dimanche 1 février 2026

Jojo Rabbit de Taika Waititi. 2019. U.S.A./Nouvelle Zélande/Tchéquie. 1h48.

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Laissez tout vous arriver. 
La beauté et la terreur.
Continuez d'avancer. 
Aucun sentiment n'est définitif.
               Rainer Maria Rilke. 

Révision d'un immense choc du cœur pour ce Jojo Rabbit surgit de nulle part. Conte initiatique d’une audace folle, qui ose tourner en dérision les horreurs de l’Allemagne nazie à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en adoptant le regard candide et déformant d’un enfant de dix ans, Jojo, plein d'étoiles filantes dans les yeux. Endoctriné, manipulé, asservi par une idéologie haineuse qu’il prend pour un jeu, il va pourtant, au fil de sa relation avec Elsa, jeune juive cachée dans un placard par sa mère, apprendre à aimer. Apprendre la tendresse. Retrouver, lentement, les vraies valeurs.

Le duo formé par Roman Griffin Davis et Thomasin McKenzie est d’une justesse bouleversante. Leur confrontation morale, faite de piques, de peurs, de rires crispés, se mue peu à peu en une amitié fragile, puis en un sentiment pudique, traversé par une cocasserie et une poésie aussi réjouissantes que déchirantes. Une alchimie juvénile terriblement attachante.

Taika Waititi déploie toute la puissance émotionnelle de son film dans une rupture de ton magistrale. La première heure, dominée par l’humour - souvent noir, souvent grinçant - cède progressivement la place à une dramaturgie inattendue, parfois cruelle, parfois tragique. La dernière demi-heure devient un torrent d’émotions, un assaut frontal contre le cœur, jusqu’aux larmes, avec, cerise sur le gâteau, une brève chorégraphie musicale sublime.

Par ailleurs, il faut saluer le jeu tout en nuance et délicatesse de Scarlett Johansson, d'une bienveillance dépouillée, presque déshinibée, qui passe par une forme de caricature parodique assumée. Une manière pour elle de raisonner son fils, de le confronter à sa propre bêtise, à son absurdité d'applaudit la guerre et la haine. Par le rire, par l'amour, par l'exemple. Sur ce fil fragile, Scarlett Johansson livre une interprétation profondément bouleversante et infiniment attendrissante, sans effet de manche. 

Au final, Jojo Rabbit est un sublime conte qui ridiculise la barbarie nazie sans jamais la rendre complaisante, transfigurant l’amour, la tendresse et l’amitié comme seuls remparts possibles face à la haine. Un film pudique autant qu'onirique, jamais outrancier, qui choisit l’ellipse plutôt que l’insoutenable. Et l’on en sort transformé, comme Jojo et Elsa, le cœur à vif, les yeux en larmes, traversé par une lumière fragile mais tenace. La tristesse cédant à la joie et à l'apaisement. 
À mes yeux, Jojo Rabbit restera l’un des plus beaux moments d’émotion dans ma vie de cinéphile.

— le cinéphile du cœur noir 🖤

Nino de Pauline Loquès. 2025. France. 1h36.

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"On va pas faire comme si tout allait bien? Mais on fait déjà tous ça"

Nino, premier long métrage français réalisé par Pauline Loquès, est ce genre de film rare où, quitte à forcer un peu le trait, on pourrait presque parler de coup de maître. Pour une première réalisation, la maîtrise est sidérante : une justesse, une finesse, une intelligence de mise en scène absolument imparables. Un film entièrement dénué de pathos, d’émotions programmées, porté par une direction d’acteurs remarquable. Des visages inconnus, des corps neufs, tous d’une sobriété bouleversante, au jeu dépouillé, naturel, spontané, pétri d’humanité et d’humilité, et surtout débarrassé de toute diction théâtrale - ce qui, dans le paysage du cinéma français, n’est pas si courant, loin s'en faut.

Ce très beau drame intime retrace donc l’introspection morale de Nino, 29 ans, qui apprend brutalement qu’il est atteint d’un cancer de la gorge. Le film épouse alors son parcours intérieur, ses errances, ses amitiés, ses élans sentimentaux, au cœur d’un Paris jamais écrasant, jamais démonstratif. Et ce qui touche profondément, c’est l’immense pudeur avec laquelle Pauline Loquès dessine le profil psychologique de ce jeune homme, percuté de plein fouet par une révélation pathologique qui fissure tout.

On suit son cheminement moral avec une attention presque fébrile, tant le film respecte sa fragilité, sa sensibilité, mais aussi sa force : celle de regarder en face ce qui pourrait ébranler sa vie, voire l’interrompre. Nino est un drame intime magnifique sur la prise de conscience de l’extrême fragilité de l’existence, lorsque la maladie surgit au moment le plus arbitraire, le plus injuste.

La grande force de ce film, d’ailleurs multirécompensé à travers le monde, réside dans cette pudeur constante, cette finesse de regard et cette intelligence d’écriture qui refusent toute complaisance, toute apitoiement sur le sort de ce personnage. Et son final, absolument poignant sans jamais être appuyé, est admirable dans sa manière de laisser l’avenir en suspens : entre le pire et un possible renouveau, entre la menace de la mort et l’espoir d’une nouvelle vision du monde, forgée dans l’épreuve.

