samedi 25 avril 2026
Le Sabre Infernal de Chu Yuan. 1976. Hong-Kong. 1h35.
vendredi 24 avril 2026
300 de Zack Snyder. 2006. U.S.A. 1h56 (1h49).
300 n’a rien perdu de son pouvoir de sidĂ©ration. Ă€ la revoyure, on comprend mieux pourquoi le film de Zack Snyder a tant divisĂ© : il ne cherche jamais l’Ă©quilibre ou la subtilitĂ© technique et psychologique. Il impose. Il agresse presque. Et dans cette dĂ©mesure, il fascine Ă tombeau ouvert.
Car 300 n’est pas un pĂ©plum en bonne et due forme. C’est une vision personnelle. Une projection fantasmatique de l’Histoire, oĂą le rĂ©el se dissout dans une matière baroque, saturĂ©e, irrĂ©elle. Un monde recomposĂ© sous nos yeux, entièrement façonnĂ© par le regard d’un conteur, d’un survivant.
Visuellement, le film reste une dĂ©flagration. Chaque plan est sculptĂ© dans une lumière irrĂ©elle, comme figĂ© entre peinture et cauchemar. Les effets numĂ©riques, d’une prĂ©cision et d’un soin remarquables, tiennent la route - mieux, ils participent Ă cette sensation d’inĂ©dit, comme si le film inventait son propre langage plastique, une grammaire de l’excès et de la stylisation absolue. Rien ne cherche le naturel. Tout vise l’impact Ă foudroyer le regard.
Les corps aux muscles saillants deviennent des symboles. Les affrontements, des ballets de chair et de sang. La violence, ralentie, chorĂ©graphiĂ©e, se transforme en rituel hypnotique. C’est un festin d’images brĂ»lantes - une ivresse formelle oĂą chaque mouvement calibrĂ© semble pensĂ© comme une fresque vivante. Comme si tout Ă©tait figĂ© dans l'Ă©cran pour en extraire sa beautĂ©.
Et au cĹ“ur de cette fureur esthĂ©tique, il y a le mythe. HĂ©ritĂ© directement de la BD de Frank Miller, le rĂ©cit embrasse Ă bras ouverts sa dimension lĂ©gendaire. Les ennemis sont monstrueux, arrogants, orgueilleux, les hĂ©ros surhumains, et la rĂ©alitĂ© biaisĂ©e se plie Ă la narration. Rien n’est objectif. Tout est amplifiĂ©, dĂ©formĂ©, magnifiĂ© pour assister Ă une expĂ©rience de cinĂ©ma.
Quant à Leonidas, incarné par Gerard Butler, il ne joue pas : il symbolise la voix du refus de soumission. Une posture droite, une idée de l'éthique, une vision du sacrifice. Sa présence, massive, presque irréelle, aimante le regard. Autour de lui, les corps sont tendus, sculptés, érigés en figures de guerre, dans une esthétique virile assumée, quasi écrasante.
Certes, l’Ă©motion reste contenue il me semble, parfois Ă©touffĂ©e par la dĂ©monstration, sans s'Ă©garer dans l'ornière. Mais elle affleure ailleurs en fait - dans ces regards impassibles au chevet de leur leader, dans l’attente de l'affrontement, dans cette fatalitĂ© qui plane sur chaque instant. Et lorsque le film touche Ă sa fin, quelque chose bascule dans l'Ă©motion Ă©lĂ©giaque. Une forme de romantisme tragique Ă©merge, portĂ©e notamment par le point de vue de l'actrice Lena Headey (l'Ă©pouse de LĂ©onidas), et donne au sacrifice une rĂ©sonance plus intime, comme un hĂ©ritage destinĂ© aux gĂ©nĂ©rations futures.
300 est une œuvre sciemment excessive. Provocante. Radicale. Elle ne cherche pas à convaincre, d'ailleurs - elle impose une vision. Une expérience sensorielle, presque physique, qui balaie les conventions pour mieux ériger son propre mythe sous l'autel d'un numérique cinglant.
Mais on ne peut ignorer cette folie visuelle obsédante.
jeudi 23 avril 2026
Le Canardeur / Thunderbolt and Lightfoot de Michael Cimino. 1974. 1h54. U.S.A.
Troisième rĂ©vision du Canardeur de Michael Cimino, dans sa version originale Thunderbolt and Lightfoot - littĂ©ralement "Coup de tonnerre et Pied-de-biche". Un titre infiniment plus juste, plus joueur, plus rĂ©vĂ©lateur que son pendant français, tristement rĂ©ducteur, qui l’enferme dans une case de film d’action standard, bankable, façonnĂ© autour de l’icĂ´ne Clint Eastwood.
Car Le Canardeur est tout sauf un simple film d’action. C’est un grand film crĂ©pusculaire, un classique des annĂ©es 70, qui Ă©pouse la dĂ©rive et la complicitĂ© de deux hommes en marge - deux braqueurs que tout oppose et que tout finit par relier. D’un cĂ´tĂ©, Coup de tonnerre, silhouette sèche, laconique, portĂ©e par l’aplomb presque mythologique d’Eastwood. De l’autre, Pied-de-biche, incarnĂ© par un Jeff Bridges dĂ©butant, insolent de vie, Ă©lectrique - au point, souvent, de voler la vedette Ă son partenaire. Un exploit.
