mercredi 4 mars 2015

The Voices. Prix du Public, Prix du Jury, Gerardmer 2015.

                                                                             Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site comingsoon.net

de Marjane Satrapi. 2014. U.S.A./Allemagne. 1h47. Avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Anna Kendrick, Jacki Weaver, Ella Smith, Paul Chahidi, Stanley Townsend.

Sortie salles France: 11 Mars 2015. U.S: 6 Février 2015

Récompenses: Prix du Nouveau Genre, l'Etrange Festival, 2014
Prix du Public, l'Etrange Festival, 2014
Prix du Public, Gerardmer 2015
Prix du Jury, Gérardmer 2015

FILMOGRAPHIE: Marjane Satrapi est une réalisatrice française d'origine iranienne et auteur de bande dessinée, née le 22 Novembre 1969 à Rasht, Iran.
2007: Persepolis. 2011: Poulet aux prunes. 2013: La Bande des Jotas. 2014: The Voices.

"Le fait d’ĂŞtre seul dans ce monde est Ă  la source de toutes nos souffrances."

RĂ©vĂ©lĂ©e par Persepolis, Marjane Satrapi avait déçu une partie du public avec ses deux films suivants, Poulet aux Prunes et La Bande des Jotas. La voilĂ  aujourd’hui rĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e, intensĂ©ment inspirĂ©e pour mettre en scène le cas pathologique d’un serial killer dialoguant avec ses animaux familiers. The Voices surgit comme un ovni au vitriol, fusion toxique entre comĂ©die romantique acidulĂ©e et horreur dĂ©complexĂ©e, Ă©claboussĂ©e d’un gore cru dès le premier meurtre. RĂ©compensĂ© Ă  l’Étrange Festival et Ă  GĂ©rardmer, ce film stylisĂ© n’a pas volĂ© ses prix : il ose une originalitĂ© insolente pour esquisser le portrait d’un ĂŞtre dĂ©saxĂ©, enfermĂ© depuis l’enfance dans la solitude et les sĂ©quelles d’une maltraitance que quelques flash-back viendront Ă©clairer, jusqu’Ă  l’inĂ©luctable passage Ă  l’acte.


En choisissant d’empoisonner la comĂ©die par l’horreur, Satrapi expose avec une audace ludique la poĂ©sie macabre tapie dans l’introspection d’un maniaque infantile, Jerry Hickfang, incapable d’assumer sa psychose. Son isolement le pousse Ă  dialoguer avec son chat et son chien, doubles incarnĂ©s de sa conscience fracturĂ©e : le Bien d’un cĂ´tĂ©, le Mal de l’autre. DĂ©chirĂ© entre ces deux voix, Jerry s’efforce de retenir l’ombre pour laisser vivre la lumière. Ryan Reynolds, fragile et habitĂ©, porte le film dans la peau d’un homme partagĂ© entre amour impossible et dĂ©sir de rĂ©demption, hantĂ© par les murmures contradictoires de la raison et de la dĂ©mence. Satrapi enferme son intimitĂ© dans un quotidien saturĂ© de malaise, oĂą l’odeur des cadavres enfouis finit par envahir l’air. Oscillant entre tendresse et angoisse, le rĂ©cit atteint parfois une cruditĂ© pathĂ©tique - notamment quand Jerry converse avec les tĂŞtes de ses victimes. Ce mĂ©lange trouble de douceur et de monstruositĂ© nourrit un grand malaise d’autant plus poignant et inconfortable que le personnage, derrière son allure de garçon timide et vulnĂ©rable, continue d’attirer notre empathie mĂŞme lorsque plane l’ombre de sa prochaine exaction.

ComĂ©die horrifique Ă©tranglĂ©e par une atmosphère glauque et volontairement ubuesque, The Voices provoque une profonde gĂŞne morale constante, lente descente aux enfers vers la psychose. Il en rĂ©sulte un objet atypique, inventif et d’une Ă©trangetĂ© obsĂ©dante, oĂą Ryan Reynolds impose une prĂ©sence aussi dĂ©chirante qu’ambiguĂ«. Farce corrosive et douloureusement dĂ©rangeante, le film ne laisse jamais indemne dans sa brutalitĂ© tranchĂ©e de nous extraire de notre zone de confort. Jusqu'au gĂ©nĂ©rique sciemment primesautier ! 

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

17.08.25. 2èx. Vostf

mardi 3 mars 2015

La Vierge de Nuremberg / La vergine di Norimberga

                                                                      Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site avoir-alire.com

de Antonio Margheriti. 1963. Italie. 1h27. Avec Rossana Podestà, Georges Rivière, Christopher Lee, Jim Dolen, Lucile Saint-Simon.

Sortie salles France: 3 Février 1965

FILMOGRAPHIE: Antonio Margheriti (Anthony M. Dawson) est un rĂ©alisateur italien, nĂ© le 19 septembre 1930 Ă  Rome, dĂ©cĂ©dĂ© le 4 Novembre 2002 Ă  Monterosi. 1960: Le Vainqueur de l'espace. 1962: Les Derniers jours d'un empire. 1963: La Vierge de Nuremberg. 1964: La Sorcière Sanglante. 1964: Les GĂ©ants de Rome. 1964: Danse Macabre. 1968: Avec Django, la mort est lĂ . 1970: Et le vent apporta le Violence. 1971: Les FantĂ´mes de Hurlevent. 1973: Les Diablesses. 1974: La brute, le colt et le karatĂ©. 1975: La ChevauchĂ©e terrible. 1976: l'Ombre d'un tueur. 1979: l'Invasion des Piranhas. 1980: Pulsions Cannibales. 1980: HĂ©ros d'Apocalypse. 1982: Les Aventuriers du Cobra d'Or. 1983: Yor, le chasseur du futur. 1985: L'Enfer en 4è vitesse.


ConsidĂ©rĂ© comme l'un des fleurons de l'horreur transalpine au sein de la carrière inĂ©gale de Margheriti, La Vierge de Nuremberg emprunte le cinĂ©ma gothique parmi l'originalitĂ© d'un script dĂ©bridĂ©.  Chaudement photographiĂ© Ă  travers sa lumière sĂ©pia transfigurant l'architecture gothique d'un manoir jalonnĂ© de pièces secrètes, chambre de tortures et galeries souterraines, La Vierge de Nuremberg Ă©pouse l'esthĂ©tisme pictural avant de nous embarquer dans une intrigue machiavĂ©lique au suspense charpentĂ©. Le pitchA la suite d'un cauchemar, Mary se rĂ©veille pour entendre des cris en interne du château auquel elle vient d'emmĂ©nager avec son Ă©poux. Ces supplices l'entraĂ®nent finalement vers la salle des tortures. AttirĂ©e par l'instrument de la Vierge de Nuremberg, elle dĂ©cide d'ouvrir le sarcophage ornĂ© de pointes pour dĂ©couvrir le corps sans vie d'une jeune femme Ă©nuclĂ©e. Après avoir perdu connaissance, elle se rĂ©veille dans sa chambre parmi le tĂ©moignage de son mari. Il lui explique alors qu'elle sort d'un mauvais cauchemar. Mais l'attitude interlope d'une des gouvernantes et du valet finissent par la convaincre que cette nuit de cauchemar n'Ă©tait point le fruit de son imagination. Baignant dans le climat envoĂ»tant d'un manoir vĂ©tuste hantĂ© des exactions moyenâgeuses d'un ancĂŞtre sadique, La Vierge de Nuremberg cultive un goĂ»t pour le macabre et le malsain parmi l'originalitĂ© d'un script usant de faux suspects et estocades meurtrières pour mieux laisser planer l'ambiguĂŻtĂ©. 


