Backrooms : quand le labyrinthe devient le reflet de nos propres angoisses.
Phénomène mondial en devenir, Backrooms est la première réalisation de Kane Parsons, jeune cinéaste âgé de 20 ans qui adapte au grand écran son propre univers inspiré du célèbre phénomène Internet. Avec un budget particulièrement modeste (10 millions de dollars) au regard de son ambition visuelle, le film connaît un succès impressionnant à travers le monde (360 millions de dollars de recette à ce jour !), confirmant déjà l'émergence d'un nouveau talent du cinéma horrifique. Alors que le studio A24 se frotte les mains par cet exploit commercial inégalé chez eux.
Or, durant sa première demi-heure, une légère appréhension pouvait naître face à un récit qui prend son temps pour installer son atmosphère feutrée timidement inquiétante. Nous suivons l'errance d'un architecte, Clark, en pleine déroute personnelle qui découvre, dans son magasin de meubles au bord de la faillite, une porte invisible ouvrant sur une dimension parallèle. Une fois franchi ce seuil, le film déploie progressivement son véritable potentiel immersif en instillant un sentiment d'angoisse, de mystère et d'étrangeté de plus en plus prégnant.
Perdu dans cet espace aux teintes jaunâtres, composé d'une multitude de pièces semblables et de décors d'ameublement déformés - parfois même semi ensevelis dans le sol - Clark devient le témoin impuissant d'un univers où toute logique semble avoir disparu. La banalité du décor vide se transforme peu à peu en source d'inquiétude, renforcée par cette couleur jaune maladive qui donne au lieu une dimension presque cauchemardesque. Le réalisateur joue habilement avec les espaces et les perspectives, la profondeur de champ et surtout avec ce que l'on ne distingue qu'à peine au fond d'une pièce, laissant l'imagination du spectateur en roue libre.
Et plus le récit progresse, plus Backrooms plonge son personnage dans les arcanes d'un espace inquiétant peuplé de silhouettes mystérieuses et de présences menaçantes, notamment renforcé de l'habile utilisation du hors-champs sonore. La dernière partie (comptez une bonne demi-heure), notamment à travers l'intervention de sa thérapeute venue tenter de comprendre ce qui lui est arrivé, accentue encore davantage le malaise en révélant une dimension horrifique plus radicale, sans jamais céder totalement à la démonstration de force en dépit d'attaques frontales.
Au-delà de son efficacité horrifique toujours plus palpable, le film peut également se lire comme une métaphore de nos propres enfermements intérieurs. Ces couloirs interminables et ces pièces qui se répètent pourraient symboliser les schémas mentaux dans lesquels nous nous emprisonnons parfois : nos erreurs répétées, nos regrets, nos peurs et surtout notre incapacité à changer de trajectoire. Les Backrooms deviennent alors la matérialisation d'une prison psychologique, le reflet des tourments de Clark souffrant d'alcoolisme, incapable de s'extraire de ses démons, bloqué dans sa circonvolution mentale.
Personnage fragile et profondément humain à travers sa détresse psychologique, Clark traverse une descente aux frontières de la folie. Son cheminement personnel, marqué par l'échec professionnel, les blessures intimes et une perte progressive de repères, donne au film une dimension plus introspective qu'un simple récit horrifique ludique. Derrière le monstre et l'inconnu se cache finalement une interrogation sur notre rapport à nous-mêmes, sur les dangers, les névroses de la routine, et sur notre capacité à évoluer.
Grâce à une mise en scène maîtrisée, Kane Parsons parvient donc à transformer un concept minimaliste en une expérience sensorielle toujours plus troublante. Le réalisateur comprend que la peur naît souvent davantage de ce que l'on imagine plutôt que de ce que l'on voit par la force des images. Les visions terrifiantes de la dernière partie ne sont alors que l'aboutissement d'une tension patiemment construite qui aboutit à un crescendo horrifique anthologique.
Backrooms est donc une excellente expérience horrifique, à la fois intelligente, originale et véritablement malaisante dans sa finalité. Un film qui prouve une nouvelle fois le vent en poupe d'un genre hétérodoxe capable de se réinventer, comme l'ont encore démontré ces dernières années plusieurs œuvres marquantes. Une réussite qui confirme que le cinéma d'horreur possède encore plus d'un tour dans sa besace. Qu'il a de nombreuses portes à ouvrir... même celles qu'il aurait peut-être mieux valu ne jamais franchir.
Et puis que dire de ce plan final, aussi trouble que dérangeant, conçu pour nous laisser dans ce sentiment d'impuissance irrésolu, de manière à nourrir le mystère, ad vitam aeternam.
— Celui du cœur noir des images 🖤




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