Merci Pauline Loquès, hâte de poursuivre ta carrière en herbe.

— le cinéphile du cœur noir 🖤

Récompenses: Festival de Cannes 2025 / Semaine de la Critique : Prix Louis-Roederer de la révélation pour Théodore Pellerin
Festival du cinéma américain de Deauville 2025 : Prix d'Ornano-Valenti
Les Visiteurs du Soir de Valbonne 2025 : Prix du public et Prix des Lycéens
Prix Pierre-Chevalier pour Pauline Loquès
Festival international du film francophone de Namur 2025 : Bayard du meilleur scénario, Bayard de la meilleure première oeuvre, Prix Be Tv
Festival international du film de Rome 2025 : Grand Prix du jury
Festival international du film de Varsovie 2025 : Grand Prix, Prix du jury jeune Fipresci, Prix du jury oecuménique
Festival international du film de Valladolid 2025 : Mention spéciale
Festival Cinémania de Montréal 2025 : Prix Canal+ Distribution du meilleur film
Lumières 2026 : Meilleur premier film

mercredi 28 janvier 2026

Viral de Henry Joost et Ariel Schulman. 2016. U.S.A. 1h25.

                                                         
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J’ai découvert Viral de manière impromptue, presque par réflexe. Une intuition payante. Car j’ai bien fait de lui faire confiance.

Réalisé en 2016 par Ariel Schulman et Henry Joost, et sorti chez nous directement en VOD le 1er mars 2017 - soit un an après sa sortie ricaine - Viral s’impose comme une petite série B horrifique, aussi modeste qu’innocente, mais portée par de réelles intentions.

Nous sommes ici face à un film d’infectés, certes, mais l’horreur n’y est qu’un prétexte, un écran de fumée en sorte pour raconter autre chose : le drame intime de deux sœurs, recluses chez elles en l’absence du père, accompagnées d’un compagnon, et bientôt contraintes à un jeu de survie aussi fragile que désespéré.
Peu à peu, le récit nous invite à nous familiariser avec elles, à vivre à leur rythme, à ressentir leurs peurs. Analeigh Tipton et Sofia Black-D’Elia ne livrent pas un jeu ébouriffant, mais leur sobriété fait mouche. Elles dégagent une émotion nue, dépouillée, suffisante pour nous attacher à leur sort précaire.
 

Le film baigne dans une bourgade américaine écrasée par un soleil aride, presque malsain, renforcé par une photographie aux teintes sépia. Un quotidien paisible bientôt ravagé par un virus mortel qui transforme les habitants en corps erratiques, haineux, étrangers à eux-mêmes.
Pourtant, les cinéastes refusent la surenchère. Pas de déluge d’action, pas d’horreur hystérique. Viral préfère un suspense rampant, latent, ponctué de quelques séquences horrifiques - trois ou quatre - mais d’une efficacité redoutable. Leur impact tient à la violence soudaine des situations, à l’intensité des regards, et à un certain réalisme des effets spéciaux, suffisamment crédibles pour que l’on croie à ces parasites s’infiltrant sous la peau, contaminant les corps comme les liens.

Tout le film repose alors sur la fraternité, sur cette fratrie contrainte de se resserrer dans un huis clos domestique étouffant, tandis que la menace, inévitablement, finit par s’y infiltrer elle aussi. L’espace se rétrécit, l’air devient irrespirable, et la peur se fait intime.
 
 
Aussi simpliste, parfois prévisible, et modestement mis en scène soit-il, Viral fonctionne. On ne s’ennuie jamais. On s’attache sincèrement aux personnages, on partage leurs angoisses, on redoute leur sort. Et surtout, le film ne cède pas à la facilité d’un happy-end rassurant.

Au final, Viral s’affirme comme une série B honnête et désirable, une œuvre modeste mais soignée, qui privilégie la dramaturgie psychologique à l’esbroufe, et qui plonge le spectateur dans un cauchemar horrifique avant tout humain, porté par un humanisme désespéré, fragile, assez touchant pour emporter l'adhésion.
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤 

mardi 27 janvier 2026

Abigail de Matt Bettinelli-Olpin Tyler Gillett. 2024. U.S.A. 1h49

                                                   
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Abigail est une sympatoche série B dont je n’attendais pas grand-chose. Il m’aura fallu plus d’un an pour enfin le découvrir, et je ne suis finalement pas déçu. Certes, le film aurait pu être bien meilleur, avec un scénario plus solide, plus surprenant. Mais malgré ses limites, le récit distille par moments de bonnes idées, aussi bien visuelles que narratives, jamais déplaisantes.
 
Le film n’est pas ennuyeux : il se laisse suivre avec un plaisir innocent. C’est un jeu du chat et de la souris relativement efficace, plutôt bien mené, notamment dans l’action et les séquences gore, disséminées avec une régularité quasi métronomique tout au long de ce périple de survie. Les personnages gogos, assez attachants et sciemment irritants, se prêtent au jeu de la riposte avec une ironie décomplexée. Et la jeune héroïne juvénile, incarnée par Alicia Weir, est convaincante en vampirette en herbe, jouant avec ses proies dans une provocation sardonique assez fun pour se laisser berner dans sa condition damnée.
 