Cimino orchestre alors un mĂ©lange des genres d’une fluiditĂ© remarquable : comĂ©die, road movie, polar, film de braquage, aventure - le tout traversĂ© par un souffle humaniste inattendu. Le film amuse constamment, fait rire, emporte, notamment grâce Ă l’Ă©nergie frondeuse de Pied-de-biche, qui nargue sans cesse le duo de malfrats interprĂ©tĂ© par George Kennedy (jouissif en ours bourru) et Geoffrey Lewis (impayable dans sa mine figĂ©e Ă la fois timorĂ©e et maladroite), vĂ©ritables silhouettes burlesques, hĂ©ritières du cinĂ©ma muet, quelque part entre Laurel et Hardy.
Mais sous cette lĂ©gèretĂ© affleure un rĂ©alisme plus âpre. Les Ă©clats de violence, rares mais saisissants, frappent d’autant plus fort. Les scènes d’action, peu nombreuses mais d’une maĂ®trise impressionnante - notamment les poursuites automobiles - tĂ©moignent dĂ©jĂ d’un sens aigu de la chorĂ©graphie et de l’espace.
Et puis il y a les paysages. Le Montana, filmé avec une ampleur sacrée, devient un écrin mélancolique. Cimino y déclare ouvertement son amour pour John Ford (que les critiques ne manquent pas d'évoquer), inscrivant ses personnages dans une nature qui les dépasse, les engloutit presque. Mais il y a une douceur, une tranquillité, une caresse qui traverse l'écran à travers ce paysage moderne de western révolu.
Le rĂ©cit, pourtant simple - retrouver un magot disparu dans une Ă©cole - devient alors prĂ©texte Ă une Ă©quipĂ©e endiablĂ©e, Ă une traversĂ©e humaine, rythmĂ©e, vivante, constamment relancĂ©e par l’Ă©nergie juvĂ©nile de Bridges, de la force tranquille d'Eastwood embarrassĂ©s de deux malfrats rancuniers.
Et soudain, sans prévenir, le film bascule. Et là , bon sang, on est atteint par une émotion taillée dans la réserve.
Son final - que je n’Ă©voquerai qu’Ă demi-mot - s’impose comme une dĂ©flagration Ă©motionnelle. Une dizaine de minutes suspendues, d’une amertume bouleversante, qui reconfigurent tout ce que l’on vient de voir. L’une des plus belles fins mĂ©lancoliques du cinĂ©ma, sans doute, tant elle saisit par sa pudeur, sa cruautĂ© et sa grâce. On n'observe plus des braqueurs mais des hommes vulnĂ©rables happĂ©s par une remise en question morale.
Pour un premier long-métrage, Cimino y révèle donc déjà un talent burné: celui de faire coexister le rire et la tragédie, la légèreté et le deuil, avec une fluidité insensée.
Classique typiquement seventies, dans son scope lumineux et trompeur, Le Canardeur sĂ©duit sans fard autant qu’il serre le cĹ“ur. Une Ĺ“uvre profondĂ©ment humaine, drĂ´le et mĂ©lancolique, qui avance dans la bonne humeur - avant de laisser, en silence, une trace indĂ©lĂ©bile.
mercredi 22 avril 2026
L'Epouvantail / Scarecrow de Jerry Schatzberg. 1973. U.S.A. 1h52.
Le film retrace le parcours initiatique de Max et Lionel, transcendĂ©s par les monstres sacrĂ©s Gene Hackman / Al Pacino, deux errants qui se rencontrent au bord d’une route campagnarde, quelque part entre nulle part et ailleurs. L’un rĂŞve d’ouvrir un lave-auto, l’autre tente de renouer avec son ex-amie et un enfant qu’il n’a jamais connu. Deux trajectoires bancales (Pittsburgh / DĂ©troit), deux existences en suspens.
Dans un rĂ©alisme rugueux, quasi documentaire, propre aux Seventies, L’Épouvantail est une Ă©preuve morale. Un film dont on ne sort pas indemne. Car derrière son apparente lĂ©gèretĂ©, caustique, quasi burlesque par moments, se cache une dramaturgie escarpĂ©e, imprĂ©visible, qui finit par frapper de plein fouet. Gare au final d’une cruautĂ© morale inouĂŻe.
Max et Lionel (dit Lion) sont des êtres maladroits, incultes, souvent à côté de tout. Ils enchaînent les erreurs, les faux pas, les petites lâchetés, les larcins. Et pourtant, contre toute attente, le film fait naître une tendresse trouble pour ces deux idiots vacillants. Une empathie mêlée de pitié, presque honteuse, tant ils exposent leur misère à ciel ouvert avec une forme de provocation pathétique. Certaines séquences de ce calibre sont à marquées d'une pierre blanche.
Le regard du cinĂ©aste est d’une justesse troublante, au point que le cinĂ©ma semble parfois s’effacer au profit d’un rĂ©alisme Ă nu. Il nous place dans une position ambiguĂ«, presque voyeuriste, sans jamais cĂ©der au cynisme. Et c’est lĂ que le film fascine, frappe, Ă la tĂŞte comme au cĹ“ur : dans cette capacitĂ© Ă faire coexister le ridicule et la douleur.
PortĂ© par le jeu hallucinĂ© de Hackman et Pacino - que l’on oublie instantanĂ©ment en tant qu’icĂ´nes - le film aligne des sĂ©quences lunaires d’une intensitĂ© folle, au fil de ce road movie… Ă pied. Une errance physique, mais surtout intĂ©rieure, que l’on observe toutefois avec une amertume dĂ©rangeante, grinçante.
