vendredi 12 avril 2019

Shining (version longue : 2h24)

                                                     Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Allocine.fr

de Stanley Kubrick. 1980. U.S.A/Angleterre. 2h00/2h24 (version longue). Avec Jack Nicholson, Shelley Duval, Danny Lloyd, Scatman Crothers, Barry Nelson, Philip Stone, Joe Turkel, Anne Jackson, Tony Burton, Lia Beldam, Billie Gibson.

Sortie salles France: 16 Octobre 1980. U.S: 23 Mai 1980

FILMOGRAPHIEStanley Kubrick est un rĂ©alisateur amĂ©ricain, nĂ© le 26 Juillet 1928 Ă  New-York, dĂ©cĂ©dĂ© le 7 Mars 1999 Ă  Londres. 1953: Fear and Desire. 1955: Le Baiser du Tueur. 1956: l'Ultime Razzia. 1957: Les Sentiers de la Gloire. 1960: Spartacus. 1962: Lolita. 1964: Dr Folamour. 1968: 2001, l'OdyssĂ©e de l'Espace. 1971: Orange MĂ©canique. 1975: Barry Lindon. 1980: Shining. 1987: Full Metal Jacket. 1999: Eyes Wide Shut.


La vague de terreur qui balaya l'Amérique est là !
En 1980, Stanley Kubrick entend donner sa dĂ©finition de l'horreur avec Shining d'après le cĂ©lèbre roman de Stephen King. Bien qu'infidèle au matĂ©riau d'origine, cet opĂ©ra vertigineux est entrĂ© au panthĂ©on des oeuvres emblĂ©matiques de l'horreur contemporaine. 

Le pitch: Durant une saison hivernale, un Ă©crivain sĂ©journe en tant que gardien dans un hĂ´tel avec son Ă©pouse et son fils. Rapidement, son Ă©tat mental semble perturbĂ© par l'atmosphère diabolique Ă©manant des couloirs de l'hĂ´tel. Son fils, Danny, possĂ©dant le don du "Shining", est par ailleurs en proie Ă  d'horrible visions lui prĂ©sageant un horrible drame... 

Stanley Kubrick Stephen King Jack Nicholson ! Trois Ă©gĂ©ries du 7è art formatent un concerto de l'horreur dans l'antre d'un hĂ´tel fastueux habitĂ© par le Mal. Car en conjuiguant la hantise, le surnaturel, la divination et le psycho-killer en vogue (nous sommes en 1980), le rĂ©alisateur rĂ©actualise un scĂ©nario tortueux, la lente dĂ©liquescence d'un Ă©crivain dans la dĂ©mence. Si bien que tout est ici mis en oeuvre pour nous transfigurer un pur trip horrifique naviguant entre terreur flamboyante et malaise anxiogène sous l'emprise maladive de Jack Nicholson littĂ©ralement habitĂ© par sa force d'expression erratique. Ainsi, on reste Ă©bahi par le brio de Stanley Kubrick exploitant en plan large les diverses chambres et corridors du luxueux hĂ´tel habitĂ© de spectres indiens (mĂ©taphore sur leur gĂ©nocide lorsque l'on apprend dès le prologue que la demeure fut construite sur un ancien cimetière indien). Et ce afin de nous embrigader comme les protagonistes dans un dĂ©dale de peur contrĂ´lĂ© par Jack Torrance en proie Ă  une dĂ©mence davantage addictive. De par sa maĂ®trise technique dĂ©cuplant d'amples mouvements de camĂ©ra Ă  la steadycam ou au travelling latĂ©ral afin de mieux nous imprĂ©gner de l'atmosphère ombrageuse des salles de l'hĂ´tel, Stanley Kubrick instille de prime abord une peur diffuse avant les furieuses explosions de violence.


Car de manière assidue et donc posĂ©e, une inquiĂ©tude trouble et dĂ©rangĂ©e Ă©mane de l'esprit Ă©quivoque du père contrariĂ©. Alors que son jeune fils, Danny, en prise avec ces visions tĂ©lĂ©pathiques macabres (deux filles jumelles retrouvĂ©es ensanglantĂ©es dans un corridor ou encore un ascenseur dĂ©versant des flots de sang), commence Ă  suspecter l'Ă©tat pathologique de celui-ci. 
Dans une chronologie irrĂ©versible, la plongĂ©e dans la folie de Jack Torrance nous est ouvertement dĂ©voilĂ©e auprès du tĂ©moignage si dĂ©muni de son Ă©pouse (qu'endosse intensĂ©ment Shelley Duval Ă  travers son regard hagard au cime de la dĂ©pression) ayant dĂ©couvert sur le tard ses divagations manuscrites ("trop de travail et pas de plaisir font de Jack un triste sire", traduit dans la VF par : "Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras"). Ainsi donc, l'humeur irascible de Jack ira crescendo au fil d'une montĂ©e des marches entreprise Ă  reculons par Wendy nantie d'une batte afin de se protĂ©ger contre lui ! Quand bien mĂŞme Ă  l'extĂ©rieur, un cuisinier possĂ©dant Ă©galement le don de "shining" partira en direction des routes enneigĂ©es afin de tenter de dĂ©jouer le carnage augurĂ©. 

Dans le rĂ´le de l'Ă©crivain poussĂ© Ă  la folie psychotique, Jack Nicholson laisse libre court Ă  une extravagance davantage sardonique (certaines sĂ©quences provoquant d'ailleurs une certaine hilaritĂ© ou un rire nerveux). Un monomane alcoolo malmenĂ© par les forces du Mal au point de l'influencer Ă  y commettre le pire. Son regard gouailleur renforcĂ© d'un rictus diablotin dĂ©gage une posture iconique Ă  inscrire dans les annales du plus fascinant tueur Ă  la hache ! Sa course intrĂ©pide afin d'apprĂ©hender son Ă©pouse empotĂ©e et son fils retors nous valant des confrontations rageuses inscrites dans l'affres de la dĂ©raison. Autant dire que les sĂ©quences anthologiques se comptent par dizaine, notamment grâce Ă  une direction d'acteurs hors-pair que Stanley Kubrick amorce Ă  la perfection. Et rien que pour ces jeux d'acteurs, Shining demeure rĂ©solument aussi jubilatoire qu'incontournable.


L'Oeil du Labyrinthe 
Jalonné de séquences grandioses restées dans toutes les mémoires (l'ascenseur évacuant un océan de sang, l'étreinte avec la femme nue subitement putréfiée, la poursuite nocturne dans le jardin, la fameuse montée des marches, l'attaque à la hache dans la salle de bain), Shining se décline en symphonie de la clameur sous l'impulsion d'une partition classique de Berlioz accompagnée d'un concerto de cordes et percussions. Habité par la présence gouailleuse d'un Jack Nicholson plus fringant que jamais (en mode dégénéré), Shining s'instaure en opéra de peur autour d'une crise conjugale en proie au surnaturel le plus couard. Un ballet funèbre, trouble, malsain et dérangé, concocté parmi l'alchimie formelle de sons et lumières afin d'y brimer le spectateur sous l'impulsion décadente de spectres farceurs.


Note sur la version longue de 2h24:. Elle est à mon sens plus étoffée, détaillée et crédible au niveau de la présentation des lieux et surtout de la caractérisation des personnages. Tant auprès du passé alcoolique de Jack et de ses mauvais traitements autrefois infligés sur son fils, de la profondeur de jeu de son épouse plus névralgique (si bien qu'elle même est à 2 doigts de chavirer dans la démence après avoir été témoin de la folie progressive de Jack) que de la pathologie du petit Dany interrogée par une thérapeute et psychologiquement plus fragile à travers son témoignage démuni à tenter d'avertir sa mère. Enfin, on s'attarde également un peu plus sur l'inquiétude et les démarches cellulaires du cuisinier afro à tenter d'y rejoindre l'hôtel pour secourir ses occupants.

*Bruno
DĂ©dicace Ă  Ludovic Hilde
12.04.19. 10èx
17.05.12. 205 v

"Shining est un film optimiste. C'est une histoire de fantĂ´mes. Tout ce qu'il dit c'est qu'il y a une vie après la mort, c'est optimiste". Stanley Kubrick.
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La photo finale (source wikipedia)
La photo qui termine le film est semblable Ă  la fin quelque peu mystĂ©rieuse et ambiguĂ« de 2001. Elle a engendrĂ© plusieurs interprĂ©tations: la première serait que Jack Torrance, absorbĂ© par l'hĂ´tel, y deviendra un revenant de plus; le seconde serait que Jack a frĂ©quentĂ© l'hĂ´tel hantĂ© par les fantĂ´mes dans une vie antĂ©rieure, en 1921. Kubrick lui mĂŞme n'a jamais donnĂ© une rĂ©ponse dĂ©finitive, prĂ©fĂ©rant laisser les spectateurs dĂ©cider d'eux mĂŞmes.

