse Helena Markos, qui donne son nom Ă la troupe, serait la « Mère SupĂ©rieure ».
Dakota Johnson, surtout connue pour la sĂ©rie des Cinquante nuances… mais qui a dĂ©jĂ travaillĂ© avec Guadagnino (A bigger splash), trouve ici un rĂ´le physique qui enfin lui donne l’occasion d’exprimer une palette de jeu plus intĂ©ressante. Tour Ă tour timide, apeurĂ©e puis volontaire et dĂ©terminĂ©e, son personnage n’est plus la silhouette qu’esquissait Jessica Harper (que l’on retrouve ici) mais un pilier pour le film et surtout le spectateur. PassĂ©e par un entraĂ®nement intensif Ă la danse contemporaine pendant de longs mois, elle livre une performance impressionnante, entre la danse et la possession dĂ©moniaque, deux facettes que le film explore.
Après un prologue qui instille l’atmosphère de sourde angoisse du long-mĂ©trage (amenĂ©e Ă exploser sur sa fin) et emmenĂ© par l’excellente ChloĂ« Grace Moretz et le psychiatre qui sert de fil rouge Ă l’histoire autant qu’Ă incarner la rationalitĂ© du spectateur (interprĂ©tĂ© par… oh et puis non, dĂ©couvrez-le vous-mĂŞme), Suspiria entame une lente et progressive descente aux enfers.
Si le contexte politique, amorcĂ© par les plans en extĂ©rieur sur le mur et dĂ©veloppĂ© par les nombreux reportages radio ou tĂ©lĂ©visĂ©s, reste plutĂ´t thĂ©orique dans sa mise en scène, il a le mĂ©rite d’expliciter, Ă l’Ă©chelle historique, l’aliĂ©nation des corps et des esprits que subissent les gens de l’Ă©poque et ainsi, en miroir, celle des femmes qui viennent chercher dans la danse ou chez ces sorcières un pouvoir de libĂ©ration total. Ce n’est sans doute pas un hasard si le rĂ©alisateur situe l’acadĂ©mie face au mur, souvent le film joue de cette frontière imposĂ©e Ă traverser, par le parcours du psychiatre surtout. Frontière que l’on retrouve Ă l’intĂ©rieur de l’acadĂ©mie, entre le visible et l’invisible, les locaux accessibles et les cachettes secrètes qui se dĂ©robent.
La danse, si elle n’Ă©tait qu’un dĂ©cor dans l’original, est ici au coeur du film. Les ballets sont puissants, chorĂ©graphiĂ©s avec prĂ©cision par Damien Jalet, chorĂ©graphe franco-belge, et dĂ©veloppent la thĂ©matique visuelle de l’antagonisme entre puissance de vie et puissance de mort. Ă€ l’image de l’audition de Susie, en montage alternĂ© avec une autre danseuse, ailleurs dans le bâtiment, spectaculaire et repoussante Ă la fois. Des liens surnaturels qui unissent les mouvements, avec d’un cĂ´tĂ© le pur spectacle de l’expression du corps et de l’autre l’effroi que celui-ci peut susciter lorsque l’on pousse la logique des mouvements extrĂŞmes jusqu’au bout (lorsque l’on sait que Dakota Johnson elle-mĂŞme a terminĂ© aux urgences pendant le tournage d’une scène de danse oĂą elle projette violemment son torse en arrière, on se dit que la sĂ©quence vaut aussi comme commentaire des violences que l’on s’inflige pour la beautĂ© d’une performance artistique.)
Au dessus de tout cela, comme une ombre projetĂ©e sur les personnages avant qu’il soit Ă©vident qu’elle-mĂŞme subit un pouvoir supĂ©rieur, il y a Madame Blanc, glaciale et tranchante mais aussi maternelle et qui suscite l’admiration de ses danseuses. Elle est la puissance hypnotique du film. Silhouette Ă la fois gracile, sèche et glaciale, Tilda Swinton ressemble Ă Pina Bausch. Le cinĂ©aste s’est bien sĂ»r inspirĂ© de la cĂ©lèbre chorĂ©graphe allemande, mais aussi de Sasha Waltz, autre chorĂ©graphe allemande que le scĂ©nariste David Kajganich suit et interroge longuement pour rĂ©ussir Ă Ă©crire ce personnage.