 
Mais Abigail doit aussi beaucoup à son décor principal : un manoir isolé, gothique et envoûtant, superbement photographié. La demeure fascine, impose son aura, presque vivante, oscillant entre modernité froide et héritage séculaire. Les décors sont assez intelligemment exploités, renforçant l’immersion et le sentiment d’enfermement, transformant cet espace en véritable terrain de jeu macabre où chaque couloir, chaque salle, semble guetter ses victimes.
 
Certaines scènes gores se révèlent même spectaculaires - ces vampires qui explosent comme des baudruches sont une idée savoureuse qu’il faut souligner. Ainsi, malgré son caractère perfectible, peut-être même largement, Abigail demeure un bon divertissement, plaisant à voir et à suivre. Un spectacle horrifique teinté d'onirisme (les rituels d'une danse macabre) que je pourrai revoir sans me forcer.
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤 

mardi 20 janvier 2026

Jonathan Livingston le goéland / Jonathan Livingston Seagull de Hal Barlett. 1973. U.S.A. 1h39.

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Jonathan Livingston le Goéland (1973), réalisé par Hall Bartlett, est un très beau conte philosophique qui déploie avec grâce les thèmes du dépassement de soi, du droit à la différence et, surtout, du désir de liberté absolue. Le film emporte l’adhésion par ses envolées lyriques continues, portées par les magnifiques mélodies de Neil Diamond - récompensé un an plus tard par le Golden Globe de la meilleure musique de film.
 
De prime abord, on pourrait pourtant se montrer réticent à l’idée de suivre pendant plus d’une heure et demie l’initiation d’un simple volatile, goéland différent des autres, infiniment autonome. Mais la magie opère immédiatement, grâce à la beauté universelle des images naturelles. L’aspect envoûtant naît de ces visions aériennes du Goéland, qui fendent le ciel durant tout le métrage.
 
 
À ce titre, Jonathan Livingston le Goéland se fait parfois presque expérimental, à travers des images tantôt crépusculaires, tantôt oniriques. Le film baigne dans un amour, une tendresse, une bienveillance qui réchauffent le cœur et nous invitent à réfléchir à notre propre condition existentielle, à nous remettre en question.
 
Bref, Jonathan Livingston le Goéland est un spectacle à la fois audacieux et intelligent, aussi méconnu qu’oublié - et c’est profondément dommage.
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤
 

 Patrick Haouzi:
Jonathan Livingston le Goéland (adapté du roman de Richard Bach) constitue un parfait exemple de film qui fait rêver par la beauté de ses images et de sa musique mais surtout nous permet de suivre un chemin vers le spirituel, de la matière a l'esprit.
Voici mon cheminement, mon point de vue et ma perception de ce chef d'œuvre humain :
L'appel au dépassement : Contrairement à ses pairs, Jonathan refuse la routine alimentaire pour se consacrer à la maîtrise du vol, symbolisant l'éveil de la conscience.
La rupture et l'exil : Son bannissement par le Conseil marque l'étape nécessaire de la solitude, où l'individu doit se détacher du groupe pour trouver sa propre vérité.
Le passage vers le sacré : Sa mort symbolique et son ascension vers des plans supérieurs illustrent la métamorphose de l'être, passant du matériel au spirituel.
La transmission : Le cycle se boucle lorsqu'il revient enseigner aux autres, prouvant que l'initiation n'est complète que lorsqu'elle est partagée. Bref tu as compris, ce film est pour moi une illumination ❤

L'Homme qui rétrécit de Jan Kounen. 2025. France/Belgique. 1h40

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L'honneur est sauf, puisqu'il s'agit une relecture particulièrement intelligente du chef-d’œuvre de Jack Arnold, dans la mesure où Jan Kounen privilégie de bout en bout la caractérisation psychologique de son personnage principal, sans négliger les figures secondaires familiales, même si peu présentes passée la partie d'exposition. Si bien que durant la quasi-totalité du récit, nous nous retrouvons littéralement nez à nez avec Jean Dujardin, contraint de survivre dans un quotidien soudain devenu inhospitalier à mesure que son corps rétrécit.
 

Grâce à des effets spéciaux absolument irréprochables, L’Homme qui rétrécit se mue en un redoutable film d’aventure et de survie, mené de main de maître par un Jan Kounen inspiré, rigoureux, presque ascétique, au service d’une mise en scène d’une grande minutie. Jean Dujardin, lui, se fond entièrement dans la chair du personnage, accompagnant son évolution morale avec une foi inébranlable. Il incarne un homme à la fois apeuré dans sa condition démunie et esseulée, profondément inquiet de sa condition, de sa posture physique, contraint de se prémunir contre les dangers du quotidien : l’ameublement domestique, les insectes, l’araignée - et même un poisson, lors d’une superbe séquence onirique dont je tairai volontairement d’autres indices.
 

C’est dire à quel point L’Homme qui rétrécit déborde d’émotion à travers ces aventures extraordinaires, portées par l’investissement total de l'acteur, qui confère au film une dimension humaine souvent poignante. Une intensité viscérale même que vient parachever une conclusion véritablement émouvante, onirique, et, comme dans le classique de Jack Arnold, traversée par une réflexion existentielle puissante, presque salvatrice en prime de déclarer sa flamme à la valeur filiale.
 

On peut donc affirmer qu’il s’agit là d’un formidable remake - d’autant plus remarquable qu’il est signé par un cinéaste français - une aventure fantastique dont on ne voit pas le temps passer. On ne s’ennuie pas une seconde, et jamais, au grand jamais, Jan Kounen ne cède à la surenchère. Les séquences d’action, jamais confuses, restent constamment au service de la narration, infiniment crédibles. D'où l'effet d'émerveillement cauchemardesque. Et pour cela, on ne peut qu’applaudir un réalisateur qui refuse les sirènes du divertissement standardisé fondé sur l’excès. Une belle surprise donc - même si on aurait peut-être opté un peu plus d'originalité dans son schéma narratif connu des initiés.
 
 — le cinéphile du cœur noir 🖤

dimanche 18 janvier 2026

Le Dernier monde cannibale / Ultimo mondo cannibale de Ruggero Deodato. 1977. Italie. 1h32.

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"La survivance de la bête en l’homme."

Le Dernier Monde Cannibale, réalisé par Ruggero Deodato trois ans avant Cannibal Holocaust, est une expérience de cinéma aussi extrême qu’hallucinée, formellement réservée à un public averti - et tout aussi formellement déconseillée aux âmes sensibles. Je pèse mes mots : le film est à la fois impressionnant, fascinant et profondément répulsif, à un niveau comparable, voire équivalent, à Cannibal Holocaust.


Hélas - lourdement hélas - on y retrouve des séquences de snuff animalier. Elles sont ici moins nombreuses, même si la scène du crocodile demeure absolument abjecte, innommable, insoutenable. Certaines autres maltraitances, notamment sur des volatiles, semblent moins gratuites que dans Cannibal Holocaust, dans la mesure où elles s’inscrivent dans le récit et les us et coutumes d’un peuple indigène anthropophage de l’île de Mindanao. Le film s’inspire d’ailleurs d’une histoire vraie : celle d’un Américain dont l’avion s’écrase, capturé par ces indigènes, contraint d’apprendre à vivre - ou plutôt à survivre - parmi eux, avant de tenter l’évasion dans une seconde partie suffocante.

Là où Le Dernier Monde Cannibale sidère véritablement, comme le souligne Christophe Gans dans les bonus du Blu-ray et du 4K, c’est par son hyper-réalisme estomaquant. Tourné en pleine jungle - entre la Malaisie et les Philippines - le film abolit la frontière entre cinéma et réalité. On ne regarde plus : on vit. On partage le quotidien de cet homme nu, plongé pendant une heure dans une nature aussi sauvage que ceux qui l’habitent. Un film sur l’instinct primitif, sur la contamination de la sauvagerie : l’homme civilisé, au contact de cet enfer vert, réveille son propre animal intérieur pour survivre.


Et c’est là que l’horreur opère pleinement. Le malaise est constant, l’insécurité permanente, l’oppression sourde. On est fasciné autant qu’on est révulsé. La puissance des images est telle qu’on en oublie, totalement, qu’il s’agit d’une œuvre de fiction. D’autant plus que les indigènes ne sont pas des acteurs, mais de véritables habitants jouant leur propre rôle, avec un réalisme brut, expressif, viscéral, absolument sidérant. On a les yeux constamment écarquillés - tel cet infanticide extrêmement dérangeant par sa bestialité en deux temps, même si quasi hors-champs.

Oui, certaines séquences provoquent le haut-le-cœur. Mais Le Dernier Monde Cannibale dépasse l’entendement grâce à son aspect plus documenté: c’est une expérience de cinéma extrême qui, en termes de radicalité et même de puissance, surpasse peut-être Cannibal Holocaust, pourtant érigé en sommet du genre - et que j’admire, snuffs animaliers mis à part évidemment. Ici, Deodato s’attarde heureusement moins sur la souffrance animale, malgré l’horreur indélébile de la scène du crocodile à vomir qu'il faut passer en accéléré grâce à votre télécommande.


Pour les amateurs de cinéma d’horreur pur et dur, d’expériences limites et proprement inoubliables, Le Dernier Monde Cannibale est sans doute le sommet absolu du film de cannibales. Un film qu’on ne peut ni oublier, ni effacer de sa mémoire, une fois traversé.

Il serait enfin injuste de ne pas saluer l’interprétation de Massimo Foschi, dans le rôle du pélerin Robert Harper. Une performance absolument convaincante, fondée sur un jeu démuni, apeuré, peu à peu primitif, qui accompagne avec une justesse troublante son initiation progressive à la survie, au viol et à la sauvagerie. Foschi se livre corps et âme, littéralement : nu durant près d’une heure de métrage, exposé, vulnérable, il fallait oser - il l’a fait, avec un naturel confondant et une crédibilité sidérante. Chapeau-bas à cet acteur trop méconnu, qui porte le film sur ses épaules, à l’instar des indigènes, avec une force expressive constamment impressionnante.