Certaines personnes pourront penser que ce dernier plan est signe qu'en rĂ©alitĂ©, Ă  la scène de la 1ère apparition du barman, nous avons quittĂ© le rĂ©el et les hallucinations pour rentrer dans le vrai monde fantastique et surnaturel. L'image du film après analyse et avoir vu le dernier plan, change complètement, et on voit un Jack qui fait un pacte avec le diable dans le but d'avoir de l'alcool pour toujours. Il va devoir tuer son fils en particulier, qui dĂ©range le dĂ©lire de Jack, ou le monde du diable. Finalement, après avoir Ă©chouĂ©, Jack se retrouve mort, mais le dernier plan sur la photo tĂ©moigne qu'il a rĂ©ussi Ă  rentrer dans la "soirĂ©e", dans ce monde; on notera son visage heureux. Stanley Kubrick quant Ă  sa vision du film nous donne un indice: "Shining est un film optimiste. C'est une histoire de fantĂ´mes. Tout ce qu'il dit c'est qu'il y a une vie après la mort, c'est optimiste". VoilĂ  qui veut tout dire.

jeudi 11 avril 2019

Terreur extra-terrestre

                                                        Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

"Without Warning" de Greydon Clark. 1981. U.S.A. 1h23. Avec Jack Palance, Martin Landau, Tarah Nutter, Christopher S. Nelson, Cameron Mitchell, Neville Brand, Sue Ane Langdon, Ralph Meeker, Larry Storch, Lynn Theel.

Sortie salles France: 26 Novembre 1980. U.S: 26 Septembre 1980

FILMOGRAPHIEGreydon Clark est un rĂ©alisateur, producteur, scĂ©nariste et acteur amĂ©ricain, nĂ© le 7 FĂ©vrier 1943 Ă  Niles, dans le Michigan (Etats-Unis). 1976: Black Shampoo. 1976: The Bad Bunch. 1977: Satan's Cheerleaders. 1978: Riders. 1979: Brigade des Anges. 1980: The Return. 1980: Terreur Extra-Terrestre. 1983: Wacko. 1983: Joysticks. 1985: Final Justice. 1988: Uninvited. 1989: Dance Macabre. 1989: Skinheads. 1990: Massacre dans l'ascenseur. 1990: The Forbidden Dance. 1992: Mad Dog Coll. 1992: Russian Holyday. 1994: Dark Future. 1998: Stargames.


Sorti Ă  l'orĂ©e des annĂ©es 80, Terreur Extra-Terrestre connut un certain succès en salles puis en video sous l'Ă©tendard mythique d'Hollywood Video. RĂ©alisĂ© par Greydon Clark, cinĂ©aste abonnĂ© aux bisseries low-cost, Terreur extra-terrestre constitue l'idĂ©al de la sĂ©rie B "atmosphĂ©rique" tant et si bien qu'il s'agit de son oeuvre la plus notoire et rĂ©ussie en dĂ©pit de ses faiblesses narratives, sa rĂ©alisation bricolĂ©e et ses jeunes acteurs timorĂ©s pour autant attachants. Pour l'anecdote, le rĂ´le de la crĂ©ature est attribuĂ© Ă  Kevin Peter Hall, acteur mastard (2m20cms de hauteur !) qui endossera plus tard Ă  deux reprises le costume du fameux Predator de John Mc Tiernan et de Stephen HopkinsLe pitchQuatre jeunes partent en camping dans une contrĂ©e reculĂ©e Ă  proximitĂ© d'un lac. Alors que deux d'entre eux sont retrouvĂ©s morts dans une cabane abandonnĂ©e, Sandy et Greg trouvent refuge dans un bar la nuit tombĂ©e. Ils confient aux clients leur histoire improbable de mĂ©duses volantes suceuses de sang venues les agresser Ă  l'orĂ©e du bois. Petit classique bisseux des annĂ©es 80, Terreur Extra-Terrestre  est une bande horrifique inĂ©vitablement maladroite mais transcendĂ©e d'un irrĂ©sistible charme horrifique. Un pur plaisir coupable de samedi soir auquel s'affichent d'aimables vĂ©tĂ©rans du cinĂ© de genre parmi lesquels Cameron Mitchell, Neville Brand, Martin Landeau et Jack Palance. Il faut bien avouer que le scĂ©nario Ă  la fois prĂ©mâchĂ© et elliptique cumule clichĂ©s, facilitĂ©s et quelques invraisemblances autour de rĂ©parties dĂ©risoires que de jeunes acteurs expriment tant bien que mal avec une mine apprĂ©hensive.


En gros, un jeune couple doit faire face Ă  l'hostilitĂ© d'un extra-terrestre braconnier projetant des crĂ©atures volantes vers ses proies. En prime, pour pimenter leur survie horrifique, ils seront pris Ă  parti avec un ancien vĂ©tĂ©ran du Vietnam ayant perdu la boule au champ d'honneur (Martin Landau absolument dĂ©lectable en demeurĂ© erratique !). Qui plus est, avec l'aide d'un chasseur chevronnĂ© (incarnĂ© de manière tacitement perverse par Jack Palance), ces derniers tenteront d'Ă©radiquer l'antagoniste stellaire affublĂ© de mini soucoupes gluantes douĂ©s de vie animale. Ainsi donc, cette chasse Ă  l'homme du 3è type bĂ©nĂ©ficie d'une rĂ©elle originalitĂ© de par la manière viscĂ©rale dont l'extra-terrestre opère ses exactions criminelles afin de venir Ă  bout de ses victimes. Dans la mesure oĂą l'on nous prĂ©sente avec un saisissant rĂ©alisme morbide des sortes de mĂ©duses volantes particulièrement visqueuses car accoutrĂ©es de quatre pinces aux extrĂ©mitĂ©s de leur corps discoĂŻde, sans compter une moisson de petites dents implantĂ©es au noyau de leur organisme.  ProjetĂ©es sur les visages des victimes par l'E.T famĂ©lique (d'un charisme bleuâtre exsangue !), les sĂ©quences chocs font preuve d'un goĂ»t raffinĂ© pour le gore gluant sous l'impulsion d'un climat malsain magnĂ©tique. Ainsi, plaquĂ©es sur la surface corporelle de leur victime, ces sangsues d'un jaune fluorescent extraient de leur membrane quatre pattes acĂ©rĂ©es afin d'y pĂ©nĂ©trer la chair juteuse en aspirant abondamment le sang.


Les modestes effets-spĂ©ciaux particulièrement crĂ©dibles faisant illusion auprès de leur aspect visqueux aussi glauque que dĂ©rangeant. Quand bien mĂŞme la physionomie patibulaire de l'extraterrestre suscite un charisme Ă©trangement rigide Ă  travers sa posture longiligne spectrale. Enfin; l'ambiance nocturne crĂ©pusculaire Ă  l'angoisse sous-jacente est savamment entretenue au confins d'un bois que nos vacanciers ainsi que le chasseur n'auront de cesse d'aller et venir afin de surveiller une cabane truffĂ© de cadavres putrĂ©fiĂ©s. En prĂ©cisant Ă  nouveau que l'atmosphère anxiogène dĂ©licieusement palpable rĂ©ussit la plupart du temps Ă  crĂ©er un sentiment d'insĂ©curitĂ© Ă  travers leur spirale d'Ă©vènements macabres. Outre les sympathiques apparitions de Cameron Mitchell et de Neville Brand en 1er acte, l'interprĂ©tation hallucinĂ©e de Martin Landau Ă©paulĂ© de son acolyte (autrement autoritaire dans sa pugnacitĂ© dĂ©terminĂ©e) Jack Palance renchĂ©rissent l'aspect festif de cette bobine en herbe agrĂ©ablement troussĂ©e (en dĂ©pit de ses carences narratives). Ainsi, on se dĂ©lecte de la verve impayable de Martin Landau en sergent demeurĂ© obnubilĂ© par l'invasion des petits hommes verts ! Souvent drĂ´le lors de ses divagations belliqueuses, il met en appui un savoureux numĂ©ro d'acteur cabotin en militaire retraitĂ© s'efforçant machinalement Ă  fabuler, pourchasser et importuner son entourage.


Rencontre d'un certain type à éviter !
Bougrement sympathique dans sa matière ludique, voir franchement fascinant Ă  travers son climat nocturne pĂ©nĂ©trant, Terreur Extra-Terrestre se dĂ©cline au final en objet atypique irrĂ©sistiblement attachant par sa facture dĂ©bridĂ©e. Son score ombrageux Ă©maillĂ© d'une mĂ©lodie mĂ©lancolique, ses maquillages glauques et les aimables prĂ©sences de nos comĂ©diens vĂ©tĂ©rans (voir mĂŞme juvĂ©niles pour le duo infortunĂ©) renforçant l'attrait spĂ©cialement bisseux de son ambiance horrifique symptomatique des annĂ©es 80. Pour clore, une question subsidiaire m'effleure l'esprit ! John Mc Tiernan n'aurait-il pas Ă©tĂ© inspirĂ© pour rĂ©aliser 7 ans plus tard Predator ?

