mercredi 22 avril 2026

L'Epouvantail / Scarecrow de Jerry Schatzberg. 1973. U.S.A. 1h52.

(Crédit photo : image trouvée via Imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Hier soir, troisième vision de L’Épouvantail. Palme d’Or au Festival de Cannes en 1973, excusez du peu.

Le film retrace le parcours initiatique de Max et Lionel, transcendés par les monstres sacrés Gene Hackman / Al Pacino, deux errants qui se rencontrent au bord d’une route campagnarde, quelque part entre nulle part et ailleurs. L’un rêve d’ouvrir un lave-auto, l’autre tente de renouer avec son ex-amie et un enfant qu’il n’a jamais connu. Deux trajectoires bancales (Pittsburgh / Détroit), deux existences en suspens.

Dans un réalisme rugueux, quasi documentaire, propre aux Seventies, L’Épouvantail est une épreuve morale. Un film dont on ne sort pas indemne. Car derrière son apparente légèreté, caustique, quasi burlesque par moments, se cache une dramaturgie escarpée, imprévisible, qui finit par frapper de plein fouet. Gare au final d’une cruauté morale inouïe.

Max et Lionel (dit Lion) sont des êtres maladroits, incultes, souvent à côté de tout. Ils enchaînent les erreurs, les faux pas, les petites lâchetés, les larcins. Et pourtant, contre toute attente, le film fait naître une tendresse trouble pour ces deux idiots vacillants. Une empathie mêlée de pitié, presque honteuse, tant ils exposent leur misère à ciel ouvert avec une forme de provocation pathétique. Certaines séquences de ce calibre sont à marquées d'une pierre blanche.

Le regard du cinéaste est d’une justesse troublante, au point que le cinéma semble parfois s’effacer au profit d’un réalisme à nu. Il nous place dans une position ambiguë, presque voyeuriste, sans jamais céder au cynisme. Et c’est là que le film fascine, frappe, à la tête comme au cœur : dans cette capacité à faire coexister le ridicule et la douleur.

Porté par le jeu halluciné de Hackman et Pacino - que l’on oublie instantanément en tant qu’icônes - le film aligne des séquences lunaires d’une intensité folle, au fil de ce road movie… à pied. Une errance physique, mais surtout intérieure, que l’on observe toutefois avec une amertume dérangeante, grinçante.

Les paysages, magnifiquement captés à travers de longs panoramiques, renforcent ce sentiment de dérive et d’isolement dans cette fausse quiétude. L’Amérique devient un espace mental, un territoire de déréliction où ces deux hommes tentent, maladroitement, d’exister, entre 2 romances gâchées.

Et donc il y a cette fin. Brutale. Tétanisante. D’une cruauté quasi insoutenable. Une conclusion qui broie l’un pour, peut-être, arracher l’autre à sa propre dérive. Dans ce geste désespéré subsiste une lueur fragile : celle d’un éveil tardif, douloureux, arraché à la perte. Celle d'un nouveau cap potentiellement payant.

On pense forcément au magnifique Macadam Cowboy de John Schlesinger, tant les deux films partagent cette vision de marginaux en quête d’une place dans un monde qui les rejette. Mais L’Épouvantail pousse peut-être encore plus loin l’amertume et la bêtise humaine.

Car ce qui reste, au fond, c’est un goût âcre. Celui d’une amitié sincère, profondément poignante, mais irrémédiablement brisée. Celui de deux clowns tristes, hors sol, enfermés dans leur illusion qu'ils se sont crées, avançant à côté de la vie plutôt que d’y prendre part.

Un grand moment de cinéma d'une puissance fascinatoire. Un chef-d’œuvre existentiel où Hackman et Pacino atteignent une forme de vérité brute (de décoffrage), plus vraie que nature. 
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤

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