Les paysages, magnifiquement captĂ©s Ă travers de longs panoramiques, renforcent ce sentiment de dĂ©rive et d’isolement dans cette fausse quiĂ©tude. L’AmĂ©rique devient un espace mental, un territoire de dĂ©rĂ©liction oĂą ces deux hommes tentent, maladroitement, d’exister, entre 2 romances gâchĂ©es.
Et donc il y a cette fin. Brutale. TĂ©tanisante. D’une cruautĂ© quasi insoutenable. Une conclusion qui broie l’un pour, peut-ĂŞtre, arracher l’autre Ă sa propre dĂ©rive. Dans ce geste dĂ©sespĂ©rĂ© subsiste une lueur fragile : celle d’un Ă©veil tardif, douloureux, arrachĂ© Ă la perte. Celle d'un nouveau cap potentiellement payant.
On pense forcĂ©ment au magnifique Macadam Cowboy de John Schlesinger, tant les deux films partagent cette vision de marginaux en quĂŞte d’une place dans un monde qui les rejette. Mais L’Épouvantail pousse peut-ĂŞtre encore plus loin l’amertume et la bĂŞtise humaine.
Car ce qui reste, au fond, c’est un goĂ»t âcre. Celui d’une amitiĂ© sincère, profondĂ©ment poignante, mais irrĂ©mĂ©diablement brisĂ©e. Celui de deux clowns tristes, hors sol, enfermĂ©s dans leur illusion qu'ils se sont crĂ©es, avançant Ă cĂ´tĂ© de la vie plutĂ´t que d’y prendre part.
Un grand moment de cinĂ©ma d'une puissance fascinatoire. Un chef-d’Ĺ“uvre existentiel oĂą Hackman et Pacino atteignent une forme de vĂ©ritĂ© brute (de dĂ©coffrage), plus vraie que nature.
mardi 21 avril 2026
Le Tigre de Jade / Pai yu lao hu de Chu Yuan. 1977. Hong-Kong. 1h40.
PortĂ© par des scènes d’action d’une virtuositĂ© saisissante, signature du studio en bonne et due forme, le spectacle historique sĂ©duit autant par son Ă©nergie que par la soliditĂ© de son propos. Car sous le vernis du divertissement spectaculaire se cache une rĂ©flexion plus sombre : celle d’un monde rongĂ© par la trahison, oĂą la guerre des arts martiaux n’engendre que pertes, sacrifices et dĂ©sillusions.
Le parcours du hĂ©ros infiltrĂ© - indĂ©cis, hantĂ© de remord - marquĂ© par une fatalitĂ© presque maudite, donne au film une intensitĂ© dramatique inattendue. On ressent presque la mĂŞme paranoĂŻa que lui. Ă€ mesure que les corps tombent, l’illusion hĂ©roĂŻque s’effondre, laissant place Ă une vĂ©ritĂ© plus amère : dans la guerre, il n’y a pas de vainqueurs, seulement des survivants brisĂ©s. En faite, peu importe qui trahit qui, qui manipule qui (car on s'emmĂŞle les pinceaux)... tout mène Ă la mĂŞme issue. Une spirale de violence oĂą chacun paie le prix.
Un classique du genre, à la fois grisant et désenchanté qu'on ne se lassera jamais de rembobiner.
lundi 20 avril 2026
Lettre d'une Inconnue de Max Ophuls. 1948. U.S.A. 1h27.
Et Ă la revoyure, ce chef-d’Ĺ“uvre du mĂ©lodrame romantique n'a point usurpĂ© sa rĂ©putation de sommet du genre, comme le soulignait Martin Scorsese. C’est un film d’une fragilitĂ© et d’une douleur telles qu’on n’en sort pas indemne.
Dès les premières sĂ©quences de leur rencontre, une forme d’onirisme intime s’installe - Ă©paulĂ© de l'aura Ă©sotĂ©rique du noir et blanc - des situations radieuses d'amour naissant, presque irrĂ©elles, comme suspendues hors du temps. Ces sĂ©quences lĂ sont Ă mes yeux les plus belles et les plus ensorcelantes dans l'art consommĂ© de nous exacerber les sentiments Ă©vanescents du couple fusionnel. Or, mĂ©fions nous des apparences.
Car derrière cette simplicité apparente de nobles sentiments, le film met en scène la rencontre de deux mondes.
D’un cĂ´tĂ©, cet homme cultivĂ©, ce gentleman libre, appartenant Ă une Ă©lite artistique insaisissable.
De l’autre, une jeune femme ordinaire issue d’un milieu modeste, mais dont l’amour absolu devient sa raison de vivre.
Ce dĂ©sĂ©quilibre social se double d’un vertige plus cruel encore : celui des sentiments.
Crève-coeur tout en douceur, pudeur et calme presque tranquille, Joan Fontaine bouleverse par l’intensitĂ© de son regard, habitĂ©e par un amour total, irrĂ©vocable, qui ne faiblit jamais.
Face Ă elle, Louis Jourdan incarne une prĂ©sence rassurante et polie mais fuyante, incapable de s’ancrer dans une Ă©motion durable (contrairement Ă ce qu'il prĂ©tend ou ce qu'il croit).
Car lĂ oĂą elle n’aime qu’une seule fois, pour toujours,
lui semble aimer sans jamais se souvenir (comme le démontrera leur seconde rencontre).