*Bruno
11.04.19. 6èx
15.05.12. (327 vues)

mercredi 10 avril 2019

Black Swan

                                                       Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site lyricis.fr

de Darren Aronofsky. 2010. U.S.A. 1h48 (1h43 sans générique). Avec Natalie Portman, Vincent Cassel, Barbara Hershey, Winona Ryder, Mila Kunis .

Sortie salles France: 9 fĂ©vrier 2011

FILMOGRAPHIE: Darren Aronofski est un rĂ©alisateur amĂ©ricain nĂ© le 12 fĂ©vrier 1969 Ă  Brooklyn (New York). Il travaille aussi en tant que scĂ©nariste et producteur. 1998 : Ď€, 2000 : Requiem for a dream,  2006 : The Fountain, 2009 : The Wrestler, 2010 : Black Swan. 2018: Mother


Celui qui ne tend pas toujours Ă  un plus haut degrĂ© de perfection ne connaĂ®t pas ce que c'est la perfection. La recherche de la perfection est la poursuite de la mort.    (Pierre Baillargeon)

PassĂ© l'uppercut The Wrestler, douloureux reportage sur l'ultime rĂ©surgence d'un ancien catcheur notoire, Darren Aronofsky nous illustre avec Black Swan l'envers du dĂ©cor de la danse sous l'impulsion nĂ©vrosĂ©e d'une jeune ballerine refoulĂ©e, profondĂ©ment Ă©branlĂ©e par sa quĂŞte de perfection et sa peur irrĂ©pressible de l'Ă©chec. 

Le Pitch: Nina est une ballerine ambitieuse au grand potentiel pour sa tâche artistique exercĂ©e dans le New York city Ballet. Mais introvertie et timorĂ©e, elle vit recluse avec sa mère dans un modeste appartement loin des soirĂ©es branchĂ©es et sorties mondaines. Alors que la prochaine reprĂ©sentation du lac des cygnes a bientĂ´t lieu dans une salle Ă  guichet complet, son directeur porte son choix sur celle-ci afin d'endosser le rĂ´le du cygne blanc. Quand bien mĂŞme sa rivale, Lilly, pourrait incarner celui du cygne noir. Davantage dubitative de ces capacitĂ©s artistiques, Nina sombre lentement dans une dĂ©mence paranoĂŻde qui pourrait sĂ©rieusement remettre en cause sa gloire artistique. 

A la croisée des univers baroques du Locataire ou plutôt de Répulsion de Polanski, Darren Aronofsky nous immerge de plein fouet dans la perte identitaire d'une ballerine compromise par sa réussite sociale et professionnelle. A travers une ambiance anxiogène littéralement palpable où chaque situation de détresse morale demeure exacerbée d'une réalisation hyper maîtrisée, Black Swan retranscrit avec une sensibilité écorchée vive le destin tragique d'une danseuse étoile à la fois terrorisée à l'idée d'y parfaire sa profession et obsédée par l'emprise de la défaite.
                 

Ainsi donc, profondĂ©ment dĂ©stabilisĂ©e par l'autoritĂ© tyrannique du directeur Thomas Leroy car repliĂ©e sur elle-mĂŞme, Ă  l'exception de sa vie commune avec sa mère aussi psycho-rigide que possessive, Nina va lentement perdre pied avec la rĂ©alitĂ© en pĂ©nĂ©trant dans un dĂ©dale de visions infernales. Or, cette lente progression dans sa folie hallucinogène, nous la subissons de manière sensorielle avec autant d'empathie qu'un sentiment d'angoisse permanent, au point de se retrouver nous mĂŞme en interne de sa psychĂ© nĂ©vralgique. La terreur obsessionnelle de Nina d'affronter et d'y transcender ses propres dĂ©fis se rĂ©percutant Ă  travers des dĂ©lires fantasques au point d'y dĂ©velopper une mutabilitĂ© corporelle auprès de ses dĂ©mangeaisons Ă©pidermiques. Comme si elle craignait que sa rĂ©ussite artistique escomptĂ©e ne la contraigne Ă  se mĂ©tamorphoser en dĂ©mon ailĂ© symbolisĂ© du cygne noir. Si bien que ce n'est qu'après avoir accompli LA performance dans ses dĂ©lires hallucinatoires que Nina pourra enfin accĂ©der Ă  la perfection, faute de l'Ă©litisme suprĂŞme que lui aura enseignĂ© son professeur.  Mais Ă  quel prix pourra t-elle se rĂ©soudre d'accĂ©der Ă  une telle perfection ? 

Dans un rĂ´le fragile de ballerine susceptible en proie au dĂ©sespoir le plus cruel (notamment auprès de l'intimidation de ses rivales), Natalie Portman transperce l'Ă©cran avec une force d'expression refoulĂ©e. De par son regard dĂ©muni invoquant la dĂ©pression et son corps peu Ă  peu lacĂ©rĂ©, l'actrice Ă©lève son statut de battante Ă  un niveau Ă©motionnel constamment Ă©prouvant ! Tant et si bien que le spectateur hypnotisĂ© par sa cruelle dĂ©rive morale plonge tĂŞte baissĂ©e dans les abĂ®mes d'un cauchemar nĂ©crosĂ©. 
En directeur castrateur intolĂ©rant, Vincent Cassel lui partage la vedette avec une dĂ©testable austĂ©ritĂ©. Tant pour ses sarcasmes Ă  tendance lubrique que ses sournoiseries mercantiles afin d'Ă©lire la plus performante des danseuses.

                     
Danse macabre
Soutenu d'une partition classique Ă  la fois inquiĂ©tante et gracieuse, Black Swan se dĂ©cline en expĂ©rience sensorielle Ă  travers l'art du ballet classique dĂ©diĂ© Ă  une Ă©lĂ©gance morbide (celle du suicide afin d'y parachever une certaine coutume du mĂ©lodrame). Par le truchement de cette  bouleversante introspection d'un ange dĂ©chu redoutant autant qu'elle escomptait sa victoire y Ă©mane une rĂ©flexion sur la perte identitaire et de l'innocence (au point d'y semer la dĂ©mence), sur la sexualitĂ© refoulĂ©e (faute d'une mère possessive aussi bigote qu'abusive) et la quĂŞte obsessionnelle de l'ambition artistique au point d'y corrompre son âme. Fable cauchemardesque dissĂ©quant de manière Ă©galement viscĂ©rale les consĂ©quences de la culpabilitĂ© et de la susceptibilitĂ©, faute des prĂ©judices de la convoitise, de la rancune, de la jalousie, de la rivalitĂ© et la cupiditĂ©Black Swan dĂ©gage une fĂ©tide odeur de souffre derrière l'arrivisme de la cĂ©lĂ©britĂ©. Du grand art dont on sort Ă  la fois dĂ©muni et bouleversĂ©. 

*Bruno
22.10.24. Vostfr
10/04.19
06.02.11. (286 v)

mardi 9 avril 2019

Barbecue

                                                Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

de Éric Lavaine. 2014. France. 1h38. Avec Lambert Wilson, Franck Dubosc, Florence Foresti, Guillaume de Tonquédec, Lionel Abelanski, Jérôme Commandeur, Sophie Duez.

Sortie salles France: 30 Avril 2014

FILMOGRAPHIE: Ă‰ric Lavaine est un rĂ©alisateur et scĂ©nariste français, nĂ© le 15 septembre 1962 Ă  Paris. 2006 : Poltergay. 2009 : Incognito. 2010 : ProtĂ©ger et servir. 2011 : Bienvenue Ă  bord. 2014 : Barbecue. 2016 : Retour chez ma mère. 2017 : L'Embarras du choix. 2019 : Chamboultout.


Comédie légère dénuée de prétention autour des thèmes de l'hypocrisie amoureuse et amicale, Barbecue n'a pas dérobé ses 1 600 584 entrées en dépit de son intrigue aussi futile qu'assez prévisible. En gros, à la suite de son infarctus à l'orée de ses 50 ans, Antoine décide de bouleverser son hygiène de vie drastique en s'autorisant tous les excès. Avec sa fidèle bande de copains, ils s'exilent en villégiatures à Vigan dans le Sud de la France. Mais son comportement plutôt outré et désinhibé finit par déranger la tranquillité de ses camarades. Entre scènes de ménage, ruptures conjugales, flâneries sur les terrasses, apéros avinés, grande bouffe (au restau et surtout à la villa) puis réconciliations, Barbecue milite pour l'insouciance existentielle du point de vue d'un quinquagénaire délibéré à profiter de l'instant présent après y avoir frôlé la mort.


