Photo empruntée sur Google, appartenant au site Imdb.com
Créé par Matt Duffer et Ross Duffer. 2016. 8 épisodes de 48 minutes. Avec Winona Ryder, David Harbour, Matthew Modine, Cara Buono, Finn Wolfhard, Millie Brown.
FILMOGRAPHIE: Les frères
Duffer sont des réalisateurs, producteurs et scénaristes américains. 2015: Hidden. 2016:
Stranger Things.
Une chronique exclusive de Gilles Rolland.
Note: ★★★★★
Le Pitch :
En 1983, dans une petite bourgade de l’Indiana aux États-Unis, l’inexplicable disparition de Will, un enfant, provoque l’Ă©moi de toute la communautĂ©. Alors que la mère du garçon affirme percevoir des Ă©tranges signaux lui indiquant que ce dernier cherche Ă communiquer, les amis de Will se lancent Ă sa recherche, tout comme les services de police, dirigĂ©s par Hopper, un homme brisĂ© par une tragĂ©die qui ne cesse de l’affecter. Rapidement, les indices convergent vers un mystĂ©rieux laboratoire perdu dans les bois. L’arrivĂ©e d’Eleven, une jeune fille pas comme les autres sortie de nulle part, ayant peut-ĂŞtre un lien avec toute cette histoire…
La Critique :
Impossible de nier la monumentale influence du cinéma de genre des années 80 sur la production actuelle. Plus particulièrement des films portés par
Amblin, la firme créée en 1981, par
Steven Spielberg,
Frank Marshall et
Kathleen Kennedy, qui n’a eu de cesse de redĂ©finir les contours d’une industrie jusqu’Ă imposer un nouveau modèle. Que l’on parle de
E.T., de
Gremlins, des
Goonies ou de
Retour vers le Futur,
Amblin a révolutionné le septième-art populaire en profondeur.
ForcĂ©ment, les choses ont bien changĂ© sous le soleil d’
Hollywood depuis la fin de ce que beaucoup considèrent Ă juste titre comme un authentique âge d’or, avec l’arrivĂ©e de nouveaux moules, amenĂ©s Ă produire des Ĺ“uvres plus cyniques, parfois sous couvert de dĂ©marches opportunistes faussement sincères. Alors que les pères fondateurs,
Spielberg et
Joe Dante en tĂŞte continuent leur route, avec une flamboyance sans cesse renouvelĂ©e pour le premier et un peu au petit bonheur la chance pour le second, d’autres tentent de renouer avec cette verve, sans toujours y parvenir. Si on a largement parlĂ© de
J.J. Abrams, le réalisateur de
Star Wars – Le RĂ©veil de la Force et de
Super 8, comme du principal hĂ©ritier de ce mouvement, plus parce que ce dernier a vraiment cherchĂ© cette Ă©tiquette que pour de solides raisons, personne n’a vu venir les frères
Duffer. Deux frangins remarqués par les initiés avec notamment leur film
Hidden, qui ont déboulé sans crier gare avec
Stranger Things, une sĂ©rie parfaitement connectĂ©e avec l’esprit
Amblin et plus largement avec tout un pan de la contre-culture pop. De celle dont on se souvient avec une mĂ©lancolie sincère…
Stranger Things s’est annoncĂ© Ă grand renfort d’affirmations hyper prometteuses du genre «
Winona Ryder dans une série hommage au cinéma de
Spielberg ». Le style qu’on voit tous les quatre matins mais qui dĂ©bouche souvent sur d’amères dĂ©ceptions. Pour autant, lĂ , on avait envie d’y croire. Et en effet, nous avons eu raison, car
Stranger Things est une pĂ©pite. De celles que l’on ne trouve que très rarement et qui, sans forcer, remettent les pendules Ă l’heure.
