lundi 1 décembre 2025

La Veuve Couderc de Pierre Granier Deferre. 1971. France/Italie. 1h25.

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"Les amants sous le regard des corbeaux."

Pour un premier visionnage (honte Ă  moi), La Veuve Couderc est une ode poignante Ă  la vie campagnarde, filmĂ©e avec une tendresse assassinĂ©e. Sous ses allures de chronique rurale presque documentĂ©e, le film se rĂ©vèle un mĂ©lodrame d’une cruautĂ© grave, fustigeant la jalousie, la rancune, l’ego et la vendetta de mĂ©tayers rongĂ©s par leur mĂ©diocritĂ© morale. Autour d’eux, le couple que l’on juge, que l’on Ă©pie, demeure pourtant plus humain, plus respectueux, malgrĂ© la tempĂŞte sentimentale qui les secoue lorsque Jean - qu’endosse Delon avec un naturel sĂ©ducteur et une Ă©lĂ©gance rare gravĂ©e sur ses traits - s’Ă©prend d’une jeune paysanne Ă  la rĂ©putation souillĂ©e.
 

Un peu ridĂ©e par ses Ă©preuves, Simone Signoret y livre un jeu bouleversant, criant de vĂ©ritĂ© dĂ©munie, brĂ»lĂ© d’un amour tu et secret, dont chaque silence invoque un dĂ©sespoir Ă  la fois maternel et conjugal. Sa douleur, retenue jusqu’Ă  l’Ă©tranglement, nous Ă©meut au plus profond sans crier gare. Et puis il y a la musique de Philippe Sarde, nappĂ©e de tendresse et de mĂ©lancolie, presque timorĂ©e, pour ne pas dire Ă©vanescente - comme un souffle suspendu au-dessus de ces ĂŞtres qui se dĂ©battent comme ils peuvent avec le destin.

Granier-Deferre excelle dans l’art du storytelling, magnifiant cette sombre histoire d’amour et de trio conjugal brisĂ© par la bassesse humaine que symbolisent les voisins de la veuve Couderc, figures d’une mĂ©chancetĂ© imbĂ©cile et sournoise. Superbement photographiĂ©e, la nature rurale transpire la vie - la tranquillitĂ© d’un monde rĂ©volu, en 1934 - et l’atmosphère de bien ĂŞtre nous enserre, tant il fait bon y demeurer auprès de ces amants Ă  l’expressivitĂ© vibrante.
 

Grand Prix du cinĂ©ma français en 1972, couronnĂ© par plus de deux millions de spectateurs en salles, La Veuve Couderc est une Ĺ“uvre magnifique qu’il serait temps de faire revivre, le cĹ“ur offert Ă  ceux que l’on aime. Et retrouver le couple Delon / Signoret Ă  l’Ă©cran - comme s’ils Ă©taient encore vivants, traversant le temps avec la mĂŞme intensitĂ© - libère une Ă©motion nostalgique qui imprègne tout le rĂ©cit, lui confĂ©rant une dimension cinĂ©matographique trouble et capiteuse, presque fragile.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

jeudi 27 novembre 2025

Dracula de Luc Besson. 2025. France. 2h09.

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"L’Impensable RĂ©demption : le miracle gothique de Luc Besson."

Les bras m’en tombent, bĂ©at. Ă€ peine remis de ce que je viens d’endurer 2h03 durant (exit le gĂ©nĂ©rique), la nouvelle proposition de Luc Besson m’a triturĂ© la raison et les Ă©motions avec un art consommĂ© de la fĂ©erie horrifique. Et si, comme on a pu le lui reprocher, la première demi-heure laisse craindre une semi-parodie du Dracula de Coppola - avec un Jonathan Harker encore plus transparent et ridicule que Keanu Reeves, et un vampire sclĂ©rosĂ©, Ă  peine caricatural - le climat Ă©trangement baroque, dĂ©concertant, dĂ©routant, dĂ©complexĂ©, et surtout le jeu Ă  la fois infaillible et impassible de l’incroyable acteur texan Caleb Landry Jones (dĂ©jĂ  rĂ©vĂ©lĂ© dans le magnifique Dogman, et preuve que ce n’Ă©tait pas un accident pour remettre sur les rails le Besson des annĂ©es 80), emportent peu Ă  peu l’adhĂ©sion.
 

Je comprends les puristes renfrognĂ©s vouant un amour immodĂ©rĂ© au roman de Bram Stoker (que je relis depuis deux semaines, coĂŻncidence oblige !) et les rĂ©fractaires aux adaptations libres qui s’approprient sans complexe le mythe de Dracula. Mais comment rĂ©sister Ă  cette flamboyance formelle Ă  damner un saint ? La photo Ă  se pâmer d'amour, les dĂ©cors capiteux, les costumes, les paysages, les monuments gothiques, la lumière crĂ©pusculaire ; sa structure narrative constamment surprenante et inventive ; l’implication des seconds rĂ´les, modestement dĂ©calĂ©s… tout nous invite Ă  un spectacle somptueux, aussi fou et audacieux qu’Ă  l’Ă©poque du Pacte des Loups.
 

Et, il faut le rĂ©pĂ©ter, Caleb Landry Jones bouffe l’Ă©cran avec une sobriĂ©tĂ© naturelle qui n’appartient qu’aux grands, donnant chair et sang Ă  son personnage maudit avec une pudeur mĂ©lancolique rigoureusement tenue. Car s’il est une qualitĂ© que l’on ne peut reprocher Ă  cette adaptation parfois un brin pĂ©tulante et mĂŞme pittoresque, c’est son refus absolu de la mièvrerie. Besson la rĂ©cuse sans cesse pour transcender la romance intime entre Dracula et Mina, lors d'apartĂ©s et d’Ă©treintes subtilement sincères, nobles, presque Ă©purĂ©es.


