vendredi 13 février 2026

Halloween de David Gordon Green. 2018. U.S.A. 1h46.

                  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Halloween (2018) est Ă  mon sens le grand retour du Boogeyman en bonne et due forme. Un retour respectueux du genre et du mythe, au point que David Gordon Green efface volontairement toutes les suites pour ne prolonger que le chef-d’Ĺ“uvre matriciel de John Carpenter. Ici, nous avons affaire Ă  une vĂ©ritable suite, frontale, assumĂ©e, Ă  nouveau clinquante et fascinante.

On sent Green impliquĂ©, avisĂ©, circonspecte. Son film est un formidable psycho-killer, menĂ© avec intelligence, notamment dans la caractĂ©risation de Laurie Strode. Quarante ans plus tard, elle est moralement fracassĂ©e, torturĂ©e. ParanoĂŻaque, recluse, retranchĂ©e derrière des armes et des pièges. Sa maison est devenue une forteresse customisĂ©e, un bunker domestique prĂŞt Ă  exploser. Elle incarne une AmĂ©rique malade, celle de l’ère Trump, gagnĂ©e par le survivalisme et cette fascination innĂ©e pour les armes comme ultime rempart contre le chaos. Laurie ne vit plus : elle se prĂ©pare clairement Ă  la guerre.

J’aime aussi beaucoup les clins d’Ĺ“il dissĂ©minĂ©s tout au long du rĂ©cit, habilement dĂ©tournĂ©s, parfois mĂŞme inversĂ©s au niveau du rĂ´le des personnages. Green s’amuse, retors, Ă  jouer avec notre mĂ©moire. Il rend hommage Ă  l’Ĺ“uvre matricielle sans la singer, et l’on savoure ces Ă©chos dĂ©formĂ©s avec un plaisir malicieux.

Le film est terrifiant, surtout dans l’attente afin de travailler notre imaginaire. Comme Carpenter, Green travaille la peur dans la durĂ©e. Certaines sĂ©quences domestiques sont d’une efficacitĂ© redoutable : la prĂ©sence invisible de Michael Myers, tapie hors champ, nous glace. Puis lorsqu’il frappe, la violence est plus brutale, bien que ritualisĂ©e, plus sanglante, car toujours ancrĂ©e dans un certain rĂ©alisme. Les meurtres des journalistes dans les toilettes comptent parmi les scènes les plus dures. Ça fait mal car c'est sans concession, quasi bestial, primal, sans l'outrance assumĂ©e d'un Rob Zombie (que je vĂ©nère toutefois). Alors qu'Ă  un autre moment aussi inquiĂ©tant et insĂ©cure dans sa vĂ©gĂ©tation feutrĂ©e, Gordon ose filmer l'immontrable lors d'une cruelle altercation, sans se complaire dans une violence graphique impardonnable.  

On est Ă  nouveau face Ă  un vĂ©ritable film d’ambiance un peu plus contemporain. Michael est ici plus terrestre, moins abstrait, moins fantomatique qu’autrefois, mais il reste une silhouette glaçante, une menace immĂ©diate dès qu’elle surgit dans le cadre.

Le personnage du psychiatre, interprĂ©tĂ© par Haluk Bilginer, apporte une variation intĂ©ressante en Ă©cho au docteur Loomis. ObnubilĂ©, fascinĂ© par Michael, il incarne une obsession presque maladive qui enrichit le propos de manière couillue dans un retournement de situation.  

Il faut aussi rappeler que Carpenter est producteur exĂ©cutif et compositeur du film. Le leitmotiv mythique rĂ©sonne toujours, percutant, accompagnĂ© d’un score plus nerveux qui Ă©pouse le rythme de cette sĂ©quelle visuellement splendide, parfois presque onirico-funeste lors de ses Ă©clairages nocturnes.

Tous les acteurs sont investis, mais Jamie Lee Curtis domine. Elle dégage une force expressive tenace, intraitable, à la fois fragile et stoïque. Et le final, tendu, spectaculaire, dans la maison transformée en piège, fonctionne admirablement dans son action et sa terreur communes.

Halloween 2018 est donc une variation franchement rĂ©ussie : un psycho-killer intelligent, psychologique, fĂ©brile et percutant, qui redore le blason d’une saga et s’impose comme l’un de ses meilleurs opus - avec son chapitre final infortunĂ©: Halloween Ends

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

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mercredi 11 février 2026

Primate de Johannes Roberts. 2026. U.S.A. 1h29 / 1h23.

                        (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
  
Si Primate n’est pas un grand film - et il ne cherche jamais Ă  l’ĂŞtre - il reste une formidable sĂ©rie B, symptomatique des annĂ©es 80. On sent que Johannes Roberts, dĂ©jĂ  auteur de l'excellent thriller parano F et du petit bijou d’horreur aqueuse 47 Meters down, connaĂ®t son affaire : après le huis clos maritime suffocant, il transpose ici le concept dans une villa insulaire, et ça fonctionne Ă  plein.


Le rĂ©alisateur s’inspire des annĂ©es 80 jusque dans le schĂ©ma narratif, l'apprĂ©hension expressive et la musique : un score Ă©lectro digne de John Carpenter qui confère au film une prestance et une ambiance horrifique si familières. MĂŞme si les situations sont Ă©culĂ©es - on les a vues mille fois dans notre paysage favori - on marche Ă  fond. Pourquoi ? Parce que Roberts croit en ce qu’il filme et aime ce qu’il filme.

Le singe tueur, lui, est terrifiant, hostile, crédible donc : si on n'a pas l'info plus tôt, on se demande sans cesse s'il s'agit d'un vrai chimpanzé, d'un acteur déguisé ou d'un effet numérique. La tension est quasi permanente, tant latente ou sidérante, ponctuée de deux ou trois séquences terrifiantes inscrites dans la crispation. Roberts ne cède pas à la surenchère : les séquences sanglantes sont dosées, impressionnantes, et ont d'ailleurs valu au film une interdiction aux moins de 16 ans chez nous (contre 12 outre-Atlantique).

