jeudi 23 avril 2026

Le Canardeur / Thunderbolt and Lightfoot de Michael Cimino. 1974. 1h54. U.S.A.

 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
"Fidèle à la perte."

Troisième rĂ©vision du Canardeur de Michael Cimino, dans sa version originale Thunderbolt and Lightfoot - littĂ©ralement "Coup de tonnerre et Pied-de-biche". Un titre infiniment plus juste, plus joueur, plus rĂ©vĂ©lateur que son pendant français, tristement rĂ©ducteur, qui l’enferme dans une case de film d’action standard, bankable, façonnĂ© autour de l’icĂ´ne Clint Eastwood.

Car Le Canardeur est tout sauf un simple film d’action. C’est un grand film crĂ©pusculaire, un classique des annĂ©es 70, qui Ă©pouse la dĂ©rive et la complicitĂ© de deux hommes en marge - deux braqueurs que tout oppose et que tout finit par relier. D’un cĂ´tĂ©, Coup de tonnerre, silhouette sèche, laconique, portĂ©e par l’aplomb presque mythologique d’Eastwood. De l’autre, Pied-de-biche, incarnĂ© par un Jeff Bridges dĂ©butant, insolent de vie, Ă©lectrique - au point, souvent, de voler la vedette Ă  son partenaire. Un exploit. 
 

Cimino orchestre alors un mĂ©lange des genres d’une fluiditĂ© remarquable : comĂ©die, road movie, polar, film de braquage, aventure - le tout traversĂ© par un souffle humaniste inattendu. Le film amuse constamment, fait rire, emporte, notamment grâce Ă  l’Ă©nergie frondeuse de Pied-de-biche, qui nargue sans cesse le duo de malfrats interprĂ©tĂ© par George Kennedy (jouissif en ours bourru) et Geoffrey Lewis (impayable dans sa mine figĂ©e Ă  la fois timorĂ©e et maladroite), vĂ©ritables silhouettes burlesques, hĂ©ritières du cinĂ©ma muet, quelque part entre Laurel et Hardy.

Mais sous cette lĂ©gèretĂ© affleure un rĂ©alisme plus âpre. Les Ă©clats de violence, rares mais saisissants, frappent d’autant plus fort. Les scènes d’action, peu nombreuses mais d’une maĂ®trise impressionnante - notamment les poursuites automobiles - tĂ©moignent dĂ©jĂ  d’un sens aigu de la chorĂ©graphie et de l’espace.
 

Et puis il y a les paysages. Le Montana, filmé avec une ampleur sacrée, devient un écrin mélancolique. Cimino y déclare ouvertement son amour pour John Ford (que les critiques ne manquent pas d'évoquer), inscrivant ses personnages dans une nature qui les dépasse, les engloutit presque. Mais il y a une douceur, une tranquillité, une caresse qui traverse l'écran à travers ce paysage moderne de western révolu.

Le rĂ©cit, pourtant simple - retrouver un magot disparu dans une Ă©cole - devient alors prĂ©texte Ă  une Ă©quipĂ©e endiablĂ©e, Ă  une traversĂ©e humaine, rythmĂ©e, vivante, constamment relancĂ©e par l’Ă©nergie juvĂ©nile de Bridges, de la force tranquille d'Eastwood embarrassĂ©s de deux malfrats rancuniers.

Et soudain, sans prĂ©venir, le film bascule. Et lĂ , bon sang, on est atteint par une Ă©motion taillĂ©e dans la rĂ©serve. 
 

Son final - que je n’Ă©voquerai qu’Ă  demi-mot - s’impose comme une dĂ©flagration Ă©motionnelle. Une dizaine de minutes suspendues, d’une amertume bouleversante, qui reconfigurent tout ce que l’on vient de voir. L’une des plus belles fins mĂ©lancoliques du cinĂ©ma, sans doute, tant elle saisit par sa pudeur, sa cruautĂ© et sa grâce. On n'observe plus des braqueurs mais des hommes vulnĂ©rables happĂ©s par une remise en question morale.

Pour un premier long-métrage, Cimino y révèle donc déjà un talent burné: celui de faire coexister le rire et la tragédie, la légèreté et le deuil, avec une fluidité insensée.
 

Classique typiquement seventies, dans son scope lumineux et trompeur, Le Canardeur sĂ©duit sans fard autant qu’il serre le cĹ“ur. Une Ĺ“uvre profondĂ©ment humaine, drĂ´le et mĂ©lancolique, qui avance dans la bonne humeur - avant de laisser, en silence, une trace indĂ©lĂ©bile.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
 

mercredi 22 avril 2026

L'Epouvantail / Scarecrow de Jerry Schatzberg. 1973. U.S.A. 1h52.

(Crédit photo : image trouvée via Imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Hier soir, troisième vision de L’Épouvantail. Palme d’Or au Festival de Cannes en 1973, excusez du peu.

Le film retrace le parcours initiatique de Max et Lionel, transcendĂ©s par les monstres sacrĂ©s Gene Hackman / Al Pacino, deux errants qui se rencontrent au bord d’une route campagnarde, quelque part entre nulle part et ailleurs. L’un rĂŞve d’ouvrir un lave-auto, l’autre tente de renouer avec son ex-amie et un enfant qu’il n’a jamais connu. Deux trajectoires bancales (Pittsburgh / DĂ©troit), deux existences en suspens.

Dans un rĂ©alisme rugueux, quasi documentaire, propre aux Seventies, L’Épouvantail est une Ă©preuve morale. Un film dont on ne sort pas indemne. Car derrière son apparente lĂ©gèretĂ©, caustique, quasi burlesque par moments, se cache une dramaturgie escarpĂ©e, imprĂ©visible, qui finit par frapper de plein fouet. Gare au final d’une cruautĂ© morale inouĂŻe.
 

Max et Lionel (dit Lion) sont des êtres maladroits, incultes, souvent à côté de tout. Ils enchaînent les erreurs, les faux pas, les petites lâchetés, les larcins. Et pourtant, contre toute attente, le film fait naître une tendresse trouble pour ces deux idiots vacillants. Une empathie mêlée de pitié, presque honteuse, tant ils exposent leur misère à ciel ouvert avec une forme de provocation pathétique. Certaines séquences de ce calibre sont à marquées d'une pierre blanche.