Splendide romance gothique, d’une gĂ©nĂ©rositĂ© surprenante, un rien marginale dans son refus des conventions Ă©culĂ©es (mĂŞme s'il s'en approprie parfois), le Dracula de Besson existe aisĂ©ment par lui-mĂŞme en toute autonomie, dans un esprit, un parti-pris peut-ĂŞtre sciemment dĂ©gingandĂ© (combien de fois me suis-je demandĂ© : mais qu’est-ce que je suis en train de voir ?!), mais irrĂ©sistiblement fascinant dans sa folle ambition formelle, technique (FX impeccables, notamment les crĂ©atures de pierre frisant au dĂ©part le ridicule sans jamais s'y vautrer) et narrative, osant mĂŞme l’impensable : la rĂ©demption lumineuse, lors d’un Ă©pilogue onirique Ă  l’Ă©motion bouleversante, portĂ© par l’impulsion d’un Danny Elfman rigoureusement engagĂ©.
 

Pour conclure, nous avions affaire Ă  du grand spectacle au souffle Ă©pique et luxueux (je n'ai mĂŞme pas Ă©voquĂ© les combats et batailles aussi hybrides et anachroniques qu'au sein de la pochette surprise: Le Pacte des Loups); du sang frais, furieusement autonome ; de l’Ă©motion tenue sur le fil entre retenue et dĂ©cadence (je n'ai mĂŞme pas mentionnĂ© le second-rĂ´le dĂ©vergondĂ© Maria); une romance pure noblement magnĂ©tique; et surtout un sens horrifique baroque et féérique comme on n’en voit jamais dans le paysage français.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
Vost  
Budget: 45 Millions d'euros
Box-Office France: 650 248 EntrĂ©es. Russie: 1 745 274 entrĂ©es. Italie: 690 627 entrĂ©es.
 
Info (Wikipedia): Dracula est programmé pour une sortie à l'international dans une cinquantaine de pays devant s'étaler sur plusieurs mois, d'août à décembre 2025. Il est devenu le plus gros succès au box office mondial pour un film français de 2025.

lundi 24 novembre 2025

Train Dreams de Clint Bentley. 2025. U.S.A. 1h43.

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Avant-propos: Pour faire mentir ceux qui jurent que Netflix ne sert que des poubelles.

"Éclats de deuil sous la lumière des pins."

Train Dreams est un crève-cœur.
Hymne Ă  la vie, Ă  la nature et Ă  la famille, racontĂ© avec une pudeur humaine d’une sensibilitĂ© Ă©corchĂ©e vive, le film suit la destinĂ©e d’un bĂ»cheron taiseux cherchant un sens Ă  son existence après une tragĂ©die inexorable. Sorte de Hatchi inversĂ© - dans l’attente d’un retour de quelqu’un qui ne reviendra jamais du point de vue humain - Train Dreams devient une expĂ©rience de cinĂ©ma universelle.

Sa poésie naturaliste résonne comme les traversées lyriques de Terrence Malick et de ces cinéastes-auteurs qui interrogent notre condition humaine, notre faculté à relever les défis dans une introspection mystique, rédemptrice pour qui sait ouvrir les yeux au monde vibrant autour de nous, avec un respect absolu pour tout ce qui respire encore.


D’une puissance dramatique Ă  vif, Clint Bentley - Ă©galement scĂ©nariste - radiographie avec une pudeur retenue cet ĂŞtre esseulĂ©, introverti, transpirant la vie la plus Ă©purĂ©e, celle des valeurs nobles et inaltĂ©rables. Train Dreams nous laisse le cĹ“ur brisĂ© sans nullement s'apitoyer sur son sort, portĂ© par une trajectoire existentielle qui sublime la beautĂ© des rencontres humaines et animales, de la vie et de la nature, dans une mĂ©taphore fertile et bouleversante.

Par sa formalitĂ© onirique crĂ©pusculaire et sensorielle (superbement Ă©clairĂ©e), par l'Ă©motion Ă  fleur de peau qu'il suscite, on en sort transformĂ©, inconsolĂ©, effondrĂ©, portĂ© par l’impulsion d’une musique discrète dans son infinie sensibilitĂ© - ces violons fragiles rĂ©sonnant comme un souvenir diffus, saturĂ© de nostalgie, de tendresse timorĂ©e et de mĂ©lancolie, filtrĂ© Ă  travers ces rencontres perdues et ces rendez-vous manquĂ©s qui rĂ©vèlent notre condition, notre trajectoire morale, brutalement contrariĂ©e par le deuil le plus inĂ©quitable.


Un chef-d'oeuvre sur la lumière, l'espoir et le souvenir, sur ceux qui ne reviennent pas mais qui vibrent encore au-delà du générique.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

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Ci-joint l'avis de Pierre Laporte:

Calme, contemplatif, intimiste, thérapeutique même grâce à l'effet méditatif qu'il procure, pour une fois, les critiques et la bande-annonce ne furent pas mensongères : Train Dreams est bien le bijou escompté.
On dirait Terrence Malick qui aurait adaptĂ© le Walden de Thoreau. C'est un parcours rĂŞvĂ©, simple, profondĂ©ment naturaliste, racontĂ©e par des images sidĂ©rantes judicieusement cadrĂ©es dans un format 1.43 qui lui donne des allures de vignettes sorties d'un lointain souvenir. ​Bien que le style narratif soit ici rĂ©solument lyrique, l'histoire de Train Dreams arrive Ă  faire tenir en 1h35 toute une rĂ©flexion existentielle qui rappelle, par certains aspects, la destinĂ©e de personnages tels que Jeremiah Johnson et Josey Wales. En cela, le film m'a profondĂ©ment parlĂ© et touchĂ©.


Joel Edgerton s'avère bouleversant, il respire la bonté malgré sa solitude. Il en est de même pour le grand Will Patton. S'il n'apparaît pas à l'écran, il s'est chargé de la voix off : un texte poétique récité avec un ton réconfortant qui élève la portée mythique du récit.
​C'est, sans conteste, le plus beau film que j'ai vu cette annĂ©e : des sentiments Ă©piques nichĂ©s dans une vie ordinaire.

Pierre Laporte

samedi 22 novembre 2025

Wormtown de Sergio Pinheiro. 2025. U.S.A. 1h47.

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"Gloire et horreur du corps vivant."