Et c’est dans cet Ă©cart moral que naĂ®t toute la douleur du film : elle ne l’a jamais oubliĂ©, lui ne l’a jamais vraiment vue en dĂ©pit de ses souvenirs lointains qu'il s'efforce de sa rappeler.
Le film dĂ©ploie alors une intensitĂ© dramatique d’une cruautĂ© rare oĂą le dĂ©but et Ă la fin (le duel) se rejoignent dans une dĂ©cision morale irrĂ©vocable. L’histoire de ces amants maudits, vouĂ©e Ă l’Ă©chec, atteint alors une beautĂ© dĂ©chirante jusqu’Ă cette conclusion irrĂ©conciliable, inconsolable mais assumĂ©e... Jusqu'Ă ce que la mort les sĂ©pare, jusqu'Ă l'acceptation d'une triste destinĂ©e.
Avec une maĂ®trise absolue, Max Ophuls signe un mĂ©lodrame incandescent, oĂą l’amour brĂ»le autant qu’il s’Ă©vapore face Ă notre regard dĂ©sarmĂ© de vivre une histoire de coeur Ă©corchĂ© vif.
Lettre d'une inconnue est un poème silencieux sur la peur d’ĂŞtre oubliĂ©. OĂą le temps ne panse pas les plaies - il Ă©tire simplement l’absence jusqu'Ă en crever.
Quant Ă Joan Fontaine, elle restera l’une des plus bouleversantes amoureuses que le cinĂ©ma ait jamais offertes. Le temps de cet Ă©clair… j’en suis tombĂ© amoureux, comme une Ă©vidence sans retour.
samedi 18 avril 2026
vendredi 17 avril 2026
La Corde / Rope d'Alfred Hitchcock. 1948. U.S.A. 1h20.
Nous avons ici affaire Ă un huis-clos Ă©touffant - peu de le dire - notamment Ă travers l’un des deux personnages, dont la carapace morale se dĂ©lite peu Ă peu Ă mesure que l’intrigue progresse. Et surtout, Ă mesure que le personnage incarnĂ© par James Stewart perçoit l’odeur du crime, soupçonne, doute, puis comprend Ă travers ses expressions davantage dĂ©sarmĂ©es. Une tension sourde s’installe, quasi organique face Ă notre tĂ©moignage Ă la fois inquiet, dĂ©solĂ©, dĂ©muni, effrayĂ©.
Il y a dans La Corde cette intensitĂ© Ă©motionnelle aigĂĽe, notamment Ă travers ce glissement progressif vers la panique, l’alcool venant dĂ©lier les nerfs, dĂ©sinhiber les masques de l'un d'eux. L’ironie est d’une noirceur absolue : les invitĂ©s festoient, boivent, conversent… autour d’un coffre qui contient carrĂ©ment le cadavre. Une collation dressĂ©e sur la mort elle-mĂŞme. Hitchcock pousse ici le cynisme Ă son point de rupture, avec une cruautĂ© audacieusement ludique, terriblement grinçante.
L'exploit technique fascine tout autant : ce faux plan-sĂ©quence - ces 8 longues prises savamment dissimulĂ©es - donne au film une continuitĂ© suffocante. La camĂ©ra rampe tranquillement, enlace les corps, les visages, tourne autour des objets, revient, insiste… comme si elle refusait toute Ă©chappatoire. Le spectateur est prisonnier, au mĂŞme titre que les personnages. Mais on se dĂ©lecte de se soumettre Ă un suspense mortifère.
Derrière cette prouesse formelle, et cet arrière plan urbain constamment changeant, ce qui dĂ©range profondĂ©ment, c’est le cĹ“ur idĂ©ologique du film. Car La Corde met en scène une pensĂ©e Ă©litiste poussĂ©e jusqu’Ă l’horreur : celle d’individus persuadĂ©s de leur supĂ©rioritĂ©, s’arrogeant le droit de vie ou de mort sur ceux qu’ils jugent infĂ©rieurs. Sans jamais nommer le fascisme, le film en Ă©pouse certaines ombres - non pas comme discours politique frontal, mais comme rĂ©sonance morale. Ca parait si Ă©vident. Hitchcock ne filme pas un rĂ©gime, il filme le poison qui le rend possible : la dĂ©shumanisation, la hiĂ©rarchisation des ĂŞtres, l’intelligence froide coupĂ©e de toute empathie, le mĂ©pris de classe.
Et c’est lĂ que le personnage de James Stewart devient fondamental : figure de conscience, il incarne aussi le remords intellectuel. Celui d’avoir, peut-ĂŞtre, semĂ© des idĂ©es - inspirĂ©es, dĂ©tournĂ©es, trahies de Friedrich Nietzsche - que ces compagnons ont prises au pied de la lettre. Le film devient alors une mise en garde vertigineuse : les idĂ©es, lorsqu’elles s'Ă©pargnent toute morale, peuvent engendrer le pire.
Face Ă lui, l’un des deux meurtriers hantĂ© (pour ne pas dire transi) de remord sombre peu Ă peu, rongĂ© par une culpabilitĂ© qu’il ne parvient plus Ă contenir, tandis que l’autre reste figĂ© dans une arrogance glaçante, dĂ©nuĂ©e d’empathie, d’humanitĂ© - mĂ©prisant, jusqu’au bout, y compris envers la compagne de la victime.
