mardi 17 juillet 2012

Let's scare Jessica to Death / The Secret Beneath The Lake

                         Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site fuckyeahmovieposters.tumblr.com

de John D. Hancock. 1971. U.S.A. 1h29. Avec Zohra Lampert, Barton Heyman, Kevin O'Connor, Gretchen Corbett, Alan Manson, Mariclare Costello.

Sortie salles U.S.A: 7 Août 1971

FILMOGRAPHIE: John D. Hancock est un réalisateur, scénariste et producteur américain , né le 12 Février 1939 au Kansas City, Missouri. 1970: Sticky My Fingers... Fleet my feet. 1971: Let's Scare Jessica to Death. 1973: Le Dernier Match. 1976: Baby Blue Marine. 1979: California Dreaming. 1987: Weeds. 1988: Steal the Sky (télé-film). 2000: A Piece of Eden. 2001: Mayhem.

 
Sorti en VHS outre-Atlantique Ă  l’orĂ©e des annĂ©es 80 mais honteusement inĂ©dit chez nous, Let's Scare Jessica to Death demeure un ovni maudit, minĂ© par sa faible rĂ©putation : celle d’une expĂ©rience aliĂ©nante, dĂ©pourvue d’effets de manche. Car, Ă  l’instar du tout aussi Ă©trange Carnival of Souls, cette Ĺ“uvre unique, bien ancrĂ©e dans l’authenticitĂ© du cinĂ©ma des seventies, nous est façonnĂ©e par un auteur novateur — spĂ©cialiste entre autres de tĂ©lĂ©films et sĂ©ries TV — littĂ©ralement inspirĂ© par son parti-pris alchimique. Il s’agit donc d’une Ĺ“uvre funeste, Ă  la fois expĂ©rimentale, dĂ©pressive et sensorielle, portĂ©e par une bande sonore assidue et la prestance diaphane de l’Ă©tonnante Zohra Lampert (La Fièvre dans le sang, Alphabet City, L’Exorciste 2...).
 
Le pitch : après six mois d’internement psychiatrique, Jessica s’installe dans une bourgade bucolique du Connecticut, accompagnĂ©e de son mari et d’un ami. Dans leur nouvelle demeure, ils tombent sur une jeune femme Ă©nigmatique : Emilie. Ensemble, ils visitent le village voisin, oĂą les habitants leur rapportent une lĂ©gende : celle du fantĂ´me d’une dame blanche, noyĂ©e dans le lac avant ses noces. BientĂ´t, Jessica, errant près des eaux, se sent de nouveau contrariĂ©e par des phĂ©nomènes inexpliquĂ©s, tandis que des voix lancinantes envahissent sa psychĂ© tourmentĂ©e.


Climat intimiste sous le soleil Ă©trange d’une contrĂ©e champĂŞtre, Let's Scare Jessica to Death se vit comme une expĂ©dition latente dans l’esprit d’une femme aussi dĂ©munie que dĂ©sorientĂ©e face Ă  sa fragilitĂ© nĂ©vrosĂ©e. Avec une pudeur sensible et une angoisse de plus en plus ombrageuse, John D. Hancock y dessine le portrait scrupuleux de Jessica, cherchant Ă  retrouver un semblant d’Ă©quilibre auprès de son compagnon tout en se fascinant pour les sculptures de pierres tombales. Mais harcelĂ©e par une prĂ©sence peut-ĂŞtre diabolique, assaillie de chuchotements insistants, elle replonge dans un vortex d’angoisses dĂ©pressives. Et tandis que son Ă©tat moral tangue vers une bipolaritĂ© diffuse, le rĂ©cit bascule dans un cauchemar Ă©veillĂ©, oĂą l’on ignore si ses tourments proviennent des agissements d’un spectre railleur ou des rĂ©surgences destructrices de sa dĂ©mence — nourrie de doute, d’incertitude, de peur, et de la crainte lancinante de perdre son amant au profit d’une marginale Ă©nigmatique.


D’apparence placide et docile, mais intĂ©rieurement broyĂ©e par des visions et des voix Ă©thĂ©rĂ©es, Jessica s’abĂ®me dans une terreur sournoise. Paysans balafrĂ©s, inconnue aguicheuse, noyĂ©e vengeresse : autant de figures troublantes qui l’assaillent de plus en plus intensĂ©ment. Grâce Ă  l’utilisation magistrale de dĂ©cors naturels Ă©trangement envoĂ»tants (euphĂ©misme !) et une ambiance anxiogène tapie sous la surface, amplifiĂ©e par une bande-son ciselĂ©e — bruits d’insectes, souffles du vent, cris d’animaux —, Let's Scare Jessica to Death nous immerge dans un cauchemar indicible d’une cruautĂ© sourde. Si ce film indĂ©pendant se rĂ©vèle aussi sensoriel qu’hermĂ©tique, il le doit en grande partie Ă  la prĂ©sence Ă©quivoque de Zohra Lampert, transie d’Ă©moi, vibrant d’une sensibilitĂ© contenue. Actrice mĂ©connue, elle insuffle Ă  Jessica une force d’expression tĂ©nue, bouleversante. Son visage hagard s’illumine ou s’affole au grĂ© de visions morbides, comme traversĂ© de pulsions contraires. Soutenu par une partition funèbre, parfois mĂ©lancolique au clavecin, le pĂ©riple disloquĂ© de Jessica nous happe, nous engage Ă©motionnellement dans ses hantises — jusqu’Ă  soupçonner une assaillante vampirique au rĂ´le bicĂ©phale.
 
Cette ambiguïté insoluble, cette étrangeté permanente, provoque en nous une empathie inexorable pour sa précarité mentale en perdition.
 

Hantise ablutophobe
Quintessence du fantastique Ă©thĂ©rĂ©, Let's Scare Jessica to Death mĂ©rite sa place parmi les plus grandes rĂ©ussites du genre "intimiste". Avec son final dĂ©lĂ©tère en apothĂ©ose — comptez trente minutes de cauchemar cĂ©rĂ©bral —, le spectateur Ă©merge difficilement de l’introspection d’une victime dĂ©pressive, broyĂ©e par le fardeau nĂ©buleux d’une injustice intangible. Cette empathie naĂ®t aussi de l’aura sensitive du climat feutrĂ©, de cette lenteur fascinante qui sublime l’errance existentielle de Jessica, enfermĂ©e dans un spleen d’un silence accablant.

Chef-d’Ĺ“uvre, incontestablement. Une des Ĺ“uvres atmosphĂ©riques les plus ensorcelantes du fantastique. Si bien que Jessica reste ancrĂ©e en nous. Ă€ jamais.

*Bruno
17.11.24. Vostfr
08.01.20. 
17.02.12. 512 v

lundi 16 juillet 2012

48 HEURES (48 Hours). Grand Prix au Festival du film policier de Cognac, 1983.


                                                                            (Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site johnplissken.com)


de Walter Hill. 1982. U.S.A. 1h36. Avec Nick Nolte, Eddie Murphy, Annette O'Toole, Frank McRae, James Remar, David Patrick Kelly, Sonny Landham, Brion James, Kerry Sherman, Jonathan Banks.

Sortie salles France: 27 Avril 1983. U.S: 8 Décembre 1982

Récompense: Grand Prix au Festival du film policier de Cognac, en 1983

FILMOGRAPHIE (source Wikipedia): Walter Hill est un producteur, réalisateur et scénariste américain, né le 10 janvier 1942 à Long Beach, en Californie (États-Unis).
1975 : Le Bagarreur (Hard Times),1978 : Driver, 1979 : Les Guerriers de la nuit, 1980 : Le Gang des frères James,1981 : Sans retour, 1982 : 48 heures, 1984 : Les Rues de feu,1985 : Comment claquer un million de dollars par jour,1986 : Crossroads, 1987 : Extrême préjudice, 1988 : Double Détente, 1989 : Les Contes de la crypte (1 épisode),1989 : Johnny belle gueule, 1990 : 48 heures de plus,1992 : Les Pilleurs, 1993 : Geronimo,1995 : Wild Bill, 1996 : Dernier Recours,1997 : Perversions of science (série TV),2000 : Supernova, 2002 : Un seul deviendra invincible, 2002 : The Prophecy, 2004 : Deadwood (série TV).