Les personnages fĂ©minins sont Ă©galement louables : de jeunes comĂ©diennes mĂ©connues attachantes - anti cruches (Ă  l'inverse des mecs) - auquel on s'inquiète de leur sort. Roberts renouvelle le suspense en adoptant ces divers points de vue fĂ©minins de manière autonome, multipliant vigilance, tension et affronts horrifiques entre la victime et l’animal au sein de moult dĂ©cors domestiques habilement exploitĂ©s. 


Visuellement, le film est soignĂ©, mĂŞme si la majoritĂ© de l’action se dĂ©roule de nuit. On a donc affaire Ă  un film d’ambiance Ă  l’ancienne, qui devrait sĂ©duire les amateurs de sĂ©ries B horrifiques rĂ©tros, ces trĂ©sors louĂ©s le samedi soir dans nos vidĂ©oclubs du coin. Tout est emballĂ© avec sincĂ©ritĂ©, gĂ©nĂ©rositĂ© et savoir-faire, pour un divertissement horrifique plein de charme, jamais ennuyeux, tangible. On reste captivĂ© par le suspense et l’action, on redoute la prochaine agression simiesque, portĂ© par ce tempo Ă©lectro immersif, qui rappelle tant nos fameux souvenirs des annĂ©es 80.
Et puis ce primate, bordel, est franchement dĂ©rangeant et malaisant dans sa photogĂ©nie sĂ©pulcrale sobrement ciselĂ©e. 

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 7 février 2026

Le Sadique à la Tronçonneuse / Mil gritos tiene la noche / Pieces de Juan Piquer Simon. 1982. Espagne. 1h27.

                                                      
                                                   Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

Avec Christopher George, Lynda Day George, Frank Braña, Edmund Purdom, Ian Sera. 

Sortie salles France: 7 Décembre 1983

FILMOGRAPHIE: Juan Piquer SimĂłn est un rĂ©alisateur et scĂ©nariste espagnol nĂ© le 16 FĂ©vrier 1935 Ă  Valence (Espagne), dĂ©cĂ©dĂ© le 8 janvier 2011. 1964 : España violenta : ScĂ©nariste et rĂ©alisateur. 1965 : Vida y paz  : ScĂ©nariste et rĂ©alisateur. 1976 : Le Continent fantastique. 1979 : Supersonic Man 1980 : Au-delĂ  de la terreur. 1981 : Le Mystère de l'Ă®le aux monstres. 1982 : Los diablos del mar. 1982 : Le Sadique Ă  la tronçonneuse. 1983 : L'Éclosion des monstres ou Visitor. 1984 : Guerra sucia. 1988 : Mutations. 1990 : Magie noire. 1990 : L'AbĂ®me. 1999: la ciudad de oro.

                                         

Il fallait oser. Juan Piquer SimĂłn l’a fait.
Surfer sur le succès de Massacre Ă  la tronçonneuse, huit ans après sa sortie scandale, relevait dĂ©jĂ  de l’inconscience. D’autant plus que Le Sadique Ă  la tronçonneuse lorgne davantage du cĂ´tĂ© du giallo et du psycho-killer, avec ce tueur au chapeau, intĂ©gralement vĂŞtu de noir, brandissant une tronçonneuse jaune qu’il dissimule parfois derrière son dos pour mieux duper ses victimes effarouchĂ©es. Croyez moi, il faut le voir pour le croire.

                                        

Car si Le Sadique Ă  la tronçonneuse s’avère aussi fun que jubilatoire - voire Ă©tonnamment inspirĂ© lors d'une occasion surrĂ©aliste (l’agression sur un matelas gonflable au bord d’une piscine, digne du cinĂ©ma onirique d’Argento) - il le doit en grande partie Ă  son humour involontaire, fusant tous azimuts. Par moments, on en vient mĂŞme Ă  se demander si le rĂ©alisateur ibĂ©rique ne flirte pas avec la semi-parodie. Ă€ l’image de cette confrontation ahurissante, totalement dĂ©nuĂ©e de sens, oĂą un sosie de Bruce Lee s’en prend Ă  une journaliste dans une ruelle nocturne. TruffĂ© d’incohĂ©rences, de clichĂ©s en pagaille et de situations triviales typiques du cinĂ©ma d’exploitation, le film repose sur un pitch d’une banalitĂ© affligeante, mais s’impose comme une vĂ©ritable pochette surprise.

                                       

Aujourd’hui encore, il dĂ©gage un charme supĂ©rieur Ă  celui de sa sortie, prĂ©cisĂ©ment parce qu’il appartient Ă  une Ă©poque rĂ©volue oĂą l'on pouvait tout se permettre. Les visages familiers du cinĂ©ma bis raviront les aficionados, reconnaissables Ă  leurs postures gĂ©nialement stĂ©rĂ©otypĂ©es, sublimĂ©es par un doublage VF absolument hilarant. Ă€ cette hystĂ©rie quasi collective s’ajoute un score hybride (parfois carrĂ©ment en dĂ©calage par sa rupture de ton !) envoĂ»tant, typiquement italien, signĂ© Librado Pastor (et consorts), qui nous entraĂ®ne dans ce pĂ©riple horrifique sĂ©culaire, Ă©chappant Ă  toute logique pour le plus grand bonheur du cinĂ©phile masochiste.

Quant aux fameuses sĂ©quences sanglantes, irriguant le rĂ©cit entre deux ou trois poitrines dĂ©nudĂ©es de rigueur, qu’on se rassure : elles sont nombreuses et tapissent l’Ă©cran avec une complaisance rĂ©jouissante. Les trucages artisanaux oscillent entre le crĂ©dible et le perfectible, mais les tueries, toutes plus excessives les unes que les autres, sĂ©duisent par leur outrance constamment festive, jusqu’Ă  un climax tĂ©tanisant, partagĂ© entre l’effroi et le fou rire bienveillant.

Vous l’aurez compris, Le Sadique Ă  la tronçonneuse est une perle rare que les amateurs Ă©clairĂ©s se doivent de possĂ©der, depuis qu’ESC a eu l’idĂ©e couillue de l’Ă©diter dans un somptueux Ă©crin HD.

 — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

06.02.26. VF. 26.01.21 VE

mercredi 4 février 2026

Traverse l'écran.

                                                        PoignĂ©e de main avec l'inconnu.

 
 Il allait partir... quand Rod Serling lui dit encore ceci





mardi 3 février 2026

The Rip de Joe Carnahan. 2026. U.S.A. 1h55.

                                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
The Rip, estampillĂ© Netflix, est avant tout une bonne sĂ©rie B nocturne, un polar du samedi soir comme on les aime… du moins pendant une heure quinze. Un film carrĂ©, bien tenu, bien jouĂ©, portĂ© par de belles gueules, et surtout par des personnages fĂ©minins au charisme affirmĂ©, qui imposent une prĂ©sence presque virile, une densitĂ© bienvenue dans ce marigot masculin.

La première heure est bougrement captivante. Carnahan y installe une suspicion gĂ©nĂ©ralisĂ©e, un climat de dĂ©fiance poisseux oĂą chaque flic semble pouvoir ĂŞtre vendu au plus offrant. La corruption suinte, les loyautĂ©s vacillent, les manipulations s’enchevĂŞtrent. Tout se joue la nuit, dans une ambiance crĂ©pusculaire, magnifiquement crĂ©pusculaire mĂŞme, oĂą l’obscuritĂ© n’est pas qu’un dĂ©cor mais un Ă©tat moral. La nuit comme mĂ©taphore Ă©vidente - et efficace - d’une police potentiellement pourrie jusqu’Ă  l’os.
 
 
Et puis… la dernière demi-heure arrive. Et lĂ , malheureusement, le film retombe dans les conventions. Rebonds trop faciles, twists attendus, mĂ©canique huilĂ©e mais prĂ©visible. L’exemple le plus criant reste cet apartĂ© avec Matt Damon et ses partenaires fĂ©minines : un dialogue trop indiscret pour ĂŞtre honnĂŞte, trop appuyĂ©e pour ĂŞtre subtil, surtout lorsqu’il s’agit de manipuler l’indic. On voit venir les cartes, on devine les coups, et la tension se dĂ©lite.

C’est d’autant plus dommage que les scènes d’action, pourtant bien foutues, se retrouvent prisonnières de ces automatismes narratifs. LĂ  oĂą le film aurait pu continuer Ă  creuser la paranoĂŻa, la dĂ©fiance, le jeu trouble des trahisons, il choisit la voie balisĂ©e. J’aurais prĂ©fĂ©rĂ© une trajectoire plus droite, plus mĂ©chante, plus incorrecte, plus hard dans sa peinture des flics vĂ©reux. Un film qui assume jusqu’au bout la noirceur morale qu’il esquisse si brillamment au dĂ©part.
 

Reste que, malgrĂ© cette chute dans la facilitĂ©, The Rip est un bon moment de sĂ©rie B solide, efficace, qui accroche et captive longuement avant de se saborder partiellement elle-mĂŞme. Un polar imparfait, frustrant mĂŞme, mais suffisamment bien troussĂ© pour qu’on ne regrette pas la nuit passĂ©e en sa compagnie.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

dimanche 1 février 2026

Jojo Rabbit de Taika Waititi. 2019. U.S.A./Nouvelle Zélande/Tchéquie. 1h48.

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Laissez tout vous arriver. 
La beauté et la terreur.
Continuez d'avancer. 
Aucun sentiment n'est définitif.
               Rainer Maria Rilke. 

 
RĂ©vision d'un immense choc du cĹ“ur pour ce Jojo Rabbit surgit de nulle part. Conte initiatique d’une audace folle, qui ose tourner en dĂ©rision les horreurs de l’Allemagne nazie Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale, en adoptant le regard candide et dĂ©formant d’un enfant de dix ans, Jojo, plein d'Ă©toiles filantes dans les yeux. EndoctrinĂ©, manipulĂ©, asservi par une idĂ©ologie haineuse qu’il prend pour un jeu, il va pourtant, au fil de sa relation avec Elsa, jeune juive cachĂ©e dans un placard par sa mère, apprendre Ă  aimer. Apprendre la tendresse. Retrouver, lentement, les vraies valeurs.
 
Le duo formĂ© par Roman Griffin Davis et Thomasin McKenzie est d’une justesse bouleversante. Leur confrontation morale, faite de piques, de peurs, de rires crispĂ©s, se mue peu Ă  peu en une amitiĂ© fragile, puis en un sentiment pudique, traversĂ© par une cocasserie et une poĂ©sie aussi rĂ©jouissantes que dĂ©chirantes. Une alchimie juvĂ©nile terriblement attachante.

 
Taika Waititi dĂ©ploie toute la puissance Ă©motionnelle de son film dans une rupture de ton magistrale. La première heure, dominĂ©e par l’humour - souvent noir, souvent grinçant - cède progressivement la place Ă  une dramaturgie inattendue, parfois cruelle, parfois tragique. La dernière demi-heure devient un torrent d’Ă©motions, un assaut frontal contre le cĹ“ur, jusqu’aux larmes, avec, cerise sur le gâteau, une brève chorĂ©graphie musicale sublime.

Par ailleurs, il faut saluer le jeu tout en nuance et dĂ©licatesse de Scarlett Johansson, d'une bienveillance dĂ©pouillĂ©e, presque dĂ©sinhibĂ©e, qui passe par une forme de caricature parodique assumĂ©e. Une manière pour elle de raisonner son fils, de le confronter Ă  sa propre bĂŞtise, Ă  son absurditĂ© d'applaudir la guerre et la haine. Par le rire, par l'amour, par l'exemple. Sur ce fil fragile, Scarlett Johansson livre une interprĂ©tation profondĂ©ment bouleversante et infiniment attendrissante, sans effet de manche. 
 

