vendredi 10 février 2017
Manchester by the sea
de Kenneth Lonergan. 2016. U.S.A. 2h17. Avec Casey Affleck, Kyle Chandler, Michelle Williams, Lucas Hedges, Gretchen Mol, C.J. Wilson, Ben O’Brien…
Sortie salles France: 14 décembre 2016. États-Unis : 18 novembre 2016
FILMOGRAPHIE: Kenneth Lonergan, né le 16 octobre 1962 à New York, est un dramaturge, scénariste et réalisateur américain. 2000 : Tu peux compter sur moi (You can count on me)
2011 : Margaret. 2016 : Manchester by the Sea.
Le Pitch :
Lee Chandler, un homme Ă tout faire, doit se rendre Ă Manchester, la ville dans laquelle il a passĂ© la majoritĂ© de son existence, suite au dĂ©cès de son frère. DĂ©signĂ© comme tuteur de son neveu Patrick, un adolescent de 16 ans, il se retrouve confrontĂ© Ă des responsabilitĂ©s qui font ressurgir les fantĂ´mes d’un passĂ© auquel il a toujours cherchĂ© Ă Ă©chapper…
LA CRITIQUE DE MANCHESTER BY THE SEA:
ScĂ©nariste du Gangs Of New York de Martin Scorsese et de Mafia Blues, d’Harold Ramis, Kenneth Lonergan a fait ses dĂ©buts derrière la camĂ©ra en 2000 avec Tu peux compter sur moi, un drame avec Laura Linney et Mark Ruffalo, qu’il a Ă©galement Ă©crit. 11 ans plus tard, il livrait son second long-mĂ©trage, Margaret (dont il fut d’ailleurs dĂ©possĂ©dĂ©). Deux films qui ne laissaient pas vraiment deviner que le rĂ©alisateur avait en lui quelque chose d’aussi profond que Manchester By The Sea…
CASEY AFFLECK DANS LA TOURMENTE
Alors que son frère, Ben, a semble-t-il toujours recherchĂ© le maximum d’exposition, en s’imposant comme une star dans le sens le plus classique du terme, via ses choix cinĂ©matographiques ou sa propension, peut-ĂŞtre involontaire, Ă attirer les flashs des photographes, Casey Affleck a Ă©voluĂ© au rythme de films plus confidentiels. Gerry, Lonesome Jim, L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, Gone Baby Gone, Les Amants du Texas ou encore Les Brasiers de la Colère Ă©tant de purs drames inscrits dans une tradition noble du septième-art amĂ©ricain , qui ont offert au comĂ©dien de multiples occasions de prouver son talent et sa capacitĂ© Ă incarner des personnages en souffrance et Ă´ combien torturĂ©s. Avec Manchester By The Sea, Casey Affleck rĂ©cidive mais rĂ©ussit l’exploit de ne pas faire dans la redite facile. Son rĂ´le est au centre de la dynamique du long-mĂ©trage de Lonergan. Il est quasiment de tous les plans et cristallise toute l’attention. Le scĂ©nario, qui s’articule autour du deuil et de la difficultĂ© de continuer Ă vivre après une tragĂ©die, Ă contre-courant, toujours, compte sur l’acteur pour donner du corps aux thĂ©matiques, qu’il sublime avec un naturel confondant et une aisance qui force en permanence l’admiration. Avec une Ă©conomie dont il est plutĂ´t familier, Affleck nous gratifie d’une performance incroyable, intense, toute en retenue, face Ă laquelle il est de bon ton de tomber en admiration. Lee, son personnage, se faisant le rĂ©ceptacle d’une peine insondable mais aussi d’une rĂ©silience inouĂŻe mais jamais propice Ă des dĂ©bordements qui auraient pu dĂ©boucher sur un certain cabotinage.
DirigĂ© Ă la perfection, Casey Affleck donne le La aux autres acteurs qui pourtant, ne lui servent pas la soupe. Dans cette tragĂ©die moderne baignĂ©e dans la grisaille d’un hiver amĂ©ricain sur la cĂ´te Est, tout le monde a son rĂ´le Ă jouer et personne n’est mis au rencard. MĂŞme Michelle Williams, qui contrairement Ă ce que l’affiche et la promo du film veulent nous faire croire, ne tient pas l’un des premiers rĂ´les, mais parvient Ă incarner l’une des nombreuses facettes de cette histoire aussi triste que belle car portĂ©e par un souffle discret mais puissant propice Ă l’introspection. En face d’Affleck, tour Ă tour, l’excellent Kyle Chandler, le solide C.J. Wilson et le jeune surdouĂ© Lucas Hedges, entretiennent une Ă©motion et une rythmique qui font du film ce qu’il est, Ă savoir une partition complexe et Ă©vidente Ă la fois.