Wormtown, rĂ©alisĂ© par Sergio Pinheiro (inconnu au bataillon) est une petite pĂ©pite que je n'ai pas vue arriver. Une Ĺ“uvre indĂ©pendante qui ne ressemble Ă  nulle autre, surgie de nulle part avec la force brute d’un cauchemar organique. On pourrait lui prĂŞter des ascendances - La Nuit des vers gĂ©ants, The Faculty, The Bay, Horribilis, Mutations (Slugs), Frissons de Cronenberg (toute proportion gardĂ©e), la sĂ©rie TV The Strain, mais le film revendique sa singularitĂ©, son territoire propre, tremblant de vie et de mort mĂŞlĂ©es. Dès le dĂ©but, on est attirĂ©, curieux, mĂ©dusĂ© par cette nouvelle hiĂ©rarchie humaine d'un genre nouveau. 

Sa trajectoire narrative s’Ă©labore avec une douceur inattendue : un rĂ©cit humaniste qui dresse de dĂ©licats portraits de jeunes lesbiennes en quĂŞte de libertĂ©, de paix, d’un refuge oĂą respirer sans peur. Une quĂŞte d’absolu dont la tendresse vient heurter, de plein fouet, l’horreur la plus rĂ©pulsive. Car Wormtown n’Ă©pargne rien : son gore hyperrĂ©aliste, filmĂ© parfois en gros plans suffocants, exhibe une matière organique rĂ©pugnante, des sĂ©quences viscĂ©rales, presque vomitives, qui retournent l’estomac autant qu’elles bouleversent l’âme. Le sang y est un rouge rutilant, Ă©pais, presque intime. C'est beau et repoussant Ă  la fois. 


Et pourtant, la beautĂ© affleure partout. La photographie, d’une dĂ©licatesse inattendue, enveloppe les corps et les paysages dans une lumière gracile, baignĂ©e d’une nature paisible, presque idyllique, en contraste radical avec l’horreur rampante. La bourgade fantomatique, sous l’emprise d’un maire sectaire, respire la dĂ©solation poisseuse, comme si la terre elle-mĂŞme refusait encore de rĂ©vĂ©ler ses secrets.

La musique envoĂ»te, portĂ©e par un score hypnotique qui hante longtemps après le silence, jusqu’Ă  ce superbe gĂ©nĂ©rique de fin bercĂ© par une mĂ©lodie rock mĂ©lancolique - un souffle de rĂ©demption arrachĂ© Ă  la violence entre deux Ă©treintes figĂ©es. 

L’interprĂ©tation Ă©tonnamment attachante, confiĂ©e Ă  des interprètes mĂ©connus, sonne d’une authenticitĂ© prude et rĂ©voltĂ©e. Leur fragilitĂ©, leur chair, leurs regards Ă©corchĂ©s donnent au film une Ă©motion palpable, une tendresse fĂ©brile qui transperce jusque dans les scènes les plus brutales. La dramaturgie se hisse alors jusqu’Ă  un sommet escarpĂ©, oĂą chaque choc sanglant devient un cri existentiel, un appel dĂ©sespĂ©rĂ© vers une vie meilleure.

Du coup, Wormtown est une excellente surprise, une curiositĂ© foudroyante de 2025, une Ĺ“uvre baroque et ensorcelante, feutrĂ©e d’un climat indicible qui ne fera pas l’unanimitĂ© - loin s'en faut - et c’est tant mieux.

Un parcours de vie passionnant traversĂ© par une horreur craspec mais stylisĂ©e, fascinante, profondĂ©ment humaine. LĂ  oĂą on ne l'attend pas. 

Un film marginal qui griffe, qui brûle, qui reste dans le coeur, l'âme et les tripes.


— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

Castle Rock. Série TV créée par Sam Shaw et Dustin Thomason. 2018. U.S.A. 2 saisons de 10 épisodes.

                                                       
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Un mot: "Remarquable."
 
Castle Rock est un puits sans fond. Une brèche dans l('a)normalitĂ©, une rumeur de malĂ©diction qui serpente au cĹ“ur d’une ville rongĂ©e par le passĂ©. Tout est feutrĂ©, tout s’y fissure, lentement, comme une cloison fine entre le rĂ©el et l’indicible. La sĂ©rie choisit la suggestion plutĂ´t que la dĂ©monstration, le non-dit plutĂ´t que le sang - un territoire mortifère oĂą l’horreur se nourrit du silence, des angles morts et des souvenirs Ă  reconstituer tel un puzzle.

Au centre du labyrinthe, Henry Deaver, enfant perdu revenu sur les lieux du crime intime. L’avocat porte sur son corps et dans son regard l’empreinte d’un traumatisme que la ville n’a jamais digĂ©rĂ©. Castle Rock n’est pas un dĂ©cor, c’est un organisme malade ; un lieu qui dĂ©vore ses habitants, qui joue avec leurs failles humaines. Les visages sont hantĂ©s de secrets, leur geste charrie la culpabilitĂ©, comme si le Mal ne venait pas de l’extĂ©rieur mais suintait de l’intĂ©rieur, depuis les caves, les forĂŞts, la mĂ©moire collective surtout. Le mythe Kingien de la ville maudite. 
 
 
L’arrivĂ©e du jeune homme sans nom, trouvĂ© enfermĂ© dans une cage sous la prison de Shawshank, agit comme un catalyseur. Une prĂ©sence muette, un regard Ă©trangement abyssal, et les destins se dĂ©saxent : suicides, accès de folie, accidents absurdes, violence soudaine. Est-il le diable ? victime ? reflet de l’horreur tapie dans les cĹ“urs ? La sĂ©rie ne le dit jamais. Elle prĂ©fère laisser le spectateur suffoquer dans l’incertitude, pris dans le mĂŞme piège mental que les personnages. L’Ă©nigme n’est pas lĂ  pour ĂŞtre rĂ©solue : elle est lĂ  pour contaminer, pour nous plonger comme les personnages dans un dĂ©dale sans repères. 
 
Les acteurs (surtout le black endossant l'avocat) sont habitĂ©s de perplexitĂ©, d'incomprĂ©hension, de doute, de crainte. Le coeur serrĂ©. Ils jouent l’Ă©garement, le dĂ©sespoir, cette incapacitĂ© Ă  nommer ce qui les possède. Chacun semble marcher sur la corde raide d’un gouffre mĂ©taphysique, avec la sensation que le rĂ©el peut s’effondrer Ă  tous moments.