DominĂ© par la prĂ©sence charnelle de Rossana PodestĂ , le cheminement narratif est entièrement allouĂ© Ă  l'instinct investigateur de son personnage sĂ©vèrement malmenĂ© par l'entourage familial. Une Ă©pouse dĂ©munie dĂ©ambulant seule dans les salles du château entre apprĂ©hension et fascination puisque tĂ©moin malgrĂ© elle du potentiel coupable après avoir subi les visions morbides de cadavres mutilĂ©s. A ce titre, on peut mettre en exergue le caractère atroce de la torture du rat lorsqu'une femme est retrouvĂ©e la tĂŞte encagĂ©e avec le rongeur venu lui dĂ©vorer la bouche ! Une sĂ©quence viscĂ©rale assez intense et audacieuse,  toujours aussi impressionnante aujourd'hui, notamment pour l'effet de rĂ©pulsion causĂ© en camĂ©ra subjective et usant (mĂŞme si discrètement) de gore graphique. Outre la flamboyance gothique de ses dĂ©cors raffinĂ©s, de l'interprĂ©tation aĂ©rienne de Rossana Podesta et des seconds-rĂ´les taillĂ©s Ă  la serpe (Christopher Lee et Anny Delli Uberti mènent diaboliquement la danse !), La Vierge de Nuremberg sait entretenir un suspense affĂ»tĂ© lorsque notre hĂ©roĂŻne tente avec prudence d'Ă´ter la soutane de l'inquisiteur. Jouant avec l'icĂ´ne du spectre maudit revenu d'entre les morts pour s'y venger, Antonio Margheriti dĂ©poussière l'Ă©pouvante sĂ©culaire par le biais d'une intrigue dĂ©lirante faisant intervenir Spoil ! l'horreur du nazisme et ses expĂ©rience mĂ©dicales officieuses. Le dĂ©nouement haletant s'avĂ©rant d'ailleurs assez glauque et poignant lorsque le passĂ© traumatique du meurtrier nous est dĂ©taillĂ© parmi l'implication d'une vendetta, et ce avant de nous rĂ©vĂ©ler l'apparence sentencieuse de son visage meurtri Fin du Spoiler


IrrĂ©sistiblement envoĂ»tant auprès de son ambiance insolite aussi macabre que malsaine et cultivant l'art d'y conter une intrigue Ă  suspense plutĂ´t fĂ©tide, La Vierge de Nuremberg créé la surprise d'une horreur hybride Spoil ! en affiliant les horreurs chirurgicales du Nazisme fin du Spoil avec l'intĂ©grisme mĂ©diĂ©val. Chef-d'oeuvre gothique iconoclaste au demeurant comme seuls les italiens ont le secret ! 

*Bruno
28.12.22. 4èx

lundi 2 mars 2015

LA PARTY

                                                                                  Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site galleryhip.com

de Blake Edwards. 1968. U.S.A. 1h39. Avec Peter Sellers, Claudine Longet, J. Edwards McKinley, Marge Champion, Sharron Kimberly, Denny Miller.

Sortie salles France: 13 Août 1969

FILMOGRAPHIE: Blake Edwards est un réalisateur, scénariste, producteur et acteur américain, né le 26 Juillet 1922 à Tulsa (Oklahoma), décédé le 15 Décembre 2010 à Santa Monica (Californie).
1955: Bring your smile along. 1956: Rira bien. 1957: L'Extravagant Mr Cory. 1958: Le Démon de Midi. 1958: Vacances à Paris. 1959: Opération jupons. 1960: Une seconde jeunesse. 1961: Diamants sur canapé. 1962: Allô, brigade spéciale. 1962: Le Jour du vin et des roses. 1963: La Panthère Rose. 1964: Quand l'inspecteur s'emmêle. 1965: La Grande course autour du monde. 1966: Qu'as-tu fait à la guerre, papa ? 1967: Peter Gunn, détective spéciale. 1968: La Party. 1970: Darling Lili. 1971: Deux Hommes dans l'Ouest. 1972: Opération Clandestine. 1973: Top Secret. 1975: Le Retour de la Panthère Rose. 1976: Quand la panthère rose s'emmêle. 1978: La Malédiction de la Panthère rose. 1979: Elle. 1981: S.O.B. 1982: Victor, Victoria. 1982: A la recherche de la Panthère Rose. 1983: L'Hériter de la Panthère rose. 1984: L'homme à femmes. 1984: Micki et Maude. 1986: Un sacré bordel. 1986: That's Life. 1987: Boires et Déboires. 1988: Meurtre à Hollywood. 1988: L'Amour est une grande aventure. 1991: Dans la Peau d'une blonde. 1993: Le Fils de la Panthère rose.


Grand classique de la comĂ©die amĂ©ricaine, La Party rĂ©unit Ă  nouveau le tandem payant de la Panthère Rose, Black Edwards/Peter Sellers, pour un dĂ©lire impayable digne des facĂ©ties de Chaplin et Laurel et Hardy. Le moteur des sĂ©quences comiques fonctionne Ă©galement sur la pantomime du personnage principal sujet Ă  moult incidents mineurs mais qui vont rapidement en enchaĂ®ner d'autres dans un concours de circonstances dĂ©sastreuses. La gestuelle et la physionomie dĂ©contractĂ©e de Peter Sellers dĂ©clenchant le rire nerveux dans sa nature inconsciente de gaffeur intarissable.

Synopsis : Incidemment invité lors d'une réception mondaine chez un riche producteur de cinéma, un acteur indien va accumuler des bévues toujours plus catastrophiques et entraîner avec lui les invités dans une hystérie collective !


Immense éclat de rire confiné autour d'une luxueuse villa, Blake Edwards utilise l'unité de lieu avec inventivité, le décor amovible servant également de pivot électronique pour déclencher des situations catastrophiques aussi débridées qu'inopinées. Si la présence irrésistible de Peter Sellers doit beaucoup à l'énergie comique de sa discrétion fantasque, certains seconds rôles (deux des majordomes opérant le service aux invités vont finir par s'affronter parce que l'un d'eux est en état d'ébriété) insufflent tout autant le rire incontrôlé dans leur conflit d'autorité. Par le biais de cette soirée mondaine de prime abord pacifique, Blake Edwards se permet un joli pied de nez au snobisme d'Hollywood avec cet Indien perturbateur venu désinhiber la vanité des invités. Ce qui culmine dans un final apocalyptique lorsque la réception dévergondée tourne à l'hystérie infantile lors d'un gigantesque bain de mousse causé par le nettoyage d'un bébé pachyderme ! Mais bien avant ce délire orgasmique où toutes les bévues sont déployées avec une frénésie communicative, Peter Sellers accomplit le tour de force comique de nous amuser dans ses vicissitudes malchanceuses avant de nous attendrir parmi la chaude complicité d'une comédienne en herbe.


Désopilant et pittoresque dans sa succession de gags jamais à court d'idées saugrenues, La Party n'oublie pas non plus de nous émouvoir par l'entremise d'une tendre romance où la candeur des sentiments effleure la féerie. Transcendée par le tempérament flegmatique du clown Peter Sellers, cette comédie cartoonesque distille un charme, une bonne humeur et une vigueur toujours aussi galvanisants.


Bruno Matéï
2èx

jeudi 26 février 2015

Le Voyeur / Peeping Tom

                                        Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site discreetcharmsandobscureobjects.blogspot.co

de Michael Powell. 1960. Angleterre. 1h41. Avec Karlheinz Böhm, Anna Massey, Maxine Audley, Moira Shearer, Esmond Knight, Michael Goodliffe, Jack Watson.

Sortie salles France: 21 Septembre 1960. Angleterre: 7 Avril 1960

FILMOGRAPHIE: Michael Powell est un rĂ©alisateur britannique, nĂ© le 30 septembre 1905 Ă  Bekesbourne, dĂ©cĂ©dĂ© le 19 FĂ©vrier 1990 Ă  Avening, Gloucestershire. 1937: A l'angle du monde. 1939: L'Espion noir. 1939: Le Lion a des ailes. 1940: Le Voleur de Bagdad. 1940: Espionne Ă  bord. 1941: 49è parallèle. 1942: Un de nos avions n'est pas rentrĂ©. 1943: The Volunteer. 1943: Colonel Blimp. 1944: A Canterbury Tale. 1945: Je sais oĂą je vais. 1946: Une Question de vie ou de mort. 1947: Le Narcisse Noir. 1948: Les Chaussons Rouges. 1948: The Small Back Room. 1950: La Renarde. 1950: The Elusive Pimpernel. 1951: Les Contes d'Hoffman. 1955: Oh! Rosalinda ! 1956: La Bataille du Rio de la Plata. 1956: Intelligence Service. 1959: Lune de Miel. 1960: Le Voyeur. 1961: The Queen's Guards. 1964: Le Château de Barbe-Bleue. 1966: They're a Weird Mob. 1969: Age of Consent.