Dans la forme, cette anthologie, avec un dĂ©but, un milieu et une fin (ouverte sur une potentielle saison 2), adopte beaucoup des codes mis en place dans les annĂ©es 80. La photographie est superbe, vintage Ă souhait, mais ne se contente pas pour autant de tabler sur des automatismes. L’immersion est totale. On s’y croirait vraiment. Les ambiances sont prĂ©gnantes et certaines sĂ©quences brillent par leur beautĂ© crĂ©pusculaire. Les
Duffer ont soigné leur production design et leur mise en scène. Épaulés par
Shawn Levy, qui ne nous avait pas vraiment habituĂ© Ă tant de pertinence, ils construisent un univers plus vaste qu’il n’y paraĂ®t mais parviennent avant tout Ă donner du corps Ă cette communautĂ©, comme au bon vieux temps oĂą E.T. visitait notre planète. Les clins d’Ĺ“il « visuels » sont nombreux. Certaines scènes font directement rĂ©fĂ©rence Ă des classiques, on voit des posters ici ou lĂ (
The Thing,
Evil Dead,
Les Dents de la Mer…), et il est très agrĂ©able de se laisser aspirer par un monde qui ressemble Ă ce que le notre fut jadis. Tout du moins celui qui nous faisait rĂŞver quand, enfant, nous regardions ces films qui ont construit une large partie de notre imaginaire. La cave oĂą les enfants jouent Ă Donjons et Dragons, la cabane dans les bois, l’Ă©cole, un laboratoire secret… Ă eux seuls, les lieux clĂ©s de l’intrigue appellent des sensations et des sentiments multiples et identifiables pour quiconque ayant connu cette Ă©poque. Pour les autres, les plus jeunes, finalement, c’est un peu la mĂŞme chose tant
Stranger Things Ă©voque une certaine universalitĂ© avec laquelle il semble difficile de ne pas avoir d’affinitĂ©s. Ă€ la manière de
Spielberg, mais aussi de
Stephen King, largement citĂ© lui aussi, le show prend pied dans une rĂ©alitĂ© reconnaissable, avant d’en modifier les contours pour la distordre selon sa volontĂ©, au grès d’une histoire de monstres, de copains, de parents et de mĂ©chants agents mandatĂ©s par un gouvernement en pleine Guerre Froide.
Alors oui, il convient vraiment d’Ă©voquer
Stephen King, tant
Stranger Thing lorgne du cĂ´tĂ© de son Ĺ“uvre, lĂ encore, sans s’y reposer totalement. En fait, le scĂ©nario rappelle principalement
Charlie et
Carrie, mais dans le bon sens. On pense aussi Ă
Ça et bien sĂ»r Ă
Stand By Me. Que du bon. Les
Duffer utilise leur goĂ»t et l’influence qu’ont eu
Spielberg,
King, ou bien
John Carpenter, comme tremplin et non comme prétexte. Il serait dommage de limiter
Stranger Things à ses références car la série vaut bien plus que cela.
La façon dont elle s’amuse avec ses modèles va d’ailleurs ce sens. Les
Duffer sont mĂŞme allĂ©s jusqu’Ă chercher une icĂ´ne de l’Ă©poque, en la personne de
Winona Ryder, pour lui confier un rôle difficile, emblématique, mais par forcément central, même si elle véhicule une émotion puissante.
Matthew Modine, une autre star des 80’s, est aussi dans la place, aux cĂ´tĂ©s d’une jeune gĂ©nĂ©ration d’acteurs parfaitement raccords avec les intentions globales.
Winona Ryder et
Matthew Modine sont en quelque sorte des cautions. Les reprĂ©sentants d’un passĂ© qui refait surface sous l’impulsion de la nouvelle garde. Les
Duffer et leurs jeunes acteurs se rĂ©appropriant ces rĂ©fĂ©rences dans ce qui s’apparente Ă la fois Ă un vibrant hommage, mais aussi Ă un dĂ©sir de continuer ce que d’autres ont commencĂ©. L’histoire se prolonge et nous d’en prendre plein les yeux.
Même la musique a été pensée pour nous emporter loin, dans cette petite bourgade en proie à des phénomènes surnaturels. Une excellente partition signée par le duo
Kyle Dixon,
Michael Stein, très électro, dans le bon sens, alignée sur les scores de
John Carpenter, et agrĂ©mentĂ©e de tubes rock issus de cette glorieuse dĂ©cennie prise en Ă©tau entre le souffle punk et l’envol de la FM et des nappes de synthĂ©. Pertinente, enveloppante, la musique est partout, omniprĂ©sente, et accompagne les personnages dans leurs aventures, de la plus belle des manières. Tout spĂ©cialement quand elle se fait le vecteur d’une poĂ©sie sombre qui se manifeste elle aussi au grès d’accents plus ou moins affirmĂ©s, mais jamais vains.
Il y a bien un monstre dans
Stranger Things. Un crĂ©ature effrayante sortie d’un enfer qui en dit long sur notre Ă©poque (on n’en dira pas plus), qui est pourtant loin de compter autant que les personnages. Car si la sĂ©rie est aussi rĂ©ussie, c’est justement car elle ne perd jamais de vu ses personnages. Ils ne souffrent pas du contexte surnaturel ou d’une surabondance d’effets-spĂ©ciaux. Les frères
Duffer ont esquivé tous les pièges que beaucoup se sont pris en pleine poire.
Stranger Things est un drame avant d’ĂŞtre un trip horrifique ou purement fantastique. LĂ encore, Ă l’instar des plus grands, les rĂ©alisateurs/scĂ©naristes ont imaginĂ© une histoire solide oĂą les thĂ©matiques trouvent un Ă©cho dans le fantastique. Ils nous livrent l’un des plus beaux rĂ©cits d’amitiĂ© vus depuis des lustres. Les
Duffer ont parfaitement saisi tout ce qui caractĂ©rise les relations que peuvent avoir des amis avant l’adolescence. Sans en faire des caisses, dans une dĂ©marche sincère et habitĂ©e, proche du modèle du genre, Ă savoir
Stand By Me. Pareil quand ils parlent de la maternité ou du deuil.
Stranger Things est une grande sĂ©rie sur l’espoir que peuvent porter les enfants, devant des parents soit dĂ©passĂ©s soit plus dĂ©missionnaires. En prenant pied au dĂ©but des annĂ©es 80, le show en profite pour parler de la sociĂ©tĂ© amĂ©ricaine, mais aussi du monde dans son ensemble. Il nous cause de la peur de l’autre, qui parfois est diffĂ©rent, et de cette innocence que le cynisme et le monde des adultes cherche Ă tout prix Ă dĂ©truire.
On a souvent reprochĂ© Ă
J.J. Abrams d’avoir fait de
Super 8, son hommage Ă
Spielberg et Ă
Amblin, une sorte de gros truc opportuniste. On est d’accord ou pas mais il n’y a aucune chance que l’on affirme la mĂŞme chose Ă propos des frères
Duffer. Ces derniers ont tout compris, jusque dans les moindres dĂ©tails et si chaque Ă©pisode de leur sĂ©rie regorge en effet de rĂ©fĂ©rences appuyĂ©es, elles sont finalement surtout lĂ pour permettre au spectateur de s’identifier Ă l’univers mis en place ainsi qu’aux personnages, mais jamais une fin en soi. Pour les fans, elles sont de bons gros bonus bien savoureux mais pour les nĂ©ophytes, elles ne seront jamais une entrave Ă la bonne comprĂ©hension ou Ă l’apprĂ©hension de l’ensemble.
Stranger Things fait passer par une multitude d’Ă©motions diffĂ©rentes. Très vite, dès les premières minutes, on se prend Ă vibrer avec Mike et ses amis. On a parfois peur, on rit souvent et les larmes ne sont jamais bien loin. La chair de poule elle, est omniprĂ©sente. Au fil des Ă©pisodes, tandis que le dĂ©nouement approche,
Stranger Things dĂ©voile ses cartes. Son Ă©criture, pleine de sensibilitĂ© et d’empathie, dĂ©montre d’une comprĂ©hension rare des codes et d’un respect indĂ©niable. De
Winona Ryder aux gamins, en passant par l’intense
David Harbour (vu dans
The Newsroom) et la jeune
Millie Bobby Brown, la distribution est de plus assez incroyable. Les acteurs ont tous été castés avec une attention manifeste et ça se voit. À fond, ils livrent des interprétations sans faille et contribuent à nous coller des étoiles dans les yeux, grâce à leur talent et à leur dévouement permanent (mention aux 3 gamins).
Sublime, passionnante, surprenante, ce show unique a tout pour plaire au plus grand nombre, mais ne sacrifie jamais son intĂ©gritĂ©. Dans le jargon, on appelle ça un miracle de cinĂ©ma. Comment ça c’est une sĂ©rie TV ?
@
Gilles Rolland