Plein d'innocence et de simplicitĂ©, le rĂ©cit pĂ©tillant insuffle un charme mĂ©tronome Ă  travers ses tĂŞtes d'affiche particulièrement fringantes que Lambert Wilson (quelle force tranquille et de sĂ»retĂ© !), Franck Dubosc et Florence Foresti prĂ©dominent avec une dynamique libertĂ© d'expression. Outre ce trio gagnant, on peut Ă©galement citer les compositions enjouĂ©es de JĂ©rome Commander (mĂŞme s'il manque parfois d'aplomb en cĂ©libataire inflexible), de l'attachante (et si rare) Sophie Duez et dans une moindre mesure la prĂ©sence timorĂ©e de Lysiane Meis en Ă©pouse introvertie en mal de reconnaissance. DĂ©complexĂ© sans cĂ©der Ă  la complaisance et encore moins Ă  la vulgaritĂ©, Eric Lavaine trouve la juste mesure pour amuser et sĂ©duire le spectateur Ă  travers des situations aux rĂ©parties cocasses oĂą les sourires priment plus que les Ă©clats de rire (bien que Franck Dubosc parvient Ă  2/3 occasions Ă  provoquer l'hilaritĂ© lors de ses crises de jalousie contre son ex qu'incarne le plus librement Foresti !). Et donc Ă  travers l'intimitĂ© de ses retrouvailles amicales pleines de lĂ©gèretĂ©, de chamailleries, de dĂ©sir de sĂ©duire et de douceur de vivre, Barbecue parvient Ă  exister par lui mĂŞme sans se livrer Ă  une Ă©motion programmĂ©e.


Les Meilleurs Amis. 
Davantage tendre, plaisant et emprunt de douce folie autour d'une cantique au dĂ©tachement existentiel et d'une rĂ©flexion sur la complexitĂ© des sentiments Homme / Femme, Barbecue parvient le plus modestement Ă  s'affirmer Ă  travers l'Ă©volution d'acolytes hĂ©tĂ©roclites liĂ©s par les valeurs de l'amour et de la camaraderie. InterprĂ©tĂ© parmi l'entrain d'une chaleur humaine communĂ©ment expansive; Barbecue ne s'embarrasse nullement d'artifice pour nous façonner une jolie comĂ©die solaire magnifiquement photographiĂ©e Ă  travers son panorama provincial du Languedoc-Roussillon.

Remerciements Ă  Mathieu Le Berre et Christophe Lemaire ^^

*Bruno

lundi 8 avril 2019

Spasms

                                                Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Horreur.net

de William Fruet. 1983. Canada. 1h30. Avec Oliver Reed, Kerrie Keane, Peter Fonda, Al Waxman, Miguel Fernandes, Marilyn Lightstone, Angus MacInnes

Sortie salles Canada: 28 Octobre 1983

FILMOGRAPHIE: William Fruet est un réalisateur, producteur et scénariste canadien, né en 1933 à Lethbridge (Canada). 1972: Wedding in White. 1976: Week-end Sauvage. 1979: One of our Own (télé-film). Search and Destroy. 1980: Funeral Home. 1982: Trapped. 1983: Spasms. 1984: Bedroom Eyes. 1986: Brothers by choice. Killer Party. 1987: Blue Monkey. 2000: Dear America; A line in the Sand (télé-film).


Si on a connu William Fruet plus inspirĂ© avec l'inoubliable Week-end sauvage, Spasms n'en demeure pas moins une fort sympathique sĂ©rie B agrĂ©ablement troussĂ©e, et ce en dĂ©pit d'un cheminement narratif aussi classique que sans surprise (une traque urbaine contre un animal dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©). Après avoir miraculeusement Ă©chappĂ© Ă  la morsure d'un serpent, et pour tenter de comprendre son nouveau don de tĂ©lĂ©pathie, Jason Kincaid parvient Ă  le capturer grâce Ă  ses sbires. Il sollicite ensuite l'aide d'un mĂ©decin pour Ă©tudier l'animal et tenter de comprendre sa situation de survie. Mais la bĂŞte s'Ă©chappe du laboratoire oĂą elle fut stockĂ©e, quand bien mĂŞme un rĂ©vĂ©rend milliardaire envoie l'un de ses adjoints pour tenter de la capturer. Produit d'exploitation rĂ©unissant avec bonheur les vĂ©tĂ©rans Oliver Reed / Peter Fonda (accompagnĂ©s de la très charmante Kerrie Keane), Spasms parvient efficacement Ă  fasciner lorsque William Fruet s'efforce de rendre terrifiante sa crĂ©ature reptilienne de taille disproportionnĂ©e. Faute de son budget low-cost, ce dernier suggère très habilement sa prĂ©sence grâce Ă  l'ultra dynamisme du montage, sa bande-son criarde et l'emploi d'une camĂ©ra subjective afin de parfaire les dĂ©placements vĂ©loces. Ainsi donc, avec une Ă©conomie de moyens, William Fruet  parvient vĂ©ritablement Ă  donner chair Ă  ce reptile sans y divulguer son apparence dantesque en dĂ©pit des 5 ultimes minutes.


Et on marche Ă  fond, sa prĂ©sence hors-champ parvenant vĂ©ritablement Ă  nous distiller une angoisse palpable, voire Ă©galement une terreur assez cinglante auprès de l'incroyable brutalitĂ© de ses exactions (les victimes Ă©tant ballottĂ©es puis Ă©jectĂ©es tous azimuts). Et donc Ă©maillĂ© (de manière mĂ©tronome) de sĂ©quences-chocs souvent impressionnantes (on retiendra surtout le carnage dans le labo et l'attaque nocturne dans la maison oĂą sont rĂ©fugiĂ©es 3 femmes), on est d'autant plus surpris d'observer Ă  un moment propice de l'action sanglante les maquillages de Dick Smith lorsqu'une victime observe sa peau enfler progressivement au contact du venin. Une sĂ©quence choc plutĂ´t fun qui parvient lĂ  encore Ă  fasciner par le biais d'un rĂ©alisme dĂ©bridĂ©. Alors oui, on peut titiller sur le caractère capillotractĂ© du scĂ©nario (pourquoi Jason a t'il des dons de tĂ©lĂ©pathe après avoir Ă©tĂ© mordu et pourquoi lui seul est immunisĂ© contre son venin ?) mais pour autant Spasms transpire la sĂ©rie B bonnard que l'on aime grignoter un samedi soir. Notamment grâce au charisme (vintage) des comĂ©diens plutĂ´t spontanĂ©s dans leur rĂ´le de traqueurs, et ce en dĂ©pit de certains seconds-rĂ´les caricaturaux pour autant attachants. 


A revoir sans modération donc, surtout auprès de la génération 80 ayant été bercée par sa fameuse location Vhs. Avec un doublage VF tout à fait charmant.

*Bruno
23.09.24. 4èx

vendredi 5 avril 2019

Suspiria (2018)

                                                                        Photo empruntĂ©e sur Facebook

de Luca Guadagnino. 2018. U.S.A/Italie. 2h32. Avec Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth, Chloë Grace Moretz, Angela Winkler, Ingrid Caven, Elena Fokina, Sylvie Testud.

Sortie salles France: 14 Novembre 2018. Italie: 1er Septembre 2018

FILMOGRAPHIELuca Guadagnino est un réalisateur scénariste et producteur italien, né le 10 août 1971 à Palerme en Sicile. 1999 : The Protagonists. 2001 : Sconvolto così. 2003 : Mundo civilizado (documentaire). 2004 : Cuoco contadino (documentaire). 2005 : Melissa P. 2009 : Amore. 2015 : A Bigger Splash. 2017 : Call Me by Your Name. 2018 : Suspiria. 2018 : Rio (postproduction). ? : Call Me by Your Name 2. ? : Blood on the Tracks.

Avant-propos :

« Second visionnage, aussi difficile Ă  s’en libĂ©rer sitĂ´t le gĂ©nĂ©rique clos. »
Jeudi 6 février 2025.

"L’EnvoĂ»tement selon Guadagnino".
VilipendĂ© par les fidèles du mastodonte cabalistique d’Argento — rappelons-le, le film de ma vie —, Suspiria nouvelle mouture explose comme une bombe dĂ©routante dès les ultimes notes du gĂ©nĂ©rique. Luca Guadagnino nous cueille lentement par la main, deux heures trente durant, pour nous plonger dans les entrailles d’un Enfer Ă©sotĂ©rique, avec un rĂ©alisme diaphane aussi troublant que dĂ©rangeant. Se dĂ©marquant de son modèle avec une ambition jugĂ©e dĂ©mesurĂ©e (certains lui prĂŞteront une prĂ©tention disgracieuse), Guadagnino rĂ©invente le matĂ©riau initial en y imprimant sa signature profondĂ©ment auteurisante. Il Ă©lève ainsi le genre horrifique Ă  un degrĂ© de grâce inouĂŻ, refusant avec brio le copiĂ©-collĂ© standardisĂ© — rien que pour cela, respect Ă  son audace et Ă  son intelligence.