"Selon l'analyse psychanalytique de Laura Mulvey, il existe deux sources principales de plaisir visuel au cinéma : la scopophilie et le narcissisme."

Traitant du thème de la scopophilie (ou scoptophilie), c'est à dire la pulsion sexuelle, le plaisir de regarder l'autre comme objet de plaisir qu'il soumet à son regard contrôlant, Le Voyeur relate la dérive obsessionnelle d'un serial-killer d'un genre particulier. Un cinéaste obsédé à l'idée de filmer l'agonie des femmes dans sa plus horrifiante expression. Car par le biais d'un procédé technique astucieux dont je me tairai de vous révéler, Mark Lewis tue ses victimes à l'aide de sa caméra meurtrière. Si bien que traumatisé dès son enfance par un paternel étudiant ses réactions de peur et de voyeurisme sexuel par l'entremise d'une caméra, Mark désire transcender ces travaux pour façonner un documentaire encore plus édifiant ! Supprimer la vie d'autrui et continuer d'inscrire sur pellicule l'expression de terreur la plus significative au moment suprême de la mort !


« La photo, c'est la chasse. C'est l'instinct de chasse sans l'envie de tuer. C'est la chasse des anges… On traque, on vise, on tire et clac ! Au lieu d'un mort, on fait un Ă©ternel. »

DiscrĂ©ditĂ© par les critiques lors de sa sortie en raison de son climat malsain, ses traits d'humour noir et de son sujet dĂ©viant impopulaire auprès du public prĂ©fĂ©rant se ruer sur le cas schizophrène de Norman Bates dans Psychose, Le Voyeur pratique la mise en abyme lorsqu'il dĂ©peint l'improbable portrait d'un cinĂ©aste (et photographe de charme Ă  ses heures perdues !) prisonnier de ses obsessions morbides. Sans jamais cĂ©der Ă  une quelconque outrance, Michael Powell compte sur le climat malsain d'un environnement cinĂ©gĂ©nique et sur l'interprĂ©tation magnĂ©tique de Karlheinz Böhm pour nous entraĂ®ner dans un voyage au bout de la peur du point de vue du 7è art. Notamment en nous interpellant sur notre curiositĂ© masochiste face Ă  l'image interdite mais aussi sur nos pulsions sexuelles tributaires de notre instinct voyeuriste. Le pouvoir de l'Ă©cran Ă©tant Ă©galement mis en cause lorsque la victime ne peut s'empĂŞcher d'observer la toile pour dĂ©couvrir avec stupeur l'obscĂ©nitĂ© d'un snuf-movie ! Pis encore, par le biais de la mort en direct, Michael Powell rĂ©vèle l'effet hypnotique de l'angoisse, cette terreur viscĂ©rale de succomber au trĂ©pas par le procĂ©dĂ© d'un reflet de miroir ! Quoi de plus horrifiant que de contempler sa propre agonie ! Redoutablement pervers et troublant, le Voyeur traite Ă©galement du fĂ©tichisme lorsque le tueur est incapable de se sĂ©parer de sa camĂ©ra car n'ayant comme seule attache sa passion artistique avec la volontĂ© de surpasser l'illusion de la fiction. La quĂŞte du rĂ©alisme le plus intense, sa fascination pour la mort ("si la mort a un visage, elles l'ont toutes vues" exprimera-t'il Ă  sa dernière victime !) le mèneront Ă  une descente aux enfers irrĂ©versible oĂą l'expiation sera son seul salut.


L'expression morbide au cinĂ©ma. 
Malsain et dĂ©rangeant mais redoutablement fascinant et inquiĂ©tant de par ses rĂ©flexions audacieuses sur la scoptophilie et notre rapport pervers face Ă  l'image tapageuse, Le Voyeur redouble d'originalitĂ© pour inscrire sur pellicule le portrait d'une victime Ă©branlĂ©e par ses bas-instincts tout en suggĂ©rant la lĂ©gende urbaine (?) du snuff-movie. Un chef-d'oeuvre iconoclaste redoutablement lucide car traduisant par les nĂ©vroses du tueur notre propre image voyeuriste !

Bruno 
27.03.24. 4èx. vostfr 4K

mardi 24 février 2015

ANGEL

                     Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site discreetcharmsandobscureobjects.blogspot.co

de Robert Vincent O'Neill. 1984. U.S.A. 1h34. Avec Donna Wilkes, Cliff Gorman, Susan Tyrrell, Dick Shawnn Rory Calhoun.

FILMOGRAPHIE: Robert Vincent O'Neill est un réalisateur, scénariste, producteur et acteur américain. 1969: Like mother like daughter. 1970: The Psycho Lover. 1970: Blood Mania. 1973: Wonder Women. 1976: Paco. 1984: Angel. 1985: Angel 2 (The Avenging angel).


Gros succès à sa sortie, tant en salles US que chez nous sous support VHS, Angel surfe sur l'exploitation des Vigilante Movies en vogue au début des eighties. Par le profil ombrageux du tueur et son ambiance nocturne d'une jungle urbaine hantée de détraqués et excentriques en tous genres, cette série B peut évoquer l'excellent Vice Squad de Sherman ou encore le non moins épatant New-York, 2 heures du matin de Ferrara. D'ailleurs, le film eut une telle renommée auprès du public que deux autres volets ont été mis en chantier en 85 et en 88. Ce dernier opus étant réalisé par Tom De Simone, un spécialiste du WIP à qui l'on doit Les Anges du Mal 2, Quartiers de Femmes, Chained ou encore Hell Night dans un domaine autrement horrifique. Le pitch se résume à la descente aux enfers d'une jeune collégienne, Angel, 16 ans, contrainte de se prostituer la nuit faute de démission parentale. En prime, un dangereux psychopathe commence à sévir dans le boulevard de Los-Angeles auquel elle pratique ses activités puisque l'une de ses amies est retrouvée sauvagement assassinée. Alors que la police enquête afin de le démasquer, le lieutenant Andrews s'intéresse d'un peu plus près aux activités illégales d'Angel logeant à l'enseigne d'un immeuble miteux et fréquentant des laissés pour compte.


B movie entièrement bâti sur le concept ludique d'un thriller horrifique menĂ© tambour battant (poursuites et fusillades sanglantes Ă  l'appui !), Angel rĂ©ussit Ă  susciter l'enthousiasme, notamment grâce Ă  son habile dosage de cocasserie, de tendresse et de dramaturgie. Le rĂ©cit assez efficace ne cessant de tĂ©lescoper comportements loufoques de marginaux Ă©pris d'amitiĂ© pour Angel, tendresse poignante impartie Ă  sa solitude existentielle, compassion d'un flic indulgent, et dĂ©ambulation nocturne du serial-killer aux pulsions meurtrières erratiques. Si le film fait preuve d'un charme envoĂ»tant dans sa photogĂ©nie insĂ©curisante d'un Los Angeles illuminĂ© de nĂ©ons flashy, il doit Ă©galement beaucoup de son attrait Ă  la prĂ©sence extravagante des seconds-rĂ´les (un travelo gaillard, un retraitĂ© camouflĂ© en Buffalo Bill, une garçonne braillarde), quand bien mĂŞme Angel mène la danse avec fragilitĂ© et un sang froid toujours plus inflexible. Donna Wilkes se prĂŞtant Ă  merveille dans la peau d'une midinette Ă  couettes bientĂ´t submergĂ©e par sa rancoeur expĂ©ditive. A ce stade, il faut la voir manier de ses petites mains du gros flingue et courser sur un boulevard bondĂ© de citadins un serial-killer dĂ©guisĂ© en hindouiste pour mieux duper la police. Sur ce dernier point, et dans un jeu entièrement mutique, John Diehl compte sur la neutralitĂ© de son regard diaphane pour nous retransmettre l'expression dĂ©rangĂ©e d'un Ă©tat d'âme sexuellement refoulĂ©.