Le regard du cinĂ©aste est d’une justesse troublante, au point que le cinĂ©ma semble parfois s’effacer au profit d’un rĂ©alisme Ă  nu. Il nous place dans une position ambiguĂ«, presque voyeuriste, sans jamais cĂ©der au cynisme. Et c’est lĂ  que le film fascine, frappe, Ă  la tĂŞte comme au cĹ“ur : dans cette capacitĂ© Ă  faire coexister le ridicule et la douleur.

PortĂ© par le jeu hallucinĂ© de Hackman et Pacino - que l’on oublie instantanĂ©ment en tant qu’icĂ´nes - le film aligne des sĂ©quences lunaires d’une intensitĂ© folle, au fil de ce road movie… Ă  pied. Une errance physique, mais surtout intĂ©rieure, que l’on observe toutefois avec une amertume dĂ©rangeante, grinçante.
 

Les paysages, magnifiquement captĂ©s Ă  travers de longs panoramiques, renforcent ce sentiment de dĂ©rive et d’isolement dans cette fausse quiĂ©tude. L’AmĂ©rique devient un espace mental, un territoire de dĂ©rĂ©liction oĂą ces deux hommes tentent, maladroitement, d’exister, entre 2 romances gâchĂ©es.

Et donc il y a cette fin. Brutale. TĂ©tanisante. D’une cruautĂ© quasi insoutenable. Une conclusion qui broie l’un pour, peut-ĂŞtre, arracher l’autre Ă  sa propre dĂ©rive. Dans ce geste dĂ©sespĂ©rĂ© subsiste une lueur fragile : celle d’un Ă©veil tardif, douloureux, arrachĂ© Ă  la perte. Celle d'un nouveau cap potentiellement payant.

On pense forcĂ©ment au magnifique Macadam Cowboy de John Schlesinger, tant les deux films partagent cette vision de marginaux en quĂŞte d’une place dans un monde qui les rejette. Mais L’Épouvantail pousse peut-ĂŞtre encore plus loin l’amertume et la bĂŞtise humaine.
 

Car ce qui reste, au fond, c’est un goĂ»t âcre. Celui d’une amitiĂ© sincère, profondĂ©ment poignante, mais irrĂ©mĂ©diablement brisĂ©e. Celui de deux clowns tristes, hors sol, enfermĂ©s dans leur illusion qu'ils se sont crĂ©es, avançant Ă  cĂ´tĂ© de la vie plutĂ´t que d’y prendre part.

Un grand moment de cinĂ©ma d'une puissance fascinatoire. Un chef-d’Ĺ“uvre existentiel oĂą Hackman et Pacino atteignent une forme de vĂ©ritĂ© brute (de dĂ©coffrage), plus vraie que nature. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

mardi 21 avril 2026

Le Tigre de Jade / Pai yu lao hu de Chu Yuan. 1977. Hong-Kong. 1h40.

(Crédit photo : image trouvée via Dvdfr, provenant du site Dvdfr.com. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Dans la grande tradition de la Shaw Brothers, Le Tigre de Jade est un pur film de sabre, Ă  la fois spectaculaire et habitĂ©. Derrière une intrigue parfois labyrinthique - saturĂ©e de traĂ®tres, d’espions et de faux-semblants - le rĂ©cit ne perd jamais son pouvoir de fascination. Et Ă  ce niveau de confusion, j'en fus le premier surpris. Au contraire, cette complexitĂ© nourrit une tension constante, oĂą chaque rebondissement relance l’intĂ©rĂŞt avec une efficacitĂ© redoutable.

PortĂ© par des scènes d’action d’une virtuositĂ© saisissante, signature du studio en bonne et due forme, le spectacle historique sĂ©duit autant par son Ă©nergie que par la soliditĂ© de son propos. Car sous le vernis du divertissement spectaculaire se cache une rĂ©flexion plus sombre : celle d’un monde rongĂ© par la trahison, oĂą la guerre des arts martiaux n’engendre que pertes, sacrifices et dĂ©sillusions.
 

Le parcours du hĂ©ros infiltrĂ© - indĂ©cis, hantĂ© de remord - marquĂ© par une fatalitĂ© presque maudite, donne au film une intensitĂ© dramatique inattendue. On ressent presque la mĂŞme paranoĂŻa que lui. Ă€ mesure que les corps tombent, l’illusion hĂ©roĂŻque s’effondre, laissant place Ă  une vĂ©ritĂ© plus amère : dans la guerre, il n’y a pas de vainqueurs, seulement des survivants brisĂ©s. En faite, peu importe qui trahit qui, qui manipule qui (car on s'emmĂŞle les pinceaux)... tout mène Ă  la mĂŞme issue. Une spirale de violence oĂą chacun paie le prix.

Un classique du genre, à la fois grisant et désenchanté qu'on ne se lassera jamais de rembobiner.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

lundi 20 avril 2026

Lettre d'une Inconnue de Max Ophuls. 1948. U.S.A. 1h27.

                        (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)   

Hier soir, redĂ©couverte de Lettre d’une inconnue après plus de trente ans d'absence.

Et Ă  la revoyure, ce chef-d’Ĺ“uvre du mĂ©lodrame romantique n'a point usurpĂ© sa rĂ©putation de sommet du genre, comme le soulignait Martin Scorsese. C’est un film d’une fragilitĂ© et d’une douleur telles qu’on n’en sort pas indemne.

Dès les premières sĂ©quences de leur rencontre, une forme d’onirisme intime s’installe - Ă©paulĂ© de l'aura Ă©sotĂ©rique du noir et blanc - des situations radieuses d'amour naissant, presque irrĂ©elles, comme suspendues hors du temps. Ces sĂ©quences lĂ  sont Ă  mes yeux les plus belles et les plus ensorcelantes dans l'art consommĂ© de nous exacerber les sentiments Ă©vanescents du couple fusionnel. Or, mĂ©fions nous des apparences. 