L’esthĂ©tique est le prolongement naturel du rĂ©cit : une mise en scène lente, lourde de sens, qui laisse respirer le vide. Une photographie glacĂ©e, un tantinet sĂ©pia, oĂą chaque plan rĂ©sonne d’un pressentiment funèbre. La musique se fait discrète, elle est  insidieuse.
 

Castle Rock travaille la peur la plus profonde : celle de ne pas comprendre, de perdre son identité, de devenir étranger à son propre passé sans jamais nous ennuyer 10 épisodes durant.
La sĂ©rie tend Ă  sous-entendre que le Mal n’est ni surnaturel ni explicable : il est endĂ©mique, contagieux, immĂ©morial. Il rampe dans les recoins de Castle Rock comme un poison hĂ©rĂ©ditaire. Une ville condamnĂ©e Ă  revivre Ă©ternellement sa propre damnation, dans un cycle qui dĂ©passe les frontières de l’espace et du temps.

Remarquable. Fort. Intense. D’une beautĂ© sombre et dĂ©vastĂ©e, cette tragĂ©die cosmique hypnotise nos sens de manière latente mais passionnante oĂą l’espoir s’Ă©touffe et oĂą la vĂ©ritĂ© semble apprĂ©hender le pire Ă  travers la culpabilitĂ©, le destin et l'hĂ©ritage des secrets familiaux. 
 
En attendant la saison 2 - la dernière - que l'on dit supérieure.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

mardi 18 novembre 2025

Le Retour des Morts-vivants 3 / Return of the Living Dead III de Brian Yuzna. 1993. 1h40.

                                                      
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(Révision: 5)

"Romance nécrophage."

RĂ©jouissante fĂŞte foraine vitriolĂ©e, Le Retour des morts-vivants 3 flirte avec la bande dessinĂ©e dans sa formalitĂ© saturĂ©e : effusions gores omniprĂ©sentes mais au service du rĂ©cit – une fois n'est pas coutume –, comĂ©diens de seconde zone sciemment naĂŻfs, grotesques, pĂ©dants, dĂ©complexĂ©s, irresponsables, marginaux. Yuzna sait nous divertir, nous choquer et nous fasciner avec une efficacitĂ© brute en revitalisant le mythe du zombie Ă  travers une romance Ă©corchĂ©e vive – au propre comme au figurĂ©. Le couple Curt / Julie, emportĂ© par une intensitĂ© horrifico-dramatique en crescendo, nous accroche assez fermement pour que l’on s’inquiète de leur sort, de leur dĂ©tresse, de leur fuite impossible.


Melinda Clarke, formidable de charisme sĂ©pulcral, s’impose en martyr gothique contrainte de s’infliger sur sa chair sĂ©vices, Ă©corchures, piercings et scarifications afin d’Ă©touffer sa faim de chair humaine. L’ambiance hystĂ©rique, aussi folle que dĂ©bridĂ©e, et son aspect lĂ©gèrement tĂ©lĂ©visuel (pas une première chez Yuzna) renforcent le caractère quasi documentaire de cette nuit d’horreur en roue libre, culminant dans un chaos frĂ©nĂ©tique et incongru oĂą des zombies "mĂ©tallisĂ©s" servent cruellement de cobayes Ă  une science dĂ©voyĂ©e par une idĂ©ologie militaire rĂ©volutionnaire.

MĂŞme si la photographie aurait peut-ĂŞtre gagnĂ© Ă  plus de couleurs, sa texture demeure soignĂ©e, presque sĂ©duisante dans son format de BD de gare. Elle nous immerge pleinement dans cette relecture intelligente et trash de RomĂ©o et Juliette, version nĂ©crophile et SM sanguinaire oĂą ça gicle Ă  tout va (FX artisanal Ă  l'appui). Si bien que Yuzna l'emballe avec une personnalitĂ© propre et une gĂ©nĂ©rositĂ© Ă  laquelle on ne s’attendait pas, aussi expansive que dĂ©vastatrice.
 
 
Interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie, le film fut couronnĂ© du Prix du Public Ă  GĂ©rardmer et du Silver Scream Award au Festival du film fantastique d’Amsterdam en 1994, consacrant ainsi le travail singulier de l'auteur. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
5èx. Vostf

samedi 15 novembre 2025

Buffy contre les Vampires / Buffy the Vampire Slayer: histoire d'un mythe télévisuel. 1997 / 2003.

 
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VoilĂ , c’est fini.
Qu’est-ce que je vais faire maintenant, Buffy ?
Revenir Ă  une vie normale ? Elle ne l’a, fort heureusement, jamais Ă©tĂ©.
Mais alors… sur qui compter dĂ©sormais ?
 
L’aventure s’achève ici, après 144 Ă©pisodes, dĂ©couverts pour la première fois du 23/05/2023 au 14/11/2025 (mĂŞme si, Ă  l’Ă©poque, j’avais dĂ©jĂ  reluquĂ© les deux premières saisons, dans une posture inversement instable et immature).
 
 
J’ai pris le temps de savourer chaque chapitre, mĂŞme si j’ai englouti la septième et ultime saison de 22 Ă©pisodes en dix jours - une impulsivitĂ© nĂ©vralgique, disons.
Hier soir, j’apprĂ©hendais tant d’amorcer ce final scindĂ© en deux. Je redoutais ce lever de rideau fataliste.
Et ça n’a pas loupĂ© : une turbulence mĂ©tĂ©orologique incontrĂ´lĂ©e Ă  l’intĂ©rieur. Pourtant, les auteurs hĂ©tĂ©rodoxes - leur marque de fabrique - ont Ă©vitĂ© la facilitĂ© du tire-larmes, prĂ©fĂ©rant la pudeur mĂ©lancolique.
 
