vendredi 15 mai 2026

Les Cuels / I crudeli de Sergio Corbucci. Italie/Espagne. 1967. 1h30.

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Sacrée découverte ce soir avec Les Cruels réalisé par Sergio Corbucci en 1967, assisté qui plus est de Ruggero Deodato. Un western italien crépusculaire, à l'aura malsaine et profondément nihiliste.

Dès ses premières minutes, le film inscrit une atmosphère âpre et dĂ©lĂ©tère oĂą toute forme d’hĂ©roĂŻsme semble avoir disparu depuis longtemps. La guerre de SĂ©cession touche Ă  sa fin, le Sud a perdu, mais un ancien colonel sudiste refuse obstinĂ©ment d’accepter la dĂ©faite. AccompagnĂ© de ses fils et de sa maĂ®tresse, il entreprend une sorte de "traversĂ©e du dĂ©sert" dans l’espoir de reconstituer une milice confĂ©dĂ©rĂ©e grâce Ă  un butin dissimulĂ© dans un cercueil qu’ils transportent avec eux.
 

Mais derrière ce point de départ plutôt classique, Corbucci construit en réalité un voyage, une descente aux enfers, un chemin de croix vers la décomposition morale.

Tout au long de leur pĂ©riple, cette famille croise des Mexicains, des Indiens, des vagabonds, un survivant affamĂ© et misĂ©rable. Or, le vĂ©ritable danger ne vient jamais rĂ©ellement de l’extĂ©rieur. Il rĂ©side au sein mĂŞme de cette cellule familiale rongĂ©e par la perfidie, la lâchetĂ©, les coups bas et la cupiditĂ©. Les personnages n’hĂ©sitent jamais Ă  supprimer le moindre Ă©tranger croisant leur route, transformant peu Ă  peu leur convoi funĂ©raire en mise en abyme. 
 

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que Les Cruels impressionne toujours aujourd’hui : dans sa manière de filmer la mĂ©diocritĂ© humaine avec une sĂ©cheresse dĂ©solante.

1h30 durant, Sergio Corbucci nous enferme donc dans le quotidien pathĂ©tique de ces personnages maudits, incapables d’Ă©prouver la moindre compassion, Ă  l'exception de Ben, l'un des frères Ă©pris de sentiments pour Claire.
Le film dĂ©gage une violence sèche, brutale, sans romantisme, et ce dès le prologue sanglant. Mais surtout une ambiance dĂ©senchantĂ©e presque dĂ©pressive finit par peser sur notre esprit. Cette nonchalance morbide, cette sensation de fatigue morale permanente collent littĂ©ralement aux basques des personnages comme Ă  celles du spectateur contemplant cette galerie d’ĂŞtres affreux, sales et mĂ©chants.
 

Visuellement, Corbucci signe une mise en scène soignĂ©e. Les vastes paysages dĂ©sertiques baignĂ©s d’un soleil quasi Ă©crasant renforcent constamment cette impression d'isolement, de fin de règne, de fin du monde poussiĂ©reuse et sans espoir. La photographie superbe accentue encore davantage cette sensation de chaleur Ă©touffante et d’amertume poisseuse. Chaque plan semble tapissĂ© de sable, de sueur et d’un goĂ»t de soufre persistant. Et les sĂ©quences d'action impressionnent par leur gestion technique.

Et au milieu de cette noirceur permanente, le score d’Ennio Morricone apporte une mĂ©lancolie discrète mais entĂŞtante, comme un ultime souffle d’humanitĂ© au milieu de cet univers gangrenĂ© par l’immoralitĂ© et la survie.
 

Ce qui rend Les Cruels si fascinant, c’est justement cette absence de moralitĂ©. Corbucci ne cherche jamais Ă  magnifier ses personnages, bien au contraire: il les observe lentement sombrer dans leur pourriture morale avec une luciditĂ© implacable. Le cercueil transportĂ© durant tout le rĂ©cit finit d’ailleurs par devenir le symbole Ă©vident de cette famille dĂ©jĂ  morte intĂ©rieurement dès le dĂ©but de l'odyssĂ©e.

Longtemps restĂ© dans une forme d’oubli, notamment avant sa rĂ©habilitation HD par Jean-Baptiste Thoret Ă  travers la collection Make My Day, Les Cruels apparaĂ®t aujourd’hui comme l’un des grands westerns italiens maudits des annĂ©es 60. Une Ĺ“uvre essentielle pour quiconque apprĂ©cie les perles rares bâties sur la misanthropie, la lâchetĂ© et la dĂ©crĂ©pitude morale. On peut d'ailleurs prĂŞter une allusion Ă  l'autre western malade de Fulci: 4 de l'apocalypse, toutes proportions gardĂ©es. 
 

On ne ressort pas totalement indemne de ce voyage funèbre au cĹ“ur du dĂ©sert et de l’âme humaine. Car les Cruels demeure un chant funeste d’une noirceur fascinante, un classique avariĂ© et vĂ©nĂ©neux qu’il devient urgent de redĂ©couvrir.
 
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

jeudi 14 mai 2026

Millennium de Michael Anderson. 1989. U.S.A. 1h47

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"Au rayon des oubliés."

Première découverte hier soir de Millennium de Michael Anderson, réalisé en 1989, avec Kris Kristofferson et Cheryl Ladd.

Et je reconnais qu’il s’agit lĂ  d’une belle petite dĂ©couverte, une curiositĂ© de science-fiction particulièrement Ă©trange dans sa conception, sa narration et son traitement.


Car Millennium est typiquement le genre de film dont le charme rĂ©side autant dans ses qualitĂ©s que dans ses maladresses. On comprend d’ailleurs sans difficultĂ© pourquoi une partie de la critique de l’Ă©poque lui reprochait une certaine confusion scĂ©naristique. Durant une bonne heure, le film entretient volontairement le flou autour de ses paradoxes temporels, de ses mystères et de ses incohĂ©rences apparentes, au point que le spectateur peine parfois Ă  saisir tous les tenants et aboutissants de l’intrigue. Mais peu Ă  peu, le voile se lève progressivement sur ces interrogations en suspens et sur certaines ambiguĂŻtĂ©s psychologiques, donnant finalement au rĂ©cit une cohĂ©rence inattendue.
Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette Ă©trangetĂ© qui rend le film aussi attachant aujourd’hui.

Visuellement, certaines sĂ©quences prĂŞtent Ă  sourire. Quelques costumes futuristes paraissent dĂ©sormais dĂ©suets, certains maquillages ringards et le doublage français de quelques personnages accentuent encore davantage ce charme involontairement kitsch. Or, loin de desservir le film, ces imperfections renforcent aujourd’hui son identitĂ© vintage si particulière. Millennium possède donc ce parfum spĂ©cifique des sĂ©ries B de science-fiction de la fin des annĂ©es 80 : ambitieuses, imparfaites, mais profondĂ©ment sincères dans leurs intentions.

Le point de dĂ©part demeure d’ailleurs particulièrement fascinant. Après le crash d’un avion, des enquĂŞteurs dĂ©couvrent des Ă©lĂ©ments totalement inexplicables : des corps brĂ»lĂ©s qui ne semblent pas correspondre aux vĂ©ritables victimes, des traces technologiques impossibles Ă  identifier et plusieurs incohĂ©rences temporelles troublantes. Ă€ travers cette enquĂŞte aux allures de thriller paranoĂŻaque, avant -gardiste d'X Files, le personnage incarnĂ© par Kris Kristofferson tente peu Ă  peu de comprendre ce qui se cache derrière ces anomalies, tandis qu’il se rapproche d’une mystĂ©rieuse hĂ´tesse de l’air incarnĂ©e par Cheryl Ladd, inoubliable dĂ©esse de la sĂ©rie DrĂ´les de dames.

Le duo fonctionne plutĂ´t bien Ă  l’Ă©cran. Kristofferson apporte son charisme viril naturel Ă  ce personnage d’enquĂŞteur dĂ©passĂ© par des Ă©vĂ©nements, tandis que Cheryl Ladd insuffle Ă  son rĂ´le une douceur Ă©trange, quasi irrĂ©elle, renforçant le mystère entourant son personnage.


Mais ce qui rend Millennium finalement singulier, c’est sa manière de traiter le voyage temporel avec une approche Ă©tonnamment sombre et crĂ©pusculaire. Derrière son apparence de sĂ©rie B se cache en rĂ©alitĂ© une rĂ©flexion assez pessimiste sur le futur de l’humanitĂ© : un monde ravagĂ© par la famine, la stĂ©rilitĂ©, l’isolement et la dĂ©gĂ©nĂ©rescence progressive de l’espèce humaine. Cette vision d’un futur mourant donne au film une tonalitĂ© sombre en filigrane.

Et mĂŞme si le rĂ©cit multiplie les allers-retours entre passĂ©, prĂ©sent et futur avec parfois/souvent une certaine complexitĂ©, Michael Anderson parvient malgrĂ© tout Ă  maintenir curiositĂ© et attention autour de cette mĂ©canique temporelle. Le film donne constamment l’impression de dĂ©couvrir quelque chose d’unique, une petite Ĺ“uvre Ă©trange ne ressemblant Ă  aucune autre production de science-fiction de son Ă©poque.


La conclusion, à la fois honnête, légèrement optimiste et teintée de sacrifice, parachève finalement cette aventure atypique avec une certaine émotion discrète.

Ainsi, Millennium demeure une surprenante curiositĂ© de science-fiction, imparfaite et peut-ĂŞtre mineure mais intègre et attachante, dont l’Ă©trangetĂ©, la raretĂ© et son charme rĂ©tro participent Ă  son pouvoir de fascination renouvelĂ© aujourd’hui.

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

mercredi 13 mai 2026

Pirates de Roman Polanski. 1986. U.S.A. 2h01.

(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
3è pĂ©riple hier soir de Pirates de Roman Polanski. Et bon sang… quel met de choix - parfois mĂŞme sciemment avariĂ© (la gageure culinaire Ă  base de rat, il fallait oser !).
Quel monument d’aventure monstrueux, dĂ©cadent, anticonventionnel, tant Polanski s’amuse Ă  dĂ©tourner les codes avec une ironie aussi satirique qu’amère.

Dès les premières minutes, le cinĂ©aste impose une vision du monde isolĂ©e et corrompue, oĂą les personnages ne sont plus des figures hĂ©roĂŻques mais des survivants grotesques, affamĂ©s, sales, rongĂ©s par l’aviditĂ© et l’instinct de survie. Qu'il est loin le temps du Capitaine Blood. Car Ă  travers la cĂ©lèbre figure du capitaine Red, incarnĂ© par un gigantesque Walter Matthau (tant par la taille que par la voix Ă©raillĂ©e), le film atteint une forme de vĂ©ritĂ© sensorielle saisissante. Matthau ne joue pas le capitaine Red. Non, non. Il semble littĂ©ralement habiter ce corps fatiguĂ©, grassouillet, cette carcasse humaine transpirant la sueur, la boue, l’alcool, le sable et l’insalubritĂ©.
 

Son costume dĂ©chirĂ© paraĂ®t collĂ© Ă  lui, comme un amas d’oripeaux humides et crasseux aimantĂ© Ă  sa peau. Chaque geste, chaque grimace, chaque regard "narquois" compose un personnage Ă  la fois rĂ©pugnant, drĂ´le et humain. Par exemple, impossible d’oublier cette sĂ©quence ahurissante oĂą lui et la Grenouille, poussĂ©s par la faim, mais surtout l'autoritĂ© de leur ennemi, se voient contraints de partager un rat coupĂ© en deux avant de le manger du bout des lèvres. Une scène ahurissante provoquant simultanĂ©ment le dĂ©goĂ»t, le rire nerveux et une Ă©trange dĂ©rision. Mais tout l’univers de Pirates est dĂ©jĂ  contenu dans cet instant incongru: une aventure oĂą le grotesque cĂ´toie constamment la misère humaine.

Et pourtant, derrière cette saletĂ© omniprĂ©sente, le film impressionne par son ampleur colossale. Avec son budget pharaonique de quarante millions de dollars - et en dĂ©pit de son Ă©chec cuisant - Pirates demeure l’un des plus grands spectacles d’aventure jamais conçus en Europe. Les rĂ©compenses obtenues aux CĂ©sar pour les dĂ©cors et les costumes sont tant mĂ©ritĂ©es tant le travail visuel relève ici de la dĂ©mesure. Le gigantesque galion espagnol, le Neptune, possède une prĂ©sence sidĂ©rante de rĂ©alisme et de puissance. Chaque plan respire le bois humide, le sel, le sable, la poussière et les vapeurs d’alcool qui semblent suinter des visages. Des gueules burinĂ©es parfois fracassĂ©es, taillĂ©es dans le vĂ©cu le plus cru. 
 

Polanski filme ainsi cette galerie historique comme peu de cinĂ©astes savent le faire. Les dĂ©cors ne servent jamais uniquement l’action : ils participent au rĂ©cit et deviennent les prolongements physiques de la corruption morale des personnages. Car Pirates est avant tout une immense satire de la cupiditĂ© humaine. Tous trahissent tout le monde pour l'enjeu d'un trĂ´ne dĂ©risoire, quelques bijoux, de l'or ou une illusion de pouvoir.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side toute l’ironie du film : malgrĂ© leurs manipulations, leurs crimes et leurs trahisons, Red et la Grenouille finissent exactement au mĂŞme point qu’au dĂ©but du rĂ©cit, aussi malins mais malhabiles soient-ils. PlĂ©onasme. Cette circularitĂ© donne au film une tonalitĂ© aussi pittoresque que mĂ©lancolique. Derrière l’humour endiablĂ© et les situations constamment burlesques se cache donc une forme d'amertume existentielle. La Grenouille, personnage autrement plus humble et loyal que son capitaine, apparaĂ®t comme la seule figure capable d’un sentiment sincère, notamment Ă  travers son amour pour Dolores. Mais Ă  force de suivre Red dans sa corruption permanente, il laisse lui aussi passer une possible Ă©chappatoire humaine et sentimentale, tant Polanski applique la rupture de ton sans vouloir plaire et rassurer. C'Ă©tait d'ailleurs dĂ©jĂ  le cas dans son autre chef-d'oeuvre parodique: le Bal des Vampires
 

C’est ce mĂ©lange unique entre farce grotesque, aventure Ă©pique et dĂ©sespoir latent qui rend Pirates si fascinant. Polanski transforme le film de pirates traditionnel en Ĺ“uvre malade, fĂ©brile, oĂą le rire finit par rĂ©vĂ©ler quelque chose de cruel ou de pathĂ©tique. MĂŞme certaines morts, parfois soudaines et absurdes, dĂ©gagent un rĂ©alisme dĂ©rangeant par son humour noir grinçant.

Et comme souvent chez Polanski, la mise en scène atteint une prĂ©cision remarquable puisque rien n’est laissĂ© au hasard. Chaque sĂ©quence semble construite avec ce sens du dĂ©tail obsessionnel, aussi bien dans la direction d’acteurs que dans la gestion de l’espace, du rythme parfaitement gĂ©rĂ© ou du chaos visuel. Le film est Ă©nergivore, avec ce souffle Ă©pique virevoltant, quasi vertigineux.
 

Plus de quarante ans après sa sortie, Pirates n’a absolument pas pris une ride. Mieux encore : son aspect organique, sale et tangible lui confère aujourd’hui une fraĂ®cheur olfactive face Ă  un cinĂ©ma d’aventure moderne souvent aseptisĂ© et/ou numĂ©risĂ©. On est loin du grand divertissement tous publics, Pirates des CaraĂŻbes.

Ĺ’uvre hybride, inclassable, Ă  la fois hilarante, amère et gĂ©nialement dĂ©cadente, Pirates demeure un chef-d’Ĺ“uvre du cinĂ©ma d’aventure, probablement impossible Ă  reproduire tant il appartient Ă  une folie de pellicule aujourd’hui disparue.
 
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤ 

mardi 12 mai 2026

Tir Ă  vue de Marc Angelo. 1984. France. 1h24.

                                                 
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Hier soir, j’ai dĂ©couvert pour la première fois Tir Ă  vue de Marc Angelo (inconnu au bataillon, bien que titulaire de plusieurs tĂ©lĂ©films et sĂ©ries TV), avec Laurent Malet, Sandrine Bonnaire, Michel Jonasz et Jean Carmet. Il s’agit d’une petite sĂ©rie B policière totalement oubliĂ©e. S’il y a bien un film carrĂ©ment inhumĂ©, mĂŞme s’il vient rĂ©cemment de ressortir en Blu-ray, c’est bien Tir Ă  vue rĂ©alisĂ© en 1984.
 
Et pourtant, nous avons ici affaire Ă  un divertissement d’une violence inopinĂ©ment âpre. Le film suit la virĂ©e sanglante d’un couple de marginaux complètement dĂ©cervelĂ©s, sans morale, lunaires, perchĂ©s dans leur propre folie. Marc Angelo les filme avec une dĂ©sinhibition extravagante, si bien qu’on pense parfois davantage Ă  Tueurs NĂ©s ou Ă  Killing Zoe qu’au classicisme de Bonnie and Clyde.
 
 
Ce qui surprend aujourd’hui Ă  la revoyure de ce film assez bien torchĂ©, si j’ose dire, c’est surtout son rĂ©alisme post-Pialat, son naturalisme urbain typique des annĂ©es 80, traversĂ© par une violence gratuite, sèche, quasi absurde. Nos deux lurons faussement amoureux ne vivent que dans l’instant prĂ©sent. Ils brĂ»lent la vie sans jamais envisager les consĂ©quences dramatiques de leurs actes. Car ici, il ne s’agit pas de petits voyous romantiques (ou alors si peu), mais bien de vĂ©ritables tueurs.
 
Et justement, Tir Ă  vue frappe fort grâce Ă  cette mise en scène rigoureuse oĂą le rĂ©alisme urbain saute aux yeux et fait des Ă©tincelles. C’est ce qui donne tout son intĂ©rĂŞt Ă  ce polar subversif, inhabituel dans le paysage du cinoche français des annĂ©es 80 par la brutalitĂ© de certaines sĂ©quences. On pense mĂŞme parfois Ă  certains polars italiens d’exploitation tant la violence, impactante, surgit sans prĂ©venir, sans glamour, sans recul moral.
 
 
Le film retrace ainsi leur Ă©quipĂ©e sanglante tandis que deux inspecteurs, incarnĂ©s successivement par Jean Carmet et Michel Jonasz, tous deux très convaincants, tentent de les alpaguer. Cela nous conduit Ă  un final toujours aussi violent, rythmĂ©, agressif et profondĂ©ment dĂ©senchantĂ©. On quitte alors le film avec l’impression d’avoir assistĂ© Ă  une sorte de divertissement mal Ă©levĂ© - et ce n’est absolument pas pĂ©joratif - correctement rĂ©alisĂ© et surtout remarquablement interprĂ©tĂ©.
 
Sandrine Bonnaire, livrĂ©e Ă  nu (au propre comme au figurĂ© !) y est complètement Ă©clatĂ©e, plus dangereuse encore que son compagnon interprĂ©tĂ© par Laurent Malet. C’est prĂ©cisĂ©ment cette complĂ©mentaritĂ©, Ă  la fois extravagante, un peu tendre et suicidaire, qui nourrit leur complicitĂ© malsaine. Et c’est ce qui nous immerge avec autant d’amertume, de dĂ©sillusion et de pathĂ©tisme dans cette virĂ©e sanglante, tant ces personnages apparaissent pitoyables, parfois mĂŞme volontairement ridicules dans leur manière de vouloir vivre vite Ă  tout prix, jusqu’Ă  fatalement se brĂ»ler les ailes. 
 
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samedi 9 mai 2026

The Neon People de Jean-Baptiste Thoret. 2025. France. 2h04.

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Hier soir, superbe dĂ©couverte de The Neon People, le nouveau documentaire de Jean-Baptiste Thoret, qui s’aventure dans les sous-sols de Las Vegas pour y filmer une rĂ©alitĂ© souterraine, littĂ©ralement enfouie sous le clinquant des casinos : celle de près de 2000 marginaux vivant dans un rĂ©seau de tunnels long de plus de 800 kilomètres, comme nous l’apprend le panneau liminaire du gĂ©nĂ©rique.

Thoret y capte le quotidien d’une poignĂ©e d’hommes et de femmes - deux couples, quelques solitaires - confinĂ©s dans cette obscuritĂ© permanente, Ă©clairĂ©e seulement par quelques nĂ©ons qui percent Ă  peine la pĂ©nombre. Un autre monde si privĂ© de lumière qu’ils en viennent Ă  perdre la notion mĂŞme du temps, contraints de consulter leur montre pour savoir s’il fait jour ou nuit Ă  l'extĂ©rieur.

 
Ce qui frappe immĂ©diatement dans ce documentaire consciencieux, impeccablement cadrĂ© et construit, c’est la pudeur du regard. Jamais Jean-Baptiste Thoret ne transforme ces existences en spectacle de misère. Il filme l’insalubre sans voyeurisme, l’abandon sans humiliation. Et dans ces cocons prĂ©caires, nettoyĂ©s avec soin par eux mĂŞmes malgrĂ© la dĂ©crĂ©pitude, surgit quelque chose de profondĂ©ment bouleversant : une dignitĂ©.

Ce qui Ă©meut surtout, c’est l’humanitĂ© sans fard qui se dĂ©gage de ces visages filmĂ©s face camĂ©ra, avec une authenticitĂ© forçant le respect. Une humanitĂ© cabossĂ©e, misĂ©reuse, dĂ©sespĂ©rĂ©e parfois, mais jamais totalement privĂ©e d’espoir. Ils racontent leur adaptation Ă  cette vie souterraine, leur familiaritĂ© avec cet enfer domestiquĂ©, cette Ă©trange normalitĂ© qu’ils ont fini par accepter, apprivoiser. Ils disent s’y sentir presque bien, tout en rĂŞvant encore d’un ailleurs plus doux, plus propre, plus habitable.
 

Et derrière ces existences suspendues, il y a l’ombre immense de l’addiction - notamment l’hĂ©roĂŻne - comme un frein qui ralentit toute possibilitĂ© de rĂ©insertion, qui grignote le courage autant que l’Ă©lan.

L’Ă©motion, dans le film, arrive sans prĂ©venir. Elle s’infiltre Ă  bas bruit, jusqu’Ă  nous submerger dans ses derniers instants, notamment Ă  travers le portrait dĂ©chirant d’une femme de cinquante ans et le constat douloureux d’une maternitĂ© fracassĂ©e. Et lĂ  je n'ai pas pu me retenir...

Le documentaire dĂ©gage par moments une atmosphère presque onirique, renforcĂ©e par un score Ă©lectro mĂ©lancolique qui irrigue certaines sĂ©quences d’une tristesse sourde, comme un battement artificiel dans ce ventre de bĂ©ton cabossĂ© - et parfois aussi humectĂ© (inondations). 
 

The Neon People est un documentaire fort, une plongĂ©e dans les laissĂ©s-pour-compte de l’AmĂ©rique qu'on prĂ©fère taire et cacher. Une rĂ©alitĂ© misĂ©reuse, dĂ©rangeante, qui peut mĂŞme parfois Ă©voquer l’imaginaire horrifique de C.H.U.D. de Douglas Cheek - sauf qu’ici, il n’y a pas de fiction. Seulement le rĂ©el. Et ce rĂ©el, dans toute sa rudesse, bouleverse, aux larmes.

On en ressort amer, troublĂ©, le regard chargĂ© d’une tristesse tenace face Ă  ces ĂŞtres brisĂ©s, mais encore debout, sans savoir ce qu’il adviendra de leur avenir. Et c’est peut-ĂŞtre lĂ  que le film frappe le plus fort : dans ce sentiment de nonchalance, d’impuissance et d’interrogation qui persiste, difficile Ă  accepter.
 
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vendredi 8 mai 2026

New-York Connection / Fort Bronx / Night of the Juggler de Robert Butler. 1980. 1h41.

                                                                                        
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"Le pouls furieux de New York."

Révision hier soir de New-York Connection, Fort Bronx de Robert Butler réalisé en 80. Et quelle claque mes amis.
Un thriller urbain d’une folie et d’une intensitĂ© Ă  corps perdu, Ă  tel point qu’on en sort Ă  la fois groggy et ravi, comme après avoir traversĂ© New York par la main.
Le film suit donc la course dĂ©sespĂ©rĂ©e d’un père de famille lancĂ© Ă  la poursuite du sociopathe qui a kidnappĂ© sa fille. Un point de dĂ©part simple, presque Ă©lĂ©mentaire. Mais Robert Butler en fait une machine de guerre sensorielle.


James Brolin livre ici, Ă  mes yeux, l’un de ses plus grands rĂ´les : un père dĂ©vorĂ© par une rage primitive, une dĂ©termination quasi animale, courant littĂ©ralement contre le temps. Il bouffe littĂ©ralement l'Ă©cran en ours vindicatif.
Face Ă  lui, Cliff Gorman compose un ravisseur glaçant, profondĂ©ment dĂ©rangĂ©, dont la folie trouve sa source dans un trauma infantile liĂ© Ă  une mère maltraitante (brièvement rĂ©vĂ©lĂ© Ă  travers un dialogue), donnant au personnage une Ă©paisseur psychologique inattendue. Notamment dans le rapport trouble, malsain et pĂ©dophile qu’il noue avec la jeune Kathy.

Mais la vĂ©ritable rĂ©vĂ©lation du film, c’est New York elle-mĂŞme.
Et lĂ  je pèse mes mots. Car ici, la ville devient un personnage tentaculaire Ă  part entière. FilmĂ©e dans sa crasse, ses nĂ©ons (le théâtre porno), son agitation, sa foule permanente parfois extravagante, sa brutalitĂ© organique, elle donne au film une texture quasi documentaire qui hypnotise. On n'est vraiment pas si Ă©loignĂ© du cinĂ©ma de Friedkin ou de Ferrara. On a constamment l’impression d’assister Ă  un reportage sous tension, surtout en VO (proprement indispensable tant le doublage VF est hĂ©las catastrophique proche d'une formule Z).


Cette masse humaine omniprĂ©sente, ces rues bondĂ©es, ces passants, ces badauds, tout cela nourrit une impression de chaos rĂ©el qui renforce considĂ©rablement l’authenticitĂ© des poursuites.
Et quelles poursuites bon sang ! Les vingt premières minutes sont proprement sidĂ©rantes : une traque Ă  pied, puis en voiture, filmĂ©e avec une urgence et une nervositĂ© Ă  perdre haleine, au milieu d’une foule qui semble parfois ne mĂŞme pas savoir qu’elle participe au film. Le souffle est coupĂ©. Il faut le voir pour le croire avec l'envie insatiable de rembobiner la sĂ©quence.

Et le plus fort, c’est que Robert Butler ne relâche quasiment pas la pression. Si bien que le rĂ©cit accumule rebondissements et tensions, exploitant admirablement les dĂ©cors urbains jusqu’Ă  ce final Ă©touffant dans les tunnels, oĂą la pĂ©nombre et les obstacles rendent la traque Ă  nouveau haletante en dĂ©pit de la pĂ©nombre de l'action Ă©touffĂ©e.


Longtemps oubliĂ©, aujourd’hui enfin rĂ©habilitĂ© grâce Ă  l'Ă©diteur Sidonis Calysta, New-York Connection est une vĂ©ritable pĂ©pite du thriller urbain marginal. Un film d’action sec, nerveux, viscĂ©ral, filmĂ© dans l’urgence, traversĂ© d’une Ă©nergie pulsatile et d’un rĂ©alisme sensoriel rare. Avec des sĂ©quences parfois d'une violence sèche (les agressions au couteau) ou des fulgurances improbables digne des meilleures bisseries, comme ce flic rĂ©ac tirant au fusil au coeur d'une foule Ă©peurĂ©e pour stopper Sean Boyd.

Une référence du genre d'une audace technique inouïe, infaisable aujourd'hui.

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤
04.05.11 (vf) / 07.05.26 (vo)


Sortie en France en Septembre 1980.

FILMOGRAPHIE: Robert Butler est un réalisateur et producteur américain né le 17 novembre 1927 à Los Angeles, Californie (États-Unis). 1974: The Ultimate Thrill . 1978: Hot Lead and Cold Feet . 1980: Fort Bronx, New-York Connection. 1981: Underground Aces . 1984: Up the Creek . 1997: Turbulence à 30 000 pieds. 2009: Where do the Balloons Go ?

jeudi 7 mai 2026

Les Contrebandiers de Moonfleet / Moonfleet de Fritz Lang. 1955. U.S.A. 1h27.

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Troisième révision des Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang, sorti en 1955, mais distribué chez nous en salles cinq ans plus tard, le 16 mars 1960. Il remportera d'ailleurs le Prix de la Jeune Critique.

Bien que reniĂ© par son rĂ©alisateur, remontĂ© contre sa volontĂ©, Les Contrebandiers de Moonfleet est considĂ©rĂ© par les critiques comme l’un des plus beaux films d’aventure jamais rĂ©alisĂ©s.

Et de mon point de vue, il s’agit avant tout d’un magnifique rĂ©cit d’aventure Ă  la structure narrative passionnante, tant il suscite fascination et attachement Ă  travers cette quĂŞte au trĂ©sor menĂ©e par un jeune orphelin, John Mohune, et un aristocrate corrompu, Jeremy Fox, interprĂ©tĂ© tout en Ă©lĂ©gance par Stewart Granger, dont la prestance rigide dissimule une empathie tacite et une profonde ambiguĂŻtĂ© morale.
 

Car au-delĂ  de l’aspect purement captivant de cette quĂŞte au diamant jadis cachĂ© par Barbe-Noire, ce qui fait toute la grâce du film rĂ©side dans la densitĂ© psychologique de ses personnages.

Jeremy Fox est un homme déchiré entre corruption et cupidité, mais traversé par un désir, conscient ou non, de rédemption.
Et ce dĂ©sir de libĂ©ration prend corps Ă  travers John Mohune, cet enfant que sa mère mourante envoie vers lui, comme pour rĂ©veiller en Fox l’homme qu’elle avait autrefois aimĂ©.

C’est lĂ  toute la profondeur du film : dresser, par la subtilitĂ© de l'ambiguĂŻtĂ©, le portrait d’un aristocrate hantĂ© par ses propres dĂ©mons, qui retrouve peu Ă  peu le chemin de l’humanitĂ© grâce Ă  l’intĂ©gritĂ© morale de cet enfant qu’il ne cesse pourtant de repousser, tout en l’utilisant parfois comme instrument, notamment lors de cette sĂ©quence du puits, rĂ©vĂ©latrice de sa part la plus trouble. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment dans cette contradiction que rĂ©side toute la grandeur du personnage.
 

Visuellement, Les Contrebandiers de Moonfleet est Ă©galement une splendeur permanente. FilmĂ© en CinĂ©mascope et baignĂ© d’un Technicolor flamboyant, le film impressionne par la richesse de ses cadres et la puissance de ses atmosphères, allant parfois jusqu’Ă  convoquer un imaginaire presque gothique, notamment dans ses sĂ©quences de cimetière, dont l’esthĂ©tique crĂ©pusculaire Ă©voque par instants certaines grandes productions de la Hammer.

Et c’est sans doute lĂ  que rĂ©side toute la force des Contrebandiers de Moonfleet : dans cette capacitĂ© exaustive Ă  conjuguer le souffle de l’aventure, la beautĂ© plastique et la profondeur morale.

Un grand film d’aventure, oui. Mais surtout le rĂ©cit Ă©tonnamment Ă©mouvant d’un homme perdu, vulnĂ©rable, qui, par la force, par le rappel Ă  son instinct paternel, par l'amour d’un enfant dĂ©brouillard, intelligent et profondĂ©ment honnĂŞte, retrouve peu Ă  peu les vestiges de son humanitĂ©.
 

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

Info complémentaire (source: Wikipedia): "C'est un des films les plus personnels en même temps que les plus beaux de son auteur", selon Jean-Loup Bourget. Il est classé 32e meilleur film dans la liste des 100 films pour une cinémathèque idéale, par les Cahiers du cinéma (les Cahiers du cinéma, 2008, sous la direction de Claude-Jean Philippe, Paris).

mercredi 6 mai 2026

5 Maîtres de Shaolin / Shao Lin wu zu de Chan Cheh. 1974. Hong-Kong. 1h49.

                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
     
Il y a des films qui prouvent qu’un rĂ©cit simple peut accoucher d’une Ĺ“uvre grandie. Et c'est durant toute l'aventure que l'on s'en aperçoit. 
 
5 MaĂ®tres de Shaolin de Chang Cheh repose pourtant sur une trame d’une simplicitĂ© dĂ©sarmante : cinq survivants du temple de Shaolin, rescapĂ©s d’un massacre perpĂ©trĂ© par les Mandchous, s’unissent, s’entraĂ®nent, traquent un traĂ®tre et prĂ©parent leur vengeance.
 
Sur le papier, que du classique. Mais Chang Cheh transforme la matière ordinaire en chef-d’Ĺ“uvre de cinĂ©ma d’action. Parce qu’ici, tout dĂ©passe le simple cadre du film de vengeance. La mise en scène donne au rĂ©cit une ampleur hĂ©roĂŻque mythologique. Chaque personnage existe pleinement, avec une implication physique et Ă©motionnelle totale. On croit Ă  leur douleur, Ă  leur rage, Ă  leur dĂ©termination. Leur vengeance devient la nĂ´tre dans une forme ludique et un fond bâti sur le sens du courage, de l'honneur, de la cohĂ©sion fraternelle et de l'hĂ©roĂŻsme, quitte Ă  en payer le lourd tribut.
 
 
Le film ne lâche jamais son emprise : l’action y est quasi permanente, traversĂ©e par un rythme d’une efficacitĂ© redoutable parmi tant de simplicitĂ© narrative. Et lorsque le rĂ©cit ralentit (on est surpris du ventre mou), ce n’est que pour mieux reprendre son souffle avant une ultime demi-heure absolument foudroyante, une montĂ©e en puissance oĂą les affrontements s’enchaĂ®nent par divers duels avec une intensitĂ© vertigineuse.
 
Les combats, chorégraphiés avec cette virtuosité propre à la Shaw Brothers, atteignent une forme de grâce percutante : vélocité, précision, lisibilité, violence du geste. Tout semble couler avec une évidence sidérante. Chang Cheh filme le corps comme un langage mythologique : chaque style de combat devient une identité, une philosophie. Avec la chorégraphie de Lau Kar-leung, les affrontements ont une précision chirurgicale, mais surtout une lisibilité parfaite dans son souci du détail du geste. On comprend toujours ce qui est en jeu dans le mouvement : une faiblesse, une adaptation, une stratégie... Un trépas.
 
 
Et puis il y a cette nature. LĂ  oĂą beaucoup de films d’arts martiaux enferment leurs combats dans des dĂ©cors domestiques ou Ă  l'intĂ©rieur de temples, Chang Cheh ouvre les portes. Ici, la guerre se joue dans les repères spatiaux des forĂŞts, des clairières, des Ă©tendues verdoyantes. Cette omniprĂ©sence de la nature donne au film un aspect visuel envoĂ»tant, un sentiment d'Ă©vasion hypnotique. Une beautĂ© vĂ©gĂ©tale chaude et chaleureuse qui contraste avec les Ă©changes de coups amplifiĂ©s des bruitages stridents en bonne et due forme. 
 
MĂŞme la musique surprend : puissante, rĂ©cursive, grave, oĂą plane l’ombre du western italien. Elle amplifie la gravitĂ© des enjeux et donne aux affrontements une dimension presque opĂ©ratique.
Pendant 1h49, j’ai Ă©tĂ© happĂ© sans relâche. Et c’est peut-ĂŞtre ça, la vraie force de 5 MaĂ®tres de Shaolin : prendre les codes les plus Ă©lĂ©mentaires du cinĂ©ma d’action pour les Ă©lever au rang de fresque Ă©pique.
  
 
Un film-charnière donc oĂą le kung-fu cesse d’ĂŞtre simple spectacle pour devenir "mĂ©moire combattante", notamment grâce aux diffĂ©rentes techniques de combats confinant Ă  l'art suprĂŞme.
 
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

lundi 4 mai 2026

La Ligne Rouge / The Thin red line de Terence Malick. 1998. 2h50. U.S.A.

                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Où est la lumière maintenant ?"

Troisième vision de La Ligne rouge, et le constat demeure inchangĂ© : le chef-d’Ĺ“uvre absolu du film de guerre, aux cĂ´tĂ©s de Voyage au bout de l'Enfer et Apocalypse Now.

On assiste Ă  un immense moment de cinĂ©ma, si bien que ses 2h50 dĂ©filent avec une fluiditĂ© quasi tranquille. C’est dire Ă  quel point l’Ĺ“uvre Ă©purĂ©e de Terrence Malick bouleverse notre perception du temps, de l’espace et de la condition humaine, avec une grâce et une noblesse inattendues dans un genre aussi brutal que celui du film de guerre.


Or, le film regorge de sĂ©quences spectaculaires durant plus d'1 heure. Mais jamais Malick ne tombe dans la complaisance ou dans la surenchère, ce serait trahir sa dĂ©marche. LĂ  oĂą tant d’autres cinĂ©astes exaltent l’hĂ©roĂŻsme ou la jouissance du chaos, lui privilĂ©gie le rĂ©alisme brut : la dĂ©tresse, la peur, la fragilitĂ© des corps, l’effondrement moral. Ici, il n’y a pas de hĂ©ros. Ni chez les amĂ©ricains, ni chez les Japonais. Seulement des hommes jetĂ©s dans l’absurditĂ© de la mort. Ă€ travers l’assaut de Guadalcanal, oĂą une compagnie amĂ©ricaine tente de reprendre une colline infestĂ©e de soldats japonais retranchĂ©s dans leurs blockhaus, Malick filme moins une opĂ©ration militaire - pourtant extrĂŞmement dĂ©taillĂ©e et latente - qu’une descente dans l’enfer intĂ©rieur de l’homme.


Une mission suicidaire, commanditée par un colonel psychorigide, avide de gloire et de violence, incarné avec une intensité mémorable par Nick Nolte qu'on n'oubliera pas de sitôt.
Mais lĂ  oĂą La Ligne rouge atteint une singularitĂ© bouleversante, c’est dans son rapport Ă  la nature, thème cher au cinĂ©aste. Car il lui offre presque le second rĂ´le.
Ces hautes herbes (parfois peints à la main, l'obsession ornementale chez Malick), ces oiseaux, ces eaux calmes, cette lumière si naturelle traversant les feuillages : tout cela devient un contrepoint saisissant à la barbarie humaine. Une réflexion spirituelle car cette nature observe. Elle accueille. Elle endure.
Et soudain, le sang vient souiller cette harmonie primitive.
Comme si l’homme, incapable de prĂ©server sa propre humanitĂ©, contaminait jusqu’au vivant lui-mĂŞme.
Ce contraste entre la paix organique du monde et la violence des hommes constitue toute la puissance sensorielle du film et son intérêt singulier.


Et quelle mise en scène, bon sang ! Quelles chorégraphies de l'apocalypse !

Terrence Malick possède un génie rare pour composer la guerre non comme un spectacle ludique, mais comme une immersion physique et mentale dont on ne sort pas indemne.
On ne regarde pas la bataille. On la traverse. On l’habite. On la craint. On la subit de plein fouet dans une impuissance malaisante.

PortĂ© par une distribution vertigineuse oĂą les visages cĂ©lèbres - bankable - s’effacent rapidement derrière leurs personnages, le film nous attache profondĂ©ment Ă  ces hommes broyĂ©s par la peur, l’attente et l’inĂ©luctabilitĂ© de la mort. Et après ? confrontĂ©s Ă  cette question primitive : qu’est-ce que mourir ? Et qu’y a-t-il après ?


Et cette Ă©motion fragile trouve son prolongement dans cette voix-off quasi permanente, signature essentielle de Malick, qui vient sonder les pensĂ©es les plus intimes de ces soldats. Leurs peurs. Leurs regrets. Leurs interrogations. Le sens de la mort. Le sens de l’amour. Le mystère du mal. D'oĂą vient-il ? Pourquoi sommes-nous si vulnĂ©rables et influençables ?

Et cette question terrible amorcĂ©e en fin de parcours: comment l’homme peut-il oublier si facilement sa nature pacifique pour cĂ©der Ă  la destruction ?


Ă€ l’issue de ces 2h50, on ressort meurtri, dĂ©solĂ©, profondĂ©ment bouleversĂ©. Comme après avoir traversĂ© quelque chose de plus grand que soi. Quelque chose de mystique.
Pas seulement un film de guerre. Mais plutĂ´t une aventure humaine d’une fragilitĂ© infinie. Terrence Malick insuffle Ă  cette tragĂ©die une sensibilitĂ© aigue sans jamais cĂ©der au pathos ou Ă  la sinistrose.
Car il privilĂ©gie la pudeur, la retenue et surtout l’onirisme. La contemplation. Le vertige mĂ©taphysique.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side la grandeur unique de La Ligne rouge : rĂ©ussir Ă  injecter, au cĹ“ur mĂŞme de la violence la plus extrĂŞme, une forme de plĂ©nitude, de douceur et de tendresse.
Comme si, malgré tout, la nature continuait silencieusement de nous tendre la main. A l'instar de son ultime image évocatrice.


Un chef-d’Ĺ“uvre immense. Ad vitam aeternam.

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

samedi 2 mai 2026

Fitzcarraldo de Werner Herzog. 1982. Allemagne de l'Ouest/Perou. 2h27.

(Crédit photo : image trouvée via imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Revoir le mastodonte Fitzcarraldo de Werner Herzog, coproduction entre l’Allemagne et le PĂ©rou, c’est se confronter Ă  une expĂ©rience cinĂ©matographique hors norme. Plus qu’un film, Fitzcarraldo est une Ă©preuve. Un pĂ©riple. Une Ă©popĂ©e humaine et aventureuse d’une dĂ©mesure quasi irrĂ©elle.

C’est une mise en abĂ®me fascinante entre un cinĂ©aste dĂ©bordant d’ambition et un personnage (inspirĂ© de l'histoire rĂ©elle du PĂ©ruvien Carlos Fitzcarrald, baron du caoutchouc) dĂ©vorĂ© par une obsession : incarner l’histoire d’un aventurier fou amoureux d’opĂ©ra, dont le rĂŞve insensĂ© est de bâtir un opĂ©ra en pleine forĂŞt amazonienne.
 

Pendant plus de deux heures trente-cinq, Herzog nous entraĂ®ne au cĹ“ur de l’Amazonie, dans une immersion totale, aux cĂ´tĂ©s de Klaus Kinski, acteur (Ă©ternellement) possĂ©dĂ©, fiĂ©vreux, transi, habitĂ© par ses pulsions d’utopiste dĂ©lirant, accompagnĂ© de la sublime Claudia Cardinale, dont la beautĂ© naturelle semble si douce face Ă  la brutalitĂ© de l'enfer vert qui se dessine peu Ă  peu.

Fitzcarraldo est une Ă©popĂ©e au sens le plus pur du terme. Un film d’aventure comme il en existe peu, conçu avec une authenticitĂ© quasi suicidaire (il y eut des incidents sur le tournage). Ă€ titre de comparaison, Les Aventuriers de l'Arche perdue, pourtant immense classique du cinĂ©ma d’aventure, paraĂ®t presque artificiel, standard, face Ă  la puissance brute et au vertige documentaire de Fitzcarraldo.
 

Car ici, Werner Herzog et son personnage fictif finissent par se confondre. Fiction et rĂ©alitĂ© fusionnent jusqu’Ă  ne plus faire qu’un. Et c’est lĂ  toute la folie du projet : Herzog a rĂ©ellement utilisĂ© un navire de plus de 300 tonnes, qu’il a vĂ©ritablement hissĂ© sur une montagne, sans recourir aux effets spĂ©ciaux - hormis quelques sĂ©quences dans les rapides. Cette vĂ©ritĂ© physique transperce chaque plan pour nous mettre Ă  genoux.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui rend le film si hallucinant : nous ne regardons pas une aventure racontĂ©e en bonne et due forme, nous la vivons. Comme un documentaire pris sur le vif, Fitzcarraldo nous fait ressentir en temps rĂ©el l’effort dĂ©mesurĂ© de cet homme passionnĂ© par son art et de tous ceux qui l’accompagnent pour accomplir l’impossible. Le bois, les cordages, la boue, la pente, la fatigue : tout devient harassant, forcenĂ©, improbable, interminable, alors que l'exploit semble proche.
 

Herzog, d’une rigueur obsessionnelle, filme cette Ă©preuve de force avec une prĂ©cision du dĂ©tail, au plus près des corps, des visages, de ces figurants improvisĂ©s, de la souffrance et de la nature, jusqu’Ă  faire de la jungle elle-mĂŞme un personnage vivant, hostile, indomptable qui emporte tout sur son passage. On peut d'ailleurs rappeler que son prix de la mise en scène au Festival de Cannes 1982 force le respect.

Fitzcarraldo est donc une Ĺ“uvre sensorielle singulière, une traversĂ©e hallucinĂ©e du dĂ©passement de soi, du rĂŞve impossible et de l’art comme entreprise insensĂ©e. Herzog ne nous narre pas l’aventure : il nous la fait traverser.
 

Et c’est peut-ĂŞtre lĂ  sa plus grande force Ă©motionnelle: faire oublier le cinĂ©ma lui-mĂŞme, alors mĂŞme que chaque plan transpire l'amour du cinĂ©ma dans ce qu’il a de plus vaste, de plus physique, de plus dĂ©ment.

Ainsi, Fitzcarraldo demeure sans commune mesure l’un des plus grands films d’aventure jamais rĂ©alisĂ©s - peut-ĂŞtre mĂŞme le plus grand par son exploit technique impossible Ă  renouveler aujourd'hui. 
 
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jeudi 30 avril 2026

Les Arts martiaux de Shaolin / Nan bei Shao Lin de Liu Chia-liang. 1986. Hong-Kong. 1h35.

(Crédit photo : image trouvée via imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
RĂ©vision des Arts martiaux de Shaolin, rĂ©alisĂ© par Liu Chia-liang en 1986, dont il s'agit du troisième grand rĂ´le Ă  l’Ă©cran de Jet Li.
Soyons francs : Ă  mes yeux, le film appartient Ă  la catĂ©gorie des Ĺ“uvres mineures, comme en attestent d’ailleurs la plupart des critiques (suffit de surfer sur le net). Mais Ĺ“uvre mineure ne signifie pas Ĺ“uvre dispensable, loin s'en faut.

Car si son rĂ©cit, d’une simplicitĂ© dĂ©sarmante, ne fait jamais naĂ®tre la moindre vĂ©ritable tension dramatique - une vendetta menĂ©e par deux orphelins contre l’assassin de leurs parents suivant un trajet narratif balisĂ© jusqu’Ă  l’os -, et si le dĂ©veloppement psychologique des personnages demeure quasi inexistant, le film trouve ailleurs sa raison d’ĂŞtre, et surtout sa pleine puissance Ă©motive.
 

Là où le scénario échoue à passionner, le spectacle martial, lui, sidère (euphémisme si j'ose dire). Les affrontements déployés par les acteurs atteignent une forme de virtuosité pure : inventivité des chorégraphies, précision du geste, vélocité ahurissante, intelligence du mouvement. Chaque combat devient une démonstration de maîtrise physique et cinématographique, disséminée avec un sens du rythme métronome, donnant au film une efficacité constante. On en reste bouche bée du début à la fin.

Et puis il y a les dĂ©cors naturels, absolument somptueux, qui font presque office de personnage secondaire. Ces montagnes majestueuses, ces paysages vastes participent pleinement Ă  l’aventure en offrant au film un souffle visuel presque Ă©dĂ©nique. Liu Chia-liang attache une importance manifeste Ă  cet environnement, utilisant la nature comme tĂ©moin du geste martial, comme espace de dĂ©ploiement du corps et de l’action.
 

Il y a aussi Jet Li, déjà. À son troisième rôle juvénile, il impose une présence affirmée, un charisme brut, encore en formation mais déjà saillant. Son agilité, sa grâce et sa puissance physique captent immédiatement le regard.

Et ce qui surprend peut-ĂŞtre davantage, c’est cette lĂ©gèretĂ© de ton qui traverse la routine : un humour pittoresque, une Ă©nergie presque carnavalesque lors de certaines sĂ©quences - notamment lors des festivitĂ©s organisĂ©es autour de l'anniversaire de l'antagoniste -, renforçant sa dimension de divertissement populaire, colorĂ©, presque forain. Cette tonalitĂ© est d’ailleurs renforcĂ©e par une partition musicale primesautière, qui irrigue le rĂ©cit d’une insouciance communicative.
 

Toutes ces qualitĂ©s annexes, mais dĂ©cisives, font des Arts martiaux de Shaolin un formidable divertissement. Certes mineur dans la filmo de la Shaw Brothers, mais pourtant indispensable dans ce qu’il offre de plus pur : le plaisir brut du cinĂ©ma d’action martial. 1h35 durant, on en prend plein la vue, grâce Ă  cette intensitĂ© physique, cette fulgurance chorĂ©graphique qui suffisent Ă  elles seules Ă  justifier le voyage mandarin. DĂ©paysement total. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