Les amants de la chair.
Vingt-cinq ans après sa sortie, redécouverte de Trouble Every Day, le film indépendant de Claire Denis, présenté hors compétition au Festival de Cannes en 2001 et qui fit alors couler beaucoup d'encre. À la revoyure, cette œuvre singulière me confirme qu'elle demeure un OVNI cinématographique. À la croisée du drame, de la romance et de l'horreur, Trouble Every Day est avant tout une drôle d'expérience: sensorielle, hypnotique, envoûtante.
Claire Denis y fait preuve d'une maîtrise étonnante (alors que je connais mal sa filmo), privilégiant une narration essentiellement visuelle. Ici, les images parlent donc davantage que les dialogues laconiques, conférant au récit une puissance de suggestion fascinante. La réalisatrice filme les corps en plan serré avec une sensualité trouble, s'attardant sur les étreintes, les peaux, les attouchements, les regards et les silences dans une démarche quasi tactile. Une approche qui n'est pas sans rappeler, dans un registre pourtant radicalement différent, la narration visuelle d'un Mad Max: Fury Road, où l'image devient le principal vecteur du récit.
Cette atmosphère ouatée et feutrée doit également énormément à la partition des Tindersticks. Portée par de somptueux arrangements de cordes, leur musique, à la fois mélancolique, fragile et obsédante, accompagne magnifiquement le film comme un écho permanent. Elle enveloppe chaque séquence d'une douceur quasi irréelle - en dépit de certaines violences sexuelles - et participe pleinement à cette sensation d'hypnose qui ne quitte jamais le spectateur.
Claire Denis s'entoure d'un trio d'acteurs particulièrement inspiré : Vincent Gallo, Tricia Vessey et Béatrice Dalle. Bien que cette dernière soit relativement peu présente à l'écran, elle marque et hante le récit. Sans jamais verser dans le cabotinage ou la complaisance, elle compose un personnage mutique, tragique, inquiétant et dérangeant. Deux séquences d'une violence extrême viennent d'ailleurs ponctuer le récit. Leur réalisme presque clinique et leur brutalité viscérale sont susceptibles d'éprouver même les amateurs d'horror show les plus aguerris.
Mais réduire Trouble Every Day à ces éclaboussures insalubres serait passer à côté de sa véritable nature. Claire Denis utilise l'anthropophagie comme la métaphore d'un désir amoureux et sexuel devenu pathologique, impossible à maîtriser. Shane Brown (Vincent Gallo) et Coré (Béatrice Dalle) sont prisonniers de pulsions irrépressibles qui condamnent toute possibilité d'aimer sans détruire. Tandis que Shane tente de préserver son mariage avec June (Tricia Vessey), Coré vit recluse sous la surveillance de son compagnon, le docteur Léo Semeneau, qui cherche désespérément un remède à cette mystérieuse affection.
Baignant dans un romantisme aussi désespéré que sulfureux, Trouble Every Day explore les thématiques du désir, des pulsions, de la dépendance affective, de la domination et de la soumission au sein du couple. Ici, la sexualité fusionne avec l'anthropophagie, comme si l'amour, poussé à son paroxysme, ne pouvait plus s'exprimer qu'à travers la dévoration de l'être aimé. Les protagonistes apparaissent alors comme des êtres meurtris, prisonniers d'une condition qui les condamne à transformer chacun de leurs élans amoureux en tragédie.
Le tout est sublimé par une mise en scène d'une élégance rare, où la douceur des images contraste constamment avec la cruauté de certaines séquences. Ce décalage permanent confère au film une force émotionnelle et sensorielle peu commune, tout en rappelant qu'il s'adresse à un public averti.
Ainsi, Trouble Every Day s'impose, à mes yeux, comme l'une des œuvres les plus audacieuses et les plus personnelles de Claire Denis. Beaucoup la considèrent d'ailleurs comme l'un de ses plus grands films, et je comprends désormais aisément pourquoi. Un film qui continue de hanter bien après le générique de fin et qui donne envie d'y revenir, malgré la rudesse de certaines scènes, tant il dégage un romantisme désespéré, une sensualité troublante et une mélancolie qui s'accrochent à nous.
Une œuvre singulière, dérangeante, profondément tourmentée et fiévreuse… et, assurément, un film inclassable à voir et à revoir.
Vingt-cinq ans après sa sortie, redécouverte de Trouble Every Day, le film indépendant de Claire Denis, présenté hors compétition au Festival de Cannes en 2001 et qui fit alors couler beaucoup d'encre. À la revoyure, cette œuvre singulière me confirme qu'elle demeure un OVNI cinématographique. À la croisée du drame, de la romance et de l'horreur, Trouble Every Day est avant tout une drôle d'expérience: sensorielle, hypnotique, envoûtante.
Claire Denis y fait preuve d'une maîtrise étonnante (alors que je connais mal sa filmo), privilégiant une narration essentiellement visuelle. Ici, les images parlent donc davantage que les dialogues laconiques, conférant au récit une puissance de suggestion fascinante. La réalisatrice filme les corps en plan serré avec une sensualité trouble, s'attardant sur les étreintes, les peaux, les attouchements, les regards et les silences dans une démarche quasi tactile. Une approche qui n'est pas sans rappeler, dans un registre pourtant radicalement différent, la narration visuelle d'un Mad Max: Fury Road, où l'image devient le principal vecteur du récit.
Cette atmosphère ouatée et feutrée doit également énormément à la partition des Tindersticks. Portée par de somptueux arrangements de cordes, leur musique, à la fois mélancolique, fragile et obsédante, accompagne magnifiquement le film comme un écho permanent. Elle enveloppe chaque séquence d'une douceur quasi irréelle - en dépit de certaines violences sexuelles - et participe pleinement à cette sensation d'hypnose qui ne quitte jamais le spectateur.
Claire Denis s'entoure d'un trio d'acteurs particulièrement inspiré : Vincent Gallo, Tricia Vessey et Béatrice Dalle. Bien que cette dernière soit relativement peu présente à l'écran, elle marque et hante le récit. Sans jamais verser dans le cabotinage ou la complaisance, elle compose un personnage mutique, tragique, inquiétant et dérangeant. Deux séquences d'une violence extrême viennent d'ailleurs ponctuer le récit. Leur réalisme presque clinique et leur brutalité viscérale sont susceptibles d'éprouver même les amateurs d'horror show les plus aguerris.
Mais réduire Trouble Every Day à ces éclaboussures insalubres serait passer à côté de sa véritable nature. Claire Denis utilise l'anthropophagie comme la métaphore d'un désir amoureux et sexuel devenu pathologique, impossible à maîtriser. Shane Brown (Vincent Gallo) et Coré (Béatrice Dalle) sont prisonniers de pulsions irrépressibles qui condamnent toute possibilité d'aimer sans détruire. Tandis que Shane tente de préserver son mariage avec June (Tricia Vessey), Coré vit recluse sous la surveillance de son compagnon, le docteur Léo Semeneau, qui cherche désespérément un remède à cette mystérieuse affection.
Baignant dans un romantisme aussi désespéré que sulfureux, Trouble Every Day explore les thématiques du désir, des pulsions, de la dépendance affective, de la domination et de la soumission au sein du couple. Ici, la sexualité fusionne avec l'anthropophagie, comme si l'amour, poussé à son paroxysme, ne pouvait plus s'exprimer qu'à travers la dévoration de l'être aimé. Les protagonistes apparaissent alors comme des êtres meurtris, prisonniers d'une condition qui les condamne à transformer chacun de leurs élans amoureux en tragédie.
Le tout est sublimé par une mise en scène d'une élégance rare, où la douceur des images contraste constamment avec la cruauté de certaines séquences. Ce décalage permanent confère au film une force émotionnelle et sensorielle peu commune, tout en rappelant qu'il s'adresse à un public averti.
Ainsi, Trouble Every Day s'impose, à mes yeux, comme l'une des œuvres les plus audacieuses et les plus personnelles de Claire Denis. Beaucoup la considèrent d'ailleurs comme l'un de ses plus grands films, et je comprends désormais aisément pourquoi. Un film qui continue de hanter bien après le générique de fin et qui donne envie d'y revenir, malgré la rudesse de certaines scènes, tant il dégage un romantisme désespéré, une sensualité troublante et une mélancolie qui s'accrochent à nous.
Une œuvre singulière, dérangeante, profondément tourmentée et fiévreuse… et, assurément, un film inclassable à voir et à revoir.
— Celui du cœur noir des images 🖤
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