vendredi 17 avril 2026

La Corde / Rope d'Alfred Hitchcock. 1948. U.S.A. 1h20.

(CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)  
 
Hier soir, révision du chef-d'œuvre d'Alfred Hitchcock, La Corde. Un huis clos glaçant qui démarre fort avec ce cri hors-champs. Pour assister ensuite au crime lâchement perpétré par deux gentlemen qui se croient supérieurs à leur prochain.

Nous avons ici affaire Ă  un huis-clos Ă©touffant - peu de le dire - notamment Ă  travers l’un des deux personnages, dont la carapace morale se dĂ©lite peu Ă  peu Ă  mesure que l’intrigue progresse. Et surtout, Ă  mesure que le personnage incarnĂ© par James Stewart perçoit l’odeur du crime, soupçonne, doute, puis comprend Ă  travers ses expressions davantage dĂ©sarmĂ©es. Une tension sourde s’installe, quasi organique face Ă  notre tĂ©moignage Ă  la fois inquiet, dĂ©solĂ©, dĂ©muni, effrayĂ©. 
 

Il y a dans La Corde cette intensitĂ© Ă©motionnelle aigĂĽe, notamment Ă  travers ce glissement progressif vers la panique, l’alcool venant dĂ©lier les nerfs, dĂ©sinhiber les masques de l'un d'eux. L’ironie est d’une noirceur absolue : les invitĂ©s festoient, boivent, conversent… autour d’un coffre qui contient carrĂ©ment le cadavre. Une collation dressĂ©e sur la mort elle-mĂŞme. Hitchcock pousse ici le cynisme Ă  son point de rupture, avec une cruautĂ© audacieusement ludique, terriblement grinçante.

L'exploit technique fascine tout autant : ce faux plan-sĂ©quence - ces 8 longues prises savamment dissimulĂ©es - donne au film une continuitĂ© suffocante. La camĂ©ra rampe tranquillement, enlace les corps, les visages, tourne autour des objets, revient, insiste… comme si elle refusait toute Ă©chappatoire. Le spectateur est prisonnier, au mĂŞme titre que les personnages. Mais on se dĂ©lecte de se soumettre Ă  un suspense mortifère. 
 

Derrière cette prouesse formelle, et cet arrière plan urbain constamment changeant, ce qui dĂ©range profondĂ©ment, c’est le cĹ“ur idĂ©ologique du film. Car La Corde met en scène une pensĂ©e Ă©litiste poussĂ©e jusqu’Ă  l’horreur : celle d’individus persuadĂ©s de leur supĂ©rioritĂ©, s’arrogeant le droit de vie ou de mort sur ceux qu’ils jugent infĂ©rieurs. Sans jamais nommer le fascisme, le film en Ă©pouse certaines ombres - non pas comme discours politique frontal, mais comme rĂ©sonance morale. Ca parait si Ă©vident. Hitchcock ne filme pas un rĂ©gime, il filme le poison qui le rend possible : la dĂ©shumanisation, la hiĂ©rarchisation des ĂŞtres, l’intelligence froide coupĂ©e de toute empathie, le mĂ©pris de classe.

Et c’est lĂ  que le personnage de James Stewart devient fondamental : figure de conscience, il incarne aussi le remords intellectuel. Celui d’avoir, peut-ĂŞtre, semĂ© des idĂ©es - inspirĂ©es, dĂ©tournĂ©es, trahies de Friedrich Nietzsche - que ces compagnons ont prises au pied de la lettre. Le film devient alors une mise en garde vertigineuse : les idĂ©es, lorsqu’elles s'Ă©pargnent toute morale, peuvent engendrer le pire.
 

Face Ă  lui, l’un des deux meurtriers hantĂ© (pour ne pas dire transi) de remord sombre peu Ă  peu, rongĂ© par une culpabilitĂ© qu’il ne parvient plus Ă  contenir, tandis que l’autre reste figĂ© dans une arrogance glaçante, dĂ©nuĂ©e d’empathie, d’humanitĂ© - mĂ©prisant, jusqu’au bout, y compris envers la compagne de la victime.

Ainsi, La Corde fascine autant qu’il met mal Ă  l’aise. Par la prĂ©cision de son jeu d’acteurs, par la maĂ®trise technique d’Hitchcock, mais surtout par cette tension constante, presque irrespirable, qui ne nous lâche jamais, surtout Ă  travers le profil pathĂ©tique d'un des tueurs plongĂ© dans la terreur de se voir dĂ©masquĂ©. 
 

Et lorsque le rideau tombe, passĂ©s 3 coups de feu, il ne nous reste qu’un goĂ»t amer. Celui d’avoir assistĂ© non seulement Ă  un crime auprès de comportements mesquins, mais Ă  la dĂ©monstration terrifiante de ce que l’esprit humain peut produire de plus pervers lorsqu’il se croit au-dessus de tout.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

2 commentaires:

  1. Tres beau commentaire sur ce très beau film . Le casting , décor , réalisation tout est magnifique

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