Mais comment ne pas se dissoudre quand notre meilleure amie chrysalide (et ses chers comparses), consciente d’avoir abandonnĂ© sa panoplie de tueuse, se tient prĂŞte Ă  affronter d’autres tempĂŞtes, plus rationnelles, en femme affirmĂ©e ? Et ce avant que mon Ă©cran se teinte brutalement d'un fondu au noir dans une logique de non-dit.
 
 
Je me sens orphelin. J’ai l’impression que ma lucarne tĂ©lĂ©visuelle ne sera plus jamais la mĂŞme après cette odyssĂ©e humaine, Ă©pique et dĂ©chirante. Les drames impromptus, les plus cruels, que je ne peux dĂ©voiler ici, me resteront gravĂ©s au fer rouge dans l’encĂ©phale.
 
Alors, quoi qu’en disent tes dĂ©tracteurs, Buffy Summers : tu as ma gratitude la plus Ă©tendue. A coeur ouvert. Tu as transformĂ© ma vie de cinĂ©phile, guerrière farouche de la rĂ©silience et du dĂ©passement de soi, leçon vivante d’existence et de solidaritĂ©, jusque dans la rĂ©surrection christique. 
 
 
Sarah Michelle Gellar, je te le dis avec mes sentiments les plus nobles et sincères, et quelque soit la trajectoire de ton parcours au cinĂ©ma, tu es et tu resteras une lĂ©gende du petit Ă©cran, pionnière de la rĂ©volution fĂ©ministe, avec cette profondeur humaine qui n’appartient qu’Ă  ta dignitĂ© morale la plus absolue et fragile.
 
Ultimes pensĂ©es Ă©mues pour Nicolas Brandon et Michelle Trachtenberg, en toute humilitĂ©...
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
 
                                                                                  

vendredi 14 novembre 2025

Une Bataille après l'autre / Eddington

               (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 
 
Le coeur du problème: "Le temps au cinéma."

Deux grands films. Deux grands rĂ©cits. De grands acteurs. Deux grandes mises en scène. De l'ambition perpĂ©tuelle. De l'invention chiadĂ©e. 
Tout concourt Ă  les sacraliser chefs-d’Ĺ“uvre - et pourtant je m’y brise. 2h42 pour Une bataille après l’autre, 2h28 pour Eddington. Un tempo en dents de scie, narcotique, qui Ă©touffe l’Ă©lan, sabote l’ardeur, dĂ©courage, dĂ©motive la concentration.

Ces Ĺ“uvres que j’admire deviennent des traversĂ©es extĂ©nuantes, des marathons Ă©motionnels qui usent en intermittence au lieu d’Ă©lever. L’Ă©blouissement existe, mais il se noie parfois (souvent ?) dans la longueur - et c’est lĂ  que naĂ®t ma douleur de spectateur : aimer, et souffrir en mĂŞme temps.

L’Ă©motion est pourtant bien lĂ . J’aime ces films, sincèrement - avec toutefois une prĂ©fĂ©rence pour Eddington. Mais demeure en moi une frustration tenace : leur structure rythmique, insupportable Ă  mes yeux, m’asphyxie Ă  petit feu.
 

Peut-ĂŞtre que cette dĂ©rive du temps, cette tentation de l’Ă©tirement, vient aussi de lĂ  : le cinĂ©ma se laisse contaminer par la logique des sĂ©ries.
Les sĂ©ries ont imposĂ© leur empire narratif : plusieurs heures, des arcs multiples, des respirations lentes, l’attente comme moteur, une caractĂ©risation psychologique plus dense et profonde. Une temporalitĂ© dilatĂ©e oĂą l’accumulation fait monument.

Mais transposer ce modèle au cinĂ©ma revient souvent Ă  trahir son essence. Le cinĂ©ma n’est pas un fleuve, c’est une dĂ©flagration. Un Ă©clat. Un impact. . Sa force naĂ®t de la concentration, de la densitĂ©, de la fulgurance, de la fascination hypnotique, de la sensitivitĂ©. 
LĂ  oĂą la sĂ©rie s’Ă©tire, le film doit inciser.
LĂ  oĂą la sĂ©rie construit patiemment, le film doit brĂ»ler intensĂ©ment. Nuance. 

Aujourd’hui, trop de cinĂ©astes semblent fascinĂ©s par la durĂ©e comme signe extĂ©rieur de grandeur - comme si l’ampleur automatique des minutes garantissait la noblesse du geste artistique. Une mode, presque une superstition : plus c’est long, plus c’est Ă©levĂ©. 
Or cette Ă©quation est fausse. La longueur n’est pas la profondeur. L’Ă©talement n’est pas la vision.
 

Le cinĂ©ma perd alors son tranchant, son nerf, son unitĂ© organique. Il emprunte au format sĂ©riel un rythme qui n’est pas le sien, et le spectateur, lui, vacille dans ce no man’s land temporel oĂą l’intensitĂ© se dissipe et oĂą la beautĂ© se dilue.

Ce n’est pas la patience du public qui manque : c’est la nĂ©cessitĂ©.
Le temps doit être vécu - pas rempli. Et j'en suis terriblement frustré avec ces 2 grandes oeuvres d'utilité publique.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
 

jeudi 13 novembre 2025

Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton. 2025. U.S.A. 1h44.

(Crédit photo : image trouvée via Google, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

"Le sourire des Morts."

Mea culpa.
Rappel des faits : j’avais jadis affirmĂ© qu’il s’agissait de l’un des pires films de la carrière de Tim Burton.
Je me suis trompĂ©. Ă€ la rĂ©vision, Beetlejuice Beetlejuice s’impose, non comme un dĂ©sastre, mais comme une suite modestement sympathique, moins drĂ´le et sans Ă©clat tonitruant que son illustre aĂ®nĂ© - on y sourit plus qu’on n’en rit - mais attachante, plaisante, sincère dans son refus de prĂ©tention.
Burton ne cherche pas Ă  Ă©pater : il retrouve ses obsessions avec une tendresse pudique, portĂ© par la complicitĂ© d’acteurs sobres, habitĂ©s d’une expressivitĂ© Ă  la fois humaniste, spontanĂ©e et chaleureuse.

Le cinĂ©aste revisite la hantise, le deuil et l’au-delĂ  - lieu de transition, d’imaginaire, de libĂ©ration - avec une inventivitĂ© encore vive, une vraie recherche narrative, une caractĂ©risation psychologique : inversion des rĂ´les oblige, Astrid (Jenna Ortega), fille de Lydia (Winona Ryder), ne croit pas aux fantĂ´mes ni au surnaturel - un renversement malicieux, presque ironique. Alors que Lydia, elle, vit ce qu'elle a fait subir Ă  sa mère dans le 1er opus faute de son isolement mortuaire. Monica Bellucci, en princesse maudite traquant son ancien Ă©poux Beetlejuice dans une quĂŞte vengeresse, ajoute Ă  cette mascarade funèbre une dimension baroque, espiègle et mĂ©lancolique.
 

Et puis Tim Burton n’oublie pas le personnage Charles Deetz, ici dĂ©funt mari de Delia (Catherine O'Hara), incarnĂ© jadis par Jeffrey Jones dans le 1er opus. Sans le faire revenir "en chair et en os", il lui offre une rĂ©surrection grotesque et touchante, Ă  mi-chemin entre hommage et caricature : une apparition animĂ©e, puis dĂ©composĂ©e ensuite en live, engloutie dans un gag morbide oĂą il pĂ©rit dĂ©vorĂ© par un requin après un crash d’avion. Ce clin d’Ĺ“il macabre, aussi burtonien qu’un dessin d’enfant fait au fusain, n’a rien de pathĂ©tique. Il conjugue le rire et la mort dans une mĂŞme impulsion de jeu, transformant la disparition du personnage Ă  la ville en un numĂ©ro d’humour noir, pleine de tendresse tacite dans son absurditĂ©, sa touchante poĂ©sie libĂ©ratrice. Le rĂ©alisateur Ă©vite par cette occasion gentiment dĂ©complexĂ©e de sombrer dans la facilitĂ© du pathos. Par ce choix, il fait d’une perte une cĂ©lĂ©bration: il ne pleure pas le passĂ©, il le transforme en image mouvante, en marionnette de mĂ©moire. Ainsi, Beetlejuice Beetlejuice assume sa nostalgie sans s’y enliser ; le souvenir devient fantĂ´me, mais un fantĂ´me souriant - celui d’un cinĂ©ma qui se souvient, sans s’apitoyer.

Dans cette fĂŞte foraine macabre, Burton rend aussi hommage Ă  l’un de ses maĂ®tres : Mario Bava. Dans un dĂ©cor d’Halloween ou Ă  travers un flash-back monochrome, les Ă©clats de couleurs et les jeux d’ombre rappellent ses visions gothiques et fantasmatiques, matières vivantes imprimĂ©es dans notre coeur. Et quel plaisir de retrouver Michael Keaton en mort-vivant mal Ă©levĂ© : moins tonitruant, certes, mais toujours cocasse, enjouĂ©, dĂ©licieusement incorrect - une Ă©nergie dĂ©sinvolte qui suffit Ă  emporter l’adhĂ©sion.
 

Visuellement, Beetlejuice Beetlejuice Ă©blouit constamment. Et puis son dernier quart d’heure, musical, en roue libre et sĂ©millant, reste le moment le plus fort et rĂ©jouissant : une apothĂ©ose vibrante, Ă©lĂ©giaque, oĂą Burton chante les valeurs familiales, l’exaltation du prĂ©sent, l’acceptation de la mort et de notre fragile condition lors d'une ultime sĂ©quence Ă©mouvante, superbe Ă©cho Ă  Carrie en mode inversĂ©.

Cette sĂ©quelle, pleine de charme et de sympathie, s’assume donc dans sa modestie : un divertissement aimable, nullement opportuniste, mais animĂ© du dĂ©sir sincère d’offrir un spectacle lumineux, un peu mĂ©lancolique, tendre et drĂ´le - une fantaisie dosĂ©e de dĂ©rision sardonique, que Burton orchestre avec autant de malice que de gĂ©nĂ©rositĂ© Ă  travers le deuil et la mĂ©moire familiale, la croyance et l'incrĂ©dulitĂ©, le passage de flambeau gĂ©nĂ©rationnel que Jenna Ortega exprime avec franchise et tempĂ©rament. 
 
Une oeuvre plus douce et plus posĂ©e dans son humilitĂ©, car au lieu de vouloir surpasser l’original en gags fous plus dĂ©chainĂ©s, Burton prĂ©fère "renouer" avec son esprit gothique, en y ajoutant une dimension intime. C’est ce qui le rend si "modestement sympathique" mais aussi Ă©mouvant dans sa dĂ©claration d'amour Ă  la dĂ©dramatisation de la mort avec une musicalitĂ© vivement entĂŞtante.
 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx. 4K. Vostfr 
 
Box Office France: 1 713 700 entrées
Budget: 100 millions de dollars

lundi 10 novembre 2025

Le Sang des Innocents / Sleepless / Non ho sonno (je n'ai pas sommeil) de Dario Argento. 2001. 1h57. Italie.

                    (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 

"Le dernier frisson d’Argento."

RĂ©vision Ă  la hausse (une troisième) du mal-aimĂ© Le Sang des Innocents, bien qu’il ait depuis quelques annĂ©es retrouvĂ© une juste réévaluation. Ă€ raison : ce retour aux sources du Giallo, ranimant ses fantĂ´mes du passĂ© - au propre comme au figurĂ© - demeure un plaisir perpĂ©tuel tant Argento semble y raviver la flamme de ses dĂ©buts. Les vingt et une premières minutes, vĂ©ritables pages d’anthologie horrifique, nous propulsent dans un train de l’enfer : modèle de mise en scène aussi ambitieuse qu’inventive, oĂą Argento renoue avec l’ivresse Ă©motive d’un Suspiria. Deux victimes fĂ©minines y subissent la furie d’un maniaque au couteau, dans un wagon et l’habitacle d’une voiture - sĂ©quences d’une intensitĂ© sensorielle fulgurante. On applaudit, on rajeunit. 