Des corps contorsionnĂ©s dans des ballets baroques et sensoriels, une atmosphère feutrĂ©e, Ă  la fois sourdement angoissante et insidieusement malsaine, captivent le spectateur, le clouant dans une fascination contradictoire dont il ne peut se dĂ©faire. Comme pris au piège, il se retrouve Ă  la merci des Trois Mères, incarnation d’une vĂ©ritĂ© humaine dĂ©lĂ©tère, leurs regards fĂ©tides et leurs pouvoirs perfides le dĂ©vorant de l’intĂ©rieur. Il faut remonter Ă  l’indĂ©trĂ´nable Rosemary’s Baby (voire Ă  Lord of Salem) pour retrouver une telle expressivitĂ© dans la sournoiserie des sorcières, ces vieilles peaux faussement avenantes.

Ă€ travers un cheminement narratif nĂ©buleux, peuplĂ© de personnages Ă©quivoques — pour ne pas dire sibyllins — Suspiria magnĂ©tise l’attention par sa vĂ©nĂ©neuse atmosphère anxiogène, alchimique, viscĂ©rale, parfois jusqu’au malaise. L’atrocitĂ© de ses meurtres graphiques — la mise Ă  mort liminaire d’une danseuse, le sabbat orgasmique final — imprime la rĂ©tine d’images insoutenables, pierres noires d’une anthologie de la souffrance. Ă€ cela s’ajoute la dimension cĂ©rĂ©brale : ces danseuses livrĂ©es Ă  la cruautĂ© de sorcières impĂ©rieuses, rĂ©duites Ă  l’Ă©tat de pantins exsangues.

Et malgrĂ© l’intrigue sinueuse, peuplĂ©e d’ombres nazies (le Dr Jozef Klemperer, hantĂ© par la disparition de son Ă©pouse dĂ©portĂ©e) et des Ă©chos du terrorisme de la bande Ă  Baader Ă  la fin des seventies, impossible de dĂ©crocher. L’Ă©cran captive, hypnotise, avec son esthĂ©tisme grisonnant, ses couloirs nĂ©crosĂ©s, ses extĂ©rieurs urbains au seuil d’un Mal austère, indĂ©finissable. En filigrane, se devine Ă  travers cette caste fĂ©minine autonome et cynique une mĂ©taphore de l’Ă©mancipation, insoumise, des annĂ©es 70.

DĂ©rangeant, morbide, parfois terrifiant dans son occultisme d’un rĂ©alisme hypnotique ; mais aussi beau, sensible, majestueux dans l’Ă©lĂ©gie funèbre que distillent ses protagonistes — jusqu’Ă  la dĂ©pression, jusqu’au bord du suicide pour certaines. Suspiria (2018) demeure un objet horrifique insaisissable, dotĂ© d’un pouvoir de fascination Ă©thĂ©rĂ© et implacable. Le spectateur, yeux capiteux, sidĂ©rĂ©, assiste impuissant Ă  un cauchemar aussi pervers qu’Ă©trangement barbare, se laissant emporter par un maelstrom d’Ă©motions brutes : violence, amertume, injustice, incomprĂ©hension.


"Une grâce malsaine".
ExpĂ©rience de cinĂ©ma dĂ©gingandĂ©e et pourtant d’une maĂ®trise hallucinĂ©e — vĂ©ritable leçon expĂ©rimentale — Suspiria s’impose comme une pierre angulaire du remake novateur. Une proposition authentique (quoi qu’on en pense) dont chaque visionnage dĂ©voile un fragment nouveau, un soupçon de rĂ©ponse aux questions laissĂ©es en suspens. Qu’on l’adore ou qu’on le rejette, cet objet hermĂ©tique ne laisse jamais indemne — jusqu’Ă , peut-ĂŞtre, s’apprivoiser peu Ă  peu, sous la caresse fragile de la mĂ©lodie de Thom Yorke, belle Ă  en pleurer

*Bruno
06.02.25. 4K Vost
                                            Ci-joint en exclusivitĂ©, la chronique de Jorik V

 A ceux qui pensent que les remakes de films d’horreur sont condamnĂ©s Ă  ĂŞtre broyĂ©s dans le moule hollywoodien et aseptisĂ©s Ă  l’extrĂŞme dans un but mercantile en seront pour leur argent avec ce « Suspiria ». Luca Guadagnino rĂ©ussit Ă  apposer sa patte et sa vision au film culte de Dario Argento faisant de ce « Suspiria » nouvelle gĂ©nĂ©ration un sommet d’Ă©pouvante et d’horreur en tous points qui ne ressemble Ă  rien de connu et c’est tant mieux. Dans le genre horrifique, on se souvient Ă  la limite du remake de « Massacre Ă  la tronçonneuse » de Marcus Nispel qui parvenait Ă  faire entendre sa propre voie dans une version gore et sans concession d’excellente mĂ©moire. Mais ici, c’est tout autre chose. On est dans un film d’auteur pur jus auxquelles les visions de terreur et l’ambiance malsaine donnent une patte encore plus singulière Ă  une bobine hors du temps. Et on ne peut que saluer le cinĂ©aste qui passe en un an du chef-d’Ĺ“uvre romantique et Ă©thĂ©rĂ© « Call me by your name », chronique sentimentale gay et intello inoubliable, Ă  ce film fantastique oĂą seule la trame et l’histoire gĂ©nĂ©rale du film culte de Dario Argento sont reprises mais fondues dans une vision totalement neuve et impressionnante par sa radicalitĂ©. Alors peut-ĂŞtre que cette version peut sembler chargĂ©e pour les fans de l’original qui Ă©tait plus un simple film d’horreur, un giallo comme on disait Ă  l’Ă©poque, ayant acquis sont statut culte davantage pour ses qualitĂ©s formelles et ses exubĂ©rances esthĂ©tiques. Ici, Guadagnino emmène le spectateur dans une histoire qui convoque la Seconde Guerre Mondiale, la bande Ă  Baader, le fĂ©minisme actuel et mĂŞme l’ascĂ©tisme Amish ! C’est parfois un peu trop fort en symbolisme et « Suspiria » 2018 pourrait ĂŞtre dĂ©signĂ© par certains comme un film prĂ©tentieux Ă  tous niveaux. On choisira plutĂ´t de scanner cette relecture comme un proposition de cinĂ©ma inĂ©dite, audacieuse et passionnante dont on ne rĂ©ussira pas toujours Ă  dĂ©celer les signes et ponts dressĂ©s lors de la première vision. Tout comme certaines clĂ©s de l’intrigue resteront opaques, notamment dans le dĂ©nouement et le but rĂ©el des incantations des sorcières. C’est donc parfois frustrant mais totalement addictif Ă  tel point qu’on a envie de vite revoir le film pour en saisir certaines nuances. Mais ce mystère qui entoure l’intrigue et dont une partie restera en suspens est finalement en totale adĂ©quation avec les fondamentaux du fantastique et les vellĂ©itĂ©s du cinĂ©aste qui a conçu cette mosaĂŻque comme un labyrinthe mental obsĂ©dant mais tout sauf limpide et confortable. Le seul rĂ©el reproche que l’on pourra apporter au film est sa durĂ©e hors de toute logique pour un film de ce genre (plus de deux heures et demie !) et que, par ricochet, sa première demi-heure patine. C’est effectivement long Ă  dĂ©marrer et on se dit qu’on est parti pour une projection pĂ©nible, mais il ne faut justement pas lâcher au regard de ce qui nous attend après et du film dans sa globalitĂ©. Loin de tous les sursauts de bas Ă©tage en cours dans la plupart des films d’horreur et d’Ă©pouvante actuels gĂ©nĂ©ralement bas de gamme, Guadagnino prĂ©fère instaurer une atmosphère dĂ©lĂ©tère, malsaine et putride qui nous colle aux basques dès les premières images. Nous faire sursauter, il n’en a cure. Il prĂ©fère nous mettre mal Ă  l’aise et nous offrir sporadiquement des visions d’horreur totalement dĂ©lirantes. La première, oĂą on voit le corps de cette danseuse en fuite malmenĂ© jusqu’Ă  l’Ă©cĹ“urement accroche l’Ĺ“il durablement et nous remue les tripes. Quant Ă  l’orgie horrifique et sanglante finale, si elle aurait pu sombrer dans le grand-guignol et le risible, elle nous scotche Ă  notre siège grâce Ă  cette ambiance rĂ©pugnante et tous ces personnages fous Ă  lier. C’est un choc, certainement l’une des sĂ©quences les plus folles au cinĂ©ma cette annĂ©e. Encore pire, car plus dingue et surrĂ©aliste que la seconde partie de « Climax ». Guadagnino y va mĂŞme un peu fort (il a du mal Ă  contrĂ´ler les effusions de sang et certains dĂ©lires de camĂ©ra) mais les visions d’Ă©pouvante qu’il nous inflige durant quinze minutes glacent d’effroi Ă  tel point qu’on est content lorsque ça se termine. Un peu l’opposĂ© de la sublime sĂ©quence de danse prĂ©cĂ©dente qui range « Black Swan » au rayon crèche et nous hypnotise complètement. D’ailleurs ici la danse est un vecteur puissant de l’intrigue, parfaitement intĂ©grĂ© Ă  l’image. En plus de ses plans très travaillĂ©s et d’une mise en scène pleine de tours de passe-passe, le cinĂ©aste transalpin rĂ©ussit un monument de terreur, unique en son genre, qui divisera certainement. Mais « Suspiria » ne laissera personne indiffĂ©rent par son fond très dense et les visions inĂ©dites qu’il propose. Les sorcières n’auront jamais autant fait peur ! Plus de critiques cinĂ©ma sur ma page Facebook CinĂ© Ma Passion.