Thriller horrifique dĂ©complexĂ© par ses moult circonstances pittoresques, sa violence parfois cartoonesque (le carnage dans le commissariat, la poursuite urbaine au final homĂ©rique !) et ces instants de tendresse pour la caractĂ©risation dĂ©munie d'une prostituĂ©e au grand coeur, Angel remplit aisĂ©ment son contrat de produit d'exploitation dans une facture bisseuse irrĂ©sistiblement attractive. A l'instar de son score aux percussions stridentes et des trognes de secondes zone se prĂŞtant au jeu avec une bonhomie communicative. Pour parachever, on ne manquera pas non plus de se rĂ©jouir de la stature pugnace d'une Bronson en jupe courte et de l'esthĂ©tisme rutilant d'un Los-Angeles noctambule livrĂ© aux meurtres et au racolage. 
A découvrir d'urgence pour tous les amoureux de Vigilante Movies, en attendant (avec une certaine crainte) les opus 2 et 3 !

Toute mon affection Ă  CONTREBANDE VHS
Bruno Matéï

lundi 23 février 2015

FOXCATCHER. Prix de la Mise en scène, Cannes 2014.

                                                                                   Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site impawards.com

de Bennett Mille. 2014. U.S.A. 2h15. Channing Tatum, Mark Ruffalo, Steve Carell, Sienna Miller, Anthony Michael Hall, Guy Boyd, Vanessa Redgrave.

Sortie salles France: 21 Janvier 2015. U.S: 14 Novembre 2014

FILMOGRAPHIE: Bennett Mille est un réalisateur américain, né le 30 Décembre 1966.
2005: Truman Capote. 2011: Le Stratège. 2014: Foxcatcher.


TirĂ© d'une histoire vraie relatant le destin peu commun de deux champions de luttes, deux frères au caractère bien distinct mais Ă  l'esprit sportif incorrigible, Foxcatcher aborde les thĂ©matiques de la jalousie, de la rancune, de l'Ă©chec personnel et du complexe d'infĂ©rioritĂ© autour des profils introvertis d'un milliardaire et d'un jeune lutteur en soif de reconnaissance. A la suite du compromis du richissime John du Pont, le jeune lutteur Mark Schultz reçoit l'opportunitĂ© de rĂ©sider dans sa luxueuse demeure afin de pouvoir s'entraĂ®ner pour concourir aux jeux olympiques de Seoul de 1988. Si de prime abord, leur relation amicale est au beau fixe, l'attitude capricieuse de John du Pont, son penchant pour la cocaĂŻne et son complexe d'autoritĂ© finissent par nuire Ă  l'Ă©quilibre sportif de Mark Schultz. En prime, depuis l'arrivĂ©e du frère aĂ®nĂ© de ce dernier, mentor de lutte affirmĂ©, la relation houleuse du trio va adopter une tournure autrement plus complexe dans leurs rapports de force. 


Film dramatique d'une intensitĂ© poignante pour le portrait imparti Ă  trois individus unifiĂ©s par la passion mais au style de vie contradictoire, Foxcatcher transfigure leur psychologie torturĂ©e parmi la sobriĂ©tĂ© de comĂ©diens Ă©poustouflants de charisme renfrognĂ©. Steve Carrel, mĂ©connaissable, endossant dans une stature aussi rigide qu'impassible l'ambivalence d'un milliardaire rongĂ© par la frustration. Celui de n'avoir jamais pu s'imposer aux yeux des autres comme un mentor reconnu et d'avoir Ă©tĂ© discrĂ©ditĂ© par une mère intolĂ©rante de sa passion sportive ! SecondĂ© par Channing Tatum, l'acteur lui prĂŞte la vedette avec la modestie d'un caractère introverti. Un jeune lutteur aussi fragile que susceptible mais dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă©pris de gagne malgrĂ© l'humiliation d'un milliardaire faussement paternel. Enfin, Mark Ruffalo emprunte la carrure virile d'un père de famille aimant et celui d'un coach expĂ©rimentĂ© toujours plus soucieux Ă  veiller sur l'Ă©quilibre de son cadet en crise identitaire. Devant la camĂ©ra virtuose de Bennett Mille, ce trio maudit se dispute le pouvoir avec l'Ă©motion de la rĂ©serve, faute de se plier Ă  l'orgueil d'un rupin versatile et avant que les Ă©clairs de violence ne prennent le pas sur la rĂ©volte.


Drame humain rĂ©git autour de l'Ă©chec personnel et de la solitude, rĂ©flexion sur l'affirmation de soi et le poids de la jalousie, Foxcatcher aborde ici le problème de la reconnaissance parmi la maĂ®trise d'une mise en scène Ă©purĂ©e et le numĂ©ro de comĂ©diens criants d'humanisme contrariĂ© ! Une oeuvre subtile dans sa manière d'ausculter les fĂŞlures intrinsèques de nos tĂ©moins, une confrontation d'autant plus intense et douloureuse que la tournure de son final dramatique s'affranchie de manière aussi soudaine qu'inopinĂ©e ! Du grand cinĂ©ma, humble et remarquablement contĂ©. 

Remerciement Ă  Pascal Frezzato.
Bruno Matéï

RécompensesFestival de Cannes 2014 : Prix de la mise en scène pour Bennett Miller
Festival du film de Hollywood 2014 : Hollywood Ensemble Cast Award
American Film Institute Awards 2014 : top 10 des meilleurs films de l'année
Gotham Awards 2014 : Special Jury Award pour Steve Carell, Mark Ruffalo et Channing Tatum
Film Independent's Spirit Awards 2015 : Special Distinction Award pour Bennett Miller
National Society of Film Critics Awards 2015 : meilleur acteur dans un second rĂ´le pour Mark Ruffalo (2e place)

    vendredi 20 février 2015

    The Town that dreaded Sundown

                                                    Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site traileraddict.com

    d'Alfonso Gomez-Rejon. 2014. U.S.A. 1h26. Avec Addison Timlin, Gary Cole, Edward Herrmann, Veronia Cartwright, Ed Lauter, Gracie Whitton, Joshua Leonard.

    Sortie salles U.S: 16 Octobre 2014

    FILMOGRAPHIE: Alfonso Gomez-Rejon est un réalisateur et producteur américain, né à Laredo, Texas. 2014: The Town that dreaded sundown. 2015: Me and earl and the Dying Girl.


    "Le spectre du cinéma : The Town That Dreaded Sundown"
     
    SĂ©quelle, remake ou plutĂ´t mise en abyme d’un excellent psycho-killer de 1976 inspirĂ© de faits rĂ©els, The Town That Dreaded Sundown relate les nouvelles exactions d’un copycat surnommĂ© "le FantĂ´me", alors que la population de l’Arkansas reste hantĂ©e par une vague de crimes inexpliquĂ©s survenus soixante-cinq ans plus tĂ´t. Après l’assassinat brutal de son petit ami, Jami Ă©chappe de justesse Ă  son tortionnaire. AidĂ©e de la police et d’un alliĂ© inattendu, elle dĂ©cide de mener sa propre enquĂŞte, la conduisant jusqu’aux origines du mal.

    Inscrit dans la mouvance des psycho-killers de commande, le film tire pourtant honorablement son Ă©pingle du jeu grâce Ă  une rĂ©alisation stylisĂ©e Ă  couper le souffle – on croirait du Bava contemporain – sublimĂ©e par sa photo flamboyante et inventive. On pourrait intituler l'Ă©crin "le FantĂ´me sous la lune de sang". C’est sans doute sa plus grande force : un foisonnement de trouvailles visuelles, de cadrages tarabiscotĂ©s et obliques, et cette facultĂ© du cinĂ©aste Ă  façonner des sĂ©quences surrĂ©alistes, imprĂ©gnĂ©es d’un onirisme crĂ©pusculaire. La poursuite nocturne dans les champs sous la lune, l’agression dans la dĂ©charge ou celle en extĂ©rieur d’hĂ´tel restent gravĂ©es comme des visions hallucinĂ©es, poĂ©tiques.