Gros succès Ă  sa sortie et rĂ©vĂ©lation du nĂ©ophyte Eddie Murphy pour son premier rĂ´le Ă  l'Ă©cran, 48 heures est devenu au fil du temps une rĂ©fĂ©rence du Buddy Movie, genre prisĂ© au dĂ©but des annĂ©es 80. Sous la houlette d'un maĂ®tre du cinĂ©ma musclĂ© et avec la complĂ©mentaritĂ© de deux comĂ©diens loquaces, ce film policier moderne constitue un jubilatoire concentrĂ© d'action et de comĂ©die par son rythme sans faille. Pour retrouver un dangereux criminel et son complice, l'inspecteur Jack Gates nĂ©gocie une transaction avec Reggie Hammond, un taulard afro condamnĂ© Ă  une peine de 3 ans mais prochainement libĂ©rable. Durant 48 heures de libertĂ© surveillĂ©e, Reggie va devoir collaborer avec son alliĂ© pour remonter la piste de ces anciens associĂ©s mais aussi mettre la main sur un butin de 500 000 dollars.


Sous le pilier d'une intrigue habilement troussĂ©e gĂ©nĂ©rant une action Ă©chevelĂ©e et parmi la posture volcanique de deux partenaires forts en gueule, 48 Heures est un modèle de divertissement grand public. Sans cĂ©der Ă  la facilitĂ© d'une action redondante, Walter Hill mise surtout sur l'abattage de ces deux protagonistes dans leur personnalitĂ© caractĂ©rielle. Au fil de leurs vicissitudes semĂ©es d'embĂ»ches et de dĂ©convenues, le flic et le voleur en perpĂ©tuel conflit moral font finalement parvenir Ă  s'apprivoiser, s'accepter et se tolĂ©rer afin de dĂ©busquer des tueurs sans vergogne lâchĂ©s dans les citĂ©s nocturnes de New-York. A deux doigts d'apprĂ©hender Ă  plusieurs reprises ces criminels, ils n'auront de cesse de manquer leur cible en jouant de malchance ! Un alibi de manière Ă  attiser l'expectative pour la prochaine rixe haletante avivĂ©e d'une violence incisive. Parmi la drĂ´lerie de leur complicitĂ© braillarde, Walter Hill retarde l'altercation pronostiquĂ©e pour laisser libre court Ă  leurs discordes et  provocations fantaisistes (leur rixe improvisĂ©e en pleine rue avant qu'une patrouille de police ne les sĂ©parent, l'interrogatoire improvisĂ© par Reggie Ă  la clientèle d'un bar de country ou encore sa requĂŞte lubrique invoquĂ©e Ă  certaines femmes pour satisfaire sa libido). En flic renfrognĂ© Ă  l'impressionnante carrure, Nick Nolte impose une autoritĂ© inflexible avant d'accĂ©der Ă  la loyautĂ© d'accorder du crĂ©dit Ă  son coĂ©quipier marginal. SecondĂ© par ce taulard aussi loquace que finaud, Eddie Murphy se dĂ©lecte spontanĂ©ment Ă  gouailler son partenaire ainsi que les malfrats avec une verve hilarante.


Au rythme de l'inoubliable thème de James Horner, 48 heures divertit en diable grâce Ă  notre irrĂ©sistible tandem de durs Ă  cuire Ă  l'ironie percutante et au professionnalisme de son auteur transfigurant une action dĂ©capante. En conjuguant avec extravagance l'action et l'humour, 48 Heures peut aisĂ©ment se qualifier comme modèle du Buddy Movie

16.07.12. 4èx
Bruno Matéï

                                          

jeudi 12 juillet 2012

CROIX DE FER (Cross of Iron)


de Sam Peckinpah. 1977. Angleterre/Allemagne de l'Ouest. 2h13. Avec James Coburn, Maximilian Schell, James Mason, David Warner, Klaus Lowitsch, Vadim Glowna, Roger Fritz, Dieter Schidor, Burkhard Driest, Fred Stillkrauth.

Sortie salles France: 18 Janvier 1978. U.S: 11 Mai 1977

FILMOGRAPHIE: Sam Peckinpah est un scénariste et réalisateur américain, né le 21 Février 1925, décédé le 28 Décembre 1984.
1961: New Mexico, 1962: Coups de feu dans la Sierra. 1965: Major Dundee. 1969: La Horde Sauvage. 1970: Un Nommé Cable Hogue. 1971: Les Chiens de Paille. 1972: Junior Bonner. Guet Apens. 1973: Pat Garrett et Billy le Kid. 1974: Apportez moi la tête d'Alfredo Garcia. 1975: Tueur d'Elite. 1977: Croix de Fer. 1978: Le Convoi. 1983: Osterman Week-end.


Ne vous réjouissez pas de sa défaite, vous les hommes. Car même si le monde s'est levé pour arrêter l'ordure, la traînée qui l'a mis au monde est à nouveau en rut. Bertolt Brecht

D’après le livre de Willi Heinrich, La Peau des Hommes, Sam Peckinpah retrace avec Croix de Fer l’affrontement entre un capitaine prussien avide de reconnaissance, prĂŞt Ă  tout pour dĂ©crocher une croix de fer destinĂ©e Ă  flatter son ego, et le caporal Steiner, baroudeur inflexible et loyal, piĂ©gĂ© par l’ambition dĂ©lirante de son rival. Film de guerre explosif, d’une violence sèche et parfois d’une cruautĂ© vĂ©nale, Croix de Fer dĂ©nonce une fois encore l’absurditĂ© d’un conflit belliqueux Ă  bout de souffle, exposĂ© dans toute sa laideur et son inanitĂ©.

Alors que l’armĂ©e allemande bat en retraite sur le front russe en 1943, Steiner et sa troupe poursuivent un combat dĂ©jĂ  perdu, contraints de survivre entre les lignes ennemies, contournant pièges et subterfuges dans une lente dĂ©liquescence morale. Fort de moyens techniques considĂ©rables — dont la prĂ©sence rarissime d’authentiques chars soviĂ©tiques T-34 — et d’une distribution prestigieuse (James Coburn, James Mason, David Warner, Maximilian Schell), Peckinpah impose ses ralentis emblĂ©matiques : les Ă©claboussures de sang jaillissent des chairs meurtries, non pour glorifier la bataille, mais pour dĂ©noncer la barbarie humaine d’une guerre mondiale dictĂ©e par un leader fasciste. Si ces soldats affrontent l’ennemi avec une bravoure indĂ©niable, l’acharnement et l’Ă©puisement les consument au point de voir leur Ă©thique progressivement avilie par la sauvagerie qu’ils subissent et reproduisent.

Avec un rĂ©alisme cinglant, le cinĂ©aste jalonne son rĂ©cit de sĂ©quences chocs, d’autant plus Ă©prouvantes qu’elles s’avèrent foncièrement inĂ©quitables. Le sort tragique rĂ©servĂ© au jeune garçon russe, d’abord Ă©pargnĂ© par les hommes de Steiner avant d’ĂŞtre sacrifiĂ© sur l’autel de l’orgueil mĂ©galomane d’un capitaine sans vergogne, en est l’un des exemples les plus glaçants. Mais la sĂ©quence la plus pĂ©nible et la plus pertinente demeure celle des femmes de l’ArmĂ©e rouge rĂ©fugiĂ©es dans une cabane : face au chaos et Ă  la confusion, certaines sont livrĂ©es Ă  la pulsion de soldats prĂŞts Ă  violer, avant que ces femmes ne choisissent la rĂ©bellion suicidaire pour Ă©chapper Ă  la soumission sexuelle. Peckinpah y stigmatise frontalement l’ignominie d’une guerre vidĂ©e de toute Ă©quitĂ©.