La chronique du site "Avoir-alire": 
Une relecture passionnante et oppressante du chef d’oeuvre d’Argento qui distille une angoisse permanente avec ses corps malmenĂ©s et son atmosphère malsaine. Un vĂ©ritable tour de force.

Notre avis : Dire que l’on redoutait le projet, c’est un euphĂ©misme. Pourquoi donc oser s’en prendre au chef d’oeuvre magnĂ©tique de Dario Argento ? En intĂ©grant le surnaturel au giallo dont il se rendit maĂ®tre après Mario Bava, Argento transcendait son style avec une Ĺ“uvre hypnotique et effrayante dont l’esthĂ©tique reste incomparable.
Son film, comme chacun s’en doute, a marquĂ© et inspirĂ© de nombreux cinĂ©astes. Luca Guadagnino est de ceux-lĂ , lui qui fut tout d’abord frappĂ© par l’affiche Ă  l’âge de 10 ans. Quand il dĂ©couvre enfin le film Ă  l’adolescence, c’est une rĂ©vĂ©lation autant qu’un choc esthĂ©tique, et dĂ©jĂ  il se rĂŞve en rĂ©alisateur qui proposerait sa propre version de l’oeuvre d’Argento et de Daria Nicolodi, scĂ©nariste, avec le maĂ®tre, de l’original. Alors quand, il y a plus de 10 ans, il se met Ă  penser le projet avec son producteur, c’est un rĂŞve d’enfant qui se rĂ©alise. 
En revanche, pour tous les cinĂ©philes et surtout les admirateurs du cinĂ©aste Argento, c’est un peu le cauchemar. DĂ©jĂ  parce que le film n’a nul besoin d’ĂŞtre refait ou modernisĂ©, c’est une bulle de cauchemar intemporelle dont l’esthĂ©tique si particulière fascine encore. Et puis, l’idĂ©e d’une version emmenĂ©e par le rĂ©alisateur du pourtant cĂ©lĂ©brĂ© Call me by your name ou encore A Bigger splash (dĂ©jĂ  la relecture d’un classique de Jacques Deray, La Piscine, et dĂ©jĂ  Ă©crit par David Kajganich, scĂ©nariste sur ce nouveau Suspiria) avait de quoi largement inquiĂ©ter.

Et pourtant, le cinĂ©aste, visiblement passionnĂ© par son sujet, rĂ©ussit finalement Ă  se dĂ©tacher de l’oeuvre originale avec une vision radicale. Il dĂ©place l’intrigue, initialement situĂ©e Ă  Fribourg, dans le Berlin de 1977, soit l’annĂ©e de sortie du Suspiria d’Argento. De fait, il ouvre cette histoire qui se dĂ©roulait en vase clos aux remous politiques d’une ville coupĂ©e en deux, sous le coup de la guerre froide et des attentats politiques de la bande Ă  Baader .
L’intrigue, dĂ©coupĂ©e en 6 actes, suit toujours une jeune amĂ©ricaine venue pour intĂ©grer une compagnie de danse, qui se rĂ©vèle ĂŞtre un repère de sorcières et dont la fameuse Helena Markos, qui donne son nom Ă  la troupe, serait la « Mère SupĂ©rieure ».
Dakota Johnson, surtout connue pour la sĂ©rie des Cinquante nuances… mais qui a dĂ©jĂ  travaillĂ© avec Guadagnino (A bigger splash), trouve ici un rĂ´le physique qui enfin lui donne l’occasion d’exprimer une palette de jeu plus intĂ©ressante. Tour Ă  tour timide, apeurĂ©e puis volontaire et dĂ©terminĂ©e, son personnage n’est plus la silhouette qu’esquissait Jessica Harper (que l’on retrouve ici) mais un pilier pour le film et surtout le spectateur. PassĂ©e par un entraĂ®nement intensif Ă  la danse contemporaine pendant de longs mois, elle livre une performance impressionnante, entre la danse et la possession dĂ©moniaque, deux facettes que le film explore.
Après un prologue qui instille l’atmosphère de sourde angoisse du long-mĂ©trage (amenĂ©e Ă  exploser sur sa fin) et emmenĂ© par l’excellente ChloĂ« Grace Moretz et le psychiatre qui sert de fil rouge Ă  l’histoire autant qu’Ă  incarner la rationalitĂ© du spectateur (interprĂ©tĂ© par… oh et puis non, dĂ©couvrez-le vous-mĂŞme), Suspiria entame une lente et progressive descente aux enfers.

Si le contexte politique, amorcĂ© par les plans en extĂ©rieur sur le mur et dĂ©veloppĂ© par les nombreux reportages radio ou tĂ©lĂ©visĂ©s, reste plutĂ´t thĂ©orique dans sa mise en scène, il a le mĂ©rite d’expliciter, Ă  l’Ă©chelle historique, l’aliĂ©nation des corps et des esprits que subissent les gens de l’Ă©poque et ainsi, en miroir, celle des femmes qui viennent chercher dans la danse ou chez ces sorcières un pouvoir de libĂ©ration total. Ce n’est sans doute pas un hasard si le rĂ©alisateur situe l’acadĂ©mie face au mur, souvent le film joue de cette frontière imposĂ©e Ă  traverser, par le parcours du psychiatre surtout. Frontière que l’on retrouve Ă  l’intĂ©rieur de l’acadĂ©mie, entre le visible et l’invisible, les locaux accessibles et les cachettes secrètes qui se dĂ©robent. 
La danse, si elle n’Ă©tait qu’un dĂ©cor dans l’original, est ici au coeur du film. Les ballets sont puissants, chorĂ©graphiĂ©s avec prĂ©cision par Damien Jalet, chorĂ©graphe franco-belge, et dĂ©veloppent la thĂ©matique visuelle de l’antagonisme entre puissance de vie et puissance de mort. Ă€ l’image de l’audition de Susie, en montage alternĂ© avec une autre danseuse, ailleurs dans le bâtiment, spectaculaire et repoussante Ă  la fois. Des liens surnaturels qui unissent les mouvements, avec d’un cĂ´tĂ© le pur spectacle de l’expression du corps et de l’autre l’effroi que celui-ci peut susciter lorsque l’on pousse la logique des mouvements extrĂŞmes jusqu’au bout (lorsque l’on sait que Dakota Johnson elle-mĂŞme a terminĂ© aux urgences pendant le tournage d’une scène de danse oĂą elle projette violemment son torse en arrière, on se dit que la sĂ©quence vaut aussi comme commentaire des violences que l’on s’inflige pour la beautĂ© d’une performance artistique.) 
Au dessus de tout cela, comme une ombre projetĂ©e sur les personnages avant qu’il soit Ă©vident qu’elle-mĂŞme subit un pouvoir supĂ©rieur, il y a Madame Blanc, glaciale et tranchante mais aussi maternelle et qui suscite l’admiration de ses danseuses. Elle est la puissance hypnotique du film. Silhouette Ă  la fois gracile, sèche et glaciale, Tilda Swinton ressemble Ă  Pina Bausch. Le cinĂ©aste s’est bien sĂ»r inspirĂ© de la cĂ©lèbre chorĂ©graphe allemande, mais aussi de Sasha Waltz, autre chorĂ©graphe allemande que le scĂ©nariste David Kajganich suit et interroge longuement pour rĂ©ussir Ă  Ă©crire ce personnage. 
Si Madame Blanc paraĂ®t vampire Ă  se nourrir des Ă©motions suscitĂ©es par les danses de ses Ă©lèves, elle les libère aussi et surtout de la pesanteur – littĂ©ralement – d’un monde extĂ©rieur fait par et pour les hommes.

Et l’horreur dans tout ça ? Suspiria ne joue pas la carte de la frayeur. Il distille le malaise et l’angoisse le long d’un film qui se veut descendant des drames chocs de Fassbinder. C’est dans des inserts, des contrechamps ou des images brèves distillĂ©es dans un cauchemar que l’atmosphère s’Ă©paissit, et ne rassure jamais. 
Le film s’Ă©loigne donc du style de son modèle, mais privilĂ©gie lui aussi son atmosphère. Hors de question de tenter de reproduire la photographie de Luciano Tovoli, qui Ă  l’aide du Technicolor composait son image avec les couleurs primaires. Ici, Sayombhu Mukdeeprom, dĂ©jĂ  Ă  l’oeuvre sur Call me by your name et responsable de la très belle photographie d’Oncle Boonmee d’Apichatpong Weerasethakul, choisit avec son rĂ©alisateur les couleurs du Berlin gris et froid des annĂ©es 70. RelevĂ© de quelques verts pâles et marrons terreux, l’ensemble Ă©voque en effet certains films de Fassbinder dont ils se sont inspirĂ©s, mais aussi des peintures de Balthus.
Le rouge quant Ă  lui survient par petites touches, autant d’indices visuels qui annoncent le final, notamment dans la sĂ©quence du ballet avec ces cordelettes rouges nouĂ©es sur le corps des actrices qui Ă©voquent Ă©videmment la pratique du bondage, Ă  nouveau cette opposition visuelle entre corps empĂŞchĂ© et corps dĂ©livrĂ©.
La musique de Thom Yorke, leader du groupe Radiohead dont c’est la première bande originale, vient nimber le tout d’une mĂ©lancolie Ă©tonnante, avec ses chansons magnifiques au piano sur lesquelles se pose sa voix hantĂ©e, et contribue Ă  distiller l’angoisse par ses nappes de synthĂ© tantĂ´t indus, tantĂ´t aĂ©riens. 
Guadagnino explore l’ambiguĂŻtĂ© humaine, son cĂ´tĂ© sombre, mis en scène dans cette micro sociĂ©tĂ© de femmes qui voudrait Ă©chapper Ă  un monde violemment patriarcal. Des femmes, il cĂ©lèbre aussi la puissance mais, comme toute puissance, il montre l’envers tĂ©nĂ©breux, destructeur.
S’il mĂ©nage quelques sĂ©quences de body-horror Ă©prouvantes, le film Ă©vite pendant une bonne partie la surenchère. Il culmine cependant dans un final rouge qui serait le versant grand-guignol de Climax, signe du jusqu’au boutisme d’un cinĂ©aste qui n’a pas peur de sombrer en cours de route (et rĂ©ussit Ă  passer en force !). Un rituel paĂŻen que l’on peut voir comme une reprise (ou correction) d’une sĂ©quence similaire de Mother of tears d’Argento, la pitoyable conclusion de sa trilogie des Trois Mères entamĂ©e donc par Suspiria et poursuivie par le beau Inferno.

Suspiria est donc une « reprise », pour employer le mot de Tilda Swinton, absolument passionnante qui n’a pas longtemps Ă  souffrir d’une comparaison avec l’original. Un travail incarnĂ© qui, s’il s’Ă©loigne de son modèle, sait lui rendre hommage en reprenant et actualisant quelques sĂ©quences. On ne criera pas non plus au chef-d’oeuvre, l’ensemble est un peu trop long et le rythme parfois lambine, mais on peut le cĂ©lĂ©brer comme Ă©tant une vĂ©ritable rĂ©ussite, mĂŞme un tour de force compte tenu de tous les risques Ă©voquĂ©s plus haut. 

jeudi 4 avril 2019

Le Cirque de la Peur

                                                      Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

"Circus of Fear / Pyscho-Circus" de John Llewellyn Moxey. 1966. Allemagne/Angleterre. 1h31. Avec Christopher Lee, Leo Genn, Anthony Newlands, Heinz Drache, Eddi Arent, Klaus Kinski

Sortie salles U.S: Mai 1967. Angleterre: Novembre 1967

FILMOGRAPHIE: John Llewellyn Moxey est un rĂ©alisateur de cinĂ©ma et de tĂ©lĂ©vision britannique, nĂ© le 26 fĂ©vrier 1925 en Argentine.1960 : La CitĂ© des morts. 1960 : Coronation Street. 1961 : Foxhole in Cairo. 1961 : Chapeau melon et bottes de cuir . 1962 : Le Saint  TV. 1965 : Strangler's Web. 1966 : Mission impossible TV. 1966 : Le Cirque de la peur . 1967 : Mannix, TV. 1968 Ă  1980 : HawaĂŻ police d'État, TV. 1969-1970 : Les Règles du jeu. 1971 : The Night Stalker. 1972 : Kung Fu, TV. 1973 Ă  1977 : Police Story, TV. 1973 : Shaft (en), TV. 1976 : DrĂ´les de dames TV. 1979 : The Solitary Man. 1980: Magnum, TV. 1981 : HĂ´pital sous surveillance. 1983 : Les deux font la paire, TV. 1984 Ă  1989: Deux flics Ă  Miami (Miami Vice), TV. 1984 : Arabesque (Murder, She Wrote), TV. 1988 : La Vengeance de l'hĂ©ritière, TV.


InĂ©dit en salles en France et exhumĂ© de l'oubli par l'Ă©diteur Le Chat qui Fume dans une superbe copie HD, Le Cirque de la peur constitue une sympathique curiositĂ© en dĂ©pit de son titre fallacieux suggĂ©rant une sĂ©rie B horrifique sans doute influencĂ©e par une autre production british, le Cirque des horreurs tournĂ© 6 ans au prĂ©alable. Surtout si je me rĂ©fère Ă  son affiche rĂ©fĂ©rentielle calquĂ©e sur celui-ci ! Le pitch: A la suite d'un braquage meurtrier, l'Inspecteur Elliott tente de retrouver les coupables des billets volĂ©s au sein d'un cirque, quand bien mĂŞme 2 cadavres sont rapidement dĂ©pĂŞchĂ©s sur les lieux. SĂ©rie B d'exploitation Ă  la rĂ©alisation aussi classique que (soigneusement) bricolĂ©e, le Cirque de la peur joue efficacement avec les codes du film policier, et Ă  moindre Ă©chelle avec ceux du thriller Ă  travers une intrigue criminelle inutilement dĂ©cousue, pour ne pas dire capillotractĂ©e.


Le rĂ©cit pour autant jamais ennuyeux s'articulant autour de l'investigation assidue de l'inspecteur Elliott avide d'y dĂ©masquer le criminel, quand bien mĂŞme le cinĂ©aste John Moxey s'attache Ă  mettre en parallèle une sous-intrigue familiale afin de mieux maintenir en Ă©veil le spectateur. Emprunt de facilitĂ©s et de grosses ficelles (notamment auprès de la rĂ©solution trop expĂ©ditive du coupable lors d'une conclusion exubĂ©rante), le Cirque de la Peur ne s'embarrasse pas trop de vraisemblance Ă  travers sa galerie de personnages couards ou maĂ®tres chanteurs plus ou moins complices du braquage. Pour autant; l'attrait fantaisiste de son cheminement dramatique binaire (non emprunt parfois de traits d'humour gratuits mais plutĂ´t cocasses pour les brimades entre 2 clowns) et la conviction des comĂ©diens anglais (principalement Christopher Lee sobrement convaincant dans un rĂ´le bicĂ©phale alors que l'inquiĂ©tant Klaus Kinski s'avère rĂ©solument discret en figurant vĂ©nal !) nous laissent finalement une agrĂ©able impression de divertissement sans prĂ©tention mĂŞme si rapidement oubliable passĂ© le gĂ©nĂ©rique de fin.


A découvrir avec curiosité, à condition toutefois d'être résolument averti du contenu trompeur de l'écrin forain aux antipodes du genre horrifique.

*Bruno

mercredi 3 avril 2019

Glass

                                                Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

de M. Night Shyamalan. 2019. U.S.A. 2h09. Avec Samuel L. Jackson, James McAvoy, Bruce Willis, Anya Taylor-Joy, Sarah Paulson, Spencer Treat Clark.

Sortie salles France: 16 Janvier 2019 (Int - 12 ans)

FILMOGRAPHIE: M. Night Shyamalan est un réalisateur, scénariste, producteur et acteur américain, d'origine indienne, né le 6 Août 1970 à Pondichéry. 1992: Praying with Angers. 1998: Eveil à la vie. 1999: Sixième Sens. 2000: Incassable. 2002: Signs. 2004: Le Village. 2006: La Jeune fille de l'eau. 2008: Phenomènes. 2010: Le Dernier maître de l'air. 2013: After Earth. 2015: The Visit. 2017: Split. 2019: Glass.