Car derrière cette simplicité apparente de nobles sentiments, le film met en scène la rencontre de deux mondes.
D’un cĂ´tĂ©, cet homme cultivĂ©, ce gentleman libre, appartenant Ă  une Ă©lite artistique insaisissable.
De l’autre, une jeune femme ordinaire issue d’un milieu modeste, mais dont l’amour absolu devient sa raison de vivre.
Ce dĂ©sĂ©quilibre social se double d’un vertige plus cruel encore : celui des sentiments.

Crève-coeur tout en douceur, pudeur et calme presque tranquille, Joan Fontaine bouleverse par l’intensitĂ© de son regard, habitĂ©e par un amour total, irrĂ©vocable, qui ne faiblit jamais.
Face Ă  elle, Louis Jourdan incarne une prĂ©sence rassurante et polie mais fuyante, incapable de s’ancrer dans une Ă©motion durable (contrairement Ă  ce qu'il prĂ©tend ou ce qu'il croit).
Car lĂ  oĂą elle n’aime qu’une seule fois, pour toujours,
lui semble aimer sans jamais se souvenir (comme le dĂ©montrera leur seconde rencontre). 


Et c’est dans cet Ă©cart moral que naĂ®t toute la douleur du film : elle ne l’a jamais oubliĂ©, lui ne l’a jamais vraiment vue en dĂ©pit de ses souvenirs lointains qu'il s'efforce de sa rappeler.

Le film dĂ©ploie alors une intensitĂ© dramatique d’une cruautĂ© rare oĂą le dĂ©but et Ă  la fin (le duel) se rejoignent dans une dĂ©cision morale irrĂ©vocable. L’histoire de ces amants maudits, vouĂ©e Ă  l’Ă©chec, atteint alors une beautĂ© dĂ©chirante jusqu’Ă  cette conclusion irrĂ©conciliable, inconsolable mais assumĂ©e... Jusqu'Ă  ce que la mort les sĂ©pare, jusqu'Ă  l'acceptation d'une triste destinĂ©e.

Avec une maĂ®trise absolue, Max Ophuls signe un mĂ©lodrame incandescent, oĂą l’amour brĂ»le autant qu’il s’Ă©vapore face Ă  notre regard dĂ©sarmĂ© de vivre une histoire de coeur Ă©corchĂ© vif.


Lettre d'une inconnue est un poème silencieux sur la peur d’ĂŞtre oubliĂ©. OĂą le temps ne panse pas les plaies - il Ă©tire simplement l’absence jusqu'Ă  en crever.

Quant Ă  Joan Fontaine, elle restera l’une des plus bouleversantes amoureuses que le cinĂ©ma ait jamais offertes. Le temps de cet Ă©clair… j’en suis tombĂ© amoureux, comme une Ă©vidence sans retour.

đź–¤ — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

samedi 18 avril 2026

Nathalie Baye 1948 - 2026 / Nadia Farès 1968 - 2026

 

Le silence n'est pas vide. 
 
Ne jamais vraiment les quitter.
 
đź–¤ — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

vendredi 17 avril 2026

La Corde / Rope d'Alfred Hitchcock. 1948. U.S.A. 1h20.

(CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)  
 
Hier soir, révision du chef-d'œuvre d'Alfred Hitchcock, La Corde. Un huis clos glaçant qui démarre fort avec ce cri hors-champs. Pour assister ensuite au crime lâchement perpétré par deux gentlemen qui se croient supérieurs à leur prochain.

Nous avons ici affaire Ă  un huis-clos Ă©touffant - peu de le dire - notamment Ă  travers l’un des deux personnages, dont la carapace morale se dĂ©lite peu Ă  peu Ă  mesure que l’intrigue progresse. Et surtout, Ă  mesure que le personnage incarnĂ© par James Stewart perçoit l’odeur du crime, soupçonne, doute, puis comprend Ă  travers ses expressions davantage dĂ©sarmĂ©es. Une tension sourde s’installe, quasi organique face Ă  notre tĂ©moignage Ă  la fois inquiet, dĂ©solĂ©, dĂ©muni, effrayĂ©. 
 

Il y a dans La Corde cette intensitĂ© Ă©motionnelle aigĂĽe, notamment Ă  travers ce glissement progressif vers la panique, l’alcool venant dĂ©lier les nerfs, dĂ©sinhiber les masques de l'un d'eux. L’ironie est d’une noirceur absolue : les invitĂ©s festoient, boivent, conversent… autour d’un coffre qui contient carrĂ©ment le cadavre. Une collation dressĂ©e sur la mort elle-mĂŞme. Hitchcock pousse ici le cynisme Ă  son point de rupture, avec une cruautĂ© audacieusement ludique, terriblement grinçante.

L'exploit technique fascine tout autant : ce faux plan-sĂ©quence - ces 8 longues prises savamment dissimulĂ©es - donne au film une continuitĂ© suffocante. La camĂ©ra rampe tranquillement, enlace les corps, les visages, tourne autour des objets, revient, insiste… comme si elle refusait toute Ă©chappatoire. Le spectateur est prisonnier, au mĂŞme titre que les personnages. Mais on se dĂ©lecte de se soumettre Ă  un suspense mortifère. 
 

Derrière cette prouesse formelle, et cet arrière plan urbain constamment changeant, ce qui dĂ©range profondĂ©ment, c’est le cĹ“ur idĂ©ologique du film. Car La Corde met en scène une pensĂ©e Ă©litiste poussĂ©e jusqu’Ă  l’horreur : celle d’individus persuadĂ©s de leur supĂ©rioritĂ©, s’arrogeant le droit de vie ou de mort sur ceux qu’ils jugent infĂ©rieurs. Sans jamais nommer le fascisme, le film en Ă©pouse certaines ombres - non pas comme discours politique frontal, mais comme rĂ©sonance morale. Ca parait si Ă©vident. Hitchcock ne filme pas un rĂ©gime, il filme le poison qui le rend possible : la dĂ©shumanisation, la hiĂ©rarchisation des ĂŞtres, l’intelligence froide coupĂ©e de toute empathie, le mĂ©pris de classe.