Parfois, pour mieux souligner l’absurditĂ© des conflits, le cinĂ©aste recourt Ă  une ironie caustique, comme dans cet Ă©pilogue acerbe oĂą Steiner, par dĂ©pit et dĂ©sir de vengeance, dĂ©serte pour rejoindre le capitaine Stransky et l’abattre. Plus tĂ´t, une autre sĂ©quence tout aussi Ă©loquente tourne en dĂ©rision la folie militaire : soignĂ© dans un hĂ´pital de guerre, Steiner oscille entre rĂŞve et rĂ©alitĂ© avant de se rĂ©volter violemment contre ses supĂ©rieurs venus jauger les corps mutilĂ©s afin de dĂ©terminer lesquels peuvent encore ĂŞtre renvoyĂ©s au front, faute d’effectifs.


PortĂ© par une distribution d’exception, James Coburn incarne avec une rigueur implacable ce combattant pugnace, lucide et dĂ©sabusĂ©, contraint de survivre au sein d’une guĂ©rilla dissolue et anarchique. Il impose une virilitĂ© sèche, teintĂ©e d’un cynisme mordant pour railler ses supĂ©rieurs, mais aussi un humanisme fĂ©brile lorsqu’il tente de protĂ©ger sa brigade condamnĂ©e. Face Ă  lui, Maximilian Schell se rĂ©vèle proprement dĂ©testable dans le rĂ´le du capitaine sans vergogne, perfide et obsĂ©dĂ© par l’idĂ©e de s’approprier une croix de fer comme trophĂ©e d’un Ă©go malade.

Violent, cruel, parfois mĂŞme malsain, Croix de Fer s’impose comme un grand film personnel sur la dĂ©route d’une guerre mondiale vidĂ©e de tout hĂ©roĂŻsme. HabitĂ© par une ambiance profondĂ©ment dĂ©senchantĂ©e, renforcĂ©e par la densitĂ© dĂ©shumanisĂ©e de protagonistes dĂ©chus, Sam Peckinpah livre une Ĺ“uvre ambitieuse, abrupte et spectaculaire. Un rĂ©quisitoire fĂ©roce contre les institutions militaires, oĂą la mĂ©lancolie s’exacerbe encore Ă  la vue d’authentiques images d’archives nausĂ©euses dĂ©filant au gĂ©nĂ©rique de fin. Une manière brutale et lucide de rappeler l’ignominie contagieuse d’une guerre rĂ©gie par l’aspiration barbare, tandis qu’un rire intempestif se mĂŞle Ă  une frĂ©nĂ©sie incontrĂ´lĂ©e.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
12.07.12. 2èx

mardi 10 juillet 2012

Schizophrenia /Angst / Fear


de Gérald Kargl. 1983. Autriche. 1h27. Avec Erwin Leder, Silvia Rabenreither, Edith Rosset, Rudolf Götz

Interdit en salles en France. 

FILMOGRAPHIE: Gérald Kargl est un réalisateur autrichien né en 1953 à Villach, Austria.
1980: Sceny narciarskie z Franzem Klammerem (documentaire)
1983: Angst

                                              D'après l'histoire vraie du tueur Werner Kniesek
         

CensurĂ© un peu partout Ă  travers le monde dès sa sortie en 1983, Schizophrenia est une expĂ©rience extrĂŞme d'autant plus inĂ©dite que son origine autrichienne renforce un cachet d'authenticitĂ© peu commun. Avec la voix perpĂ©tuelle d'un monologue narrĂ© par l'interprète principal, ce portrait glaçant d'un serial-killer notoire de l'Allemagne des annĂ©es 80 y transcende son introspection mentale avec un rĂ©alisme diaphane. Accordant un soin esthĂ©tique formel Ă  sa photographie clinique et Ă  son ambiance blafarde au bord du marasme, l'unique film de GĂ©rald Kargl est notamment un modèle de virtuositĂ© technique. Plans larges ou aĂ©riens contournĂ©s Ă  la louma, camĂ©ra subjective pour mieux mettre en exergue l'aspect dĂ©sincarnĂ© du tueur en sĂ©rie, le rĂ©alisateur sait utiliser sa camĂ©ra avec une dextĂ©ritĂ© aussi inventive que gĂ©omĂ©trique.


FilmĂ© en temps rĂ©el et exploitant Ă  merveille son dĂ©dale pavillonnaire, nous suivons les exactions meurtrières d'un dĂ©tenu relaxĂ©, dĂ©jĂ  prĂŞt Ă  perpĂ©trer de nouvelles exactions. Après avoir tentĂ© d'Ă©trangler une chauffeuse de taxi, celui-ci apeurĂ© s'enfuit Ă  travers bois pour trouver refuge dans une vaste demeure bourgeoise. Observant qu'il n'y a personne dans la maison, il dĂ©cide d'y pĂ©nĂ©trer par effraction en brisant la vite d'une fenĂŞtre. En comptant sur l'arrivĂ©e de ses propriĂ©taires avec une impatience fĂ©brile, une voix-off hypnotisante (Ă  voir en VF pour une fois car plus immersive !) nous narre de façon rĂ©cursive ses pensĂ©es intimes les plus licencieuses mais Ă©galement son passĂ© de maltraitance infantile. Une sexagĂ©naire, son fils impotent et sa fille seront les nouvelles proies de ses crimes sordides dĂ©nuĂ©s de mobile. Tuer quelqu'un est très dur, très douloureux et très... très long ! Cette cĂ©lèbre citation du maĂ®tre du suspense convient Ă  cette descente aux enfers inflexible auquel notre tueur souhaite faire souffrir ses victimes de façon indolente et avec une vĂ©hĂ©mence incontrĂ´lĂ©e ! Ce parti-pris (sur le vif) de filmer en temps rĂ©el, cette verdeur imputĂ©e aux meurtres cinglants (dont une mise Ă  mort ultra sanglante !) et l'interprĂ©tation innĂ©e de notre tueur autrichien rendent Schizophrenia terriblement glauque et incommodant. En prime, le caractère inexpressif et apathique des personnages secondaires va amĂ©nager son aura d'Ă©trangetĂ©.


En terme de serial-killer dĂ©ficient, Erwin Leder incarne son personnage avec une vĂ©ritĂ© si prĂ©gnante qu'il n'a pas Ă  rougir de la comparaison avec Joe Spinell ou encore Michael Rooker. La pâleur de son faciès famĂ©lique et l'apprĂ©hension de son regard fuyant laissent en mĂ©moire une prestance fĂ©brile tributaire de son esprit dĂ©sĂ©quilibrĂ©. Son seul objectif est d'aborder sans raison n'importe quel quidam signalĂ© au coin d'une rue et de l'assassiner avec un sadisme mâtinĂ© de maladresse. Sa peur panique et son excitation irraisonnĂ©e pour la tentative d'homicide exacerbent la personnalitĂ© meurtrie d'un adulescent prĂ©alablement molestĂ© par une filiation masochiste.


Malsain et hautement dĂ©rangeant par son aspect introspectif expĂ©rimental, Schizophrenia est une expĂ©rience extrĂŞme oĂą la folie et le meurtre sont Ă©laborĂ©s avec frĂ©nĂ©sie chez un criminel dĂ©saxĂ©. EsthĂ©tiquement travaillĂ© et ambitieux de par sa mise en scène personnelle, cette oeuvre scabreuse honteusement occultĂ©e et bannie depuis des dĂ©cennies constitue un sommet de subversion oĂą l'immersion clinique s'avère terriblement dĂ©stabilisante. Pour parachever, il faut aussi avouer que l'impact envoĂ»tant du score de Klaus Schulze doit autant Ă  son climat contrariant.
 
P.S: A PrivilĂ©gier la VF, comme le souligne Gaspar NoĂ© dans les Bonus du Blu-ray. 

*Bruno
25.07.22. 5èx
10.07.12. 

mercredi 4 juillet 2012

Le Vieux Fusil. César du Meilleur film 1976.

                                                              Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site muriel.lucot.free.fr

de Robert Enrico. 1975. France. 1h43. Avec Philippe Noiret, Romy Schneider, Jean Bouise, Joachim Hansen, Robert Hoffmann, Karl Michael Vogler, Caroline Bonhomme, Catherine Delaporte, Madeleine Ozeray.

