vendredi 7 novembre 2025

Annihilation de Alex Garland. 2018. U.S.A/Angleterre. 1h55.

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Révision d'Annihilation. Une expérience sensorielle, presque hypnotique.

Le rĂ©alisateur Alex Garland distille, au compte-gouttes, un climat d’Ă©trangetĂ© qui s’immisce dans la douceur feutrĂ©e d’une nature d’apparence Ă©dĂ©nique. Ce sentiment d’Ă©vasion contraste violemment avec l’insĂ©curitĂ© rampante de cette forĂŞt faussement paisible, oĂą surgissent les attaques d’un alligator et d’un ours monstrueux par exemple - sĂ©quences d’un rĂ©alisme cru, presque insoutenable, tranchant avec la puretĂ© du dĂ©cor et les codes classiques de la science-fiction, une fois n'est pas coutume.

Garland explore ici l’idĂ©e vertigineuse d’une vie extraterrestre non pas venue conquĂ©rir, mais fusionner : crĂ©er avec l’humain et la nature une nouvelle forme d’existence. De cette symbiose naĂ®t un univers irrĂ©el, Ă  la fois dĂ©routant et dĂ©rangeant, peuplĂ© de visions morbides - cadavres dĂ©charnĂ©s, corps momifiĂ©s - qui nourrissent le malaise. Le final, d’une intensitĂ© presque mĂ©taphysique, reste aussi trouble qu’impressionnant : Natalie Portman y affronte un double alien, entitĂ© muette dĂ©sireuse de lui dĂ©rober son corps, rappelant L’Invasion des profanateurs de sĂ©pultures de Don Siegel. Le jeu de Portman, fragile et dĂ©terminĂ©, porte le film Ă  bout de bras, habitĂ©e par une foi poignante en l’amour et en l’espoir pour l'homme qu'elle chĂ©rit avec culpabilitĂ©. 

On ne peut qu’admirer la splendeur visuelle de l’ensemble : ces couleurs pastel singulières tissent peu Ă  peu une nature verte, baroque et atypique, d’un futurisme presque new age.

En dