mardi 23 mai 2017

Grave. Grand Prix, Gerardmer 2017

                                                               Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Allocine.fr

"Raw" de Julia Ducournau. 2016. France. 1h38. Avec Garance Marillier, Ella Rumpf, Rabah NaĂŻt Oufella, Joana Preiss, Laurent Lucas, Marion Vernoux

Sortie salles France: 15 Mars 2017 (Interdit aux - de 16 ans). U.S: 10 Mars 2017 (Int - de 17 ans).

FILMOGRAPHIE: Julia Ducournau est une réalisatrice et scénariste française née le 18 novembre 1983 à Paris. 2011 : Mange (téléfilm co-réalisé avec Virgile Bramly). 2016 : Grave

Il est des films qui ne se dévoilent pleinement qu'au second visionnage. Grave en est l'exemple idoine. En le redécouvrant, j'ai eu l'étrange sensation de le voir pour la toute première fois, comme si le choc de la découverte initiale (qui m'avait pourtant tant séduit) avait laissé place à une œuvre infiniment plus riche, plus subtile et surtout plus émouvante.

Film choc à la réputation sulfureuse (évanouissements de spectateurs à Toronto et à Los Angeles, distribution de sacs à vomi dans certaines salles, interdiction aux moins de 18 ans en Irlande, en Norvège et en Grande-Bretagne), Grave est un objet de scandale que notre pays hexagonal s'est une fois de plus approprié dans un parti pris provocateur. Partagé entre une répulsion viscérale suscitant à maintes reprises une nausée sous-jacente et une irrésistible fascination pour les portraits morbides des deux adolescentes, Grave aborde les thèmes du bizutage, de l'éveil sexuel, du végétarisme et du cannibalisme avec une originalité aussi incongrue que fascinante.

Esthétiquement soigné, stylisé et porté par une ambiance malsaine d'une acuité envoûtante, le récit suit le parcours de Justine au sein d'une école vétérinaire belge. Issue d'une famille végétarienne, elle est contrainte, lors d'un bizutage, d'avaler un morceau de viande. D'abord révulsée par cette épreuve et prise de nausée, elle finit pourtant par développer une irrépressible dépendance à la chair.

Descente aux enfers vertigineuse de deux adolescentes en proie à des pulsions cannibales incontrôlées, Grave se révèle diablement inventif et viscéralement émouvant à travers un cheminement narratif jalonné de revirements imprévisibles. Étonnement et stupeur se conjuguent alors pour atteindre nos sentiments les plus vulnérables, la réalisatrice attisant avec une diabolique maîtrise autant notre curiosité que notre perplexité. Outre la subtile pudeur avec laquelle elle brosse le portrait d'une adolescente en pleine métamorphose, partagée entre l'éveil sexuel, le besoin de s'affirmer et l'irrésistible appel de la chair, Grave explore l'insatiabilité des pulsions sans jamais sombrer dans une complaisance putassière.

Une véritable gageure lorsque l'on se remémore son florilège de séquences extrêmes, toutes plus provocantes les unes que les autres, mais constamment transcendées par une poésie macabre teintée de sensualité. Par le biais d'une mise en scène aussi personnelle qu'expérimentale, abordant en filigrane la dictature du bizutage, Julia Ducournau transforme une satire du végétarisme en une réflexion troublante sur le plaisir corporel, où le sexe et la viande répondent aux mêmes pulsions primitives. La sexualité, qu'elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle, et le cannibalisme ne cessent de se télescoper jusqu'à provoquer chez le spectateur une véritable confusion des sens, où le goût, l'odorat et le désir se mêlent dans un profond malaise. Pourtant, derrière cette sauvagerie assumée, le film dégage une émotion fragile, parfois désespérée, portée par l'humanisme de ces deux sœurs déviantes qui s'épaulent avec une vibrante tendresse.

Beau tant par sa forme que par son humanisme torturĂ©, Ă©tonnamment Ă©purĂ© et souvent touchant, sanglant, parfois drĂ´le et sarcastique sous le pilier d'une narration iconoclaste parfaitement maĂ®trisĂ©e, Grave constitue une brillante rĂ©ussite de l'horreur française, d'autant plus immersive et ensorcelante qu'elle est portĂ©e par deux jeunes comĂ©diennes d'une spontanĂ©itĂ© remarquable. Julia Ducournau rivalise sans cesse d'audaces visuelles et d'inventivitĂ© pour porter en dĂ©rision notre instinct le plus primaire et carnivore, jusqu'Ă  cette ultime image, glaçante d'ironie mordante autant que d'Ă©motion bouleversante. On n'en sort pas indemne. 

— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤

01.08.26. 

Récompenses: Festival de Cannes 2016 : Prix Fipresci de la critique internationale pour les sections parallèles, après sa présentation en compétition à la 55e Semaine de la Critique
Festival européen du film fantastique de Strasbourg 2016 :
Octopus d’or du meilleur long-mĂ©trage fantastique international
Prix du public du meilleur film fantastique international
Festival du film de Londres 2016 : Sutherland Trophy du meilleur premier film
Festival international du film de Flandre-Gand 2016 : Explore Award
Paris International Fantastic Film Festival#2016 2016 :
Œil d'or du meilleur film de la compétition internationale
Prix Ciné+ Frisson du meilleur film
Festival international du film fantastique de Gérardmer 2017 :
Grand prix du jury
Prix de la critique

3 commentaires:

  1. J'ai beaucoup aimé. Beaucoup moins trash que ce à quoi je m'attendais mais franchement, une belle surprise. Par contre, ce film ne me poussera pas davantage à visionner "Dans ma Peau" de Marina de Van dont je n'ose affronter le sujet...

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  2. Merci pour la critique cela donne énormément envie de le regarder surtout avec le thème des Végétariens qui est très a la mode de nos jours je trouve.
    Merci

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  3. De rien.
    Et pour répondre à Edmund, Dans ma peau est également excellent !

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