Sortie salles France: 22 Août 1975. U.S: 29 Juin 1976

FILMOGRAPHIE: Robert Enrico est un réalisateur et scénariste français, né le 13 Avril 1931 à Liévin (Pas-de-Calais), décédé le 23 Février 2001 à Paris. 1962: Au coeur de la vie. 1962: La Belle Vie. 1964: Contre point. 1965: Les Grandes Gueules. 1967: Les Aventuriers. 1967: Tante Zita. 1968: Ho ! 1971: Boulevard du Rhum. 1971: Un peu, beaucoup, passionnément. 1972: Les Caïds. 1974: Le Secret. 1975: Le Vieux Fusil. 1976: Un neveu silencieux. 1977: Coup de foudre. 1979: L'Empreinte des Géants. 1983: Au nom de tous les Miens. 1985: Zone Rouge. 1987: De Guerre Lasse. 1989: La Révolution Française (1ère partie: les années lumières). 1991: Vent d'Est. 1999: Fait d'Hiver.

 
"Quand l'amour s'éteint dans la guerre".
PanthĂ©on du cinĂ©ma français, cĂ©lĂ©brĂ© par des millions de spectateurs avec une Ă©motion inconsolable, Le Vieux Fusil est un moment de cinĂ©ma d’une telle acuitĂ© qu’on peine Ă  s’en remettre sitĂ´t le gĂ©nĂ©rique tombĂ©. En s’inspirant du massacre d’Oradour-sur-Glane perpĂ©trĂ© par les nazis en 1944, Robert Enrico livre, sans anesthĂ©sie, un drame Ă©prouvant, haletant, inflexible. Insoutenable. Celui d’un mĂ©decin provincial anĂ©anti par l’extermination de sa famille.

Synopsis: Alors qu’il mène une vie paisible avec sa femme Clara et leur fille Florence, Julien Dandieu dĂ©cide de les mettre Ă  l’abri d’une milice française arrogante en les envoyant au château familial, retirĂ© près d’un village champĂŞtre. RestĂ© Ă  l’hĂ´pital pour soigner ses malades, il finit par les rejoindre, inquiet. Mais sur place, l’horreur : les villageois ont Ă©tĂ© massacrĂ©s, rassemblĂ©s dans l’Ă©glise et abattus sans pitiĂ©. Dans son château, Julien dĂ©couvre le corps calcinĂ© de sa femme, et celui, ensanglantĂ©, de sa fille. RavagĂ© par le chagrin, consumĂ© par la haine, il engage une vengeance expĂ©ditive. Un Ă  un, il traque les nazis encore prĂ©sents sur les lieux du drame.

EntrecoupĂ© de flashbacks oĂą Julien se remĂ©more les instants d’un bonheur rĂ©volu, Le Vieux Fusil alterne la tendresse des souvenirs angĂ©liques et l’apprĂ©hension d’une traque implacable. Dans un huis clos minĂ©ral, confinĂ© dans les souterrains du château, Enrico orchestre la mĂ©tamorphose d’un homme pacifique en bourreau mu par le deuil. La perte brutale, inassimilable, l’horreur d’un viol collectif et d’une immolation crapuleuse font Ă©clater sa moralitĂ©. Ces rĂ©miniscences Ă©lĂ©giaques deviennent alors les contrepoints d’un effondrement. Aux souvenirs lumineux succède une rancune glaciale, irrespirable. Julien tue. Sans pitiĂ©. Sans dĂ©tour. Et chaque balle tirĂ©e est un cri rentrĂ©, une larme qui ne coule pas.

Ces Ă©motions antinomiques — l’amour, la haine, le passĂ©, le sang — s’enchevĂŞtrent avec une intensitĂ© bouleversante. Et si cette Ĺ“uvre Ă  vif nous Ă©treint si fort, c’est aussi par la complicitĂ© vibrante de ses interprètes.


Dans le rĂ´le du mĂ©decin submergĂ© par la haine, Philippe Noiret (CĂ©sar du meilleur acteur) incarne l’Ă©vidence du mutisme et de la douleur contenue. Son regard perdu, son corps affaissĂ©, traduisent l’implosion d’un homme englouti par la folie. Quant Ă  Romy Schneider, elle illumine l’Ă©cran d’un regard pĂ©tri de fraĂ®cheur, de bontĂ©. Elle incarne la joie, la tendresse, le dĂ©sir silencieux. On en tombe amoureux, comme Julien, happĂ© par sa beautĂ© sans emphase. C’est cette lumière, justement, qui rend sa perte si insupportable. Sa mort, puis celle de sa fille, rĂ©veillent en nous une rĂ©pulsion viscĂ©rale. Tout cela sonne vrai. Trop vrai.

"Ă€ l’ombre des anges brĂ»lĂ©s".
PortĂ© par les interprĂ©tations bouleversantes de Noiret et Schneider, sublimĂ© par la partition mĂ©lancolique de François de Roubaix, Le Vieux Fusil est un chef-d’Ĺ“uvre d’Ă©motions hybrides. Une Ĺ“uvre de contraste : la pudeur romantique d’un amour perdu, la violence primitive d’un justicier consumĂ©. Certaines scènes sont Ă  vif, presque insoutenables (la sĂ©quence du lance-flammes, l’acharnement), mais jamais gratuites. Car Enrico, Ă  travers une mise en scène gĂ©omĂ©trique, fait de l’espace un personnage, un piège, un sanctuaire brisĂ©.

Il reste, de ce film, une fragilité déchirante, une douleur ciselée dans le marbre. Une quiétude fracassée qui nous poursuit longtemps. Ad vitam aeternam.

Romy, je t'aime.

*Bruno
04.07.12. 4èx

Récompenses: César du Meilleur Film, du Meilleur Acteur (Philippe Noiret) et Meilleure Musique (François de Roubaix) en 1976.
César des césars en 1985.

 

mardi 3 juillet 2012

Fire in the Sky

                                                   Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site roswell1947.forumgratuit.org

de Robert Lieberman. 1993. U.S.A. 1h49. Avec D.B. Sweeney, Robert Patrick, Craig Sheffer, Peter Berg, Henry Thomas, Bradley Gregg, Noble Willingham, Kathleen Wilhoite, James Garner, Georgia Emelin.

Sortie salles U.S: 12 Mars 1993

FILMOGRAPHIE: Robert Lieberman est un réalisateur, scénariste et producteur américain.
1978: A Home run for love (télé-film). 1978: Gaucho (télé-film). 1980: Fighting Back (télé-film). 1982: Will: the autobiography of G. Gordon Liddy (télé-film). 1983: Table for Five. 1987: Nos Meilleures années. 1991: To Save a Child. 1991: Le plus beau cadeau de Noël. 1992: Fire in the Sky. 1996: Les Petits Champions 3. 1996: Le Titanic (télé-film). 1999: NetForce (télé-film). 2002: Red Skies. 2002: Second String (télé-film). 2004: Earthsea (télé-film). 2009: The Tortured. 2010: The Stranger.

 
"Fire in the Sky : l’ombre d’un enlèvement".
RĂ©alisateur prolifique de tĂ©lĂ©films et sĂ©ries TV, Robert Lieberman signe en 1993 son Ĺ“uvre la plus connue, Fire in the Sky. InspirĂ©e d’un fait divers (potentiel) sur un enlèvement extra-terrestre, cette sĂ©rie B fut hĂ©las inĂ©dite dans nos salles hexagonales, directement exploitĂ©e en VHS puis en galette numĂ©rique. Dommage, au regard de la qualitĂ© de ce suspense captivant, convaincant dans sa tentative de nous faire croire Ă  ce rapt incongru au premier degrĂ©.
 
Le pitch : le 5 novembre 1975, six bĂ»cherons assistent, terrifiĂ©s, Ă  un phĂ©nomène irrationnel venu du ciel. L’un d’eux, Ă©bloui par la lumière aveuglante de l’engin spatial, est soudain foudroyĂ© par une force surnaturelle. Ses camarades fuient Ă  bord de leur fourgonnette, jusqu’Ă  ce que le chauffeur, au dernier moment, fasse demi-tour. Seul sur les lieux, Mike Rogers dĂ©couvre l’absence inexplicable de son ami Travis. En ville, les cinq survivants doivent justifier devant police et population la disparition mystĂ©rieuse, bientĂ´t suspectĂ©s de meurtre.

 
PortĂ© par des visages familiers (Robert Patrick, Henry Thomas, Peter Berg) et une mise en scène qui s’attarde sur les tourments psychologiques, Fire in the Sky dresse avant tout le portrait d’hommes de foi injustement montrĂ©s du doigt par des citadins et des autoritĂ©s incrĂ©dules. Lieberman illustre avec soin le caractère sournois d’une communautĂ© qui n’hĂ©site pas Ă  fustiger et remettre en cause le rĂ©cit capillotractĂ© de ces prolĂ©taires gĂŞnants. Cette impuissance Ă  prouver leur innocence, cette pugnacitĂ© obstinĂ©e (magnifiquement incarnĂ©e par Robert Patrick) Ă  crier leur vĂ©ritĂ© aux autoritĂ©s, suscite une empathie viscĂ©rale chez le spectateur, d’autant que le prologue nous assure que leur mĂ©saventure n’est pas une affabulation. Leur humanitĂ© se dĂ©voile aussi dans la panique de leur fuite dĂ©sespĂ©rĂ©e Ă  travers la forĂŞt, après avoir abandonnĂ© leur camarade peut-ĂŞtre encore en vie.


Mais après l’Ă©preuve ambiguĂ« du dĂ©tecteur de mensonge, un rebondissement inattendu lève enfin le voile sur leur version des faits. LĂ  encore, le rĂ©alisateur insiste sur la dimension psychologique de la victime traquĂ©e par les mĂ©dias sensationnalistes, un chef de police paranoĂŻaque et des badauds indĂ©licats. L’interprĂ©tation de D.B. Sweeney, chĂ©tif et amnĂ©sique, anciennement malmenĂ© par ces E.T belliqueux, suscite une compassion douloureuse, exacerbĂ©e par son Ă©tat dĂ©faillant. Jusqu’Ă  la scène anthologique, oĂą la terreur claustro-viscĂ©rale explose dans un rĂ©alisme horrifiant : une sĂ©quence cauchemardesque, un choc traumatique face aux sĂ©vices chirurgicaux infligĂ©s Ă  cette victime martyrisĂ©e, littĂ©ralement rĂ©vulsĂ©e, terrifiĂ©e, le souffle coupĂ©.

 
Intelligemment traitĂ© dans la dimension humaine de personnages dĂ©chirĂ©s par une Ă©nigme irrationnelle, soutenu par un casting sobre entre Ă©moi, mutisme et interrogation, Fire in the Sky est une honorable sĂ©rie B, soignĂ©e et captivante par son suspense latent. Enfin, c’est surtout dans son dernier acte, vĂ©ritable moment d’effroi gravĂ© d’une pierre blanche, qu’il nous rĂ©conforte sur la valeur d’une fidĂ©litĂ© amicale.

*Bruno
18.04.25. 4è
03.07.12. 

vendredi 29 juin 2012

STAND BY ME

                                                                       Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site cineclap.free.fr

de Rob Reiner. 1986. U.S.A. 1h29. Avec Wil Wheaton, River Phoenix, Corey Feldman, Jerry O'Connell, Gary Riley, Kiefer Sutherland, Casey Siemaszko, Bradley Gregg, Jason Olivier, Marshall Bell.

Sortie salles France: 25 Février 1987. U.S: 8 Août 1986

FILMOGRAPHIE: Rob Reiner est un acteur, producteur, scĂ©nariste et rĂ©alisateur amĂ©ricain, nĂ© le 6 Mars 1947 dans le Bronx de New-York. 1984: Spinal Tap. 1985: Garçon chic pour nana choc. 1986: Stand By Me. 1987: Princess Bride. 1989: Quand Harry rencontre Sally. 1990: Misery. 1992: Des Hommes d'honneur. 1994: L'IrrĂ©sistible North. 1995: Le PrĂ©sident et Miss Wade. 1996: Les FantĂ´mes du passĂ©. 1999: Une Vie Ă  Deux. 2003: Alex et Emma. 2005: La Rumeur Court. 2007: Sans plus attendre. 2010: Flipped.


RĂ©alisateur Ă©clectique, Rob Reiner s'inspire en 1986 d'une nouvelle de Stephen King (Le Corps parue Ă  travers DiffĂ©rentes Saisons) pour entreprendre avec Stand By Me un hommage Ă©lĂ©giaque Ă  l'enfance dans toute sa candeur et vulnĂ©rabilitĂ©. EtĂ© 1959, Oregon. Une bande de quatre amis insĂ©parables dĂ©cide de partir deux jours en randonnĂ©e forestière pour tenter de retrouver le corps d'un adolescent rĂ©cemment disparu. Cette dĂ©couverte macabre changera Ă  jamais leur destin et leur manière d'apprĂ©hender le monde.


De manière sous-jacente, la mort plane sur les frĂŞles Ă©paules de nos hĂ©ros en culotte courte durant leur cheminement initiatique acheminĂ© vers une trouvaille morbide. Avec simplicitĂ©, humour et beaucoup de tendresse, Rob Reiner apporte un soin humaniste Ă  caractĂ©riser nos quatre adolescents dĂ©bordant de vigueur Ă  travers leur tempĂ©rament dĂ©brouillard, mais aussi de malaise existentiel et de rancoeur, faute d'une dĂ©mission parentale. Tant auprès de Gordie Lachance, rejeton dĂ©nigrĂ© par ses parents depuis la mort accidentelle de son frère aĂ®nĂ©, de Chris Chambers, gamin rĂ©voltĂ© issu d'une famille Ă  la rĂ©putation galvaudĂ©e et malencontreusement accusĂ© de vol auprès d'un particulier perfide, ou encore de Teddy Duchamp, casse-cou irascible et provocateur, violentĂ© par son paternel, ancien vĂ©tĂ©ran du dĂ©barquement de Normandie. Seul, Vern Tessio, gamin bedonnant plutĂ´t maladroit et trouillard semble hĂ©ritĂ© d'une filiation placide. Ainsi, Ă  travers leur escapade bucolique jalonnĂ©e de pĂ©ripĂ©ties impromptues (telle cette dĂ©convenue avec une bande de dĂ©linquants majeurs, ou leur course effrĂ©nĂ©e sur un pont ferroviaire afin d'Ă©viter de plein fouet un train lancĂ© Ă  vive allure !), nous suivons leurs vicissitudes insouciantes, entre blagues de potache, conflits caractĂ©riels et prise de conscience existentielle. Rob Reiner s'attachant surtout Ă  accorder un peu plus d'empathie et d'intĂ©rĂŞt envers les personnages fragilisĂ©s de Gordie et Chris. Les enfants malchanceux les plus discrĂ©ditĂ©s de leurs parents, et donc les mieux aptes Ă  comprendre l'apprentissage de la maturitĂ© de par leur libre arbitre. Par consĂ©quent, durant leur pĂ©riple, notre duo n'aura de cesse de s'Ă©changer des confidences intimistes pour se rĂ©conforter d'une absence affective, cette solitude Ă©crasante mise en cause par la dĂ©sunion de la cellule familiale.


Entre deux crises de fous-rire, prises de becs, peur panique du bruit dans la nuit et discorde avec des rouleurs de mĂ©caniques, nos quatre baroudeurs vont cĂ´toyer pour la première fois le vrai visage informe de la mort. Il en ressortira de cette excursion peu commune une expĂ©rience mystique auprès de la cruautĂ© de l'existence si bien que cette bonhomie de l'enfance s'avère Ă©phĂ©mère pour laisser place Ă  la maturitĂ© de l'expĂ©rience. A travers le monologue nostalgique d'un narrateur aujourd'hui Ă©panoui d'une aubaine conjugale et d'une rĂ©ussite professionnelle, la destinĂ©e de Gordie Lachance en sort grandie et victorieuse. Alors que certains de ces meilleurs camarades n'auront eu cette faveur idĂ©aliste de par leur parcours antinomique. Ainsi, de cette rĂ©miniscence infantile y rĂ©sulte une Ă©motion bouleversĂ©e de ce que les alĂ©as de la vie peuvent rĂ©server Ă  chacun d'entre nous. Que le hasard n'est point une coĂŻncidence et que le destin peut parfois malencontreusement vilipender l'un d'entre nous. Mais que la fraternitĂ© et l'amour restent des valeurs sĂ»res pour pouvoir profiter du temps prĂ©sent, surtout lors d'une Ă©poque charnière de l'insouciance oĂą les prises de risques peuvent nous ĂŞtre inconsidĂ©rĂ©es.


Au coeur de l'amitié
Poésie lyrique à l'épanouissement de la jeunesse, hymne à l'amitié dans toute sa candeur, Stand by me est une déclaration d'amour à la magie de l'enfance mais aussi une prévoyance à l'ascension de la puberté. L'incroyable bonhomie naturelle de nos quatre adolescents et sa tendresse émanant de chaque tempérament nous menant finalement vers une élégie déchirante. Rob Reiner nous transcendant avec lyrisme une réminiscence infantile alliée au mérite de l'amitié et à cette fuite irrémédiable du temps présent.

A River Phoenix et Pascal, mon frère de coeur...
29.06.12. 4èx
Bruno Matéï

jeudi 28 juin 2012

VIERGES POUR LE BOURREAU (Il boia scarlatto)



                                Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site fastmovieblog.blogpost.com


de Massimo Pupillo. 1965. Italie/U.S.A. 1h23. Avec Mickey Hargitay, Walter Brandi, Moa Tahi, Alfredo Rizzo, Rita Klein, Femi Benussi, Luisa Baratto, Gino Turini, Ralph Zucker, Barbara Nelli, Albert Gordon.

FILMOGRAPHIE: Massimo Pupillo est un réalisateur, scénariste et producteur italien, né le 7 Janvier 1929 à San Severo.
1961: Teddy, l'orsacchiotto vagabondo (doc). 1965: 5 Tombes pour un médium (le cimetière des morts-vivants). 1965: Vierges pour le bourreau. 1965: La Vendetta di Lady Morgan. 1968: Django le taciturne. 1970: Giovane Italia, Giovane Europa - Marternick (télé-film). 1970: L'Amore, questo Sconosciuto. 1980: Sajana, l'audace impresa


Un bourreau azimuté reprend du service pour embrigader une équipe de comédiens dans son château et leur perpétrer d'horribles tortures inquisitrices.


TournĂ© la mĂŞme annĂ©e que le charmant classique Cimetière des Morts-vivants (avec Barbara Steele !), Vierges pour le Bourreau est une peloche du samedi soir aussi ludique qu'hilarante dans son dĂ©lire festif dĂ©crĂ©tĂ© par un bourreau Ă©carlate en survĂŞtement rouge ! Le scĂ©nario tirĂ© par les cheveux est dĂ©jĂ  un mets de choix dans son inspiration hĂ©ritĂ©e du Masque du DĂ©mon ou plutĂ´t des fameux pulps pour adultes imprimĂ©s sur papier dĂ©crĂ©pi par souci d'Ă©conomie. D'ailleurs, les amateurs penseront sans doute au cĂ©lèbre roman photo, Satanik, publiĂ© la mĂŞme annĂ©e au pays transalpin, qui narrait les mĂ©faits d'un mystĂ©rieux criminel vĂŞtu d'une combinaison de squelette, torturant sans modĂ©ration de charmantes donzelles dĂ©vĂŞtues. Après son prĂ©lude influencĂ© par le chef-d'oeuvre de Bava auquel un bourreau dĂ©lĂ©tère condamnĂ© Ă  mort promet de revenir se venger quelques siècles plus tard, un photographe et sa troupe de comĂ©diens investissent un château rĂ©putĂ© abandonnĂ© afin de rĂ©aliser une sĂ©ance photos pour la publication d'un roman d'horreur. Mais la demeure est nĂ©anmoins dĂ©jĂ  rĂ©sidĂ©e par un Ă©trange propriĂ©taire renfrognĂ©, Ă©paulĂ© de ces géôliers tout aussi acariâtres. Il reconnait in extremis parmi les invitĂ©s une de ces anciennes idylles ! Dès lors, le majordome prĂ©alablement rĂ©ticent Ă  accueillir ses nouveaux hĂ´tes se rĂ©tracte pour finalement accorder sa grâce. Bien entendu, c'est dans ce manoir mĂŞme que notre bourreau sanguinaire fut jadis condamnĂ© au supplice de la Vierge de Nuremberg, et des morts mystĂ©rieuses ne vont pas tarder Ă  se manifester ! Notre fantomas en pijama rouge semble donc revenir de l'au-dela pour accomplir ses nouvelles exactions Ă  l'aide d'instruments de torture moyenâgeux !
.

Hormis une première partie frivole et aseptisĂ©e, la suite est heureusement rattrapĂ©e par un dĂ©lire excentrique digne d'un carnaval dĂ©lurĂ© ! Le bourreau masquĂ© façon "Zorro" (qui n'est autre que le propriĂ©taire du château, sĂ©vèrement fĂŞlĂ© de la casquette !) accomplit ses tortures avec une hargne insolente et une fougue inĂ©branlable ! Certaines de ces Ă©preuves mises en scène avec une diabolique inventivitĂ© sont si incongrues qu'elles n'ont rien Ă  envier aux agissements du Dr Phibes ou Jigsaw, illustres tortionnaires concurrentiels des dĂ©cennies Ă  venir. A ce titre, la sĂ©quence oĂą l'une de nos protagonistes est emprisonnĂ©e par des cordelettes constituant une gigantesque toile d'araignĂ©e est un moment jouissif dĂ©licieusement extravagant. Surtout sachant que si l'une des cordes contractĂ©es venait Ă  rompre, une flèche s'Ă©lancerait violemment en direction de la victime pour venir la transpercer ! A partir du moment oĂą le bourreau sanguinaire dĂ©voile son vĂ©ritable visage et dĂ©cide d'entamer sans vergogne ses crimes sadiques, le film prend une tournure pittoresque irrĂ©sistible. D'autant plus que notre antagoniste dĂ©ficient s'en donne Ă  coeur joie Ă  exprimer avec fiertĂ© son exaltation pour accomplir ses odieux supplices. Les potiches dĂ©vĂŞtues et embrigadĂ©es crient leur agonie, les hommes pugnaces tentent tant bien que mal de se dĂ©mĂŞler de leur filet et le bourreau extraverti jubile Ă  outrance devant tant de fertile festivitĂ© !


Hormis un début paresseux sans éclat, Vierges pour le Bourreau se révèle à mi-parcours un savoureux nanar où les péripéties s'enchaînent sans répit avec le dynamisme d'une mise en scène assidue. Les combats de catch et les mises à morts pernicieuses sont illustrés avec ferveur dans des décors gothiques aux teintes colorées ! En prime, la cocasserie des dialogues exprimés par des trognes de seconde zone, son scénario farfelu et son ambiance rétro ne pourront que réjouir l'amateur puriste de bisserie saugrenue !

Dédicace à Artus Films
28.06.12. 2èx
Bruno Matéï

                                    

mercredi 27 juin 2012

Rusty James / Rumble Fish

                                                 Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site fr.pinterest.com

de Francis Ford Coppola. 1983. U.S.A. 1h34. Avec Matt Dillon, Mickey Rourke, Diane Lane, Dennis Hopper, Diana Scarwid, Vincent Spano, Nicolas Cage, Chris Penn, Laurence Fishburne, William Smith.

Sortie salles France: 15 Février 1984. U.S: 21 Octobre 1983

FILMOGRAPHIE SELECTIVE: Francis Ford Coppola est un rĂ©alisateur, producteur et scĂ©nariste amĂ©ricain nĂ© le 7 Avril 1939. 1963: Dementia 13. 1966: Big Boy. 1968: La VallĂ©e du Bonheur. 1969: Les Gens de la pluie. 1972: Le Parrain. 1974: Conversation Secrète. Le parrain 2. 1979: Apocalypse Now. 1982: Coup de coeur. 1983: Outsiders. Rusty James. 1984: Cotton Club. 1986: Peggy Sue s'est mariĂ©e. 1987: Jardins de Pierre. 1988: Tucker. 1989: New-York Stories. 1990: Le Parrain 3. 1992: Dracula. 1996: Jack. 1997: l'IdĂ©aliste. 2007: l'Homme sans âge. 2009: Tetro. 2011: Twixt.