Au final, Jojo Rabbit est un sublime conte qui ridiculise la barbarie nazie sans jamais la rendre complaisante, transfigurant l’amour, la tendresse et l’amitiĂ© comme seuls remparts possibles face Ă  la haine. Un film pudique autant qu'onirique, jamais outrancier, qui choisit l’ellipse plutĂ´t que l’insoutenable. Et l’on en sort transformĂ©, comme Jojo et Elsa, le cĹ“ur Ă  vif, les yeux en larmes, traversĂ© par une lumière fragile mais tenace. La tristesse cĂ©dant Ă  la joie et Ă  l'apaisement. 
Ă€ mes yeux, Jojo Rabbit restera l’un des plus beaux moments d’Ă©motion dans ma vie de cinĂ©phile.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

Nino de Pauline Loquès. 2025. France. 1h36.

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"On va pas faire comme si tout allait bien? Mais on fait déjà tous ça"

Nino, premier long mĂ©trage français rĂ©alisĂ© par Pauline Loquès, est ce genre de film oĂą, quitte Ă  forcer un peu le trait, on pourrait presque parler de coup de maĂ®tre. Pour une première rĂ©alisation, la maĂ®trise est sidĂ©rante : une justesse, une finesse, une intelligence de mise en scène imparables. Un film entièrement dĂ©nuĂ© de pathos, d’Ă©motions programmĂ©es, portĂ© par une direction d’acteurs remarquable. Des visages inconnus, des corps neufs, tous d’une sobriĂ©tĂ© bouleversante, au jeu dĂ©pouillĂ©, naturel, spontanĂ©, pĂ©tri d’humanitĂ© et d’humilitĂ©, et surtout dĂ©barrassĂ© de toute diction théâtrale - ce qui, dans le paysage du cinĂ©ma français, n’est pas si courant, loin s'en faut, comme je le conteste frĂ©quemment.

Ce très beau drame intime retrace donc l’introspection morale de Nino, 29 ans, qui apprend brutalement qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Le film Ă©pouse alors son parcours intĂ©rieur, ses errances, ses amitiĂ©s, ses Ă©lans sentimentaux, au cĹ“ur d’un Paris jamais Ă©crasant, jamais dĂ©monstratif. Et ce qui touche profondĂ©ment, c’est l’immense pudeur avec laquelle Pauline Loquès dessine le profil psychologique de ce jeune homme, percutĂ© de plein fouet par une rĂ©vĂ©lation pathologique qui fissure tout.


On suit son cheminement moral avec une attention presque fĂ©brile, tant le film respecte sa fragilitĂ©, sa sensibilitĂ©, mais aussi sa force : celle de regarder en face ce qui pourrait Ă©branler sa vie, voire l’interrompre. Nino est un drame intime fort sur la prise de conscience de l’extrĂŞme fragilitĂ© de l’existence, lorsque la maladie surgit au moment le plus arbitraire, le plus injuste.

La grande force de ce film, d’ailleurs multi rĂ©compensĂ©, rĂ©side dans cette pudeur constante, cette finesse de regard et cette intelligence d’Ă©criture qui refusent toute complaisance, toute apitoiement sur le sort de ce personnage. Et son final, particulièrement beau et poignant sans jamais ĂŞtre appuyĂ©, est admirable dans sa manière de laisser l’avenir en suspens : entre le pire et un possible renouveau, entre la menace de la mort et l’espoir d’une nouvelle vision du monde, forgĂ©e dans l’Ă©preuve.

Merci Pauline Loquès, hâte de poursuivre ta carrière en herbe.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
 

Récompenses: Festival de Cannes 2025 / Semaine de la Critique : Prix Louis-Roederer de la révélation pour Théodore Pellerin
Festival du cinéma américain de Deauville 2025 : Prix d'Ornano-Valenti
Les Visiteurs du Soir de Valbonne 2025 : Prix du public et Prix des Lycéens
Prix Pierre-Chevalier pour Pauline Loquès
Festival international du film francophone de Namur 2025 : Bayard du meilleur scénario, Bayard de la meilleure première oeuvre, Prix Be Tv
Festival international du film de Rome 2025 : Grand Prix du jury
Festival international du film de Varsovie 2025 : Grand Prix, Prix du jury jeune Fipresci, Prix du jury oecuménique
Festival international du film de Valladolid 2025 : Mention spéciale
Festival Cinémania de Montréal 2025 : Prix Canal+ Distribution du meilleur film
Lumières 2026 : Meilleur premier film

mercredi 28 janvier 2026

Viral de Henry Joost et Ariel Schulman. 2016. U.S.A. 1h25.

                                                         
                                  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

J’ai dĂ©couvert Viral de manière impromptue, presque par rĂ©flexe. Une intuition payante. Car j’ai bien fait de lui faire confiance.

RĂ©alisĂ© en 2016 par Ariel Schulman et Henry Joost, et sorti chez nous directement en VOD le 1er mars 2017 - soit un an après sa sortie ricaine - Viral s’impose comme une petite sĂ©rie B horrifique, aussi modeste qu’innocente, mais portĂ©e par de rĂ©elles intentions.

Nous sommes ici face Ă  un film d’infectĂ©s, certes, mais l’horreur n’y est qu’un prĂ©texte, un Ă©cran de fumĂ©e en sorte pour raconter autre chose : le drame intime de deux sĹ“urs, recluses chez elles en l’absence du père, accompagnĂ©es d’un compagnon, et bientĂ´t contraintes Ă  un jeu de survie aussi fragile que dĂ©sespĂ©rĂ©.
Peu Ă  peu, le rĂ©cit nous invite Ă  nous familiariser avec elles, Ă  vivre Ă  leur rythme, Ă  ressentir leurs peurs. Analeigh Tipton et Sofia Black-D’Elia ne livrent pas un jeu Ă©bouriffant, mais leur sobriĂ©tĂ© fait mouche. Elles dĂ©gagent une Ă©motion nue, dĂ©pouillĂ©e, suffisante pour nous attacher Ă  leur sort prĂ©caire.
 