Et c’est lĂ  que le personnage de James Stewart devient fondamental : figure de conscience, il incarne aussi le remords intellectuel. Celui d’avoir, peut-ĂŞtre, semĂ© des idĂ©es - inspirĂ©es, dĂ©tournĂ©es, trahies de Friedrich Nietzsche - que ces compagnons ont prises au pied de la lettre. Le film devient alors une mise en garde vertigineuse : les idĂ©es, lorsqu’elles s'Ă©pargnent toute morale, peuvent engendrer le pire.
 

Face Ă  lui, l’un des deux meurtriers hantĂ© (pour ne pas dire transi) de remord sombre peu Ă  peu, rongĂ© par une culpabilitĂ© qu’il ne parvient plus Ă  contenir, tandis que l’autre reste figĂ© dans une arrogance glaçante, dĂ©nuĂ©e d’empathie, d’humanitĂ© - mĂ©prisant, jusqu’au bout, y compris envers la compagne de la victime.

Ainsi, La Corde fascine autant qu’il met mal Ă  l’aise. Par la prĂ©cision de son jeu d’acteurs, par la maĂ®trise technique d’Hitchcock, mais surtout par cette tension constante, presque irrespirable, qui ne nous lâche jamais, surtout Ă  travers le profil pathĂ©tique d'un des tueurs plongĂ© dans la terreur de se voir dĂ©masquĂ©. 
 

Et lorsque le rideau tombe, passĂ©s 3 coups de feu, il ne nous reste qu’un goĂ»t amer. Celui d’avoir assistĂ© non seulement Ă  un crime auprès de comportements mesquins, mais Ă  la dĂ©monstration terrifiante de ce que l’esprit humain peut produire de plus pervers lorsqu’il se croit au-dessus de tout.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

jeudi 16 avril 2026

Orphée de Jean Cocteau. 1950. 1h36. France.

(CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site artsupp.com. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)  
 
"Chacun d'entre nous possède sa propre mort, qui s'occupe de nous dès notre naissance...". Jean Cocteau.

Hier soir j'ai revu (une 3èx) OrphĂ©e après trente annĂ©es d’absence. Trente ans de silence… pour une claque absolue.
Pourquoi une telle attente confinée dans la torpeur ? Peut-être pour mieux célébrer ses retrouvailles.

OrphĂ©e est, Ă  mes yeux, le plus grand film de Jean Cocteau. Un chef-d’Ĺ“uvre du fantastique français, oui - mais surtout une Ĺ“uvre d'art Ă  part, insaisissable, qui Ă©chappe Ă  toute tentative de rĂ©duction, de luciditĂ©.
 

Ici, l’amour prend une forme interdite, blasphĂ©matoire : celle qui unit un homme Ă  la Mort elle-mĂŞme, personnifiĂ©e par une femme. Jean Marais, tout en charisme classieux, incarne un OrphĂ©e fiĂ©vreux, aimantĂ© par l’interrogation en permanence, par l'inconnu, tandis que MarĂ­a Casares, souveraine et tĂ©nĂ©breuse, donne Ă  la Mort un visage fĂ©minin, une prĂ©sence, un dĂ©sir. Une femme. Une princesse (c'est d'ailleurs son surnom). Une fatalitĂ© amoureuse prĂŞte Ă  toutes les audaces.

Ce qui frappe, au-delĂ  mĂŞme du rĂ©cit indĂ©chiffrable, c’est la matière monochrome du film. Ses trucages artisanaux - miroirs liquides, corps traversant l’impossible, bâtiments en ruines qui deviennent royaume des morts, corps Ă©jectĂ©s dans les airs - ne cherchent jamais Ă  Ă©pater : ils nous convainquent de la rĂ©alitĂ© des faits.
Ce qui n’existe pas est souvent ce qu’il y a de plus rĂ©el. Ils abolissent la frontière entre illusion et croyance. On n’observe pas OrphĂ©e, on y glisse sans s'en rendre compte. Et c’est lĂ  que Cocteau est unique.
 

Car tout, ici, relève de la poĂ©sie personnelle. Une poĂ©sie Ă©trange, limpide, quasi primitive. L’au-delĂ  n’est pas un spectacle : c’est un Ă©tat nouveau. Un espace suspendu oĂą le temps se dissout, oĂą les sentiments se dĂ©forment, oĂą aimer devient vertigineux.
On pourrait chercher à comprendre. Décortiquer. Interpréter.
Mais ce serait presque une erreur. Orphée ne demande pas à être compris. Il demande à être rêvé. On n'est pas obligé de tout comprendre pour aimer, l'important c'est de "rêver". Et en matière d'évasion hypnotique, Orphée se porte en étendard.
Vous voulez connaître le pouvoir du cinéma, Orphée est conçu pour cela.

Car c ’est un film qui se vit comme un songe Ă©veillĂ©, oĂą l’on accepte tout - parce que tout est ressenti. Parce que tout est traversĂ© par une vĂ©ritĂ© Ă©motionnelle qui dĂ©passe la logique.
Je persiste et signe, OrphĂ©e est une expĂ©rience Ă  part entière. Et c’est peut-ĂŞtre lĂ  qu’il va plus loin encore que La Belle et la BĂŞte, pourtant dĂ©jĂ  sublime, on le sait tous. LĂ  oĂą ce dernier Ă©merveillait dans le baroque et la dĂ©licatesse, OrphĂ©e trouble, dĂ©range, envoĂ»te sans limite. Il ne caresse pas, non non, il hante, il s'insinue en nous, il rampe en notre chair et notre âme. C'est un sentiment d'abandon qui Ă©chappe Ă  notre raison. 
 

Les regard sculptĂ©s, chaque geste, chaque silence semble chargĂ© d’une aura invisible. Les acteurs secondaires - François PĂ©rier, Marie DĂ©a - ne jouent pas : ils semblent possĂ©dĂ©s par ce monde, par l'amour qui les dĂ©passe. Et nous avec.