 
Entrepris la mĂŞme annĂ©e que Outsiders et, une fois encore, adaptĂ© d’un roman de Susan Eloise Hinton, Francis Ford Coppola se montre plus ambitieux avec Rusty James. VĂ©ritable expĂ©rience cinĂ©gĂ©nique, imprimĂ©e de la personnalitĂ© baroque du cinĂ©aste. Fable sur la lassitude, la fuite du temps et l’aliĂ©nation existentielle, cette errance fantasmatique de deux frères entravĂ©s envoĂ»te les sens par une mise en scène expĂ©rimentale Ă  l’esthĂ©tique expressionniste. Ă€ travers ce tableau dĂ©risoire d’une jeunesse dĂ©sĹ“uvrĂ©e, laminĂ©e par l’ennui, le chĂ´mage et la dĂ©mission parentale, Rusty James rĂŞve de devenir le leader des gangs de rue, Ă  l’image de son frère aĂ®nĂ© Motorcycle, lĂ©gende urbaine dĂ©chue. Vaillant et pugnace, Rusty James ne possède pourtant ni l’adresse ni l’intelligence instinctive de son aĂ®nĂ© pour s’imposer comme chef de bande. Ses infidĂ©litĂ©s, l’absence d’un père alcoolique et la disparition inexpliquĂ©e de sa mère l’amènent Ă  se focaliser sur la rĂ©putation mythifiĂ©e de son frère, dans l’espoir d’y trouver un sens Ă  sa terne existence. Mais le hic demeure : l’ancienne icĂ´ne des bandes s’est rĂ©tractĂ©e, refusant de renouer avec une vie marginale jalonnĂ©e de rixes hĂ©roĂŻques. Penseur mutique, prisonnier de songes autonomes, Motorcycle n’aspire plus qu’Ă  errer dans la petite contrĂ©e d’Oklahoma, murmurant Ă  l’oreille de Rusty que les combats de rue ne mènent qu’Ă  une impasse.

                                        

Avec sa bande-son aussi idoine que dĂ©calĂ©e, ses bruitages industriels lancinants et sa photographie monocorde d’une splendeur hypnotique, Coppola façonne une Fureur de vivre muĂ©e en Ă©lĂ©gie existentielle. La distribution s’avère tout aussi inspirĂ©e : Matt Dillon, habitĂ© d’une fougue brute, fait face Ă  son frère taciturne incarnĂ© par un Mickey Rourke fantomatique, entourĂ©s d’une galerie de seconds rĂ´les marquants - Dennis Hopper en paternel alcoolique dĂ©chu, Chris Penn et Nicolas Cage en rebelles vaniteux, ou encore la suave Diane Lane en dulcinĂ©e trahie. Rusty James demeure ainsi une Ĺ“uvre atypique, oĂą l’atmosphère irrĂ©elle insuffle un sentiment d’Ă©chappĂ©e Ă  travers le profil galvaudĂ© de deux frères esseulĂ©s, privĂ©s de leur propre identitĂ©. Ce besoin de fuite en avant vers l’immensitĂ© d’un ocĂ©an azur, cette soif de libertĂ© latente exprimĂ©e par un Motorcycle mĂ©ditatif, compose un poème dĂ©senchantĂ© sur la fuite - furtive - du temps et l’Ă©chec personnel. Une temporalitĂ© rĂ©cursive rappelant que le passage Ă  l’âge adulte ne devient franchissable qu’au prix d’une vocation nouvelle, plus sociable, plus rĂ©signĂ©e.
 
 
Chef-d’Ĺ“uvre contemplatif, plus substantiel, abstrait et art et essai que son cadet Outsiders, sur lequel le temps semble n’avoir aucune prise, Rusty James demeure un moment de cinĂ©ma prĂ©cieux. Un partage d’Ă©motions troubles entre deux frères, portĂ© par un humanisme Ă  la fois torturĂ© et romanesque. Sublime, et d’une sidĂ©rante modernitĂ© dans son Ă©crin rĂ©tro, le film rend un hommage vibrant aux rĂ©cits de bandes des annĂ©es 50.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

La chronique d'Outsiders: http://brunomatei.blogspot.fr/2011/11/outsiders-outsiders.html

26.10.22. 4èx. Vost
27.06.12.

                                     

mardi 26 juin 2012

THE CROSSING GUARD

Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site fan-de-cinema.com   

de Sean Penn. 1995. U.S.A. 1h51. Avec Jack Nicholson, David Morse, Anjelica Huston, Robin Wright, Piper Laurie, Richard Bradford, Priscilla Barnes, David Baerwald, Robbie Robertson, John Savage.

Sortie salles France: 15 Novembre 1995. U.S: 16 Novembre 1995

FILMOGRAPHIE: Sean Penn est un rĂ©alisateur, acteur, scĂ©nariste, producteur amĂ©ricain, nĂ© le 17 AoĂ»t Ă  1960 Ă  Santa Monica, en Californie. 1991: The Indian Runner. 1995: The Crossing Guard. 2001: The Pledge. 2007: Into The Wild. Prochainement: The Comedian


Un père de famille décide de se faire justice lui même après avoir appris la libération du chauffard, responsable de la mort accidentelle de sa fillette de 7 ans.


Après son premier coup de maître, Indian Runner, qui illustrait la quête existentielle d'un belligérant du Vietnam de retour dans son pays, Sean Penn revient quatre ans plus tard pour nous évoquer avec The Crossing Guard le deuil insurmontable d'un père de famille rongé par la haine et la vengeance.
Avec en tête d'affiche le monstre sacré Jack Nicholson, épaulé du non moins brillant David Morse, mais aussi de seconds rôles féminins peu communs (Angelica Huston et Robin Wright, divines de candeur fluette !), ce drame psychologique s'exacerbe un peu plus au fil d'un cheminement tortueux et indécis. En réalisateur empli d'humanisme, Sean Penn transforme une simple histoire de vengeance en poème opaque auquel les thèmes de la culpabilité, la rancoeur, le pardon et la vengeance sont transcendés par une mise en scène auteurisante réfutant les traditionnelles conventions. Ce face à face poignant entre un père de famille désabusé et un ancien chauffard ivre, responsable de la mort accidentelle de sa petite fille, se déroule de façon inopinée pour mettre en valeur leurs états-d'âme galvaudée. Sa densité narrative est de mettre en exergue le profil torturé de ces deux hommes psychologiquement anéantis par le deuil d'une innocence infantile. Le défunt paternel, habité par la rancune et la haine, se morfond lamentablement dans l'alcool et accumule les conquêtes d'un soir dans un night club de streap-tease avant de daigner commettre l'irréparable ! Alors que le coupable, dégagé de l'équité d'avoir purgé une peine de cinq ans de réclusion, prolonge sa condamnation dans les tourments de la culpabilité et du remord.


Avec l'entremise d'épisodes souvent impondérables, parfois teintées d'ironisme (la cliente hautaine de la bijouterie, la 1ère altercation entre les deux hommes dans la caravane) ou de plages de poésie prude (l'intrusion de Freddy dans la chambre de la fillette asiatique et l'épilogue crépusculaire confiné à un recueillement funéraire !), The Crossing Guard surprend par son iconoclasme et son empathie dépouillée. Comment surmonter son deuil d'avoir perdu sa chair de sang vertueuse et comment trouver la quiétude après sa soudaine disparition inéquitable ? Ce sentiment d'injustice et ce désir de justice expéditive est décuplé par un père de famille chétif, incapable de pouvoir réfréner ses pulsions malsaines liées au trépas punitif.
Si le coupable tente d'entamer de façon aléatoire une liaison amoureuse avec une jeune femme inapte à supporter son poids de culpabilité, sa peur et ses doutes de devoir trépasser sous les balles d'un justicier opiniâtre le contraint malgré tout à se défendre en désespoir de cause.
Sean Penn démontre ici que la victime et le coupable sont étroitement liés dans leurs névroses intrinsèques où culpabilité pour l'un et rancoeur pour l'autre vont les contraindre à s'affronter dans une démarche suicidaire afin de mettre un terme à leur affliction commune.