Si Madame Blanc paraĂ®t vampire Ă se nourrir des Ă©motions suscitĂ©es par les danses de ses Ă©lèves, elle les libère aussi et surtout de la pesanteur – littĂ©ralement – d’un monde extĂ©rieur fait par et pour les hommes.
Et l’horreur dans tout ça ? Suspiria ne joue pas la carte de la frayeur. Il distille le malaise et l’angoisse le long d’un film qui se veut descendant des drames chocs de Fassbinder. C’est dans des inserts, des contrechamps ou des images brèves distillĂ©es dans un cauchemar que l’atmosphère s’Ă©paissit, et ne rassure jamais.
Le film s’Ă©loigne donc du style de son modèle, mais privilĂ©gie lui aussi son atmosphère. Hors de question de tenter de reproduire la photographie de Luciano Tovoli, qui Ă l’aide du Technicolor composait son image avec les couleurs primaires. Ici, Sayombhu Mukdeeprom, dĂ©jĂ Ă l’oeuvre sur Call me by your name et responsable de la très belle photographie d’Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul, choisit avec son rĂ©alisateur les couleurs du Berlin gris et froid des annĂ©es 70. RelevĂ© de quelques verts pâles et marrons terreux, l’ensemble Ă©voque en effet certains films de Fassbinder dont ils se sont inspirĂ©s, mais aussi des peintures de Balthus.
Le rouge quant Ă lui survient par petites touches, autant d’indices visuels qui annoncent le final, notamment dans la sĂ©quence du ballet avec ces cordelettes rouges nouĂ©es sur le corps des actrices qui Ă©voquent Ă©videmment la pratique du bondage, Ă nouveau cette opposition visuelle entre corps empĂŞchĂ© et corps dĂ©livrĂ©.
La musique de Thom Yorke, leader du groupe Radiohead dont c’est la première bande originale, vient nimber le tout d’une mĂ©lancolie Ă©tonnante, avec ses chansons magnifiques au piano sur lesquelles se pose sa voix hantĂ©e, et contribue Ă distiller l’angoisse par ses nappes de synthĂ© tantĂ´t indus, tantĂ´t aĂ©riens.
Guadagnino explore l’ambiguĂŻtĂ© humaine, son cĂ´tĂ© sombre, mis en scène dans cette micro sociĂ©tĂ© de femmes qui voudrait Ă©chapper Ă un monde violemment patriarcal. Des femmes, il cĂ©lèbre aussi la puissance mais, comme toute puissance, il montre l’envers tĂ©nĂ©breux, destructeur.
S’il mĂ©nage quelques sĂ©quences de body-horror Ă©prouvantes, le film Ă©vite pendant une bonne partie la surenchère. Il culmine cependant dans un final rouge qui serait le versant grand-guignol de Climax, signe du jusqu’au boutisme d’un cinĂ©aste qui n’a pas peur de sombrer en cours de route (et rĂ©ussit Ă passer en force !). Un rituel paĂŻen que l’on peut voir comme une reprise (ou correction) d’une sĂ©quence similaire de Mother of tears d’Argento, la pitoyable conclusion de sa trilogie des Trois Mères entamĂ©e donc par Suspiria et poursuivie par le beau Inferno.
Suspiria est donc une « reprise », pour employer le mot de Tilda Swinton, absolument passionnante qui n’a pas longtemps Ă souffrir d’une comparaison avec l’original. Un travail incarnĂ© qui, s’il s’Ă©loigne de son modèle, sait lui rendre hommage en reprenant et actualisant quelques sĂ©quences. On ne criera pas non plus au chef-d’oeuvre, l’ensemble est un peu trop long et le rythme parfois lambine, mais on peut le cĂ©lĂ©brer comme Ă©tant une vĂ©ritable rĂ©ussite, mĂŞme un tour de force compte tenu de tous les risques Ă©voquĂ©s plus haut.