Mais si ce prologue, aussi jouissif que terrifiant, demeure le sommet du film, Le Sang des Innocents reste ensuite suffisamment efficace, captivant et parfois impressionnant par quelques Ă©clats techniques pour maintenir l’adhĂ©sion jusqu’Ă  la rĂ©vĂ©lation finale, fertile en cadavres et dĂ©tournements. Largement influencĂ© par Les Frissons de l’angoisse (le mannequin, les dessins d’enfant, la comptine, le protagoniste incarnĂ© par le mĂŞme acteur) et d’autres Gialli animaliers, le rĂ©cit parvient pourtant Ă  se construire seul, sous un vernis baroque, autonome et dĂ©licieusement vintage.


On saluera la personnalitĂ© formelle de cet hommage giallesque : sa texture visuelle rugueuse assez particulière, sa photographie granuleuse et poussiĂ©reuse, ses demeures gothiques plongĂ©es dans l’ombre - tout concourt Ă  une immersion fascinante dans un nĂ©o-gothisme de fin de siècle. Le suspense, habilement entretenu, est portĂ© par un Max Von Sydow d’une force tranquille et rassurante, en enquĂŞteur Ă  la retraite cherchant Ă  dĂ©nouer les fils d’une sordide affaire criminelle Ă©talĂ©e sur dix-sept ans, dominĂ©e par la figure grotesque d’un “nain assassin” exhumĂ© de sa tombe. Ă€ ses cĂ´tĂ©s, Stefano Dionisi se montre correctement convaincant en adjoint impliquĂ© malgrĂ© lui, hantĂ© par le meurtre de sa mère survenu en 1983.

Pour relever la sauce et nous envoĂ»ter, Goblin renoue avec les sonoritĂ©s d’un rock progressif entĂŞtant, offrant Ă  Argento des sĂ©quences clippesques et des instants d’inquiĂ©tude palpable qu’il cisèle avec un art consommĂ© de la beautĂ© morbide. 

Très sympathique Giallo menĂ© sans temps mort durant deux heures, Le Sang des Innocents sonne comme la dernière mĂ©lodie Ă©motive du genre - un chant funèbre ressuscitĂ© des cendres des seventies par l’ultime talent d’un artisan inspirĂ© teintĂ© de mĂ©lancolie.


— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
01.05.20. 09.11.25. 3èx. Vistfr.

vendredi 7 novembre 2025

Annihilation de Alex Garland. 2018. U.S.A/Angleterre. 1h55.

  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
Révision d'Annihilation. Une expérience sensorielle, presque hypnotique.

Le rĂ©alisateur Alex Garland distille, au compte-gouttes, un climat d’Ă©trangetĂ© qui s’immisce dans la douceur feutrĂ©e d’une nature d’apparence Ă©dĂ©nique. Ce sentiment d’Ă©vasion contraste violemment avec l’insĂ©curitĂ© rampante de cette forĂŞt faussement paisible, oĂą surgissent les attaques d’un alligator et d’un ours monstrueux par exemple - sĂ©quences d’un rĂ©alisme cru, presque insoutenable, tranchant avec la puretĂ© du dĂ©cor et les codes classiques de la science-fiction, une fois n'est pas coutume.

Garland explore ici l’idĂ©e vertigineuse d’une vie extraterrestre non pas venue conquĂ©rir, mais fusionner : crĂ©er avec l’humain et la nature une nouvelle forme d’existence. De cette symbiose naĂ®t un univers irrĂ©el, Ă  la fois dĂ©routant et dĂ©rangeant, peuplĂ© de visions morbides - cadavres dĂ©charnĂ©s, corps momifiĂ©s - qui nourrissent le malaise. Le final, d’une intensitĂ© presque mĂ©taphysique, reste aussi trouble qu’impressionnant : Natalie Portman y affronte un double alien, entitĂ© muette dĂ©sireuse de lui dĂ©rober son corps, rappelant L’Invasion des profanateurs de sĂ©pultures de Don Siegel. Le jeu de Portman, fragile et dĂ©terminĂ©, porte le film Ă  bout de bras, habitĂ©e par une foi poignante en l’amour et en l’espoir pour l'homme qu'elle chĂ©rit avec culpabilitĂ©. 

On ne peut qu’admirer la splendeur visuelle de l’ensemble : ces couleurs pastel singulières tissent peu Ă  peu une nature verte, baroque et atypique, d’un futurisme presque new age.

En dĂ©finitive, Annihilation est une oeuvre lestement trouble, baroque et fascinante, pas aussi accessible qu’il n’y paraĂ®t, mais dont l’expĂ©rience laisse une empreinte durable - un trouble Ă©motif, beau et dĂ©rangeant, gravĂ© dans l’encĂ©phale. Je l'ai d'ailleurs prĂ©fĂ©rĂ© qu'au premier visionnage.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

2èx. Vost. 4K 

mercredi 5 novembre 2025

L'Aigle de la 9è légion / The Eagle de Kevin Macdonald. 2011. U.S.A. 1h54.

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"Le souffle d'un monde perdu."

RĂ©alisĂ© en 2011 dans les paysages Ă©cossais et hongrois, l'Aigle de la 9è lĂ©gion est un magnifique film d’aventures tournĂ© Ă  l’ancienne. Studieux et circonspect, Kevin Macdonald laisse son rĂ©cit respirer, portĂ© par un rĂ©alisme âpre qui peut parfois heurter par la brutalitĂ© des combats et certaines exactions, mais sans jamais sombrer dans la violence gratuite. Le film Ă©vite ainsi toute complaisance, toute prĂ©tention pour mieux jouer dans la cour des grands.

L’Aigle de la 9ᵉ lĂ©gion insuffle le souffle Ă©pique et romanesque Ă  travers l’amitiĂ© entre un centurion et un Breton, inversant peu Ă  peu les rĂ´les d’esclave et de maĂ®tre, apprenant Ă  se connaĂ®tre, Ă  se respecter, Ă  s’unir pour l’honneur d’un père sacrifiĂ©. RĂ©cit initiatique et leçon de vie, le film explore les thèmes du colonialisme et du choc des cultures primitives au sein d’une Ă©poque romaine d’une duretĂ© implacable.