Emprunt de lyrisme et dĂ©bordant d'humanisme rĂ©dempteur, The Crossing Guard interpelle dans son discours pacificateur imparti au pardon, Ă  contrario de la rancoeur vindicative. Ce drame intense et bouleversant doit Ă©galement son impact Ă©motionnel grâce Ă  l'interprĂ©tation d'illustres comĂ©diens (l'immense Nicholson dĂ©ambule Ă  la manière d'un fantĂ´me discrĂ©ditĂ©), sa structure narrative anticonformiste, sa mise en scène gracile et enfin son tube nonchalant, I miss you, interprĂ©tĂ© par la voix singulière de Bruce Springsteen.

26.06.12. 2èx
Bruno Matéï

lundi 25 juin 2012

Le Monstre est vivant. Prix Spécial du Jury à Avoriaz 1975

                                                                  Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site cinechange.com

"It's Alive" de Larry Cohen. 1974. U.S.A. 1h31. Avec John P. Ryan, Sharon Farrell, James Dixon, William Wellman Jr, Shamus Locke, Andrew Duggan, Guy Stockwell, Daniel Holzman, Michael Ansara, Robert Emhardt.

Récompense: Prix Spécial du Jury à Avoriaz, 1975

FILMOGRAPHIE: Larry Cohen est un rĂ©alisateur, producteur et scĂ©nariste amĂ©ricain nĂ© le 15 Juillet 1941. Il est le crĂ©ateur de la cĂ©lèbre sĂ©rie TV, Les Envahisseurs. 1972: Bone, 1973: Black Caesar, Hell Up in Harlem, 1974: Le Monstre est vivant, 1976: Meurtres sous contrĂ´le, 1979: Les Monstres sont toujours vivants, 1982: Epouvante sur New-York, 1985: The Stuff, 1987: La Vengeance des Monstres, Les Enfants de Salem, 1990: l'Ambulance. - Comme Producteur: Maniac Cop 1/2/3. - Comme ScĂ©nariste: Cellular, Phone Game, 3 Ă©pisodes de Columbo.

Un puissant plaidoyer pour l'amour parental.
Le pitch : une femme accouche d’un bĂ©bĂ© monstrueux dans un hĂ´pital. LibĂ©rĂ© dans la nature et confinĂ© dans les Ă©gouts, le bambin perpĂ©tue une vague de crimes. La police locale entame une traque impitoyable, tandis que les parents tentent de dĂ©chiffrer leur Ă©ventuelle responsabilitĂ©.

Gros succès international malgrĂ© son Ă©chec Ă  sa première sortie U.S. (il ne rencontrera la notoriĂ©tĂ© qu’après une ressortie trois ans et demi plus tard), Le Monstre est vivant doit beaucoup de son impact Ă©motionnel au thème dĂ©licat de l’enfance galvaudĂ©e. Car Ă  partir d’une idĂ©e incongrue, Ă  la limite du grotesque — un bĂ©bĂ© monstre commet une sĂ©rie de meurtres dans une paisible bourgade, qui l’eĂ»t cru ? — Larry Cohen extrait un film d’horreur intelligent, dont la force tient Ă  son traitement social, Ă©vitant toute surenchère. LĂ  oĂą d’autres cinĂ©astes, plus cupides ou moins scrupuleux, auraient sombrĂ© dans le grand-guignol racoleur (il suffit de jeter un Ĺ“il, mĂŞme furtif, Ă  l’horripilant remake DTV de Josef Rusnak…), Cohen s’applique au contraire Ă  prendre son sujet Ă  bras-le-corps.


Il en rĂ©sulte un drame humain Ă  la fois poignant — le cruel Ă©pilogue, d’une acuitĂ© dramatique rare, provoque une empathie insoupçonnĂ©e envers le nourrisson terrorisĂ© —, rigoureux et profondĂ©ment inquiĂ©tant. La culpabilitĂ© des parents dĂ©semparĂ©s, les exactions du bĂ©bĂ©, tout concourt Ă  renforcer l’opacitĂ© d’une ambiance feutrĂ©e. Le prologue anthologique — un accouchement virant Ă  l’horreur pure — en est une parfaite illustration : un mĂ©decin ensanglantĂ© trĂ©buche hors de la salle d’opĂ©ration. Il n’en faut pas plus Ă  Cohen pour vĂ©hiculer un climat anxiogène abrupt. Le père, alertĂ© par cette apparition grotesque, se prĂ©cipite vers la salle et dĂ©couvre avec effroi l’horrible carnage. Tous les membres du personnel ont Ă©tĂ© sauvagement mutilĂ©s par le nourrisson difforme et carnassier — seule la mère, en Ă©tat de marasme, a Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e. ÉchappĂ© de l’hĂ´pital, l’enfant sème la terreur et semble vouloir retrouver son cocon parental.
 

Avec une sobriĂ©tĂ© admirable, et en Ă©vitant autant que possible de dĂ©voiler l’apparence du monstre par des plans laconiques, Le Monstre est vivant se transforme en traque implacable orchestrĂ©e par les forces de l’ordre. Mais pendant que la police s’acharne, les parents, dĂ©sĹ“uvrĂ©s, se consument dans une culpabilitĂ© rongeante. Larry Cohen, avec beaucoup d’humanisme, explore leurs Ă©tats d’âme, broyĂ©s par la honte, la stupeur, l’incomprĂ©hension. Leur dĂ©tresse rĂ©sonne comme un cri d’impuissance dans une sociĂ©tĂ© drastique, amorale — oĂą les mĂ©dias, en quĂŞte de sensationnalisme, s’acoquinent Ă  une police expĂ©ditive, incapable de traiter avec nuance le cas d’un monstre infantile privĂ© de lien familial.

Le droit Ă  la diffĂ©rence est ici mis Ă  mal pour mieux dĂ©noncer l’idĂ©ologie brutale d’un appareil policier souhaitant Ă©touffer un fait divers dĂ©rangeant. L’intrigue, fragile, baigne dans une atmosphère ombrageuse qui vire Ă  l’Ă©difice dramatique quand le père — bouleversĂ© par une compassion dĂ©chirante — choisit de ne pas tourner le dos Ă  son rejeton. Quelle puissance d’expression dans le jeu de John P. Ryan, qui magnĂ©tise l’Ă©cran tout au long du rĂ©cit ! Le père observe le dĂ©sarroi de l’enfant, tremblant de peur, et tente de le rassurer, en ultime recours. Pour expliquer la pathologie de cette victime estropiĂ©e, Cohen semble pointer du doigt la dĂ©rive inquiĂ©tante de certains produits pharmaceutiques — notamment la pilule contraceptive, consommĂ©e par la mère huit mois avant l’accouchement. (De lĂ  Ă  insinuer que Cohen serait contre l’avortement…). 


"Monstre est l’enfant, monstre est le monde".
MĂ©taphore sur l’innocence pervertie, Le Monstre est vivant est une Ĺ“uvre culte, sacrĂ©ment couillue, d’avoir su aborder avec tant d’intelligence un thème aussi improbable. Grâce au brio d’un cinĂ©aste capable de sublimer les scĂ©narios les plus absurdes, le film Ă©chappe Ă  la routine zĂ©difiante pour devenir un drame puissant, dĂ©rangeant, presque inavouable. Cultivant un rythme volontairement languissant mais captivant, cette Ĺ“uvre forte et bouleversante nous confronte aux choix moraux d’une famille dĂ©munie, coincĂ©e entre l’acceptation et la dĂ©mission face au destin de son enfant. Le tout, sous le prisme du droit Ă  la diffĂ©rence et des zones d’ombre de l’avortement, avec en toile de fond la menace insidieuse des mĂ©dicaments en vente libre.

* Bruno
Dédicace à Isabelle Rocton
18.09.20. 5èx
25.06.12.