Préparez vous au choc, thermique, viscéral, frontal; vous n'en sortirez pas indemne. Jusqu'au vortex.

— le cinéphile du cœur noir 🖤

mercredi 14 janvier 2026

Sur un air de Blues / Song Sung Blue de Craig Brewer. 2025. U.S.A 2h12.

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"La musique plus forte que le chagrin."

Sur un air de blues de Craig Brewer est un film musical sincèrement attachant à travers deux chanteurs de seconde zone, vibrant pour les yeux comme pour l'ouïe. Hugh Jackman et Kate Hudson y incarnent Mike et Claire, alias Lightning & Thunder (éclair et tonnerre), duo de scène et de cœur, cover band dédié aux reprises de Neil Diamond. On peut rappeler que ce terme anglicisme désigne un groupe musical spécialisé dans les reprises de chansons de groupes ou artistes célèbres. Et rapidement, la magie opère. Les chansons sont toutes magnifiques, portées par une intensité émotionnelle gratifiante, sublimées par la complémentarité fusionnelle du couple à l’écran. Qu’ils chantent réellement ou non importe peu: leur présence, leur justesse, leur énergie commune rendent chaque performance radieuse, sémillante, pour ne pas dire galvanisante.
 

On s’attache immédiatement à leur relation, à ce lien fragile et incandescent, même si, à mi-parcours, la crainte surgit de voir le film basculer dans un mélo appuyé à la suite d’un événement que je tairai. Mais heureusement, le récit reprend son souffle. Craig Brewer fait preuve d’une intelligence de mise en scène : le mélo, contenu et maîtrisé, ne dévore jamais le film. La trajectoire narrative se réaccorde alors au mouvement musical initial, et Sur un air de blues rebondit à nouveau pour renouer avec des scènes de concert absolument magnifiques, chargées d’émotion et d’élan vital, tout en rendant hommage à ces chanteurs de bars avec une émouvante sincérité au travers de leur ascension populaire que personne n'eut prévu.

Certes, Mike et Claire peuvent peut-être parfois frôler la caricature, mais Jackman et Hudson sont si investis, si spontanés, si profondément humains, que tout passe. Leur sincérité désamorce les quelques couacs, y compris un final qui s’attarde peut-être sur deux plans de trop, un peu appuyés sur les regards en berne. Pourtant, même là, le film choisit la sobriété à travers l'humilité de Claire, refusant d’exacerber les bons sentiments faciles auprès d'une chanson mémorablement digne. 
 

Au bout du compte, impossible de sortir indemne. Les larmes montent, inévitablement, lors d’un final bouleversant, à la fois doux et lumineux, porteur d’un message existentiel d’espoir et d’optimisme, sans jamais plomber l’atmosphère chaleureuse et solennelle qui irrigue tout le récit. Et les chansons, toujours superbes, donnent une furieuse envie de découvrir - ou redécouvrir - la véritable voix de Neil Diamond. Ce film est aussi un hommage vibrant, sincère, un récit biographique légèrement romancé mais assez respectueux, notamment dans le sort réservé à l’un des deux protagonistes. Un air de blues qui résonne longtemps après la dernière note. D'ailleurs, je n'ai eu qu'une seule envie après la projo: écouter la véritable voix de Neil Diamond dont j'ignorai l'existence. 
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤 

mardi 13 janvier 2026

Landman créée par Taylor Sheridan et Christian Wallace. U.S.A. 2024 -

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Landman est un véritable coup de cœur impulsé par la mélodie élégiaque de Andrew Lockington.
Une série fastueuse, tant visuelle que cérébrale, portée par le génie de Taylor Sheridan, et qui, avec déjà deux saisons au compteur - et visiblement encore de belles années devant elle aux dernières news - s’impose comme l’une des plus grandes réussites télévisuelles récentes. Probablement ma série attitrée depuis Gomorra, même si les tonalités diffèrent profondément. Là où Gomorra auscultait la chute, la perfidie et la violence la plus crasse, Landman parle de valeurs nobles : la famille, l’honneur, l'amour, et surtout la quête du bonheur conjugal, traversé par les conflits du quotidien (notamment financier) de tout un chacun. 
 

C’est aussi une série sur le temps qui passe, sur la vieillesse, abordée avec une humanité rare comme le souligne par exemple l'immense vétéran Sam Elliott en papy sclérosé dans la saison 2: fragile, poignante, bouleversante, mais jamais appuyée. Aucune émotion programmée ici, aucun pathos. Landman ne s’apitoie jamais sur ses personnages, elle les regarde vivre, lutter, aimer, avec une pudeur admirable.

Et quels personnages. Tous crèvent l’écran. Billy Bob Thornton est prodigieux en patriarche retors, caractériel, mais d’une intelligence redoutable dans ses affaires. Demi Moore est sublime en veuve en berne, tentant de reprendre l’empire de son mari défunt avec une fermeté et une personnalité impressionnantes. Et quel immense plaisir de retrouver Andy Garcia, grande figure des années 80-90, acteur trop souvent sous-estimé à mon sens. Ici, il est remarquable de sobriété, de force tranquille, de maîtrise, même si ses éclats de colère sèment parfois le doute sur ses véritables intentions.
 