    Le scĂ©nario, s’il se contente d’une trame d’investigation rythmĂ©e par deux meurtres incisifs, convainc par l’ambiguĂŻtĂ© de sa filiation, cet hĂ©ritage durable que souhaite imprimer le mal, alors que son twist final aussi surprenant que ludique est un clin d’Ĺ“il assumĂ© aux thrillers des annĂ©es 80 et 90. En pratiquant la mise en abyme, Alfonso Gomez-Rejon rend donc un hommage lucide et habitĂ© au film original : projections dans un drive-in, visionnages domestiques, visite du fils du cinĂ©aste entourĂ© d’affiches et de souvenirs. Le fantĂ´me de Charles B. Pierce hante littĂ©ralement la pellicule, interrogeant notre fascination pour ces tueurs mythifiĂ©s par le cinĂ©ma, icĂ´nes morbides d’une sociĂ©tĂ© rĂ©fugiĂ©e dans le dĂ©ni pour donner sens Ă  sa propre peur, Ă  sa hantise traumatique.

    Le montage, d’une dextĂ©ritĂ© sidĂ©rante, Ă©pouse des mouvements de camĂ©ra amples et de longs travellings circulaires Ă  n'en plus finir. L’impact des meurtres, brutal sans sombrer dans la surenchère, frappe par l’audace visuelle d'une sauvagerie tranchĂ©e.

    D'une beautĂ© brune plutĂ´t naturelle, l'actrice Addison Timlin incarne une hĂ©roĂŻne singulière : anti-potiche lucide, survivante en devenir, figure de rĂ©silience. Sa douceur brune, son flegme rassurant contrastent avec la violence du monde qui l’entoure. Elle traverse le rĂ©cit comme une chrysalide, fragile puis affirmĂ©e, jusqu’Ă  incarner la libertĂ© conquise au cĹ“ur du cauchemar qui semble subsister dans l'ombre d'une ruelle.


    Troublant et envoĂ»tant, Ă  la fois rĂ©aliste et spectral, The Town That Dreaded Sundown magnĂ©tise par son climat d’horreur Ă©lĂ©gante, sa photographie fulgurante et son onirisme macabre. Son fantĂ´me masquĂ©, charismatique et impitoyable, sa bande-son obsĂ©dante et son atmosphère mĂ©lancolique le hissent bien au-dessus des produits standardisĂ©s, vite vus, vite oubliĂ©s.

    Étrange et regrettable qu’un tel film n’ait jamais reçu la reconnaissance qu’il mĂ©rite. 

    — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
    Ven 24.10.25. Vostf

    Remerciements Ă  Cid Orlandou, Isabelle Rocton et Otto Rivers


    jeudi 19 février 2015

    AMERICAN SNIPER

                                                                            Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site indiatoday.intoday.in

    de Clint Eastwood. 2014. U.S.A. 2h12. Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Jake McDorman, Luke Grimes, Kyle Gallner, Keir O'Donnell, Eric Close.

    Sortie salles France: 18 Février 2015. U.S: 16 Janvier 2015

    FILMOGRAPHIE: Clint Eastwood est un acteur, réalisateur, compositeur et producteur américain, né le 31 Mai 1930 à San Francisco, dans l'Etat de Californie.
    1971: Un Frisson dans la Nuit. 1973: L'Homme des Hautes Plaines. 1973: Breezy. 1975: La Sanction. 1976: Josey Wales, Hors la Loi. 1977: L'Epreuve de Force. 1980: Bronco Billy. 1982: Firefox, l'arme absolue. 1982: Honkytonk Man. 1983: Sudden Impact. 1985: Pale Rider. 1986: Le Maître de Guerre. 1988: Bird. 1990: Chasseur Blanc, Coeur Noir. 1990: Le Relève. 1992: Impitoyable. 1993: Un Monde Parfait. 1995: Sur la route de Madison. 1997: Les Pleins Pouvoirs. 1997: Minuit dans le jardin du bien et du mal. 1999: Jugé Coupable. 2000: Space Cowboys. 2002: Créance de sang. 2003: Mystic River. 2004: Million Dollar Baby. 2006: Mémoires de nos pères. 2006: Lettres d'Iwo Jima. 2008: L'Echange. 2008: Gran Torino. 2009: Invictus. 2010: Au-delà. 2011: J. Edgar. 2014: Jersey Boys. 2015: American Sniper.


    Pris dans la tourmente d'une guerre irakienne impitoyable et chargĂ© de relever plusieurs missions afin d'annihiler un dangereux terroriste, Chris Kyle finit par accĂ©der Ă  une rĂ©putation lĂ©gendaire, Ă  point tel que le camp ennemi s'est jurĂ© de mettre sa tĂŞte Ă  prix. Outre le fait pour les Navy de mettre hors d'Ă©tat de nuire un franc-tireur d'Al-QaĂŻda, l'absurditĂ© des conflits est notamment compromise par la rivalitĂ© d'un redoutable sniper irakien aussi mĂ©ticuleux dans son sens acĂ©rĂ© de l'assassinat. Impression trouble et persistante d'avoir vĂ©cu quelque chose d'ambigu Ă  la sortie de la projo du nouvel EastwoodAmerican Sniper distillant une aura de souffre pour l'empathie ambivalente allouĂ©e au hĂ©ros amĂ©ricain. Un soldat destituĂ© de son identitĂ© depuis la fin de ses missions car hantĂ© par sa morale et brimĂ© par l'insatisfaction de la victoire. Cet endoctrinement de la violence et de la perversion, comme celui d'hĂ©siter Ă  assassiner un enfant martyr, est Ă©tabli du point de vue d'un tireur d'Ă©lite contraint d'Ă©radiquer homme, femme ou bambin s'ils reprĂ©sentaient une menace lĂ©tale pour les Navy Seals. Dans sa position de sniper Ă  l'affĂ»t du moindre danger, Chris Kyle va au fil des mois essuyer honneur et bravoures tout en se portant tĂ©moin des horreurs de la guerre et comptabiliser les victimes des ses confrères sacrifiĂ©s au champ d'honneur.


    La manière subtile dont Eastwood aborde aujourd'hui le trauma de la guerre prĂ©conise le non-dit lorsqu'il s'agit d'ausculter le comportement nĂ©vrosĂ© du tueur d'Ă©lite prenant goĂ»t Ă  la violence pour une cause d'assistance envers les dĂ©munis (une doctrine inculquĂ©e dès son plus jeune âge par son père !) et de patriotisme (aimer et servir la dignitĂ© de son pays). Observant le visage impassible de Bradley Cooper ciblant sa nouvelle proie avec une prĂ©cision chirurgicale, juste avant d'exercer la dĂ©tente, l'acteur rĂ©ussit Ă  imposer un jeu viscĂ©ral bâti sur le self-control mais aussi la prise de conscience redoutĂ©e de sacrifier l'innocence. Son parcours immoral, sa descente insinueuse aux enfers sont notamment dĂ©samorcĂ©es par la fatalitĂ© d'une ironie acerbe, celle d'un revirement aussi paradoxal qu'inopinĂ©. Outre la virtuositĂ© de sa mise en scène Ă©purĂ©e ne sombrant jamais dans la complaisance de l'actionner bourrin, Clint Eastwood filme cette sale guerre avec la grande efficacitĂ© d'un montage rigoureux alternant guĂ©rillas cinglantes, accalmies de repos et intimitĂ© des rapports de couple. Sur ce dernier point, l'incertitude est aussi Ă  l'appel lorsque le cinĂ©aste s'attarde sur le retour au bercail de Chris littĂ©ralement hantĂ© par ses dĂ©mons et son accoutumance Ă  l'exĂ©cution sommaire, quand bien mĂŞme sa femme observe ses nĂ©vroses avec une inquiĂ©tude prĂ©monitoire. Ses Ă©pisodes intimistes inscrits dans l'aigreur, l'anxiĂ©tĂ© mais aussi le rĂ©confort convergent Ă  une conclusion lourde de sens dans sa rĂ©flexion admise sur la notion d'hĂ©roĂŻsme ainsi que la rĂ©percussion de nos actions. 