Le film baigne dans une bourgade américaine écrasée par un soleil aride, presque malsain, renforcé par une photographie aux teintes sépia. Un quotidien paisible bientôt ravagé par un virus mortel qui transforme les habitants en corps erratiques, haineux, étrangers à eux-mêmes.
Pourtant, les cinĂ©astes refusent la surenchère. Pas de dĂ©luge d’action, pas d’horreur hystĂ©rique. Viral prĂ©fère un suspense rampant, latent, ponctuĂ© de quelques sĂ©quences horrifiques - trois ou quatre - mais d’une efficacitĂ© redoutable. Leur impact tient Ă  la violence soudaine des situations, Ă  l’intensitĂ© des regards, et Ă  un certain rĂ©alisme des effets spĂ©ciaux, suffisamment crĂ©dibles pour que l’on croie Ă  ces parasites s’infiltrant sous la peau, contaminant les corps comme les liens.

Tout le film repose alors sur la fraternitĂ©, sur cette fratrie contrainte de se resserrer dans un huis clos domestique Ă©touffant, tandis que la menace, inĂ©vitablement, finit par s’y infiltrer elle aussi. L’espace se rĂ©trĂ©cit, l’air devient irrespirable, et la peur se fait intime.
 
 
Aussi simpliste, parfois prĂ©visible, et modestement mis en scène soit-il, Viral fonctionne. On ne s’ennuie jamais. On s’attache sincèrement aux personnages, on partage leurs angoisses, on redoute leur sort. Et surtout, le film ne cède pas Ă  la facilitĂ© d’un happy-end rassurant.

Au final, Viral s’affirme comme une sĂ©rie B honnĂŞte et dĂ©sirable, une Ĺ“uvre modeste mais soignĂ©e, qui privilĂ©gie la dramaturgie psychologique Ă  l’esbroufe, et qui plonge le spectateur dans un cauchemar horrifique avant tout humain, portĂ© par un humanisme dĂ©sespĂ©rĂ©, fragile, assez touchant pour emporter l'adhĂ©sion.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

mardi 27 janvier 2026

Abigail de Matt Bettinelli-Olpin Tyler Gillett. 2024. U.S.A. 1h49

                                                   
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Abigail est une sympatoche sĂ©rie B dont je n’attendais pas grand-chose. Il m’aura fallu plus d’un an pour enfin le dĂ©couvrir, et je ne suis finalement pas déçu. Certes, le film aurait pu ĂŞtre bien meilleur, avec un scĂ©nario plus solide, plus surprenant. Mais malgrĂ© ses limites, le rĂ©cit distille par moments de bonnes idĂ©es, aussi bien visuelles que narratives, jamais dĂ©plaisantes.
 
Le film n’est pas ennuyeux : il se laisse suivre avec un plaisir innocent. C’est un jeu du chat et de la souris relativement efficace, plutĂ´t bien menĂ©, notamment dans l’action et les sĂ©quences gore, dissĂ©minĂ©es avec une rĂ©gularitĂ© quasi mĂ©tronomique tout au long de ce pĂ©riple de survie. Les personnages gogos, assez attachants et sciemment irritants, se prĂŞtent au jeu de la riposte avec une ironie dĂ©complexĂ©e. Et la jeune hĂ©roĂŻne juvĂ©nile, incarnĂ©e par Alicia Weir, est convaincante en vampirette en herbe, jouant avec ses proies dans une provocation sardonique assez fun pour se laisser berner dans sa condition damnĂ©e.
 
 
Mais Abigail doit aussi beaucoup Ă  son dĂ©cor principal : un manoir isolĂ©, gothique et envoĂ»tant, superbement photographiĂ©. La demeure fascine, impose son aura, presque vivante, oscillant entre modernitĂ© froide et hĂ©ritage sĂ©culaire. Les dĂ©cors sont assez intelligemment exploitĂ©s, renforçant l’immersion et le sentiment d’enfermement, transformant cet espace en vĂ©ritable terrain de jeu macabre oĂą chaque couloir, chaque salle, semble guetter ses victimes.
 
Certaines scènes gores se rĂ©vèlent mĂŞme spectaculaires - ces vampires qui explosent comme des baudruches sont une idĂ©e savoureuse qu’il faut souligner. Ainsi, malgrĂ© son caractère perfectible, peut-ĂŞtre mĂŞme largement, Abigail demeure un bon divertissement, plaisant Ă  voir et Ă  suivre. Un spectacle horrifique teintĂ© d'onirisme (les rituels d'une danse macabre) que je pourrai revoir sans me forcer.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

mardi 20 janvier 2026

Jonathan Livingston le goéland / Jonathan Livingston Seagull de Hal Barlett. 1973. U.S.A. 1h39.

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Jonathan Livingston le GoĂ©land (1973), rĂ©alisĂ© par Hall Bartlett, est un très beau conte philosophique qui dĂ©ploie avec grâce les thèmes du dĂ©passement de soi, du droit Ă  la diffĂ©rence et, surtout, du dĂ©sir de libertĂ© absolue. Le film emporte l’adhĂ©sion par ses envolĂ©es lyriques continues, portĂ©es par les magnifiques mĂ©lodies de Neil Diamond - rĂ©compensĂ© un an plus tard par le Golden Globe de la meilleure musique de film.
 
De prime abord, on pourrait pourtant se montrer rĂ©ticent Ă  l’idĂ©e de suivre pendant plus d’une heure et demie l’initiation d’un simple volatile, goĂ©land diffĂ©rent des autres, infiniment autonome. Mais la magie opère immĂ©diatement, grâce Ă  la beautĂ© universelle des images naturelles. L’aspect envoĂ»tant naĂ®t de ces visions aĂ©riennes du GoĂ©land, qui fendent le ciel durant tout le mĂ©trage.
 
 
À ce titre, Jonathan Livingston le Goéland se fait parfois presque expérimental, à travers des images tantôt crépusculaires, tantôt oniriques. Le film baigne dans un amour, une tendresse, une bienveillance qui réchauffent le cœur et nous invitent à réfléchir à notre propre condition existentielle, à nous remettre en question.
 