Autour d’eux, le casting est d’une richesse folle. Alyssa Larter, que je ne connaissais pas, incarne une matriarche grande gueule, aux allures de cougar physiquement renversante, à tomber d'amour fou pour elle, mais doté d'un coeur d'une sensibilité presque torturée. Michelle Randolph, dans le rôle de la fille Norris, dégage une sexualité troublante, longiligne, moulante, hypnotique en diable à nous rendre azimuté. Paulina Chavez apporte une douceur et une fragilité bouleversantes, marquées par le deuil de son mari. Et puis il y a la révélation Jacob Lofland, fils Norris, magnifique de pudeur et de noblesse des sentiments : altruiste, bienveillant, d’une humanité et d’une sensibilité rares, notamment dans son amour pour Ariana. Leur couple est fusionnel, profondément touchant, tendre et délicat.
 

Voilà ce qu’est Landman à mes yeux : l’une des plus belles séries dramatiques de ces 20 dernières années. Peut-être plus encore que This is Us. Un immense coup de cœur dont même les petits défauts nous apparaissent comme des qualités. Chaque épisode est un pur régal émotif gratifiant. Une série qui fait un bien fou au moral, grâce à la pureté de ses sentiments, à la profondeur humaniste de ses personnages, à un humour omniprésent porté par des dialogues denses, intelligents, inventifs, souvent caustiques, fusant tous azimuts.

Bref, Landman est une série existentielle touchée par la grâce, à laquelle je souhaite longévité, aussi riche en qualité qu’en durée. Une saga profondément romantique que l'on croyait perdu ces dernières années tant elle a disparu de nos grands écrans.
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤

jeudi 8 janvier 2026

Marionette de Elbert van Strien. 2020. 1h52.

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"Quand croire devient une nécessité dangereuse."
Marionnette (2020), coproduction entre le Luxembourg, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, se révèle être, dans sa finalité, un excellent thriller psychologique, aussi intelligent qu’efficace dans sa capacité à nous manipuler du début à la fin. Le film avance masqué, jusqu’à ce que sa dernière demi-heure lève enfin le voile - le véritable voile - sur les tenants et aboutissants de ses deux protagonistes.
 
Au centre du récit, Marianne Winter, pédopsychiatre incarnée par l’excellente hollandaise Thekla Reuten, d’une crédibilité troublante en thérapeute sans fard constamment sur le fil du rasoir jusqu'au point de non retour. Au fil de son enquête, de ses séances avec un enfant de dix ans aussi secret qu’inquiétant, elle perd peu à peu pied avec la réalité, doute de ses certitudes, et commence à accorder une confiance dangereuse à ce garçon qui prétend contrôler l’avenir à travers ses dessins, voire provoquer des incidents.
 
 
Le film traite admirablement de l’impossibilité de faire le deuil, de manière originale et déstabilisante, notamment grâce à un twist final remarquable qui reconfigure tout ce que nous pensions avoir vu. C’est précisément là que Marionnette devient passionnant, et sans doute encore davantage à la revoyure, en revisitant l’intégralité du récit à travers le regard fissuré de Marianne et l’imaginaire de cet enfant en souffrance impeccablement modéré par son jeu à la fois trouble, distant, impassible de l'acteur Elijah Wolf
 
Narrativement, le film se montre d’une grande efficacité, exploitant avec finesse les codes du fantastique - phénomènes paranormaux, télékinésie suggérée, pouvoir d’influence à distance - sans jamais sombrer dans le spectaculaire, le racoleur ou la complaisance. Tout reste diffus, éthéré, insidieux, niché dans la relation psychologique trouble et inquiétante qui unit la thérapeute et l’enfant en porte-à-faux.
 
 
Marionnette porte également une réflexion forte sur la foi. Quand tout est perdu, quand la souffrance devient moralement intolérable, la tentation de se raccrocher à une croyance apparaît comme un dernier refuge. Le film interroge ainsi le besoin de sens face au chaos, la frontière trouble entre soin et emprise, la dangerosité des récits salvateurs, et l’impossibilité, parfois, de guérir sans accepter la perte. Car il n’y a pas de miracle possible quand on refuse la mort.
 
Nous sommes donc face à un véritable drame psychologique, sombre et ambigu : un film sur la foi comme symptôme, sur le deuil comme maladie de l’âme, et sur le danger de vouloir réparer l’irréparable. Un thriller passé inaperçu, sorti discrètement chez nous via Internet en Novembre 2021 - et c’est bien dommage - car Marionnette mérite d’être découvert avec attention. Pour ma part, je ne regrette absolument pas de m’y être confronté, et j'y retournerai.
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤 

mercredi 7 janvier 2026

Robin des Bois / Robin Hood de Wolfgang Reitherman et David Hand. 1973. U.S.A. 1h23.

                     (Crédit photo : image trouvée via Google, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

Robin des Bois (1973) est le tout premier dessin animé que j’ai eu la chance de découvrir, à sept ans, aux côtés de ma mère, dans une salle de cinéma. Un souvenir fondateur, évidemment mémorable, presque sacré. Si bien que, paradoxalement, ce n’est que plusieurs décennies plus tard que je me décide à le revoir, seulement pour la seconde fois (avant hier précisément). Et le charme opère intact évidemment.