Ainsi, La Corde fascine autant qu’il met mal Ă l’aise. Par la prĂ©cision de son jeu d’acteurs, par la maĂ®trise technique d’Hitchcock, mais surtout par cette tension constante, presque irrespirable, qui ne nous lâche jamais, surtout Ă travers le profil pathĂ©tique d'un des tueurs plongĂ© dans la terreur de se voir dĂ©masquĂ©.
Et lorsque le rideau tombe, passĂ©s 3 coups de feu, il ne nous reste qu’un goĂ»t amer. Celui d’avoir assistĂ© non seulement Ă un crime auprès de comportements mesquins, mais Ă la dĂ©monstration terrifiante de ce que l’esprit humain peut produire de plus pervers lorsqu’il se croit au-dessus de tout.
jeudi 16 avril 2026
Orphée de Jean Cocteau. 1950. 1h36. France.
Hier soir j'ai revu (une 3èx) OrphĂ©e après trente annĂ©es d’absence. Trente ans de silence… pour une claque absolue.
Pourquoi une telle attente confinée dans la torpeur ? Peut-être pour mieux célébrer ses retrouvailles.
OrphĂ©e est, Ă mes yeux, le plus grand film de Jean Cocteau. Un chef-d’Ĺ“uvre du fantastique français, oui - mais surtout une Ĺ“uvre d'art Ă part, insaisissable, qui Ă©chappe Ă toute tentative de rĂ©duction, de luciditĂ©.
Ici, l’amour prend une forme interdite, blasphĂ©matoire : celle qui unit un homme Ă la Mort elle-mĂŞme, personnifiĂ©e par une femme. Jean Marais, tout en charisme classieux, incarne un OrphĂ©e fiĂ©vreux, aimantĂ© par l’interrogation en permanence, par l'inconnu, tandis que MarĂa Casares, souveraine et tĂ©nĂ©breuse, donne Ă la Mort un visage fĂ©minin, une prĂ©sence, un dĂ©sir. Une femme. Une princesse (c'est d'ailleurs son surnom). Une fatalitĂ© amoureuse prĂŞte Ă toutes les audaces.
Ce qui frappe, au-delĂ mĂŞme du rĂ©cit indĂ©chiffrable, c’est la matière monochrome du film. Ses trucages artisanaux - miroirs liquides, corps traversant l’impossible, bâtiments en ruines qui deviennent royaume des morts, corps Ă©jectĂ©s dans les airs - ne cherchent jamais Ă Ă©pater : ils nous convainquent de la rĂ©alitĂ© des faits.
Ce qui n’existe pas est souvent ce qu’il y a de plus rĂ©el. Ils abolissent la frontière entre illusion et croyance. On n’observe pas OrphĂ©e, on y glisse sans s'en rendre compte. Et c’est lĂ que Cocteau est unique.
Car tout, ici, relève de la poĂ©sie personnelle. Une poĂ©sie Ă©trange, limpide, quasi primitive. L’au-delĂ n’est pas un spectacle : c’est un Ă©tat nouveau. Un espace suspendu oĂą le temps se dissout, oĂą les sentiments se dĂ©forment, oĂą aimer devient vertigineux.
On pourrait chercher à comprendre. Décortiquer. Interpréter.
Mais ce serait presque une erreur. Orphée ne demande pas à être compris. Il demande à être rêvé. On n'est pas obligé de tout comprendre pour aimer, l'important c'est de "rêver". Et en matière d'évasion hypnotique, Orphée se porte en étendard.
Vous voulez connaître le pouvoir du cinéma, Orphée est conçu pour cela.
Car c ’est un film qui se vit comme un songe Ă©veillĂ©, oĂą l’on accepte tout - parce que tout est ressenti. Parce que tout est traversĂ© par une vĂ©ritĂ© Ă©motionnelle qui dĂ©passe la logique.
Je persiste et signe, OrphĂ©e est une expĂ©rience Ă part entière. Et c’est peut-ĂŞtre lĂ qu’il va plus loin encore que La Belle et la BĂŞte, pourtant dĂ©jĂ sublime, on le sait tous. LĂ oĂą ce dernier Ă©merveillait dans le baroque et la dĂ©licatesse, OrphĂ©e trouble, dĂ©range, envoĂ»te sans limite. Il ne caresse pas, non non, il hante, il s'insinue en nous, il rampe en notre chair et notre âme. C'est un sentiment d'abandon qui Ă©chappe Ă notre raison.
Les regard sculptĂ©s, chaque geste, chaque silence semble chargĂ© d’une aura invisible. Les acteurs secondaires - François PĂ©rier, Marie DĂ©a - ne jouent pas : ils semblent possĂ©dĂ©s par ce monde, par l'amour qui les dĂ©passe. Et nous avec.
OrphĂ©e devient alors une matière vivante, mouvante, organique. Un film qui respire, qui palpite, qui nous entraĂ®ne dans un ailleurs indicible - ce lieu oĂą l’amour et la mort ne font plus qu’un. Qui aurait pu concevoir une union aussi proscrite !
Oui, OrphĂ©e est un film d’amour fou aux sentiments aussi expansifs que raffinĂ©s, Ă l'instar de l'harmonie de ces dialogues florissants. Mais surtout, c’est un film rare. PrĂ©cieux. ImpermĂ©able Ă l'Ă©volution du
temps.
L’un des plus beaux films du monde.
Grand Prix international de la Critique (prix FIPRESCI) au festival de Venise en 1950
Oscar de la traversée du nouveau Normandie.