MÉLANCOLIE GLACIALE
Authentique mĂ©lodrame amĂ©ricain, Manchester By The Sea Ă©vite habilement tous les pièges inhĂ©rents au genre et vient tutoyer les grands classiques. Très littĂ©raire, dans le sens oĂą ses images semblent parfois tout droit sorties d’un roman du genre de ceux qu’ont pu Ă©crire Jim Harrison et Stephen King (avec Dolores Claiborne par exemple) ou tous ceux qui ont tentĂ© de capturer l’essence des sentiments humains sans avoir recours aux lieux communs. HabitĂ©e par une poĂ©sie pĂ©nĂ©trante, la prose de Kenneth Lonergan sait laisser la place aux silences, qui permettent d’ailleurs Ă son objectif d’exploiter le paysage, dont les contours ou encore les remous de l’ocĂ©an offrent un Ă©cho Ă la tragĂ©die qui se joue entre les membres de cette famille dysfonctionnelle. La mĂ©lancolie qui habite le long-mĂ©trage est ainsi d’un pudeur absolue. Elle naĂ®t de cette prĂ©cision incroyable, qui caractĂ©rise Ă la fois la rĂ©alisation, le scĂ©nario et le jeu des acteurs et participe Ă cette facultĂ© saisissante qu’a l’histoire de nous immerger pour captiver sans nous prendre en otage d’une Ă©motion pourtant dĂ©vastatrice. Le choix de la musique est en cela important vu qu’il traduit une volontĂ© de rester dans un registre classique, sans s’interdire de vĂ©ritables envolĂ©es lyriques. Le montage est au diapason, vu qu’il construit le background des personnages sans effets superflus, lĂ encore avec un naturel apprĂ©ciable. La fluiditĂ© est totale et donne Ă Manchester By The Sea l’occasion de nous proposer des sĂ©quences ahurissantes, Ă l’image de ce flash-back entrecoupĂ© de retours au prĂ©sent, enveloppĂ© par les nappes de l’Adagio d’Albinoni.
SAISIR L’INSAISISSABLE
Manchester By The Sea n’a rien d’un film facile. Pour ce qu’il raconte tout d’abord, certaines scènes Ă©tant particulièrement difficiles bien qu’au fond, on ne nous montre que l’essentiel sans tomber dans une complaisance un peu crasse, mais aussi pour la façon dont il a de dĂ©rouler son rĂ©cit. En s’attachant Ă de petits dĂ©tails, sans rien oublier, en laissant la place Ă des multiples respirations… Et c’est prĂ©cisĂ©ment ainsi qu’il sait au final sonner juste. Tout s’imbrique Ă la perfection. Y compris quand l’espoir d’un sursaut de vie intervient dans la morne routine de cet homme brisĂ©. Car ici l’espoir est tĂ©nu et son arrivĂ©e subtile. Rien n’est Ă©vident. Ni la noirceur ni la lumière. C’est aussi pour cela que Manchester By The Sea tient du classique instantanĂ© : il sait saisir l’insaisissable sans avoir l’air de le faire. Car il touche Ă une certaine universalitĂ©…
En Bref…
Drame amĂ©ricain inscrit dans une noble tradition, Manchester By The Sea Ă©meut autant qu’il impressionne par sa justesse et par sa pudeur. Une poĂ©sie folle se dĂ©gage de ces images oĂą la froidure d’un hiver impitoyable fait Ă©cho Ă la dĂ©tresse d’un homme et des siens confrontĂ©s aux tourments d’une vie impitoyable. Que ce soit au niveau du fond ou de la forme, Kenneth Lonergan a rĂ©ussi. Son troisième long-mĂ©trage confine au sublime.
@ Gilles Rolland. Note: 4,5/5
En savoir plus sur http://www.onrembobine.fr/critiques/critique-manchester-by-the-sea/#t0BhoXEcq6TukDTl.99
Mon p'tit mot:
A l'instar de l'humanisme sensitif (mais dépouillé) du cinéma de James Gray et Cassavetes, un drame fragile sur le poids insurmontable de la culpabilité et du deuil infantile. Peut-être/sans doute le meilleur rôle de Casey Affleck !
B-D
Récompenses:
2016 : Festival du film de Hollywood : Prix du meilleur scénario pour Manchester by the Sea1
Boston Online Film Critics Association Awards 2016 : Meilleur scénario original pour Manchester by the Sea
National Board of Review Awards 2016 : Meilleur scénario original pour Manchester by the Sea
New York Film Critics Circle Awards 2016 : Meilleur scénario original pour Manchester by the Sea
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