Photo empruntée sur Google, appartenant au site blogs.rue89.nouvelobs.com
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The Man Who Fell to Earth" de Nicolas Roeg. 1976. Angleterre. 2h19. Avec David Bowie, Rip Torn, Candy Clark, Buck Henry, Bernie Casey, Jackson D. Kane.
Sortie salles France:
6 Juillet 1977. U.S:
28 Mai 1976
FILMOGRAPHIE:
Nicolas Roeg est un réalisateur anglais et directeur de photo, né le 15 Août 1928 à Londres. 1970: Performance. 1971: La Randonnée. 1973: Ne vous retournez pas. 1976:
l'Homme qui venait d'ailleurs. 1980: Enquête sur une passion. 1984: Eureka, 1985: Insignificance. 1986: Castaway. 1988: Track 29. 1990: Les Sorcières. 1991: Cold Heaven. 1995: Two Deaths. 2007: Puffball.
Une chronique exclusive de
Audrey Jeamart (
http://scopophilia.fr/)
Ă€ l’opposĂ© de son titre français laconique, ou anglais («
The man who fell to earth ») factuel, le quatrième film du britannique
Nicolas Roeg est une Ĺ“uvre complexe, sinueuse, d’une circonvolution confinant au vertige. Tenter de la rĂ©sumer serait, plus qu’une gageure, une erreur, tant l’on savait bien avant
X-Files que la vĂ©ritĂ© est ailleurs. Son intrigue, dĂ©voilĂ©e par bribes, part d’une base linĂ©aire et relativement sommaire (un extra-terrestre ayant pour mission de trouver un moyen d’acheminer de l’eau sur sa planète, oĂą se meurent sa femme et ses deux enfants), mais emprunte constamment des chemins de traverse qui la rendent finalement accessoire et font du film, saturĂ© d’ellipses et de soubresauts, une Ĺ“uvre aussi dĂ©contenançante que fascinante.
Si la trame du film, dans sa globalité, suit bien une ligne chronologique,
Roeg brouille constamment les repères et se montre peu avare en ellipses. On reste Ă©galement interdits devant l’Ă©trangetĂ© et la beautĂ© de ses montages alternĂ©s, dont le sens peu ou prou nous Ă©chappe. Ă€ nous de reconstituer, dĂ©duire, supposer, sans jamais acquĂ©rir de certitude. Tout comme la trajectoire du personnage, la narration du film se caractĂ©rise par un certain flottement, entre dĂ©tours et raccourcis. Les motivations mĂŞme du hĂ©ros semblent floues, ses rĂ©actions parfois incohĂ©rentes. Sans plus d’explications, il nous faut accepter que Thomas Jerome Newton, qui vient tout juste d’arriver sur Terre, et après avoir simplement eu le temps de vendre son alliance, se retrouve assis dans le salon d’un avocat spĂ©cialisĂ© dans les brevets (d’oĂą dĂ©coulera l’entreprise qui le rendra riche, mais dans quel but ?), qu’il s’Ă©tablisse, en dĂ©pit de sa fortune, dans une chambre d’hĂ´tel peu cossue oĂą il accumulera les postes de tĂ©lĂ©vision (abrutissement dĂ©libĂ©rĂ© ou volontĂ© d’engranger en peu de temps l’ensemble des us et coutumes humains ?), qu’il s’installe avec Mary-Lou, la femme qu’il y a rencontrĂ©e, dans une maison isolĂ©e, pour finalement ne se sentir bien nulle part.

De ce dĂ©sordre apparent naĂ®t le vertige. Vertige d’une narration heurtĂ©e, ponctuĂ©e de cul-de-sac, traversĂ©e de rĂ©miniscences-visions de cet ailleurs (des Ă©tendues blanches et dĂ©sertiques, et trois ĂŞtres aux yeux jaunes vĂŞtus d’Ă©tranges combinaisons : souvenirs, visualisations mentales en temps rĂ©el ou espoirs futurs matĂ©rialisĂ©s, on ne saurait vraiment dire) dont on ignore au fond si le hĂ©ros souhaite vraiment le retrouver. Vertige de la quĂŞte qui se dĂ©lite progressivement (a-t-elle seulement existĂ© ?), se dĂ©sagrège comme une navette qui exploserait en entrant dans l’atmosphère. Car il apparaĂ®t de plus en plus Ă©vident que ce qui pouvait s’apparenter au dĂ©part Ă une mission des plus essentielles (retrouver sa famille et la sauver) n’est en fait qu’une errance. Celle d’un ĂŞtre qui s’invente un but sans ĂŞtre lui-mĂŞme convaincu de son importance, qui bâtit un empire et devient millionnaire pour tout abandonner et finir reclus (d’abord volontairement, puis contre son grĂ©, mais au fond, cela fait-il une diffĂ©rence ?). Qu’importe d’oĂą il vienne (ni oĂą il va), Thomas Jerome Newton est surtout dĂ©vastĂ© par le nihilisme.