Victoire du référendum du grand public des directeurs de salle à Cannes.
mercredi 15 avril 2026
Les 18 Armes légendaires du Kung-fu de Liu Chia-liang. 1983. Hong-Kong. 1h41.
Pour un peu, on se croirait au cirque Cruz, un vĂ©ritable tourbillon d’acier, d'Ă©tincelles et surtout de discipline martiale en roue libre. Quelle gĂ©nĂ©rositĂ© dĂ©calĂ©e, bordel !
Ben oui, on a affaire à une succession de numéros - parfois même comiques - chacun avec sa spécialité, son rythme, son moment de bravoure, entre comique, magie noire, arts martiaux.
Ici, les "numéros" sont des styles de combat inimitables dans leur chorégraphie fétichiste.
Chaque affrontement est une performance anthologique:
entrée en scène du combattant résigné, démonstration technique à faire tomber ta mâchoire, montée en tension, puis explosion finale capiteuse à donner le tournis.
Les 18 armes lĂ©gendaires du kung-fu, de Lau Kar-leung, c’est du kung-fu dans sa forme la plus pure, la plus pĂ©dagogique… et paradoxalement, la plus ludique.
Ce qui frappe immĂ©diatement, c’est cette manière innĂ©e de filmer le geste. Pas de triche, pas de coupe inutile, pas d'effet numĂ©rique : chaque mouvement devient une dĂ©monstration de force, chaque arme une extension du corps. On n’est pas juste dans un rĂ©cit (confus il est vrai) de vengeance, de traque ou d’apprentissage, on est dans une encyclopĂ©die vivante du combat.
Plus le film avance, plus il monte en gradation, il se transforme en festival hallucinant d’inventivitĂ© martiale : lances, sabres, chaĂ®nes, armes improbables - jusqu’Ă cette fameuse dernière partie oĂą tout explose, oĂą le film devient quasiment une transe erratique oĂą on ne sait plus oĂą donner de la tĂŞte.
SpĂ©cialiste en la matière, Lau Kar-leung nous offre un spectacle orgasmique au sens littĂ©ral. Il filme le kung-fu comme un art suprĂŞme, un hĂ©ritage, presque comme un rituel sacrĂ©. Les combats eux-mĂŞmes, la variĂ©tĂ© des armes, ou ce cĂ´tĂ© presque “manuel vivant” du kung-fu laisse pantois de bĂ©atitude.
C'est comme si le film te disait: "installe-toi, on va te montrer tout ce que le corps humain peut faire avec ses bras et une arme entre les mains.”
Les 18 armes légendaires du Kung-fu est l'un des films les plus fous que j'ai pu voir, alors que la mythique Shaw Brother possède dans sa besace une centaine de trésors infaillibles de ce calibre.
lundi 13 avril 2026
Colors de Dennis Hopper. 1988. U.S.A. 2h07 (uncut version)
Dès sa sortie en 1988, le film de Dennis Hopper fit l’effet d’une petite bombe (succès public et critique). Une rĂ©putation loin d’ĂŞtre usurpĂ©e, tant le cinĂ©aste parvient Ă nous immerger, sans filtre, au cĹ“ur d’un conflit urbain d’une violence âpre, loin de la glorifier.
Mais lĂ oĂą Colors surprend, c’est dans son refus de s’attarder sur les mĂ©canismes classiques du trafic de drogue. Hopper s’intĂ©resse ailleurs. Plus profondĂ©ment. Il radiographie une guerre de territoires, une spirale de reprĂ©sailles oĂą chaque acte appelle une rĂ©ponse encore plus brutale. Une mĂ©canique infernale, sans Ă©chappatoire traitĂ© ici avec rĂ©alisme documentĂ© oĂą tout un chacun n'existe que pour y imposer son autoritĂ©.
Au centre du récit en suspension, la relation conflictuelle entre Sean Penn et Robert Duvall. Deux flics, deux visions du monde. Et c'est autant un récit initiatique que nous relate Colors.
Sean Penn incarne Danny, jeune loup nerveux, impulsif, rongĂ© par une violence qu’il ne cherche mĂŞme plus Ă contenir. Il ne protège pas - il domine, humilie, Ă©crase. Son rapport aux gangs est frontal, presque sadique, comme en tĂ©moigne cette scène glaçante oĂą il grime de bombe aĂ©rosol le visage d'un suspect, transformant l’arrestation en acte de domination humiliante.
Face Ă lui, Robert Duvall impose une prĂ©sence inversement plus posĂ©e, plus indulgente. Un homme usĂ© au bord de la retraite, lucide, qui privilĂ©gie encore le dialogue dans un environnement oĂą la parole semble dĂ©jĂ morte. Une figure paternelle dĂ©passĂ©e, consciente que le terrain lui Ă©chappe au fil d'un temps dĂ©liquescent. Ce face-Ă -face dĂ©passe le simple conflit de caractères : il incarne deux visions irrĂ©conciliables d’une guerre dĂ©jĂ perdue. Et autour de leurs rondes automobiles, un monde saignĂ© Ă vif.
Dennis Hopper filme les quartiers dĂ©favorisĂ©s avec une rigueur quasi documentaire, s’appuyant sur des dĂ©cors rĂ©els, des visages authentiques, jusqu’Ă intĂ©grer de vĂ©ritables membres de gangs (2 figurants seront tuĂ©s sur le tournage). Une dĂ©marche ambitieuse qui confère au film une densitĂ© troublante, presque dangereuse, comme si la fiction flirtait en permanence avec le rĂ©el.
La violence, elle, est frontale. Brutale. Spectaculaire mais jamais gratuite, toujours douloureuse surtout. Elle s’intensifie progressivement jusqu’Ă une dernière partie d’une noirceur qui fait mal, oĂą toute illusion de contrĂ´le s’effondre, notamment Ă travers une romance impossible.
La photographie, souvent crĂ©pusculaire, enveloppe la texture saturĂ©e d’une atmosphère lourde, quelque peu poisseuse, presque suffocante. Une nuit urbaine envoĂ»tante oĂą la tension ne retombe jamais vraiment. Bien au contraire.
Mais ce qui frappe le plus, dans la finalitĂ©, c’est le constat.
Un constat froid. Implacable. Il n’y a pas de solution. Pas de sortie.
Pas même de véritable espoir. Seulement une violence cyclique, aveugle, qui broie aussi bien ceux qui la subissent que ceux qui prétendent la contenir. D'où son intensité dramatique qui en émane avec une empathie bouleversante.
Remarquablement filmĂ©, Colors n’est pas un film de gangs hollywoodien (on n'est pas chez New Jack City). C’est une descente aux enfers urbaine, sèche, lucide, qui laisse derrière elle un goĂ»t amer. Celui d’un monde nĂ©crosĂ© dĂ©jĂ condamnĂ©.
On nous avait prévenu. Or, il était déjà trop tard dans cette itinérance fébrile des années 80.
La Balade sauvage / Badlands de Terence Malick. 1973. U.S.A. 1h33.
Troisième vision de La Balade sauvage, premier long-métrage de Terrence Malick - et plus de sidération - maturité aidant.
Celle d’un film qui ne ressemble Ă nul autre, d’une expĂ©rience de cinĂ©ma proche de l'irrĂ©alitĂ©, comme si chaque image avait Ă©tĂ© arrachĂ©e Ă un monde plutĂ´t que mise en scène.
Derrière son apparente simplicitĂ© - la cavale meurtrière d’un jeune couple tirĂ© d'un fait rĂ©el en 1958 - le film dĂ©construit frontalement le mythe romantique popularisĂ© par Le DĂ©mon des armes ou encore Bonnie and Clyde. Ici, rien de flamboyant, rien de passionnel. Seulement du vide. Un vide diffus, insidieux, qui contamine chaque geste, chaque regard.
Le couple formĂ© par Martin Sheen et Sissy Spacek n’incarne pas l’amour en fuite, mais une forme d’errance existentielle. Deux ĂŞtres dĂ©saccordĂ©s au monde, presque absents Ă eux-mĂŞmes. Lui, habitĂ© par une violence qu’il semble jouer comme un rĂ´le de James Dean, dans une quĂŞte dĂ©risoire de reconnaissance. Elle, flottante, opaque, comme suspendue hors du rĂ©el, incapable - ou refusant - de mesurer la portĂ©e des actes qu’elle accompagne.
Et pourtant, autour d’eux, il y a la nature. Cette nature chère au rĂ©alisateur. Une nature d’une beautĂ© saisissante, filmĂ©e avec une douceur presque irrĂ©elle. Une nature qui apaise, qui respire, qui existe pleinement - Ă l’opposĂ© de ces deux corps vides qui la traversent sans jamais vraiment l’habiter.
C’est lĂ que le film devient vertigineux : dans ce contraste contradictoire entre la plĂ©nitude du monde et le nĂ©ant intĂ©rieur de ses personnages. Comme si Terrence Malick filmait non pas une fuite, mais une anomalie. Deux ĂŞtres en trop, glissant Ă la surface du rĂ©el sans jamais s’y ancrer. Deux accidents de la vie que personne n'a pu comprendre.
Ă€ cette dĂ©rive silencieuse s’ajoute un Ă©lĂ©ment essentiel : la musique. Une composition d’une douceur si tranquille, rĂ©pĂ©titive, presque hypnotique, qui semble flotter au-dessus des images comme une berceuse fragile. Loin d’accompagner la violence, elle la dĂ©samorce, la recouvre d’un voile d’innocence troublant.
Ce thème musical, devenu emblĂ©matique, sera d’ailleurs repris des annĂ©es plus tard par Tony Scott dans True Romance, comme un hommage Ă l’Ĺ“uvre de Terrence Malick. Un choix loin d’ĂŞtre anodin, tant les deux films partagent, chacun Ă leur manière marginale, une vision dĂ©senchantĂ©e de l’amour en fuite, sans foi ni morale.
Mais lĂ oĂą le romantisme de True Romance injecte une forme de lyrisme flamboyant, presque fiĂ©vreux, La Balade sauvage conserve une approche largement plus trouble, plus ambiguĂ«, presque antipathique d'une certaine façon. Sa musique agit comme un contrepoint dĂ©routant : elle souligne non pas la passion, mais une forme d’innocence dĂ©voyĂ©e. Une innocence irresponsable, presque enfantine, qui rend les actes du couple encore plus dĂ©rangeants.
Comme si ces personnages évoluaient dans leur propre monde, coupés de toute réalité morale, bercés par cette mélodie qui refuse de juger, qui refuse même de dramatiser. Totalement fascinant ce parti-pris payant de s'écarter de la norme.