Il illustre avec force le sens du sacrifice, la bravoure et l’hĂ©roĂŻsme, dans une mise en scène naturaliste d’une beautĂ© lyrique et apaisĂ©e, malgrĂ© la sauvagerie d’un monde luttant pour la prĂ©servation de sa propre identitĂ©. Channing Tatum et Jamie Bell, sobres et habitĂ©s, incarnent avec pudeur deux âmes que la survie transforme en frères d’armes, unis dans la quĂŞte d’un aigle d’or pour la mĂ©moire d’un père. Ils portent Ă  bout de bras leur pĂ©riple de dernier ressort avec un humanisme Ă©tonnamment humble et poignant. 

Injustement mĂ©connu et oubliĂ©, L’Aigle de la 9ᵉ lĂ©gion s’impose comme une Ĺ“uvre noble, forte et profondĂ©ment humaine - un voyage d’honneur, de fureur et de dĂ©sir de paix, baignĂ© d’un rĂ©alisme Ă  l’onirisme naturaliste, sublimĂ© par une photo splendide, jamais saturĂ©e au travers de panoramiques d'une amplitude immersive. DĂ©paysement assurĂ©.
 
 
Et comme le dit si justement Mad Movies lors de sa sortie: "le meilleur film d'aventure réalisé depuis Master and Commander".

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx. Vost 

mardi 4 novembre 2025

Reflet dans un diamant mort de Hélène Cattet et Bruno Forzani. 2025. Belgique/Luxembourg/France/Italie. 1h27

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Je ne vais pas mentir : l’univers de OSS 117 n’a jamais Ă©tĂ© mon trip.

Autant Amer et Laissez bronzer les cadavres, je les vĂ©nère aujourd’hui - puisque revus l’Ă©tĂ© dernier, ils m’ont littĂ©ralement envoĂ»tĂ© - autant ici, je reste aussi dubitatif que devant L’Étrange couleur des larmes de ton corps, malgrĂ© cette mĂŞme formalitĂ© singulière, cette inventivitĂ© hallucinĂ©e en roue libre qui force le respect.

Reste que, point commun oblige : je n’ai strictement rien compris Ă  l’intrigue complètement Ă©clatĂ©e.

En revanche, quel bonheur de retrouver Fabio Testi en septuagĂ©naire d'une classe transalpine impĂ©riale. 

De toute façon, avec Cattet et Forzani, un seul visionnage ne suffit jamais.
Ils demeurent des maîtres indéfectibles, sans la moindre concurrence.

A revoir donc. 

lundi 3 novembre 2025

La Belle et la BĂŞte de Christophe Gans. 2014. France/Allemagne/Espagne. 1h53.

                           (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 


"Sous la fourrure numérique, un cœur qui bat."

Avec La Belle et la BĂŞte (2014), Christophe Gans signe un conte fĂ©erique d’une beautĂ© plastique Ă©tonnante, une Ĺ“uvre d’art contemporaine oĂą chaque plan respire la passion du cinĂ©ma de divertissement. Le rĂ©alisateur, fidèle Ă  sa flamboyance visuelle, dĂ©ploie un univers d’une richesse picturale assez fascinante pour retenir constamment l'attention, oĂą les forĂŞts enneigĂ©es, les jardins luxuriants et le château aux allures de songe rayonnent d’une féérie Ă  la fois majestueuse et enveloppante. 

Certes, quelques effets numĂ©riques trahissent leur Ă©poque - notamment la sĂ©quence de la biche, un peu factice - mais peut-ĂŞtre Gans l’a-t-il voulu ainsi, pour prĂ©server l’innocence du regard enfantin et ne pas les choquer auprès de son sort tragique. Car au-delĂ  de ses CGI parfois inĂ©gaux, le film Ă©blouit par la sincĂ©ritĂ© de son cĹ“ur battant : la BĂŞte, pourtant digitalisĂ©e, dĂ©gage une rĂ©elle Ă©motion, presque troublante, un charisme perçant. Derrière la fourrure et les pixels, on ressent une douleur, une humanitĂ© blessĂ©e qui appelle Ă  l’empathie. Cette conviction dans le jeu, dans la respiration mĂŞme du monstre, donne au film une âme vibrante.


LĂ©a Seydoux incarne quant Ă  elle une Belle d’une infinie dĂ©licatesse. Sa douceur naturelle, sa bienveillance instinctive, et cette noblesse des sentiments amoureux qu’elle exprime sans artifice, confèrent Ă  son personnage une lumière apaisante. Elle irradie la puretĂ© d’un amour sincère, protecteur, qui transcende la peur et la diffĂ©rence.

Gans revisite le roman de Madame Leprince de Beaumont avec une inventivitĂ© vouĂ©e au respect et Ă  la poĂ©sie. Son parti pris personnel - mĂŞler le romantisme d’antan Ă  la puissance du merveilleux visuel mâtinĂ© d'action - porte ici de somptueux fruits. Certaines sĂ©quences atteignent mĂŞme une grandeur mythologique, comme celle oĂą les statues de pierre gĂ©antes s’animent, hommage vibrant Ă  Jason et les Argonautes, pour terrasser les mercenaires dans une apothĂ©ose de spectacle et d’Ă©motion. Le meilleur moment du film car le plus hallucinant dans sa dimension Ă  la fois Ă©pique, folle et ambitieuse.


La musique, pleine de grâce et d’enchantement, accompagne cette symphonie d’images avec aplomb. Elle sublime le climat fĂ©erique du rĂ©cit, tout en magnifiant la relation fragile et tendre entre la Belle et la BĂŞte - un lien qui Ă©volue dans un univers numĂ©rique souvent expressif, envoĂ»tant, mais toujours mesurĂ©, qui vise Ă  l'Ă©vasion la plus dĂ©paysante.

Au final, La Belle et la BĂŞte de Christophe Gans s’impose comme un très beau conte familial, une relecture intelligente, sincère et gĂ©nĂ©reuse, animĂ©e par la conviction profonde d’un cinĂ©aste amoureux de ce qu’il filme - avec respect, avec passion, et avec le cĹ“ur. Merci Christophe d'avoir su prĂ©server ton âme d'enfant.


Budget: 45 Millions de $

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx