vendredi 27 décembre 2013

Fondu au Noir / Fade to black. Prix de la Critique, Avoriaz 1981

                                             Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site colonelmortimer.blogspot.com

de Vernon Zimmerman. 1980. U.S.A. 1h40. Avec Dennis Christopher, Tim Thomerson, Linda Kerridge, Mickey Rourke, Eve Brent.

Sortie salles France: 20 Mai 1981. U.S: 14 Octobre 1980.

FILMOGRAPHIE: Vernon Zimmerman est un réalisateur et scénariste américain.
1964: The college (Documentaire). 1972: Deadhead miles. 1972: Unholy rollers. 1980: Fondu au noir
1995: Chuck and Wally on the Road (court-mĂ©trage)


Sorti en salles dans l'indiffĂ©rence mais aurĂ©olĂ© du Prix de la Critique Ă  Avoriaz en 1981, Fondu au Noir s'est notamment attribuĂ© d'une certaine renommĂ©e dans les rayons des vidĂ©os club au point de devenir culte chez une poignĂ©e de cinĂ©philes (Pascal Laugier le considère d'ailleurs comme l'un de ses films de chevet). RĂ©alisateur mĂ©connu uniquement responsable de trois longs-mĂ©trage, Vernon Zimmerman  nous traite ici un cas de schizophrĂ©nie du point de vue d'un cinĂ©phile infaillible.

Le pitch: Passionné de cinéma, Eric vit reclus dans son foyer en compagnie de sa mère bigote. Pour pallier sa solitude, il visionne inlassablement ses films préférés qu'il connaît par coeur. Un jour, dans un bar, il tombe amoureux du sosie de Marilyn Monroe. Le soir même, il lui propose un rencart en ville pour une séance ciné mais la jeune fille étourdie oublie de le rejoindre. Dépité, il rentre chez lui et se replonge illico dans un vieux classique de film noir. Gagné par une rancune incontrôlée depuis que sa mère osa pénétrer dans sa chambre pour y détruire une bobine de pellicule, Eric finit par sombrer dans la folie.


Oeuvre insolite Ă  la lisière du drame, de la romance et de l'horreur, Fondu au Noir se dĂ©cline en hommage au cinĂ©ma de genre par le truchement d'un cinĂ©phile dĂ©rangĂ©. PlongĂ© en apnĂ©e dans son dĂ©sarroi de la solitude, faute d'une mĂ©gère incapable de lui porter regain d'amour maternel, Eric est d'autant plus contraint de supporter les railleries de ses confrères et l'intolĂ©rance d'un patron draconien. Son seul rĂ©confort, il le retrouve donc dans les films qu'il se repasse en boucle du fond de sa chambre. Connaissant par coeur chaque sĂ©quence et rĂ©plique culte, Ă  l'instar de la filmographie des acteurs et rĂ©alisateurs, il s'est taillĂ© depuis une rĂ©putation de cinĂ©phile incollable. Mais sa dĂ©tresse et sa colère d'ĂŞtre systĂ©matiquement dĂ©nigrĂ© aux yeux des autres finissent par le faire sombrer dans une vendetta irrĂ©versible. 
L'originalitĂ© du sujet est ici traitĂ© de manière dĂ©bridĂ©e afin de rendre hommage au 7 art mais surtout pour y dĂ©noncer ses effets pervers sur l'emprise de l'image. Car afin de se permettre une raison d'exister et d'accomplir sa vengeance, notre cinĂ©phile finit par s'inventer une nouvelle identitĂ©, Ă  la manière du dĂ©doublement de personnalitĂ©, pour pĂ©nĂ©trer dans la peau de ses personnages favoris du cinĂ©ma. Travesti en vampire, cow-boy, momie ou gangster, Eric sème la panique et la mort autour de lui sous ses grotesques panoplies. 
Si les rĂ©fĂ©rences et les clins d'oeil aux classiques du cinĂ©ma pullulent dans Fondu au Noir, c'est notamment pour y dĂ©noncer l'influence que peuvent nourrir certaines images chez des esprits fragiles ou dĂ©rangĂ©s jusqu'Ă  ne plus pouvoir distinguer rĂ©alitĂ© et fiction. En l'occurrence, l'intensitĂ© de la violence au cinĂ©ma que notre hĂ©ros se remĂ©more dans sa fascination maladive afin d'extĂ©rioriser sa rage meurtrière.


L'homme aux 1000 visages
Avec une tendresse indĂ©niable pour ce personnage Ă  l’Ă©motivitĂ© vacillante, parfois dĂ©chirante, Vernon Zimmerman transcende le portrait d’un cinĂ©phile Ă©garĂ© dans les mĂ©andres de ses chimères et de sa dĂ©sillusion existentielle. Victime silencieuse, rongĂ©e par la solitude et l’indiffĂ©rence d’une sociĂ©tĂ© avide, il s’accroche Ă  l’icĂ´ne Marilyn — mirage d’un idĂ©al fĂ©minin et passerelle illusoire vers une cĂ©lĂ©britĂ© fantasmĂ©e, reflet d’un acteur que le monde a dĂ©jĂ  oubliĂ©.
Sous la fragile Ă©lĂ©gie du thème musical, portĂ© par le jeu Ă  vif de Dennis Christopher, Fondu au noir s’impose comme une Ĺ“uvre inclassable, dĂ©rangeante, d’une beautĂ© trouble, hantĂ©e par un sentiment d’amertume irrĂ©vocable.
Film magnifique, profondĂ©ment singulier, Fondu au noir laisse une trace indĂ©lĂ©bile : un vertige Ă©motionnel capiteux, frĂ©nĂ©tique et dĂ©sabusĂ© — une dĂ©claration d’amour tragique au cinĂ©ma, et Ă  ceux qu’il abandonne sur le bord du rĂŞve.

*
Eric Binford
27.12.13. 
29.07.24. 6èx. VF

Récompense: Prix de la Critique à Avoriaz, 1981


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