dimanche 18 janvier 2026

Le Dernier monde cannibale



"La survivance de la bête en l’homme."

Le Dernier Monde Cannibale, réalisé par Ruggero Deodato trois ans avant Cannibal Holocaust, est une expérience de cinéma aussi extrême qu’hallucinée, formellement réservée à un public averti - et tout aussi formellement déconseillée aux âmes sensibles. Je pèse mes mots : le film est à la fois impressionnant, fascinant et profondément répulsif, à un niveau comparable, voire équivalent, à Cannibal Holocaust.

Hélas - lourdement hélas - on y retrouve des séquences de snuff animalier. Elles sont ici moins nombreuses, même si la scène du crocodile demeure absolument abjecte, innommable, insoutenable. Certaines autres maltraitances, notamment sur des volatiles, semblent moins gratuites que dans Cannibal Holocaust, dans la mesure où elles s’inscrivent dans le récit et les us et coutumes d’un peuple indigène anthropophage de l’île de Mindanao. Le film s’inspire d’ailleurs d’une histoire vraie : celle d’un Américain dont l’avion s’écrase, capturé par ces indigènes, contraint d’apprendre à vivre - ou plutôt à survivre - parmi eux, avant de tenter l’évasion dans une seconde partie suffocante.

Là où Le Dernier Monde Cannibale sidère véritablement, comme le souligne Christophe Gans dans les bonus du Blu-ray et du 4K, c’est par son hyper-réalisme estomaquant. Tourné en pleine jungle - entre la Malaisie et les Philippines - le film abolit la frontière entre cinéma et réalité. On ne regarde plus : on vit. On partage le quotidien de cet homme nu, plongé pendant une heure dans une nature aussi sauvage que ceux qui l’habitent. Un film sur l’instinct primitif, sur la contamination de la sauvagerie : l’homme civilisé, au contact de cet enfer vert, réveille son propre animal intérieur pour survivre.

Et c’est là que l’horreur opère pleinement. Le malaise est constant, l’insécurité permanente, l’oppression sourde. On est fasciné autant qu’on est révulsé. La puissance des images est telle qu’on en oublie, totalement, qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. D’autant plus que les indigènes ne sont pas des acteurs, mais de véritables habitants jouant leur propre rôle, avec un réalisme brut, expressif, viscéral, absolument sidérant. On a les yeux constamment écarquillés - tel cet infanticide extrêmement dérangeant par sa bestialité en deux temps, même si quasi hors-champs.

Oui, certaines séquences provoquent le haut-le-cœur. Mais Le Dernier Monde Cannibale dépasse l’entendement grâce à son aspect plus documenté: c’est une expérience de cinéma extrême qui, en termes de radicalité et même de puissance, surpasse peut-être Cannibal Holocaust, pourtant érigé en sommet du genre - et que j’admire, snuffs animaliers mis à part évidemment. Ici, Deodato s’attarde heureusement moins sur la souffrance animale, malgré l’horreur indélébile de la scène du crocodile à vomir qu'il faut passer en accéléré grâce à votre télécommande.

Pour les amateurs de cinéma d’horreur pur et dur, d’expériences limites et proprement inoubliables, Le Dernier Monde Cannibale est sans doute le sommet absolu du film de cannibales. Un film qu’on ne peut ni oublier, ni effacer de sa mémoire, une fois traversé.

Il serait enfin injuste de ne pas saluer l’interprétation de Massimo Foschi, dans le rôle du pélerin Robert Harper. Une performance absolument convaincante, fondée sur un jeu démuni, apeuré, peu à peu primitif, qui accompagne avec une justesse troublante son initiation progressive à la survie, au viol et à la sauvagerie. Foschi se livre corps et âme, littéralement : nu durant près d’une heure de métrage, exposé, vulnérable, il fallait oser - il l’a fait, avec un naturel confondant et une crédibilité sidérante. Chapeau-bas à cet acteur trop méconnu, qui porte le film sur ses épaules, à l’instar des indigènes, avec une force expressive constamment impressionnante.

Préparez vous au choc, thermique, viscéral, frontal; vous n'en sortirez pas indemne. Jusqu'au vortex.

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