Bref, Jonathan Livingston le GoĂ©land est un spectacle Ă  la fois audacieux et intelligent, aussi mĂ©connu qu’oubliĂ© - et c’est profondĂ©ment dommage.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
 

 Patrick Haouzi:
Jonathan Livingston le Goéland (adapté du roman de Richard Bach) constitue un parfait exemple de film qui fait rêver par la beauté de ses images et de sa musique mais surtout nous permet de suivre un chemin vers le spirituel, de la matière a l'esprit.
Voici mon cheminement, mon point de vue et ma perception de ce chef d'œuvre humain :
L'appel au dépassement : Contrairement à ses pairs, Jonathan refuse la routine alimentaire pour se consacrer à la maîtrise du vol, symbolisant l'éveil de la conscience.
La rupture et l'exil : Son bannissement par le Conseil marque l'étape nécessaire de la solitude, où l'individu doit se détacher du groupe pour trouver sa propre vérité.
Le passage vers le sacré : Sa mort symbolique et son ascension vers des plans supérieurs illustrent la métamorphose de l'être, passant du matériel au spirituel.
La transmission : Le cycle se boucle lorsqu'il revient enseigner aux autres, prouvant que l'initiation n'est complète que lorsqu'elle est partagĂ©e. Bref tu as compris, ce film est pour moi une illumination ❤

L'Homme qui rétrécit de Jan Kounen. 2025. France/Belgique. 1h40

                     (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
L'honneur est sauf, puisqu'il s'agit une relecture particulièrement intelligente du chef-d’Ĺ“uvre de Jack Arnold, dans la mesure oĂą Jan Kounen privilĂ©gie de bout en bout la caractĂ©risation psychologique de son personnage principal, sans nĂ©gliger les figures secondaires familiales, mĂŞme si peu prĂ©sentes passĂ©e la partie d'exposition. Si bien que durant la quasi-totalitĂ© du rĂ©cit, nous nous retrouvons littĂ©ralement nez Ă  nez avec Jean Dujardin, contraint de survivre dans un quotidien soudain devenu inhospitalier Ă  mesure que son corps rĂ©trĂ©cit.
 

Grâce Ă  des effets spĂ©ciaux absolument irrĂ©prochables, L’Homme qui rĂ©trĂ©cit se mue en un redoutable film d’aventure et de survie, menĂ© de main de maĂ®tre par un Jan Kounen inspirĂ©, rigoureux, presque ascĂ©tique, au service d’une mise en scène d’une grande minutie. Jean Dujardin, lui, se fond entièrement dans la chair du personnage, accompagnant son Ă©volution morale avec une foi inĂ©branlable. Il incarne un homme Ă  la fois apeurĂ© dans sa condition dĂ©munie et esseulĂ©e, profondĂ©ment inquiet de sa condition, de sa posture physique, contraint de se prĂ©munir contre les dangers du quotidien : l’ameublement domestique, les insectes, l’araignĂ©e - et mĂŞme un poisson, lors d’une superbe sĂ©quence onirique dont je tairai volontairement d’autres indices.
 

C’est dire Ă  quel point L’Homme qui rĂ©trĂ©cit dĂ©borde d’Ă©motion Ă  travers ces aventures extraordinaires, portĂ©es par l’investissement total de l'acteur, qui confère au film une dimension humaine souvent poignante. Une intensitĂ© viscĂ©rale mĂŞme que vient parachever une conclusion vĂ©ritablement Ă©mouvante, onirique, et, comme dans le classique de Jack Arnold, traversĂ©e par une rĂ©flexion existentielle puissante, presque salvatrice en prime de dĂ©clarer sa flamme Ă  la valeur filiale.
 

On peut donc affirmer qu’il s’agit lĂ  d’un formidable remake - d’autant plus remarquable qu’il est signĂ© par un cinĂ©aste français - une aventure fantastique dont on ne voit pas le temps passer. On ne s’ennuie pas une seconde, et jamais, au grand jamais, Jan Kounen ne cède Ă  la surenchère. Les sĂ©quences d’action, jamais confuses, restent constamment au service de la narration, infiniment crĂ©dibles. D'oĂą l'effet d'Ă©merveillement cauchemardesque. Et pour cela, on ne peut qu’applaudir un rĂ©alisateur qui refuse les sirènes du divertissement standardisĂ© fondĂ© sur l’excès. Une belle surprise donc - mĂŞme si on aurait peut-ĂŞtre optĂ© un peu plus d'originalitĂ© dans son schĂ©ma narratif connu des initiĂ©s.
 
 — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

dimanche 18 janvier 2026

Le Dernier monde cannibale / Ultimo mondo cannibale de Ruggero Deodato. 1977. Italie. 1h32.

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"La survivance de la bĂŞte en l’homme."

Le Dernier Monde Cannibale, rĂ©alisĂ© par Ruggero Deodato trois ans avant Cannibal Holocaust, est une expĂ©rience de cinĂ©ma aussi extrĂŞme qu’hallucinĂ©e, formellement rĂ©servĂ©e Ă  un public averti - et tout aussi formellement dĂ©conseillĂ©e aux âmes sensibles. Je pèse mes mots : le film est Ă  la fois impressionnant, fascinant et profondĂ©ment rĂ©pulsif, Ă  un niveau comparable, voire Ă©quivalent, Ă  Cannibal Holocaust.


HĂ©las - lourdement hĂ©las - on y retrouve des sĂ©quences de snuff animalier. Elles sont ici moins nombreuses, mĂŞme si la scène du crocodile demeure absolument abjecte, innommable, insoutenable. Certaines autres maltraitances, notamment sur des volatiles, semblent moins gratuites que dans Cannibal Holocaust, dans la mesure oĂą elles s’inscrivent dans le rĂ©cit et les us et coutumes d’un peuple indigène anthropophage de l’Ă®le de Mindanao. Le film s’inspire d’ailleurs d’une histoire vraie : celle d’un AmĂ©ricain dont l’avion s’Ă©crase, capturĂ© par ces indigènes, contraint d’apprendre Ă  vivre - ou plutĂ´t Ă  survivre - parmi eux, avant de tenter l’Ă©vasion dans une seconde partie suffocante.