                             Une chronique exclusive de EricDebarnot reprise sur le site Senscritique.

The house that M. Night lost
Il y a clairement deux manières de regarder "Glass", et le plaisir qu'on en tirera variera du tout au tout. La première est en passionné de culture de super-héros et de blockbusters parfaitement exécutés : dans ce cas, passée une première demi-heure impeccable qui fait l'unanimité, on s'ennuiera vite devant des dialogues interminables, des facilités scénaristiques un peu indignes du riche passé de Shyamalan, et une certaine lourdeur dans la démonstration de ses théories sur la vraie nature du super-héros américain (obsession infantile allant jusqu'à la maladie mentale ou bien réalité soigneusement dissimulée derrière une culture faussement régressive, la question posée par "Incassable" est ici creusée "jusqu'à l'os" !). Sans parler d'un double twist final certes efficace, mais qui fait quand même "effet de signature", signalant le vrai retour aux affaires du créateur du "Sixième Sens". On sortira du film frustrés et un peu déçus... Sauf qu'on n'aura pas vu le film que notre ami M. Night a voulu faire, celui pour lequel il a hypothéqué sa maison, c'est à dire un vrai film d'auteur - appellation facilement dévoyée et enfin parfaitement appropriée avec "Glass".


Car peu importe si Shyamalan, féru de culture populaire et horrifié - comme toute personne à peu près sensée et ayant dépassé l'adolescence - par les imbécilités décérébrées des maisons Marvel et DC, s'est attelé à proposer une alternative adulte à leurs "univers" : on peut très bien vivre sans ça. Par contre, deux heures dix minutes d'émotion brûlante, de mélancolie asphyxiante, de pure poésie populaire, mises en scène, non, plutôt orchestrées avec une intelligence et un brio inégalés dans le cinéma commercial (une fois encore, on peut parler de la continuation, en plus ambitieux, du meilleur travail d'un Steven Spielberg...), ça ne se refuse pas. Comme dans chacun de ses films, les moins bons comme les meilleurs, Shyamalan filme ici l'humanité dans sa souffrance quotidienne, le long d'un véritable chemin de croix : enfances massacrées, aspirations et talents méprisés et qui deviennent d'insupportables fardeaux, identités annihilées par des systèmes politiques totalitaires, maladie puis vieillesse détruisant le corps et bientôt l'esprit, impossibilité de dépasser la tragédie individuelle. Il nous raconte ce que nous sommes, comment nous vivons, avec une sensibilité aiguë, une empathie flamboyante, mais il filme aussi la sublime déchirure de l'Amour - plutôt filial, maternel ou fraternel que sexuel... (mais ce n'est que le début d'une longue carrière, non ? A quand un vrai, un pur mélodrame à la Douglas Sirk, Night ?). Il porte ses acteurs à l'excellence absolue, avec une sorte d'évidence terrassante : James McAvoy est ici bouleversant, dépassant la pure virtuosité de l'incarnation de ses multiples personnalités, pour devenir une sorte de représentation totale de l'humanité déchirée, de l'enfant à "la bête".


On sait, depuis la magistrale dénonciation des mensonges bushiens qu'était "le Village", que le cinéma de Shyamalan est également un commentaire politique sur son époque : le final de "Glass" - et son fameux double twist - est avant tout une déclaration de guerre aux mensonges de ceux qui nous gouvernent, qui prétendent savoir mieux que nous ce qui est "bon pour nous", et une célébration - un tantinet idéaliste, oserais-je dire "capraesque" ? - du pouvoir de la Connaissance, de la Vérité lorsqu'elles réussissent à émerger, et à réunir d'abord trois personnes aussi dissemblables que les personnages que Shyamalan a repris de "Incassable" et "Split", et ensuite, peut-être, l'humanité entière. Dans son habituelle vision "new age", souvent raillée mais indéniablement sincère, Shyamalan nous affirme croire encore à notre évolution, tant spirituelle que physique, nous permettant de dépasser enfin cette solitude originelle qui est la malédiction de ses héros.


Ce dialogue jamais vraiment résolu entre une maîtrise formelle à nouveau exceptionnelle du médium cinéma et un excès dérangeant - et, c'est vrai, assez naïf - d'ambition thématique, fait du cinéma de Shyamalan une extraordinaire aberration. "Glass" ne peut que diviser le public entre sceptiques n'y trouvant pas leur compte et adeptes sortant de là profondément bouleversés et stimulés. Il a donc tout d'un film condamné à l'échec commercial malgré sa puissance et à cause de sa singularité, et on a bien peur que Shyamalan ne perde sa maison. Il ne perdra pas notre amour.

8/10 [Critique écrite en 2019]

mardi 2 avril 2019

Bumblebee

                                            Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Allocine.fr

de Travis Knight. 2018. U.S.A. 1h54. Avec Hailee Steinfeld, John Cena, Jorge Lendeborg Jr., Pamela Adlon, Jason Drucker, Stephen Schneider, Glynn Turman

Sortie salles France: 26 Décembre 2018

FILMOGRAPHIETravis Knight est né en 1973 à Hillsboro dans l'Oregon aux États-Unis. Il est un artiste animateur, producteur, réalisateur et ancien rappeur. Il est le fils du magnat d'affaire Philip Knight. 2016 : Kubo et l'Armure magique (Kubo and the Two Strings). 2018 : Bumblebee.


Spin-off de la cĂ©lèbre saga Transformers, Bumblebee accomplit en 1h54 d'entertainment familial tout ce que Michael Bay n'eut pu entreprendre au profit de ses budgets standing. Car jouant la carte de l'humour, de l'Ă©motion puis enfin de l'action (quel feu d'artifice final aux FX numĂ©riques irrĂ©prochables !) Ă  travers l'humanisme candide d'une jeune fille en berne (l'actrice Hailee Steinfeld porte le film sur ses Ă©paules de par son regard luminescent), Bumblebee renoue avec l'esprit fĂ©erique des productions Amblin. Notamment en y localisant l'action de sa bourgade solaire au coeur des annĂ©es 80. Et c'est avec un coeur gros comme ça que son concepteur, Travis Knight, s'entreprend de rendre hommage Ă  travers l'ascension hĂ©roĂŻco-amicale d'une jeune fille (Ă  l'orĂ©e de sa maturitĂ© !) partagĂ©e entre ses sentiments pour un robot sauveur de l'humanitĂ© et son compagnon afro secrètement amoureux d'elle.


Alors oui, le film a beau flirter avec les bons sentiments au travers de sĂ©quences intimistes d'une si attachante simplicitĂ©, on marche Ă  fond auprès de leur complicitĂ© affectueuse inscrite dans l'amitiĂ©, la tendresse, la confiance et la pĂ©dagogie communicative (les phases d'Ă©ducation avec Bee et ses maladresses infantiles nous remĂ©morant un certain E.T, voir Ă©galement Short Circuit). TruffĂ© de tubes pop-rock entĂŞtants prioritairement natifs d'Angleterre (on y croise The Smiths, The Cure, Simple Minds, Tears for Fears) Bumblebee fait d'autant plus vibrer nos esgourdes avec une acuitĂ© Ă©motionnelle Ă©panouissante. Et si inĂ©vitablement, le pitch fantaisiste s'avère naĂŻf pour y regorger de clichĂ©s et illustrer certains personnages caricaturaux (surtout les "mĂ©chants militaires"), Travis Knight parvient efficacement Ă  exploiter les codes sous l'impulsion humaine de nos 3 hĂ©ros d'une solidaritĂ© rĂ©solument expressive. Tant auprès des rapports timorĂ©s entre Charlie et son compagnon Memo en Ă©veil amoureux que du robot Bee en voix de maturitĂ© et de rĂ©bellion au grĂ© des intimidations bellicistes incarnĂ©es par deux de ses plus couards rivaux.


"Don't You"
Clins d'oeil Ă©mouvants Ă  E.T, Short Circuit et tous ces dĂ©rivĂ©s intègres pĂ©tries de tendresse, d'attention et de gĂ©nĂ©rositĂ© aussi bien fĂ©eriques qu'explosives, Bumblebee renoue avec l'Ă©moi des premières Ă©motions vĂ©cues par un ado Ă  travers le prisme du grand Ă©cran. Et l'adulte qui l'accompagne de renouer par cette occasion familiale avec son âme d'enfant en y contemplant (la tĂŞte Ă©toilĂ©e !) les tribulations galvanisantes de Charlie et Bee. Couple aussi hybride que singulier rattachĂ© par les notions d'humanisme, d'espoir, de catharsis et d'initiation hĂ©roĂŻque lorsqu'il s'agit d'y sauver la terre d'une menace humanoĂŻde outre-mesurĂ©e ! Un fabuleux spectacle inscrit dans la modeste simplicitĂ©, le coeur (palpitant) sur la main ! 

*Bruno