    Baignant dans une atmosphère malsaine redoutablement insidieuse, on quitte American Sniper avec le poids de l'amertume d'avoir suivi le trajet introspectif d'un hĂ©ros amĂ©ricain hantĂ© par le regret de ses actes barbares et avant de succomber dans une destinĂ©e aussi absurde que sa posture glorifiante d'icone amĂ©ricain. RĂ©futant la carte de l'outrance dans sa reprĂ©sentation animale de la guerre, le dernier Eastwood risque de faire grincer certaines dents mais il s'agit Ă  mon sens d'un rĂ©quisitoire, d'un grand film noble sur la dĂ©faite de la guerre et le sens moral de nos principes hĂ©roĂŻques. 

    Ci-dessous, la critique de mon ami Gilles Rolland:
    http://www.onrembobine.fr/critiques/critique-american-sniper

    Bruno Matéï

    RécompensesAmerican Film Institute Awards 2014 : top 10 des meilleurs films de l'année
    Boston Society of Film Critics Awards 2014 :
    Meilleur réalisateur pour Clint Eastwood
    Meilleur montage pour Joel Cox et Gary Roach
    National Board of Review Awards 2014 :
    Top 2014 des meilleurs films
    Meilleur réalisateur pour Clint Eastwood
    Critics' Choice Movie Awards 2015 : meilleur acteur dans un film d'action pour Bradley Cooper

    mercredi 18 février 2015

    Terreur dans la Nuit / Night Watch

                                 Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site ninjadixon.blogspot.com

    de Brian G. Hutton. 1973. U.S.A. 1h43. Avec Elisabeth Taylor, Laurence Harvey, Billie Whitelaw, Robert Lang, Tony Britton, Bill Dean, Michael Danvers-Walker, Rosario Serrano, Pauline Jameson, Linda Hayden.

    Sortie salles U.S: 10 Août 1973

    FILMOGRAPHIE: Brian G. Hutton est un réalisateur et acteur américain, né le 1er Janvier 1935 à New-York, décédé le 19 Août 2014 à Los Angeles.
    1965: Graine sauvage. 1966: The Pad and How to use it. 1968: Les Corrupteurs. 1968: Quand les Aigles attaquent. 1970: De l'or pour les braves. 1972: Une belle tigresse. 1973: Terreur dans la Nuit. 1980: De plein Fouet. 1983: Les Aventuriers du bout du monde.

    Invisible en France depuis plus de trente ans - plus prĂ©cisĂ©ment depuis sa diffusion sur Antenne 2 un mardi en seconde partie de soirĂ©e Ă  la fin des annĂ©es 70 ou au dĂ©but des annĂ©es 80 - Terreur dans la Nuit s’apparente aujourd’hui Ă  une vĂ©ritable relique oubliĂ©e, que mĂŞme les fantasticophiles ont tendance Ă  mĂ©connaĂ®tre tant sa raretĂ© demeure extrĂŞme.

    Ayant Ă©tĂ© littĂ©ralement terrorisĂ© Ă  l’âge de douze ans lors de ma première dĂ©couverte chez ma grand-mère, quelle ne fut pas ma stupeur de pouvoir retenter l’expĂ©rience plus de trente ans après ce souvenir persistant, grâce Ă  une aubaine aussi inattendue qu’inespĂ©rĂ©e. Car aussi (faussement) prĂ©visible que la narration puisse le laisser croire, Terreur dans la Nuit puise sa force dans une intrigue dĂ©lĂ©tère d’une redoutable sournoiserie, soutenue par l’interprĂ©tation dĂ©saxĂ©e de l’illustre Elizabeth Taylor et par l’atmosphère tantĂ´t angoissante, tantĂ´t oppressante d’une bâtisse gothique renfermant un terrible secret.

    Rappel des faits: Ellen Wheeler, veuve aujourd’hui remariĂ©e Ă  un financier, est en proie Ă  la vision nocturne d’un cadavre ensanglantĂ© aperçu Ă  la fenĂŞtre d’en face, dans une maison abandonnĂ©e. DĂ©pĂŞchĂ©e sur les lieux, la police ne constate pourtant aucune effraction ni la moindre dĂ©pouille. Quelques jours plus tard, elle distingue Ă  nouveau une Ă©trange silhouette derrière le volet de la demeure. Est-elle victime d’une paranoĂŻa grandissante liĂ©e Ă  la disparition accidentelle de son premier mari, pourtant infidèle ? Ou bien le jouet d’une odieuse machination ? Et si ce dernier Ă©tait encore en vie ?

    Responsable de deux classiques du film de guerre - Quand les aigles attaquent et De l'or pour les Braves - Brian G. Hutton s’essaie ici au registre horrifique dans le cadre d’un thriller Ă  suspense. Si la trame initiale semble annoncer des situations dĂ©jĂ  Ă©prouvĂ©es - adultère potentiel, faux coupables et manipulations - la tournure des Ă©vĂ©nements adopte progressivement une dimension bien plus vĂ©nĂ©neuse lorsque Ellen vacille peu Ă  peu, tout en s’efforçant de dĂ©masquer d’Ă©ventuels imposteurs.

    Sans en rĂ©vĂ©ler davantage sur l’ossature du rĂ©cit, on peut nĂ©anmoins saluer l’intensitĂ© de son climat angoissant, largement orchestrĂ© autour de la bâtisse dĂ©labrĂ©e. Le cinĂ©aste cultive un goĂ»t manifeste pour le macabre - notamment Ă  travers des flashbacks dĂ©crivant des visions de cadavres blafards dans une morgue - et pour un mystère feutrĂ© sublimĂ© par l’architecture gothique de corridors, d’escaliers et de chambres dĂ©charnĂ©es. Sur ce point, le film se rĂ©vèle une franche rĂ©ussite et devrait combler les amateurs d’ambiances opaques, tant la scĂ©nographie des pièces obscures distille une atmosphère magnĂ©tique sous le regard impuissant d’une femme fĂ©brile gagnĂ©e par la paranoĂŻa.

    Ă€ l’extĂ©rieur mĂŞme de ce lieu hantĂ©, un simple volet fouettĂ© par le vent semble vouloir compromettre la vĂ©racitĂ© de ses visions. ÉpaulĂ© par une partition discrètement lancinante, le film installe un suspense latent renforcĂ© par la sobriĂ©tĂ© de comĂ©diens jouant habilement avec l’ambivalence de leurs postures Ă©quivoques.

    Quant au point d’orgue sardonique, le cinĂ©aste fait basculer la tension vers une explosion de violence lors d’un dĂ©nouement aussi terrifiant que sanglant. Pour l’Ă©poque, on reste encore surpris par la verdeur de certains crimes sauvagement perpĂ©trĂ©s au couteau de cuisine.


    Correctement rĂ©alisĂ© et menĂ© avec le savoir-faire d’un cinĂ©aste manifestement imprĂ©gnĂ© d’une autoritĂ© hitchcockienne, Terreur dans la Nuit privilĂ©gie la photogĂ©nie d’une ambiance nocturne profondĂ©ment anxiogène avant de nous Ă©branler lors d’un final paroxystique.

    Une pĂ©pite du thriller horrifique injustement ignorĂ©e, sublimĂ©e par la prestance nĂ©vralgique d’Elizabeth Taylor, toujours aussi glaciale, inquiĂ©tante et magnĂ©tique.

    — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

    Gratitude au blog Les Pépites du cinéma Bis, B et Z

    08.03.26. 3èx. Vostfr




    mardi 17 février 2015

    I Origins

                                                      Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site en.wikipedia.org

    de Mike Cahill. 2014. U.S.A. 1h46. Avec Michael Pitt, Brit Marling, Astrid Bergès-Frisbey, Steven Yeun, Archie Panjabi, Cara Seymour.