LĂ  oĂą Le Dernier Monde Cannibale sidère vĂ©ritablement, comme le souligne Christophe Gans dans les bonus du Blu-ray et du 4K, c’est par son hyper-rĂ©alisme estomaquant. TournĂ© en pleine jungle - entre la Malaisie et les Philippines - le film abolit la frontière entre cinĂ©ma et rĂ©alitĂ©. On ne regarde plus : on vit. On partage le quotidien de cet homme nu, plongĂ© pendant une heure dans une nature aussi sauvage que ceux qui l’habitent. Un film sur l’instinct primitif, sur la contamination de la sauvagerie : l’homme civilisĂ©, au contact de cet enfer vert, rĂ©veille son propre animal intĂ©rieur pour survivre.


Et c’est lĂ  que l’horreur opère pleinement. Le malaise est constant, l’insĂ©curitĂ© permanente, l’oppression sourde. On est fascinĂ© autant qu’on est rĂ©vulsĂ©. La puissance des images est telle qu’on en oublie, totalement, qu’il s’agit d’une Ĺ“uvre de fiction. D’autant plus que les indigènes ne sont pas des acteurs, mais de vĂ©ritables habitants jouant leur propre rĂ´le, avec un rĂ©alisme brut, expressif, viscĂ©ral, absolument sidĂ©rant. On a les yeux constamment Ă©carquillĂ©s - tel cet infanticide extrĂŞmement dĂ©rangeant par sa bestialitĂ© en deux temps, mĂŞme si quasi hors-champs.

Oui, certaines sĂ©quences provoquent le haut-le-cĹ“ur. Mais Le Dernier Monde Cannibale dĂ©passe l’entendement grâce Ă  son aspect plus documentĂ©: c’est une expĂ©rience de cinĂ©ma extrĂŞme qui, en termes de radicalitĂ© et mĂŞme de puissance, surpasse peut-ĂŞtre Cannibal Holocaust, pourtant Ă©rigĂ© en sommet du genre - et que j’admire, snuffs animaliers mis Ă  part Ă©videmment. Ici, Deodato s’attarde heureusement moins sur la souffrance animale, malgrĂ© l’horreur indĂ©lĂ©bile de la scène du crocodile Ă  vomir qu'il faut passer en accĂ©lĂ©rĂ© grâce Ă  votre tĂ©lĂ©commande.


Pour les amateurs de cinĂ©ma d’horreur pur et dur, d’expĂ©riences limites et proprement inoubliables, Le Dernier Monde Cannibale est sans doute le sommet absolu du film de cannibales. Un film qu’on ne peut ni oublier, ni effacer de sa mĂ©moire, une fois traversĂ©.

Il serait enfin injuste de ne pas saluer l’interprĂ©tation de Massimo Foschi, dans le rĂ´le du pĂ©lerin Robert Harper. Une performance absolument convaincante, fondĂ©e sur un jeu dĂ©muni, apeurĂ©, peu Ă  peu primitif, qui accompagne avec une justesse troublante son initiation progressive Ă  la survie, au viol et Ă  la sauvagerie. Foschi se livre corps et âme, littĂ©ralement : nu durant près d’une heure de mĂ©trage, exposĂ©, vulnĂ©rable, il fallait oser - il l’a fait, avec un naturel confondant et une crĂ©dibilitĂ© sidĂ©rante. Chapeau-bas Ă  cet acteur trop mĂ©connu, qui porte le film sur ses Ă©paules, Ă  l’instar des indigènes, avec une force expressive constamment impressionnante.


Préparez vous au choc, thermique, viscéral, frontal; vous n'en sortirez pas indemne. Jusqu'au vortex.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

mercredi 14 janvier 2026

Sur un air de Blues / Song Sung Blue de Craig Brewer. 2025. U.S.A 2h12.

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"La musique plus forte que le chagrin."

Sur un air de blues de Craig Brewer est un film musical sincèrement attachant Ă  travers deux chanteurs de seconde zone, vibrant pour les yeux comme pour l'ouĂŻe. Hugh Jackman et Kate Hudson y incarnent Mike et Claire, alias Lightning & Thunder (Ă©clair et tonnerre), duo de scène et de cĹ“ur, cover band dĂ©diĂ© aux reprises de Neil Diamond. On peut rappeler que ce terme anglicisme dĂ©signe un groupe musical spĂ©cialisĂ© dans les reprises de chansons de groupes ou artistes cĂ©lèbres. Et rapidement, la magie opère. Les chansons sont toutes magnifiques, portĂ©es par une intensitĂ© Ă©motionnelle gratifiante, sublimĂ©es par la complĂ©mentaritĂ© fusionnelle du couple Ă  l’Ă©cran. Qu’ils chantent rĂ©ellement ou non importe peu: leur prĂ©sence, leur justesse, leur Ă©nergie commune rendent chaque performance radieuse, sĂ©millante, pour ne pas dire galvanisante.
 

On s’attache immĂ©diatement Ă  leur relation, Ă  ce lien fragile et incandescent, mĂŞme si, Ă  mi-parcours, la crainte surgit de voir le film basculer dans un mĂ©lo appuyĂ© Ă  la suite d’un Ă©vĂ©nement que je tairai. Mais heureusement, le rĂ©cit reprend son souffle. Craig Brewer fait preuve d’une intelligence de mise en scène : le mĂ©lo, contenu et maĂ®trisĂ©, ne dĂ©vore jamais le film. La trajectoire narrative se rĂ©accorde alors au mouvement musical initial, et Sur un air de blues rebondit Ă  nouveau pour renouer avec des scènes de concert absolument magnifiques, chargĂ©es d’Ă©motion et d’Ă©lan vital, tout en rendant hommage Ă  ces chanteurs de bars avec une Ă©mouvante sincĂ©ritĂ© au travers de leur ascension populaire que personne n'eut prĂ©vu.

Certes, Mike et Claire peuvent peut-ĂŞtre parfois frĂ´ler la caricature, mais Jackman et Hudson sont si investis, si spontanĂ©s, si profondĂ©ment humains, que tout passe. Leur sincĂ©ritĂ© dĂ©samorce les quelques couacs, y compris un final qui s’attarde peut-ĂŞtre sur deux plans de trop, un peu appuyĂ©s sur les regards en berne. Pourtant, mĂŞme lĂ , le film choisit la sobriĂ©tĂ© Ă  travers l'humilitĂ© de Claire, refusant d’exacerber les bons sentiments faciles auprès d'une chanson mĂ©morablement digne. 
 

Au bout du compte, impossible de sortir indemne. Les larmes montent, inĂ©vitablement, lors d’un final bouleversant, Ă  la fois doux et lumineux, porteur d’un message existentiel d’espoir et d’optimisme, sans jamais plomber l’atmosphère chaleureuse et solennelle qui irrigue tout le rĂ©cit. Et les chansons, toujours superbes, donnent une furieuse envie de dĂ©couvrir - ou redĂ©couvrir - la vĂ©ritable voix de Neil Diamond. Ce film est aussi un hommage vibrant, sincère, un rĂ©cit biographique lĂ©gèrement romancĂ© mais assez respectueux, notamment dans le sort rĂ©servĂ© Ă  l’un des deux protagonistes. Un air de blues qui rĂ©sonne longtemps après la dernière note. D'ailleurs, je n'ai eu qu'une seule envie après la projo: Ă©couter la vĂ©ritable voix de Neil Diamond dont j'ignorai l'existence. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

mardi 13 janvier 2026

Landman créée par Taylor Sheridan et Christian Wallace. U.S.A. 2024 -

                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Landman est un véritable coup de cœur impulsé par la mélodie élégiaque de Andrew Lockington.
Une sĂ©rie fastueuse, tant visuelle que cĂ©rĂ©brale, portĂ©e par le gĂ©nie de Taylor Sheridan, et qui, avec dĂ©jĂ  deux saisons au compteur - et visiblement encore de belles annĂ©es devant elle aux dernières news - s’impose comme l’une des plus grandes rĂ©ussites tĂ©lĂ©visuelles rĂ©centes. Probablement ma sĂ©rie attitrĂ©e depuis Gomorra, mĂŞme si les tonalitĂ©s diffèrent profondĂ©ment. LĂ  oĂą Gomorra auscultait la chute, la perfidie et la violence la plus crasse, Landman parle de valeurs nobles : la famille, l’honneur, l'amour, et surtout la quĂŞte du bonheur conjugal, traversĂ© par les conflits du quotidien (notamment financier) de tout un chacun. 
 

C’est aussi une sĂ©rie sur le temps qui passe, sur la vieillesse, abordĂ©e avec une humanitĂ© rare comme le souligne par exemple l'immense vĂ©tĂ©ran Sam Elliott en papy sclĂ©rosĂ© dans la saison 2: fragile, poignante, bouleversante, mais jamais appuyĂ©e. Aucune Ă©motion programmĂ©e ici, aucun pathos. Landman ne s’apitoie jamais sur ses personnages, elle les regarde vivre, lutter, aimer, avec une pudeur admirable.

Et quels personnages. Tous crèvent l’Ă©cran. Billy Bob Thornton est prodigieux en patriarche retors, caractĂ©riel, mais d’une intelligence redoutable dans ses affaires. Demi Moore est sublime en veuve en berne, tentant de reprendre l’empire de son mari dĂ©funt avec une fermetĂ© et une personnalitĂ© impressionnantes. Et quel immense plaisir de retrouver Andy Garcia, grande figure des annĂ©es 80-90, acteur trop souvent sous-estimĂ© Ă  mon sens. Ici, il est remarquable de sobriĂ©tĂ©, de force tranquille, de maĂ®trise, mĂŞme si ses Ă©clats de colère sèment parfois le doute sur ses vĂ©ritables intentions.
 

Autour d’eux, le casting est d’une richesse folle. Alyssa Larter, que je ne connaissais pas, incarne une matriarche grande gueule, aux allures de cougar physiquement renversante, Ă  tomber d'amour fou pour elle, mais dotĂ© d'un coeur d'une sensibilitĂ© presque torturĂ©e. Michelle Randolph, dans le rĂ´le de la fille Norris, dĂ©gage une sexualitĂ© troublante, longiligne, moulante, hypnotique en diable Ă  nous rendre azimutĂ©. Paulina Chavez apporte une douceur et une fragilitĂ© bouleversantes, marquĂ©es par le deuil de son mari. Et puis il y a la rĂ©vĂ©lation Jacob Lofland, fils Norris, magnifique de pudeur et de noblesse des sentiments : altruiste, bienveillant, d’une humanitĂ© et d’une sensibilitĂ© rares, notamment dans son amour pour Ariana. Leur couple est fusionnel, profondĂ©ment touchant, tendre et dĂ©licat.
 

VoilĂ  ce qu’est Landman Ă  mes yeux : l’une des plus belles sĂ©ries dramatiques de ces 20 dernières annĂ©es. Peut-ĂŞtre plus encore que This is Us. Un immense coup de cĹ“ur dont mĂŞme les petits dĂ©fauts nous apparaissent comme des qualitĂ©s. Chaque Ă©pisode est un pur rĂ©gal Ă©motif gratifiant. Une sĂ©rie qui fait un bien fou au moral, grâce Ă  la puretĂ© de ses sentiments, Ă  la profondeur humaniste de ses personnages, Ă  un humour omniprĂ©sent portĂ© par des dialogues denses, intelligents, inventifs, souvent caustiques, fusant tous azimuts.

Bref, Landman est une sĂ©rie existentielle touchĂ©e par la grâce, Ă  laquelle je souhaite longĂ©vitĂ©, aussi riche en qualitĂ© qu’en durĂ©e. Une saga profondĂ©ment romantique que l'on croyait perdu ces dernières annĂ©es tant elle a disparu de nos grands Ă©crans.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