jeudi 13 août 2026

Lunettes Noires / Occhiali neri de Dario Argento. 2022. France/Italie. 1h25.

(Crédit photo : image trouvée via google, provenant du site imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
  
Lunettes noires : le crépuscule fragile et émouvant du maestro Dario Argento.

Révision du dernier film de Dario Argento, Lunettes noires, réalisé en 2022, soit dix ans après Dracula 3D, de triste mémoire. Or, à la revoyure, je pense très honnêtement qu'il s'agit de son meilleur film depuis Le Syndrome de Stendhal et Le Sang des innocents.
Si bien que j'ai été surtout surpris par l'émotion, une fois n'est pas coutume, qui se dégage de son œuvre, certes modeste, mais étonnamment attachante.

Sans chercher à renouer avec l'ambition et la virtuosité de ses débuts, Dario Argento semble ici privilégier quelque chose de beaucoup plus dépouillé, plus humain, quasi fragile. Le maestro reste ici particulièrement attentif à la psychologie de ses personnages, notamment à travers Diana, une jeune escort-girl qui perd la vue à la suite du terrible accident provoqué par le serial killer. Dans ce même carambolage, elle rencontre Chin, un jeune garçon dont les parents viennent de périr.
 

De cette tragédie naît alors une relation improvisée et singulière entre cette jeune femme devenue aveugle et cet enfant chinois désormais orphelin. Et c'est probablement ce qui m'a le plus surpris dans Lunettes noires : la tendresse évidente avec laquelle Argento filme leur rapprochement.

Le cinéaste délaisse donc progressivement le mode opératoire du thriller pour se focaliser sur cette relation humaine, notamment dans la seconde partie du film, qui prend parfois les contours d'un véritable conte de fées noir. Lorsque Diana et Chin se retrouvent reclus dans une forêt ténébreuse (si bien éclairée !), traqués par le serial killer, une autre menace (dont je tairais le détail) vient encore accentuer leur vulnérabilité en guise de métaphore. Argento filme alors leur errance nocturne comme une sorte de conte cruel, avec son ogre des bois lancé sur leurs traces.
 

Et derrière cette traque criminelle, on sent qu'il se dessine quelque chose de plus intime : une histoire de solitude, de désir de maternité et de réparation affective. Diana, qui a toujours vécu dans une forme de solitude et qui n'a jamais été mère, développe progressivement avec Chin un lien qui dépasse la simple nécessité de survivre. Une forme de rédemption semble alors se dessiner au fil de cette traque, entre cette femme qui a offert son corps à des inconnus et ce jeune orphelin qui l'épaule après avoir perdu sa mère pour en adopter une autre.

Lunettes noires parle ainsi autant de solitude et de maternité symbolique que de thriller horrifique, efficacement mené et émaillé de fulgurances gore particulièrement sanglantes (surtout la splendide première séquence faisant écho à l'éclipse liminaire). Le film possède également une identité visuelle singulière, avec cette photographie dominée par les contrastes de rouge et de noir, magnifiée par le cinémascope. Une esthétique sensuelle, rutilante et fascinante qui rappelle évidemment le cinéma d'Argento sans pour autant singer les fulgurances de son âge d'or.
 

Car c'est précisément là que réside, à mes yeux, l'intérêt de cette œuvre tardive : Argento ne cherche plus à reproduire le grand spectacle baroque de Suspiria, Ténèbres ou Les Frissons de l'angoisse. Il sait que c'est infaisable, qu'il ne peut pas dépasser cette forme de perfection radicale. Il en conserve certaines réminiscences, certes, mais les inscrit dans une approche beaucoup plus contemporaine, dépouillée et surtout intime et personnelle.

Et cette humanité inopinée se retrouve également dans l'importance accordée à l'animal. Le chien occupe une véritable place affective dans le récit et participe pleinement à cette dimension tendre et inattendue conféré au film. La séquence finale à l'aéroport en constitue d'ailleurs l'un des moments les plus émouvants, sans jamais tomber dans une sensiblerie facile.
 

Même lorsque le film retrouve sa violence, parfois extrêmement graphique, Argento conserve cette étrange douceur qui traverse son récit. C'est précisément ce contraste entre la brutalité du thriller et la tendresse des rapports qui rend Lunettes noires aussi attachant et plein de charme à mes yeux.

Du côté de l'interprétation, Ilenia Pastorelli s'en sort plutôt bien dans un registre sobre, débarrassé d'artifice et de cabotinage. Elle compose une Diana vulnérable mais jamais passive, dont la cécité devient autant un handicap qu'un moyen pour Argento de découvrir un nouveau monde visuel. Le jeune Andrea Zhang, dans le rôle de Chin, lui donne une réplique également convaincante par son jeu plus introverti et timoré, mais néanmoins expressif afin de pouvoir s'attacher à lui.
 

Il faut également souligner la grande qualité de la bande originale d'Arnaud Rebotini. Sa partition électro-techno, entêtante et entraînante, accompagne les séquences les plus stylisées avec une énergie contemporaine. Elle peut parfois rappeler, par ses pulsations et son utilisation de la musique électronique, certaines grandes expérimentations sonores du cinéma d'Argento (Ténèbres en tête ou encore Phenomena), tout en proposant une approche résolument moderne. Le projet avait d'ailleurs été initialement associé à Daft Punk avant que le duo ne se sépare.

Sur le plan auditif comme visuel, Lunettes noires demeure donc franchement percutant, impliqué, ambitieux, même s'il ne cherche jamais à retrouver exactement les fulgurances de la grande époque.
 

Alors, Lunettes noires est-il le véritable retour de Dario Argento ? Non, probablement pas. Mais c'est bel et bien, à mes yeux, le retour du maestro. Le retour d'un cinéaste qui, dans ce petit film modeste, retrouve quelque chose de profondément attachant, tendre et étonnamment émouvant, tout en nous procurant les frissons escomptés à travers ses scènes ultra-sanglantes, ses éclairs de violence stylisée et un suspense efficacement mené, sans véritable temps mort.

Mais ce que je retiendrai surtout de cette revoyure, c'est cette émotion à la fois mélancolique et fragile qui se dégage de la pellicule. Comme si Lunettes noires nous rappelait que Dario Argento, alors octogénaire au moment de sa réalisation, est toujours là : toujours vivant, toujours passionné, toujours désireux de faire du cinéma, même s'il n'a plus la virtuosité ni les fulgurances formelles de ses débuts.
 

Et c'est justement cette fragilité qui rend le film si émouvant.
Car Lunettes noires ne vaut pas seulement pour son histoire fictive, son serial killer, ses scènes sanglantes ou ses quelques éclairs de mise en scène. Il reflète aussi, indirectement, l'état d'esprit d'un cinéaste confronté au passage du temps, mais qui refuse de renoncer à sa passion, même si sa fille Asia en est l'influenceuse.

Et finalement, c'est peut-être cette imperfection même qui rend Lunettes noires aussi beau, aussi touchant et aussi marquant. Car il laisse une trace luminescente au coeur de sa mélancolie cinéphilique.

- Celui du cœur noir des images 🖤

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