Certes, à sa sortie, les critiques n’étaient guère enchantées par les libertés prises avec la légende consacrée de Robin des Bois. Mais qu’importe. Le film s’inscrit pleinement dans la grande tradition Disney : un enchantement radieux et fougueux, porté par une intrigue simple, mais gorgée d’humour, d’invention, de tendresse et de cocasserie.
 
 
Comme souvent chez Disney, tout repose sur les personnages - ici animaliers - absolument irrésistibles par leur expressivité à la fois innocente et badine. C’est là, sans doute, la grande réussite du film : susciter un attachement immédiat, presque instinctif, à ces figures héroïques et pourtant appauvries, écrasées par la misère faute de leur roi… attendez… du roi… comment s’appelle-t-il déjà ? Non, le frère du roi, le prince Jean endossé par ce lion ridicule, altier et geignard - oui, lui, épaulé de son disciple, le serpent sir, servile persifleur !  

Robin des Bois n’est peut-être pas un chef-d’œuvre absolu, mais c’est un régal de divertissement, attendrissant et irrésistiblement pittoresque. Les personnages fourmillent d’allégresse et d’expressivité bonnard, portés par des chansons si entêtantes qu’on se surprend à les fredonner avec eux tout au long de ce périple aventureux. Un voyage mené par un Robin des Bois charismatique, renard rusé - redoutablement rusé - qui se délecte à railler son roi avec une malice et une dérision jubilatoires.

— le cinéphile du cœur noir 🖤

vendredi 2 janvier 2026

The Grudge de Takeshi Shimizu. 2004. Japon/U.S.A. 1h31.

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A la 3è revoyure, je trouve The Grudge (2004) de Takeshi Shimizu plutôt réussi, même si mon souvenir avec son modèle initial s’est estompé avec le temps. Je suis donc dans l'incapacité de pouvoir comparer.

Cette réactualisation soigne avant tout son ambiance - et c’est bien là que le film trouve sa véritable force. Une atmosphère pesante, lourde, presque désenchantée, que Sarah Michelle Gellar porte sur ses épaules d’enquêtrice circonspecte, tentant de démêler l’étrange logique d’une vague de crimes convergeant vers une seule et même demeure.
 

Planter l’action à Tokyo est une bonne idée dépaysante. La texture visuelle du film possède quelque chose de singulier, presque hors du temps. On a parfois l’impression d’assister à une pellicule granuleuse des années 70-80, notamment dans cette manière latente, diffuse, de filmer l’angoisse sans précipitation.  
The Grudge s’impose ainsi comme une série B assez captivante et ludique : le scénario reste d’une grande simplicité, mais l’ensemble demeure original et percutant, notamment dans son approche des personnages pris au piège de ce massacre familial maudit.
 

Ici, la peur naît moins de la terreur frontale que de la tension continue. Certaines séquences peuvent effrayer, certes, mais c’est surtout cette oppression constante qui domine, et à ce niveau-là, le film se montre efficace, maîtrisé, mené avec une sobriété bienvenue par un casting bien choisi. Revoir Sarah Michelle Gellar à contre-emploi de son rôle pugnace dans la série Buffy contre les vampires fait toujours plaisir. Rien de péjoratif là-dedans, bien au contraire : elle s’en sort avec retenue et justesse, portant le film dans ses silences autant que dans ses regards contrariés.
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤 

Halloween Ends de David Gordon Green. 2022. U.S.A. 1h51.

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"Haddonfield ou la fabrique des monstres."

Je n’aurais pas misé un clopé, tant il m’aura fallu près de trois ans d’hésitation pour enfin le découvrir. Autant dire que la surprise n’en fut que plus grande.

Halloween Ends de David Gordon Green est, à mes yeux, une proposition audacieuse à contre emploi de son inutile précédant opus, et surtout une conclusion remarquable à une saga trop souvent prisonnière de ses propres automatismes (on taille dans le bide toutes les 15 minutes, on connait le refrain). Un film plus adulte, plus posé, plus contemplatif, qui préfère le malaise psychologique à la surenchère tapageuse.


Ici, le cœur du récit ne bat pas uniquement dans l’ombre de Michael Myers, mais dans les fractures intimes de Laurie, dans le deuil irrésolu de sa fille, et surtout dans le destin tragique de Corey. Corey, victime avant d’être bourreau. Un homme brisé dès un prologue glaçant, percutant, où l’accident devient une condamnation sociale. La population le désigne, l’isole, l’empoisonne du regard. En lui gronde une rage sourde, une colère injuste, née du rejet et de l’humiliation. Le film capte attentivement cette lente déchéance psychologique, ce glissement progressif vers la violence, jusqu’à la contamination du mal, dans une réalisation circonspecte traversée de séquences chocs d'une rare brutalité. 