    Sortie salles France: 24 Septembre 2014. U.S: 18 Juillet 2014

    FILMOGRAPHIE: Mike Cahill est un rĂ©alisateur, scĂ©nariste, producteur et monteur amĂ©ricain, nĂ© le 5 Juillet 1979 Ă  New-Haven (Connecticut). 2011: Another Erath. 2014: I Origins


    "Chaque personne sur cette planète a des yeux uniques. Chaque oeil abrite son propre univers. Je suis le Dr Ian Grey. Je suis un père, un mari, et un scientifique. Tout jeune, j'ai compris que les appareils photo fonctionnent tout comme l'être humain : ils absorbent la lumière par une lentille et créent des images avec elle. Je me suis mis à photographier le plus d'yeux possible. J'aimerai vous raconter l'histoire des yeux qui ont changé ma vie. Souvenez-vous de ces yeux, souvenez-vous de chaque détail !"

    "L'oeil et l'oubli de Dieu".
    DĂ©jĂ  remarquĂ© avec Another Earth, primĂ© Ă  Sundance, Mike Cahill s’est Ă  nouveau fait entendre dans les festivals avec son second long, I Origins, aurĂ©olĂ© de deux rĂ©compenses Ă  Sitges et Ă  Sundance. En dĂ©pit d’une sortie timide dans nos salles, ce film indĂ©pendant, nĂ© de l’esprit d’un cinĂ©aste passionnĂ© d’astronomie et d’anticipation, oppose frontalement science et spiritualitĂ© Ă  travers le projet improbable d’un jeune savant.

    Ian Grey est sur le point de parfaire une thĂ©orie capable de contredire l’existence mĂŞme de Dieu. Au hasard d’une rencontre, il tombe littĂ©ralement amoureux d’une inconnue, tout entière tournĂ©e vers le spirituel. Un Ă©trange concours de circonstances prĂ©cipitera leurs destins, remettant en cause les certitudes de Ian, embarquĂ© malgrĂ© lui dans un pĂ©riple initiatique.

    Ă€ travers le profil de ce scientifique farouchement athĂ©e, ne jurant que par les mathĂ©matiques pour dĂ©mystifier la foi, on observe avec ironie la dĂ©rision de ses contradictions : lui qui, en manipulant des mutations sur des lombrics aveugles, incarne presque la figure d’un dieu moderne, prĂŞt Ă  blasphĂ©mer les lois de la nature ! Drame intimiste, romance et science-fiction se tĂ©lescopent ici avec une originalitĂ© pudique, oĂą Cahill utilise le prĂ©texte de la vision oculaire pour nourrir une rĂ©flexion vertigineuse sur la rĂ©incarnation, consĂ©cutive Ă  une dĂ©couverte stupĂ©fiante permettant de retracer la postĂ©ritĂ© de nos disparus.

    Loin de tout prosĂ©lytisme, le cinĂ©aste privilĂ©gie la force des Ă©motions dans une romance lyrique, oĂą l’identitĂ© de l’Ĺ“il - ces fenĂŞtres de l’âme, comme on dit - viendra fissurer le scepticisme du hĂ©ros. PortĂ© par de jeunes comĂ©diens sobres et convaincants, tant dans leur fonction investigatrice que dans leurs fragilitĂ©s, le film exerce un pouvoir de fascination, malgrĂ© une seconde partie plus prĂ©visible mais tout aussi captivante. Contemplatifs d’une enquĂŞte de longue haleine en terre indienne, nous suivons la quĂŞte de vĂ©ritĂ© de Ian, soutenu par sa foi en la science - une foi qui, paradoxalement, pourrait bien bousculer nos doutes comme nos espoirs sur l’existence de l’âme.

    Sans cĂ©der au pathos, Mike Cahill parvient Ă  nous bouleverser, notamment lors d’un Ă©vĂ©nement dramatique imprĂ©vu (Ă©vitez absolument le trailer avant visionnage !) et dans ces plages d’onirisme en osmose avec la nature, avant de conclure sur un Ă©pilogue d’une bouleversante acuitĂ© humaine.


    "Reflets dans un oeil d'or".
    Avec pudeur, originalitĂ© et une Ă©motion contenue, I Origins nous fait voyager Ă  travers la lentille de l’âme, interrogeant la mĂ©taphysique et les croyances sans jamais imposer de dogme. Par le prisme du progrès scientifique, Cahill Ă©pingle les mĂ©thodes froides des savants utopistes qui veulent quantifier l’insondable et dĂ©fier Dieu. Il en Ă©mane une Ĺ“uvre forte, passionnante, d’une sensibilitĂ© discrète mais tenace, portĂ©e par un optimisme rĂ©dempteur qui nous invite Ă  sonder notre propre identitĂ©, Ă  travers cette troublante thĂ©orie de la migration de l’âme.

    P.S: Ne ratez pas une révélation à la toute fin du générique !

    *Bruno
    28.06.25.
    2èx. Vost

    Remerciements Ă  Pascal frezzato et Isabelle Rocton

    Récompenses: Meilleur Film au Festival du film de Catalogne, 2014.
    Prix Alfred P. Sloan du Meilleur Film au Festival de Sundance, 2014.


    lundi 16 février 2015

    A la recherche de Mr Goodbar / Looking for Mr. Goodbar

                                                           Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

    de Richard Brooks. 1977. U.S.A. 2h15. Avec Diane Keaton, Tuesday Weld, William Atherton, Richard Kiley, Richard Gere, Alan Feinstein, Tom Berenger.

    Sortie salles France: 29 Mars 1978. U.S: 19 Octobre 1977

    FILMOGRAPHIE: Richard Brooks est un rĂ©alisateur, scĂ©nariste, producteur et romancier amĂ©ricain, nĂ© le 18 Mai 1912 Ă  Philadelphie, dĂ©cĂ©dĂ© le 11 Mars 1992 Ă  Beverly Hills. 1950: Cas de conscience. 1952: Miracle Ă  Tunis. 1952: Bas les masques. 1953: Le Cirque Infernal. 1953: Sergent la Terreur. 1954: Flame and the Flesh. 1954: La Dernière fois que j'ai vu Paris. 1955: Graine de Violence. 1956: La Dernière Chasse. 1956: Le Repas de Noces. 1957: Le Carnaval des Dieux. 1958: Les Frères Karamazov. 1958: La Chatte sur un toit brĂ»lant. 1960: Elmer Gantry le charlatan. 1962: Doux oiseau de jeunesse. 1965: Lord Jim. 1966: Les Professionnels. 1967: De sang-froid. 1969: The Happy Ending. 1971: Dollars. 1975: La ChevauchĂ©e Sauvage. 1977: A la recherche de Mr Goodbar. 1982: Meurtres en Direct. 1985: La Fièvre du Jeu.


    Drame social dressant le portrait sans concession de l’Ă©mancipation sexuelle fĂ©minine au cĹ“ur des annĂ©es 70, Ă€ la recherche de Mr. Goodbar explore la dĂ©rive d’une enseignante, Theresa, cĂ©libataire inflexible au goĂ»t prononcĂ© pour les aventures nocturnes sans lendemain. Issue d’un milieu catholique rĂ©gi par un père castrateur, elle s’Ă©vade du cocon familial pour embrasser une indĂ©pendance qu’elle croit libĂ©ratrice. Au fil de ses rencontres charnelles avec des hommes infidèles, phallocrates ou marginaux, elle s’abandonne Ă  un mode de vie toujours plus instable — reflet d’une Ă©poque oĂą frustration et domination s’entremĂŞlent, tandis que la cocaĂŻne s’invite dans les clubs branchĂ©s.

    ComĂ©die douce-amère glissant peu Ă  peu vers le drame sociĂ©tal, le film embrasse les tabous de son temps : avortement, homosexualitĂ©, porno sur pellicule et rĂ©volution sexuelle. Avec humour et gravitĂ©, Richard Brooks maĂ®trise son sujet sans jamais juger son hĂ©roĂŻne, rĂ©vĂ©lant le malaise d’une sociĂ©tĂ© en mutation oĂą les ĂŞtres les plus nĂ©vrosĂ©s s’accrochent Ă  leur libertĂ© comme Ă  une bouĂ©e de sauvetage. La mise en scène, vive et inventive, use d’un montage audacieux, parfois dĂ©risoire, pour illustrer les fantasmes dĂ©lirants de Theresa. Soutenue par une BO vibrante — oscillant entre Soul et Disco —, cette verve visuelle confère au film un dynamisme troublant, presque hypnotique.