Leur parcours meurtrier n’a rien de spectaculaire - mĂŞme si les scènes de violence ont quelque chose d'impactant, visuellement parlant. Il est presque abstrait. DĂ©nuĂ© de tension classique, de morale explicite. Ce qui domine, c’est une Ă©trange torpeur, une dĂ©rĂ©alisation constante, renforcĂ©e par une mise en scène d’une prĂ©cision silencieuse. Chaque sĂ©quence chiadĂ©e semble habitĂ©e par une poĂ©sie mĂ©lancolique, insaisissable, qui transforme ce road movie en une expĂ©rience quasi mĂ©taphysique.
Peu Ă peu, on se rend compte que ces amants ne fuient pas seulement la sociĂ©tĂ©, ils fuient leur propre existence ennuyeuse. Comme s’ils pressentaient eux-mĂŞmes leur inutilitĂ©, leur caractère accidentel dans l’ordre du monde. Leur trajectoire ne relève pas de la tragĂ©die, mais de l’inĂ©luctable - une chute douce, presque acceptĂ©e.
Et c’est peut-ĂŞtre lĂ que rĂ©side la force troublante du film : dans cette fascination terriblement ambiguĂ« qu’il provoque. On n’adhère pas. Mais on ne condamne pas totalement non plus. On observe, Ă distance, on contemple ces figures Ă la fois proches et Ă©trangères, avec un mĂ©lange de malaise et d’hypnose radicale.
Au terme de cette dĂ©rive fantomatique, il ne reste pas tant des images que des sensations. Une impression diffuse, persistante. Celle d’avoir assistĂ© Ă un moment de cinĂ©ma rare, oĂą la forme Ă©pouse parfaitement le fond, oĂą chaque silence, chaque regard, chaque souffle participe Ă une Ĺ“uvre d’une cohĂ©rence presque troublante.
La Balade sauvage n’est pas seulement un grand film. C’est un coup de maĂ®tre, un geste de cinĂ©ma d'auteur qui laisse son film respirer. Une proposition radicale, Ă la fois dĂ©pouillĂ©e et profondĂ©ment habitĂ©e, qui transforme un fait divers sordide en mĂ©ditation vertigineuse sur le vide, la fatalitĂ© et l’illusion du libre arbitre.
Un chef-d’Ĺ“uvre dont on sort muet.
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
Thrash de Tommy Wirkola. 2026. 1h26. U.S.A.
Dès les premières minutes, on est dedans. Ca frappe fort avec un prologue catastrophiste d’une efficacitĂ© mĂ©tronome. Une entrĂ©e en matière brutale, immersive, oĂą les effets numĂ©riques impressionnent par leur rĂ©alisme. On nous plonge immĂ©diatement dans un chaos aquatique aussi spectaculaire qu’oppressant.
Mais au-delĂ de cette ouverture musclĂ©e si prometteuse, Trash Ă©voque surtout une sensation oubliĂ©e : celle des sĂ©ries B des annĂ©es 80, celles que l’on dĂ©couvrait ado, en VHS, le samedi soir, dans une excitation liturgique. Le film m'a fait retrouver exactement cette Ă©nergie-lĂ . Un plaisir simple, direct, sans chichi - et surtout sans cynisme.
Le rĂ©cit classique assume pleinement ses codes. Personnages parfois un brin naĂŻfs, situations attendues, archĂ©types familiers : tout est lĂ . Mais loin d’ĂŞtre un dĂ©faut, cette mĂ©canique devient une force ironique, tant le rĂ©alisateur joue avec ces conventions avec une sincĂ©ritĂ© dĂ©sarmante. Le film ne cherche jamais Ă se hisser au-dessus de son statut ludique - il l’embrasse, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui le rend attachant.
La tension, elle, est distillĂ©e avec intelligence. MalgrĂ© quelques lĂ©gers temps morts au creux du rĂ©cit peut-ĂŞtre, l’ensemble m'a paru constamment engageant, notamment grâce Ă une construction efficace alternant entre deux groupes de survivants: d’un cĂ´tĂ©, un trio de jeunes livrĂ©s Ă eux-mĂŞmes ; de l’autre, un duo de femmes retranchĂ©es dans une maison, dont l’une est sur le point d’accoucher. Deux dynamiques, deux urgences, qui se rĂ©pondent dans un environnement aquatique devenu hostile, gigantesque aquarium humain teintĂ© de sang.
Dans cette dĂ©marche, Thrash s’impose sans difficultĂ© comme un hĂ©ritier moderne du cinĂ©ma d’exploitation comme l'ont Ă©galement rĂ©cemment illustrĂ© Primate et Dolly. Mieux encore : il rivalise Ă mon sens, voire dĂ©passe mĂŞme par moments, Crawl d'Aja dans sa capacitĂ© Ă conjuguer tension, lisibilitĂ© et plaisir immĂ©diat avec un charme innocent.
Sans prĂ©tention, efficace, gĂ©nĂ©reux, atmosphĂ©rique en diable - Trash remplit parfaitement son contrat de B movie hĂ©ritĂ© de la sacro sainte VHS. Un pur divertissement joliment emballĂ©, comme on n’en fait plus assez, qui assume son ADN jusqu’au bout et parvient, le temps d’une projo rapide (1h19 sans le gĂ©nĂ©rique), Ă nous replonger dans un plaisir de cinĂ©ma rĂ©gressif. Merci Netflix, tu m'as Ă nouveau conquis.







