Michael Myers, quant à lui, n’est plus qu’une ombre figée, réfugiée dans les égouts, diminuée, presque mourante. Une figure spectrale, un principe plus qu’un corps. Et c’est là toute l’audace de cette passionnante confrontation : le mal ne disparaît pas, il se transmet. Corey s’en inspire, s’en nourrit, s’en rapproche. Une passation trouble, vénéneuse, où Myers observe, accompagne, tue encore parfois, mais n’est plus l’unique moteur. Le mal circule, s’infiltre, se propage, jusqu'à éclabousser l'écran sanguinolent. 


Le film est également porté par des interprétations impliquées qui ont plaisir à vivre ce qu'elles jouent. Jamie Lee Curtis, magistrale, livre une Laurie Strode fatiguée, endeuillée, mais décidée à vivre autrement grâce à sa rébellion de dernier ressort. Sa fille endossée par Andi Matichak est tout aussi sobrement convaincante même si secondaire, tout comme l’acteur Rohan Campbell incarnant Corey, habité par une violence intérieure palpable, douloureuse, presque contagieuse. Chaque regard pèse, chaque silence compte dans un climat insécure plutôt malsain, lâche et acrimonieux.

Halloween Ends est donc aussi un film atmosphérique, magnifiquement photographié, parsemé de clins d’œil au Halloween originel de John Carpenter, jamais gratuits, toujours respectueux. Une œuvre qui prend le temps, qui installe, qui dérange et qui fait même parfois peur à travers la figure spectrale d'un Michael Myers monolithique, ange de la mort impassible en proie à un ultime sursaut criminel. 


Malgré les critiques, je persiste : c’est non seulement une excellente conclusion, mais de loin l’un des meilleurs opus de toute la saga. Un portrait meurtrier en reflet de miroir, un film noir et violent qui accepte que tout ait une fin, que les monstres vieillissent et meurent, mais que la peur change de visage - et que l’horreur la plus profonde naisse parfois du regard des autres.

"Tout a une fin" (?)
Halloween Ends montre avec courage, humilité et audace (en désacralisant le mythe) comment une société parano fabrique son propre monstre jusqu'au trône de la célébrité. Car tant que la peur, la violence et la haine collective existent, le mal trouvera toujours un corps. Ad vitam Aeternam.
 

— le cinéphile du cœur noir 🖤

mardi 30 décembre 2025

Mister Frost de Philippe Setbon. 1990. France/Angleterre. 1h44.

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"Le Mal est en chacun de nous, et la valeur d'une femme se juge à la manière dont elle défie ce Mal."

Enfin revu, après quelques décennies d'absence, faute d'invisibilité, Mr. Frost m'apparaît sous un angle nouveau dans sa facture autrement singulière (épaulée aujourd'hui de sa formalité 4K).

Une œuvre à l’atmosphère pesante, lourde, presque suffocante si j'ose dire. Une expérience cinématographique à part, qui ne plaira pas à tous, et qui a toutes les chances de diviser - notamment par son ambiguïté morale.
 

Nous y suivons un homme qui prétend être le diable en personne, remarquablement incarné par Jeff Goldblum, dont la présence magnétique empêche le film de sombrer dans le ridicule, malgré ce qu’en disent certains détracteurs. Pour ma part, j’y vois une solide série B indépendante, imprégnée d’une ambiance très années 80, finement retranscrite à travers des personnages profondément humains, fragiles, fébriles même, livrés à la merci de ce Mister Frost énigmatique, manipulateur, capable de duper son entourage et de pousser à l’irréparable.

Le film est étrange, inquiétant, et je le trouve constamment captivant, parfois même envoûtant, porté par une étrangeté feutrée, taciturne, presque mythique. Lent, certes, mais jamais ennuyeux, il avance à pas mesurés, laissant ses interprètes donner chair et corps à leurs rôles avec une foi humaine sincère et attachante.
 
 
De ce point de vue, le casting - mélange réussi de visages français et britanniques, coproduction oblige - se révèle sobrement convaincant : Jeff Goldblum, Alan Bates, Cathy Baker, Jean-Pierre Cassel, Daniel Gélin, François Négret, Roland Giraud, Catherine Allégret… De belles têtes d’affiche, au service d’un climat latent plus que d’un spectacle.

Mr. Frost demeure ainsi une étrange curiosité franco-anglaise, à revoir et à redécouvrir avec attention, et même avec une certaine préparation psychologique. Film indépendant, austère, froid, énigmatique, ambigu, mais profondément stimulant dans sa manière de mettre en scène un mal qui pousse les hommes à agir contre leurs propres principes.
 

Ce qui le rend si intéressant, c’est justement qu’il ne tranche jamais : le mal, ici, refuse toute certitude. Et son final, en demi-teinte, sans trop en dévoiler, s’avère particulièrement réussi, tant il renvoie les personnages - et le spectateur - à leurs conséquences morales. Cette dernière scène dit tout : la loi est insuffisante, la foi est insuffisante, la science est insuffisante.

Un film singulier qui ne plaira pas à tous, assurément, mais que je trouve captivant, troublant, intrigant, inquiétant, et qui laisse des traces, notamment pour sa réflexion sur la nature du Mal, sur la responsabilité de l'homme et sur l'(éventuelle) absence de Dieu.
 
— le cinéphile du cœur noir 🖤