OrphĂ©e devient alors une matière vivante, mouvante, organique. Un film qui respire, qui palpite, qui nous entraĂ®ne dans un ailleurs indicible - ce lieu oĂą l’amour et la mort ne font plus qu’un. Qui aurait pu concevoir une union aussi proscrite !
Oui, OrphĂ©e est un film d’amour fou aux sentiments aussi expansifs que raffinĂ©s, Ă  l'instar de l'harmonie de ces dialogues florissants. Mais surtout, c’est un film rare. PrĂ©cieux. ImpermĂ©able Ă  l'Ă©volution du
temps.

L’un des plus beaux films du monde.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 
 

Récompenses: Prix du meilleur acteur français à Jean Marais aux Victoires du cinéma français en 1950
Grand Prix international de la Critique (prix FIPRESCI) au festival de Venise en 1950
Oscar de la traversée du nouveau Normandie.
Victoire du référendum du grand public des directeurs de salle à Cannes.

mercredi 15 avril 2026

Les 18 Armes légendaires du Kung-fu de Liu Chia-liang. 1983. Hong-Kong. 1h41.

(Crédit photo : image trouvée via Imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

Hier soir, révision d'une dinguerie "énergivore" proche de l'hallucination.
Pour un peu, on se croirait au cirque Cruz, un vĂ©ritable tourbillon d’acier, d'Ă©tincelles et surtout de discipline martiale en roue libre. Quelle gĂ©nĂ©rositĂ© dĂ©calĂ©e, bordel !

Ben oui, on a affaire à une succession de numéros - parfois même comiques - chacun avec sa spécialité, son rythme, son moment de bravoure, entre comique, magie noire, arts martiaux.
Ici, les "numéros" sont des styles de combat inimitables dans leur chorégraphie fétichiste.

Chaque affrontement est une performance anthologique:
entrĂ©e en scène du combattant rĂ©signĂ©, dĂ©monstration technique Ă  faire tomber ta mâchoire, montĂ©e en tension, puis explosion finale capiteuse Ă  donner le tournis. 
 

Les 18 armes lĂ©gendaires du kung-fu, de Lau Kar-leung, c’est du kung-fu dans sa forme la plus pure, la plus pĂ©dagogique… et paradoxalement, la plus ludique.
Ce qui frappe immĂ©diatement, c’est cette manière innĂ©e de filmer le geste. Pas de triche, pas de coupe inutile, pas d'effet numĂ©rique : chaque mouvement devient une dĂ©monstration de force, chaque arme une extension du corps. On n’est pas juste dans un rĂ©cit (confus il est vrai) de vengeance, de traque ou d’apprentissage, on est dans une encyclopĂ©die vivante du combat.

Plus le film avance, plus il monte en gradation, il se transforme en festival hallucinant d’inventivitĂ© martiale : lances, sabres, chaĂ®nes, armes improbables - jusqu’Ă  cette fameuse dernière partie oĂą tout explose, oĂą le film devient quasiment une transe erratique oĂą on ne sait plus oĂą donner de la tĂŞte.

SpĂ©cialiste en la matière, Lau Kar-leung nous offre un spectacle orgasmique au sens littĂ©ral. Il filme le kung-fu comme un art suprĂŞme, un hĂ©ritage, presque comme un rituel sacrĂ©. Les combats eux-mĂŞmes, la variĂ©tĂ© des armes, ou ce cĂ´tĂ© presque “manuel vivant” du kung-fu laisse pantois de bĂ©atitude. 
 

C'est comme si le film te disait: "installe-toi, on va te montrer tout ce que le corps humain peut faire avec ses bras et une arme entre les mains.”

Les 18 armes lĂ©gendaires du Kung-fu est l'un des films les plus fous que j'ai pu voir, alors que la mythique Shaw Brother possède dans sa besace une centaine de trĂ©sors infaillibles de ce calibre. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

lundi 13 avril 2026

Colors de Dennis Hopper. 1988. U.S.A. 2h07 (uncut version)

            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

RĂ©vision de Colors passĂ©es 2 dĂ©cennies - et le constat est sans Ă©quivoque : il s’agit Ă  mon sens, aux cĂ´tĂ©s de Menace II Society et de Boyz n the Hood, de l’un des portraits les plus marquants et les plus âpres jamais consacrĂ©s Ă  la guerre des gangs.

Dès sa sortie en 1988, le film de Dennis Hopper fit l’effet d’une petite bombe (succès public et critique). Une rĂ©putation loin d’ĂŞtre usurpĂ©e, tant le cinĂ©aste parvient Ă  nous immerger, sans filtre, au cĹ“ur d’un conflit urbain d’une violence âpre, loin de la glorifier.

Mais lĂ  oĂą Colors surprend, c’est dans son refus de s’attarder sur les mĂ©canismes classiques du trafic de drogue. Hopper s’intĂ©resse ailleurs. Plus profondĂ©ment. Il radiographie une guerre de territoires, une spirale de reprĂ©sailles oĂą chaque acte appelle une rĂ©ponse encore plus brutale. Une mĂ©canique infernale, sans Ă©chappatoire traitĂ© ici avec rĂ©alisme documentĂ© oĂą tout un chacun n'existe que pour y imposer son autoritĂ©.


Au centre du récit en suspension, la relation conflictuelle entre Sean Penn et Robert Duvall. Deux flics, deux visions du monde. Et c'est autant un récit initiatique que nous relate Colors.

Sean Penn incarne Danny, jeune loup nerveux, impulsif, rongĂ© par une violence qu’il ne cherche mĂŞme plus Ă  contenir. Il ne protège pas - il domine, humilie, Ă©crase. Son rapport aux gangs est frontal, presque sadique, comme en tĂ©moigne cette scène glaçante oĂą il grime de bombe aĂ©rosol le visage d'un suspect, transformant l’arrestation en acte de domination humiliante.

Face Ă  lui, Robert Duvall impose une prĂ©sence inversement plus posĂ©e, plus indulgente. Un homme usĂ© au bord de la retraite, lucide, qui privilĂ©gie encore le dialogue dans un environnement oĂą la parole semble dĂ©jĂ  morte. Une figure paternelle dĂ©passĂ©e, consciente que le terrain lui Ă©chappe au fil d'un temps dĂ©liquescent. Ce face-Ă -face dĂ©passe le simple conflit de caractères : il incarne deux visions irrĂ©conciliables d’une guerre dĂ©jĂ  perdue. Et autour de leurs rondes automobiles, un monde saignĂ© Ă  vif.