    Les acteurs y amplifient la tension narrative par leur intensitĂ© farouche. Richard Gere incarne un marginal impudent, impĂ©rieux jusque dans ses Ă©clairs de violence. DĂ©testable d’orgueil, il Ă©voque la figure du phallocrate parfait, engluĂ© dans sa mĂ©diocritĂ© et son vide. Face Ă  lui, Dianne Keaton dĂ©ploie une grâce longiligne, mĂŞlant fraĂ®cheur et sensualitĂ© inquiète. Enseignante dĂ©vouĂ©e auprès d’enfants sourds le jour, femme dissolue et effarouchĂ©e la nuit, elle incarne le paradoxe mĂŞme d’une libertĂ© douloureuse. Son refus d’enfanter, nĂ© d’un traumatisme d’enfance liĂ© Ă  une scoliose hĂ©rĂ©ditaire, ajoute Ă  son personnage une profondeur d’une bouleversante pudeur.


    TĂ©moignage caustique de la libertĂ© sexuelle des annĂ©es 70, oĂą les marginaux se consument dans l’insouciance pendant que d’autres s’enlisent dans le dĂ©ni de soi (comme Gary et son homosexualitĂ© refoulĂ©e), Ă€ la recherche de Mr. Goodbar intensifie notre empathie pour cette hĂ©roĂŻne en dĂ©sĂ©quilibre, Ă©cartelĂ©e entre dĂ©sir et autodestruction. Captivant, insolent, de plus en plus ombrageux Ă  mesure qu’il avance, le film s’achève sur un Ă©pilogue effroyable — avertissement cruel aux âmes sensibles — enfonçant le clou dans son constat d’une Ă©mancipation sacrifiĂ©e.

    Une œuvre puissante, inoubliable.

    — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
    2èx

    samedi 14 février 2015

    Tusk

                                                      Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site imdb.com


    de Kevin Smith. 2014. U.S.A. 1h42. Avec Justin Long, Michael Parks, Génesis Rodriguez, Haley Joel Osment, Johnny Depp, Matthew Shively.

    Sortie France directement en Dvd: 11 Mars 2015. U.S: 19 Septembre 2014

    FILMOGRAPHIE: Kevin Smith est un rĂ©alisateur, scĂ©nariste, producteur et acteur amĂ©ricain nĂ© le 2 AoĂ»t 1970 Ă  Red Bank, dans le New-Jersey (Etats-Unis). 1994: Clerks, 1995: Les Glandeurs, 1997: MĂ©prise Multiple, 1999: Dogma, 2001: Jay et Bob contre-attaquent. 2004: Père et Fille. 2006: Clercks 2. 2008: Zack et Miri font un porno. 2010: Top Cops. 2011: Red State. 2014: Tusk.


    « Je ne cherche pas Ă  faire mon Kubrick, bordel. Je parle de faire un film avec un putain de gars dans un costume de Morse. Pour la faire courte, c’est juste dingue Ă  quel point nous sommes malgrĂ© tout proche de faire quelque chose de vraiment bon ! »
    Kevin Smith


    Directement sorti en Dvd, Tusk s'inspire de l'Ă©pisode The Walrus and The Carpenter créée par Smith lors d'une sĂ©rie de Podcast. Car c'est suite Ă  l'annonce improbable d'un auditeur (en guise de colocation, proposer Ă  un Ă©tudiant d'endosser le costume d'un morse et se comporter Ă  la manière de l'animal durant 2h journalières) que Kevin Smith dĂ©cide d'emprunter ce challenge sans complexe du ridicule. Le pitch en deux mots: Un mĂ©decin misanthrope frappĂ© du ciboulot dĂ©cide de kidnapper un jeune podcasteur pour le transfigurer en vĂ©ritable Morse et parfaire sa revanche sur la nature humaine (et s'y racheter une conduite !). 


    Un concept sardonique sans doute influencĂ© par la farce scabreuse The Human Centipède (dĂ©lire assumĂ© d'une redoutable efficacitĂ© et d'un sens aiguisĂ© de suggestion dans son dosage humour noir/horreur crapoteuse). Kevin Smith tentant d'Ă©muler provocation malsaine, cruautĂ© perverse et sadique et satire morbide pour mieux nous brimer sans faire preuve de complexe. Or, le cauchemar parfois insoutenable en vaut largement la chandelle, qui plus est saupoudrĂ© d'humour ultra noir que Johnny Depp amorce par exemple dans sa dĂ©froque pittoresque d'investigateur Ă  l'accent quĂ©bĂ©cois saturĂ© d'un regard bigleux. Son sens de dĂ©rision macabre Ă©tant un tantinet dĂ©samorcĂ© d'une aura malsaine trop lourde Ă  tolĂ©rer Ă  travers l'alternance de sĂ©quences Ă©prouvantes vues nulle part ailleurs. Car de par la situation inhumaine d'un Ă©tudiant opportuniste rĂ©duit Ă  une masse difforme de Pinnipède humain, de l'intolĂ©rance impartie au savant sadique et du climat poisseux rĂ©gi autour d'eux car trop dĂ©rangeant pour Ă©gayer la sĂ©questration, Tusk invoque une terreur sournoise littĂ©ralement insupportable de tension dramatique. Sur ce point, et pour l'expĂ©rience horrifique sĂ©vèrement infligĂ©e, Tusk s'avère tout simplement une rĂ©fĂ©rence encore plus impressionnante et surprenante qu'Human Centipede tant il exploite (plus) adroitement avec un rĂ©alisme cru des sĂ©quences chocs bâties sur l'humiliation psychologique, la torture physique, la rĂ©flexion identitaire quant aux rapports ici communs victime/bourreau jusqu'Ă  y inverser leur rĂ´le. Une manière goguenarde d'ausculter le comportement humain du point de vue d'un animal hybride bientĂ´t motivĂ© par l'instinct de survie. La considĂ©ration personnelle du serial-killer, porte-parole de la cause animale, s'avère aussi intĂ©ressante dans sa rĂ©flexion Ă©tablie sur la nature humaine (l'homme n'est qu'un loup tributaire de ses instincts de survie, de supĂ©rioritĂ© et de perversitĂ©). Ce qui engendre au final l'expiation du savant afin de se pardonner Ă  lui mĂŞme son manque de dignitĂ© lors d'une situation de survie de par le sort imparti Ă  son sauveur que fut un morse. Michael Parks demeurant inoubliable car habitĂ© par son personnage sclĂ©rosĂ© doucement retors, tĂ©tanisant de folie incongrue dans la peau du tortionnaire hantĂ© par son ancienne condition de souffre-douleur et du remord du sacrifice.


    A renfort de provocations couillues (si bien que l'on s'Ă©trangle parfois avec nos rires nerveux), Kevin Smith ose filmer l'immontrable, l'absurditĂ© d'une improbabilitĂ© sur le chemin d'une dĂ©rision morbide extrĂŞmement grinçante, l'horreur poisseuse monopolisant l'absurditĂ© du propos jusqu'au malaise viscĂ©ral pour peu que l'on soit sensible Ă  l'agonie exponentielle d'un animal sans dĂ©fense. Un dĂ©lire macabre anthologique au demeurant, infiniment dĂ©concertant, voir mĂŞme bouleversant, Ă  l'instar de son Ă©pilogue sciemment insensĂ© lorsque Kevin Smith continue de surfer sur l'humour grinçant auprès d'une empathie poignante difficilement soutenable. L'expĂ©rience horrifique, Ă©prouvante, incommodante, contentera donc aisĂ©ment l'amateur Ă©clairĂ© d'ambiance licencieuse au risque de vous provoquer un malaise viscĂ©ral pour les plus sensibles Ă  la cause animale. Tout bien considĂ©rĂ©, l'un des mĂ©trages les plus extrĂŞmes des annĂ©es 2000, voir mĂŞme de l'histoire du genre horrifique. 
    A réserver évidemment à un public averti.

    *Bruno
    24.08.24.
    2èx. Vostfr