Difficile alors de ne pas voir le film de
Roeg comme une allĂ©gorie de la chute originelle. Thomas Jerome Newton n’est-il pas celui qui littĂ©ralement « tombe sur la Terre » ? Dans leur dĂ©nuement, leur ascĂ©tisme serein, les visions de sa planète d’origine ne reflètent-elles pas une sorte de paradis perdu, oĂą seul compte le bonheur d’ĂŞtre ensemble et de mener une vie simple ? Troublant Ă©galement est ce plan de Tommy et Mary-Lou (qui interprète Ă©galement sa femme extraterrestre), cet homme et cette femme, nus, qui se regardent, puis nous regardent, nimbĂ©s d’un voile vaporeux.
L’espoir d’un retour Ă l’âge d’or s’incarnerait alors dans cette mission de sauvetage familial, ni plus ni moins qu’une illusion destinĂ©e Ă amortir la chute, dont Tommy devient le symbole errant. Une fois identifiĂ©e comme un leurre, cette quĂŞte fait de Tommy un homme tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Un homme s’inventant un personnage. D’extraterrestre, en l’occurrence. Et c’est lĂ que le choix de
David Bowie (pour qui
Roeg a conçu l’adaptation du roman de
Walter Stone Tevis), d’emblĂ©e Ă©vident sans que l’on puisse au premier abord avancer une raison autre que son magnĂ©tisme et l’atypisme de sa silhouette frĂŞle, de ses yeux vairons et de ses cheveux orange, prend tout son sens.
Qui d’autre pouvait mieux incarner Thomas Jerome Newton (nom ternaire comme celui de David Robert Jones) qu’un musicien qui semblait lui-mĂŞme venu d’ailleurs et s’Ă©tait toujours inventĂ© des personnages, dont le plus connu,
Ziggy Stardust, créé en 1972 (le film a Ă©tĂ© tournĂ© en 1975), n’est autre qu’un messager d’une intelligence extraterrestre ? En 1969,
Space Oddity, inspiré par sa fascination pour
2001 L’OdyssĂ©e de l’espace de
Kubrick, raconte dĂ©jĂ l’errance, spatiale, du Major Tom, dont on apprendra quelques dix annĂ©es plus tard, dans
Ashes to Ashes, qu’il n’Ă©tait qu’un junkie, et que l’astronaute Ă©tait donc un personnage.
La figure de l’extraterrestre n’est pas innocente en ce sens que les termes « alien » et « aliĂ©nation », cette idĂ©e de dĂ©possession de ce qui fait l’essence d’un ĂŞtre, proviennent du mĂŞme mot latin. L’alien Ă©prouvant des difficultĂ©s Ă s’intĂ©grer n’est autre qu’un ĂŞtre aliĂ©nĂ© qui traverse l’existence Ă la recherche, comme Ă tâtons, d’une complĂ©tude se dĂ©robant sans cesse devant lui. Sans raison de vivre (l’autodestruction, par l’alcool, ou en tant qu’idĂ©e, comme avec ce pistolet intervenant dans les jeux Ă©rotiques de Tommy et Mary-Lou, parcourt le film entier), l’homme vit dans l’illusion de grands projets qui ne font que masquer le vide qui l’accable. C’est ce qui rend
L’Homme qui venait d’ailleurs si mĂ©lancolique, si tragique, au fond.
Et comme les correspondances Ă l’Ĺ“uvre dans le film n’en finissent plus et donnent elles aussi le vertige, la lĂ©gende raconte que
Bowie Ă©tait sous l’emprise de substances pendant toute la durĂ©e du tournage. Qu’importe. Peu nous intĂ©resse, au final, de savoir si cet air dĂ©tachĂ©, ce faciès quasiment imperturbable traversĂ© par quelques sourires et mimiques ironiques d’autant plus saisissants qu’ils sont rares, dĂ©coulent d’une volontĂ© de jeu d’acteur ou d’un Ă©tat second. Il est surtout troublant de superposer l’altĂ©ritĂ© manifeste Ă la fois de l’acteur, et du personnage.
« Just being me as I was was perfectly adequate for the role. I wasn’t of this earth at that particular time », avait-il dĂ©clarĂ©.
Au terme de cette dĂ©ambulation chaotique, c’est par la crĂ©ation artistique que Tommy (qui tel
Dorian Gray ne prend pas une ride, quand tous les autres personnages sont devenus vieux) se reconnecte Ă sa quĂŞte. On dĂ©couvre en effet qu’il a composĂ© un album (que sa femme entendra peut-ĂŞtre de lĂ oĂą elle est, nous suggère-t-on) sous le nom de
The Visitor. Quelques années, plus tard, ce seront des portraits de
Bowie tirés du film qui orneront les pochettes des albums
Station to Station et
Low (sur lequel figurent certains morceaux écrits pour la bande originale du film, mais qui ne furent pas utilisés).
En dépit de sa complexité, de sa continuité malmenée ne facilitant pas la compréhension immédiate et nous laissant parfois hagards,
L’Homme qui venait d’ailleurs est d’une beautĂ© confondante. D’une poĂ©sie rare, lancinante, profondĂ©ment mĂ©lancolique. On demeure fascinĂ© devant la trajectoire de cet homme qui se prend parfois Ă rĂŞver et s’invente, Ă©chappatoire illusoire aux tourments qu’il tente de contourner, de sublimer, une seconde peau qui ne remplacera jamais vraiment la première, et devient le sublime et fragile Ă©crin mĂ©taphorique de la difficultĂ© de vivre et de s’adapter.
Audrey Jeamart (
http://scopophilia.fr/)