Dennis Hopper filme les quartiers dĂ©favorisĂ©s avec une rigueur quasi documentaire, s’appuyant sur des dĂ©cors rĂ©els, des visages authentiques, jusqu’Ă  intĂ©grer de vĂ©ritables membres de gangs (2 figurants seront tuĂ©s sur le tournage). Une dĂ©marche ambitieuse qui confère au film une densitĂ© troublante, presque dangereuse, comme si la fiction flirtait en permanence avec le rĂ©el.

La violence, elle, est frontale. Brutale. Spectaculaire mais jamais gratuite, toujours douloureuse surtout. Elle s’intensifie progressivement jusqu’Ă  une dernière partie d’une noirceur qui fait mal, oĂą toute illusion de contrĂ´le s’effondre, notamment Ă  travers une romance impossible.

La photographie, souvent crĂ©pusculaire, enveloppe la texture saturĂ©e d’une atmosphère lourde, quelque peu poisseuse, presque suffocante. Une nuit urbaine envoĂ»tante oĂą la tension ne retombe jamais vraiment. Bien au contraire.

Ă€ cela s’ajoute une bande-son marquĂ©e par le hip-hop des annĂ©es 80, ancrant encore davantage le film dans cette dĂ©cennie et son territoire, renforçant cette impression d’immersion nostalgique.


Mais ce qui frappe le plus, dans la finalitĂ©, c’est le constat.
Un constat froid. Implacable. Il n’y a pas de solution. Pas de sortie.
Pas même de véritable espoir. Seulement une violence cyclique, aveugle, qui broie aussi bien ceux qui la subissent que ceux qui prétendent la contenir. D'où son intensité dramatique qui en émane avec une empathie bouleversante.

Remarquablement filmĂ©, Colors n’est pas un film de gangs hollywoodien (on n'est pas chez New Jack City). C’est une descente aux enfers urbaine, sèche, lucide, qui laisse derrière elle un goĂ»t amer. Celui d’un monde nĂ©crosĂ© dĂ©jĂ  condamnĂ©.

On nous avait prévenu. Or, il était déjà trop tard dans cette itinérance fébrile des années 80.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

La Balade sauvage / Badlands de Terence Malick. 1973. U.S.A. 1h33.

                  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Troisième vision de La Balade sauvage, premier long-mĂ©trage de Terrence Malick - et plus de sidĂ©ration - maturitĂ© aidant. 

Celle d’un film qui ne ressemble Ă  nul autre, d’une expĂ©rience de cinĂ©ma proche de l'irrĂ©alitĂ©, comme si chaque image avait Ă©tĂ© arrachĂ©e Ă  un monde plutĂ´t que mise en scène.

Derrière son apparente simplicitĂ© - la cavale meurtrière d’un jeune couple tirĂ© d'un fait rĂ©el en 1958 - le film dĂ©construit frontalement le mythe romantique popularisĂ© par Le DĂ©mon des armes ou encore Bonnie and Clyde. Ici, rien de flamboyant, rien de passionnel. Seulement du vide. Un vide diffus, insidieux, qui contamine chaque geste, chaque regard.

Le couple formĂ© par Martin Sheen et Sissy Spacek n’incarne pas l’amour en fuite, mais une forme d’errance existentielle. Deux ĂŞtres dĂ©saccordĂ©s au monde, presque absents Ă  eux-mĂŞmes. Lui, habitĂ© par une violence qu’il semble jouer comme un rĂ´le de James Dean, dans une quĂŞte dĂ©risoire de reconnaissance. Elle, flottante, opaque, comme suspendue hors du rĂ©el, incapable - ou refusant - de mesurer la portĂ©e des actes qu’elle accompagne.

Et pourtant, autour d’eux, il y a la nature. Cette nature chère au rĂ©alisateur.  Une nature d’une beautĂ© saisissante, filmĂ©e avec une douceur presque irrĂ©elle. Une nature qui apaise, qui respire, qui existe pleinement - Ă  l’opposĂ© de ces deux corps vides qui la traversent sans jamais vraiment l’habiter.

C’est lĂ  que le film devient vertigineux : dans ce contraste contradictoire entre la plĂ©nitude du monde et le nĂ©ant intĂ©rieur de ses personnages. Comme si Terrence Malick filmait non pas une fuite, mais une anomalie. Deux ĂŞtres en trop, glissant Ă  la surface du rĂ©el sans jamais s’y ancrer. Deux accidents de la vie que personne n'a pu comprendre. 

Ă€ cette dĂ©rive silencieuse s’ajoute un Ă©lĂ©ment essentiel : la musique. Une composition d’une douceur si tranquille, rĂ©pĂ©titive, presque hypnotique, qui semble flotter au-dessus des images comme une berceuse fragile. Loin d’accompagner la violence, elle la dĂ©samorce, la recouvre d’un voile d’innocence troublant.

Ce thème musical, devenu emblĂ©matique, sera d’ailleurs repris des annĂ©es plus tard par Tony Scott dans True Romance, comme un hommage Ă  l’Ĺ“uvre de Terrence Malick. Un choix loin d’ĂŞtre anodin, tant les deux films partagent, chacun Ă  leur manière marginale, une vision dĂ©senchantĂ©e de l’amour en fuite, sans foi ni morale.

Mais lĂ  oĂą le romantisme de True Romance injecte une forme de lyrisme flamboyant, presque fiĂ©vreux, La Balade sauvage conserve une approche largement plus trouble, plus ambiguĂ«, presque antipathique d'une certaine façon. Sa musique agit comme un contrepoint dĂ©routant : elle souligne non pas la passion, mais une forme d’innocence dĂ©voyĂ©e. Une innocence irresponsable, presque enfantine, qui rend les actes du couple encore plus dĂ©rangeants.

Comme si ces personnages Ă©voluaient dans leur propre monde, coupĂ©s de toute rĂ©alitĂ© morale, bercĂ©s par cette mĂ©lodie qui refuse de juger, qui refuse mĂŞme de dramatiser. Totalement fascinant ce parti-pris payant de s'Ă©carter de la norme. 

Leur parcours meurtrier n’a rien de spectaculaire - mĂŞme si les scènes de violence ont quelque chose d'impactant, visuellement parlant. Il est presque abstrait. DĂ©nuĂ© de tension classique, de morale explicite. Ce qui domine, c’est une Ă©trange torpeur, une dĂ©rĂ©alisation constante, renforcĂ©e par une mise en scène d’une prĂ©cision silencieuse. Chaque sĂ©quence chiadĂ©e semble habitĂ©e par une poĂ©sie mĂ©lancolique, insaisissable, qui transforme ce road movie en une expĂ©rience quasi mĂ©taphysique.

Peu Ă  peu, on se rend compte que ces amants ne fuient pas seulement la sociĂ©tĂ©, ils fuient leur propre existence ennuyeuse. Comme s’ils pressentaient eux-mĂŞmes leur inutilitĂ©, leur caractère accidentel dans l’ordre du monde. Leur trajectoire ne relève pas de la tragĂ©die, mais de l’inĂ©luctable - une chute douce, presque acceptĂ©e.

Et c’est peut-ĂŞtre lĂ  que rĂ©side la force troublante du film : dans cette fascination terriblement ambiguĂ« qu’il provoque. On n’adhère pas. Mais on ne condamne pas totalement non plus. On observe, Ă  distance, on contemple ces figures Ă  la fois proches et Ă©trangères, avec un mĂ©lange de malaise et d’hypnose radicale.

Au terme de cette dĂ©rive fantomatique, il ne reste pas tant des images que des sensations. Une impression diffuse, persistante. Celle d’avoir assistĂ© Ă  un moment de cinĂ©ma rare, oĂą la forme Ă©pouse parfaitement le fond, oĂą chaque silence, chaque regard, chaque souffle participe Ă  une Ĺ“uvre d’une cohĂ©rence presque troublante.

La Balade sauvage n’est pas seulement un grand film. C’est un coup de maĂ®tre, un geste de cinĂ©ma d'auteur qui laisse son film respirer. Une proposition radicale, Ă  la fois dĂ©pouillĂ©e et profondĂ©ment habitĂ©e, qui transforme un fait divers sordide en mĂ©ditation vertigineuse sur le vide, la fatalitĂ© et l’illusion du libre arbitre.

Un chef-d’Ĺ“uvre dont on sort muet.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

Thrash de Tommy Wirkola. 2026. 1h26. U.S.A.

                   (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Découverte de Thrash - là aussi j'ai un peu hésité - et c'est une surprise !

Dès les premières minutes, on est dedans. Ca frappe fort avec un prologue catastrophiste d’une efficacitĂ© mĂ©tronome. Une entrĂ©e en matière brutale, immersive, oĂą les effets numĂ©riques impressionnent par leur rĂ©alisme. On nous plonge immĂ©diatement dans un chaos aquatique aussi spectaculaire qu’oppressant.

Mais au-delĂ  de cette ouverture musclĂ©e si prometteuse, Trash Ă©voque surtout une sensation oubliĂ©e : celle des sĂ©ries B des annĂ©es 80, celles que l’on dĂ©couvrait ado, en VHS, le samedi soir, dans une excitation liturgique. Le film m'a fait retrouver exactement cette Ă©nergie-lĂ . Un plaisir simple, direct, sans chichi - et surtout sans cynisme.


Le rĂ©cit classique assume pleinement ses codes. Personnages parfois un brin naĂŻfs, situations attendues, archĂ©types familiers : tout est lĂ . Mais loin d’ĂŞtre un dĂ©faut, cette mĂ©canique devient une force ironique, tant le rĂ©alisateur joue avec ces conventions avec une sincĂ©ritĂ© dĂ©sarmante. Le film ne cherche jamais Ă  se hisser au-dessus de son statut ludique - il l’embrasse, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui le rend attachant.

La tension, elle, est distillĂ©e avec intelligence. MalgrĂ© quelques lĂ©gers temps morts au creux du rĂ©cit peut-ĂŞtre, l’ensemble m'a paru constamment engageant, notamment grâce Ă  une construction efficace alternant entre deux groupes de survivants: d’un cĂ´tĂ©, un trio de jeunes livrĂ©s Ă  eux-mĂŞmes ; de l’autre, un duo de femmes retranchĂ©es dans une maison, dont l’une est sur le point d’accoucher. Deux dynamiques, deux urgences, qui se rĂ©pondent dans un environnement aquatique devenu hostile, gigantesque aquarium humain teintĂ© de sang.


Car le vĂ©ritable ennemi n’est pas seulement visible. Certes, les requins - en particulier ces redoutables bouledogues - rĂ´dent sous la surface, prĂŞts Ă  alpaguer. Mais c’est tout un monde aqueux qui semble s’effondrer autour des personnages : tempĂŞtes, eaux montantes, chaos climatique. Une toile de fond apocalyptique remarquablement mise en valeur par une photo parfois Ă©tonnamment soignĂ©e, surtout en 4K, oĂą certaines images atteignent une vraie puissance visuelle immersive.

Et puis il y a ces moments plus cruels, assez jouissifs. Des scènes-chocs, parfois teintĂ©es d’humour noir, oĂą le film n’hĂ©site pas Ă  sacrifier ses figurants avec une brutalitĂ© sèche. Une dimension sardonique bienvenue, qui rappelle que derrière le divertissement, il y a aussi cette forme rituelle de malice sanguine, presque enfantine pour mieux nous combler.


Dans cette dĂ©marche, Thrash s’impose sans difficultĂ© comme un hĂ©ritier moderne du cinĂ©ma d’exploitation comme l'ont Ă©galement rĂ©cemment illustrĂ© Primate et Dolly. Mieux encore : il rivalise Ă  mon sens, voire dĂ©passe mĂŞme par moments, Crawl d'Aja dans sa capacitĂ© Ă  conjuguer tension, lisibilitĂ© et plaisir immĂ©diat avec un charme innocent.

Sans prĂ©tention, efficace, gĂ©nĂ©reux, atmosphĂ©rique en diable - Trash remplit parfaitement son contrat de B movie hĂ©ritĂ© de la sacro sainte VHS. Un pur divertissement joliment emballĂ©, comme on n’en fait plus assez, qui assume son ADN jusqu’au bout et parvient, le temps d’une projo rapide (1h19 sans le gĂ©nĂ©rique), Ă  nous replonger dans un plaisir de cinĂ©ma rĂ©gressif. Merci Netflix, tu m'as Ă  nouveau conquis.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 11 avril 2026

Sling Blade de Billy Bob Thornton. 1996. U.S.A. 2h27.

                                                       
                    (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
Hier soir, découverte de Sling Blade, grâce à un ami - et je peux dire que si certains films ne font pas de bruit (combien de fois j'opte le silence à la fureur), ils vous habitent ad vitam aeternam.
 
Dans les terres discrètes de l’AmĂ©rique profonde, Billy Bob Thornton - acteur et rĂ©alisateur nĂ©ophyte - nous entraĂ®ne dans le sillage d’un homme simple, Karl, un esprit attardĂ© cabossĂ© par son passĂ©, qui sort d’un internement psychiatrique après avoir commis l’irrĂ©parable - un geste nĂ© d'une horreur conjugale en forme de justice primitive. Or, jamais le film ne cherche Ă  excuser, jamais il ne cherche Ă  attendrir. Il observe dans la tranquillitĂ©, le respect d'un homme Ă  nouveau libre de ses gestes et de ses choix.
 
Ce qui frappe, d’emblĂ©e, et pour rassurer fissa, c’est ce refus absolu du pathos. LĂ  oĂą tant d’autres auraient noyĂ© leur rĂ©cit sous les violons, Billy Bob Thornton choisit le silence, les regards, les respirations, les mimiques, la gestuelle automatique. Il ne prend jamais le spectateur en otage. Aucune Ă©motion n’est arrachĂ©e de force - elles naissent, simplement, dans un rĂ©cit aux intentions louables - mais ponctuĂ© de dĂ©convenues.
 
 
Sa camĂ©ra, humble et circonspecte, capte un monde de marginaux, de laissĂ©s-pour-compte, mais jamais de caricatures. Et c’est lĂ  toute la force du film naturaliste : dans cette humanitĂ© fragile, tremblante, fĂ©brile, mais profondĂ©ment digne. Le personnage qu’il incarne lui-mĂŞme disparaĂ®t derrière une vĂ©ritĂ© brute, presque dĂ©rangeante. On n’y voit plus l’acteur bankable, seulement un quidam isolĂ© - lent, taiseux, impassible, mais traversĂ© par une intelligence du cĹ“ur bouleversante. Le film n'est plus une fiction, c'est une matière vivante. 
 
Mais au centre de ce rĂ©cit en suspens, il y a surtout cette rencontre. Une amitiĂ© improbable entre deux solitudes : celle d’un homme brisĂ© et celle d’un enfant dĂ©jĂ  abĂ®mĂ© par la violence d’un foyer malade. Ensemble, ils tentent de reconstruire quelque chose qui ressemble Ă  un giron - une esquisse de famille, fragile, menacĂ©e Ă  chaque instant par la brutalitĂ© d’un beau-père ignorant, abusif, grotesque dans sa mĂ©diocritĂ©.
 
Mais Sling Blade ne juge pas, il constate les comportements blessants. Il parle du droit Ă  la diffĂ©rence, oui, mais surtout de l’absence - absence d’amour, absence de repères, absence de transmission, d'Ă©quilibre. Cette dĂ©mission parentale, sourde et destructrice, laisse derrière elle des enfants en ruine - Karl / Franck -, condamnĂ©s Ă  bricoler leur propre survie affective dans l'isolement.
 
 
Et pourtant, au milieu de cette rudesse, il y a tant de chaleur partagĂ©e. Une bontĂ© discrète, presque invisible, incarnĂ©e par ces figures secondaires qui, dans leur simplicitĂ©, rappellent que l’humanitĂ© persiste, mĂŞme dans les endroits les plus oubliĂ©s.
 
Alors quand vient le sens du sacrifice, il ne cherche pas Ă  consoler. Il s’impose. Amer, inĂ©vitable, presque juste. Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que le film frappe le plus fort : dans cette acceptation silencieuse d’un destin galvaudĂ© que l’on ne peut ni fuir ni rĂ©parer. Dans cette moralitĂ© dĂ©faillante renouant avec l'instinct punitif.
On quitte alors Sling Blade avec le cĹ“ur serrĂ©, la voix silencieuse, mais sans rĂ©volte. Seulement avec du respect en dĂ©pit de l'acte condamnable. Un profond respect pour cet homme pas comme les autres apte Ă  bouleverser les destinĂ©es. Pour sa dignitĂ©. Pour son ambition parentale qu'il ne pourra jamais construire mais qu'il est parvenu Ă  propager. Pour ce qu’il a Ă©tĂ© capable d’aimer, malgrĂ© tout et transmis Ă  ses dĂ©shĂ©ritĂ©s. 
 
Sling Blade est une Ĺ“uvre pudique, profondĂ©ment humaine, et d’une justesse rare - de celles qu’on n’efface pas de sa mĂ©moire.
 
 
Le rĂ©cit bouleversant d’une amitiĂ© entre deux ĂŞtres abĂ®mĂ©s, broyĂ©s par une violence lâche, mais reliĂ©s par cette solidaritĂ© lumineuse - fragile, tenace, impossible Ă  Ă©teindre... quitte Ă  ce que l'un s'oublie pour mieux prĂ©server l'autre.
 
Grand film... comparable à sa durée de 2h27.
 
DĂ©dicace Ă  Seb Lake.  
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
 
 RĂ©compenses:
Oscar du meilleur scénario adapté pour Thornton, également nommé comme meilleur acteur
Prix Edgar-Allan-Poe du meilleur film
Prix du meilleur premier long-métrage du Film Independent's Spirit Awards
Prix spécial du National Board of Review
Prix du meilleur acteur dans un premier rĂ´le et prix de la meilleure production de la Screen Actor Guild
Prix de la meilleure adaptation de la Writers Guild of America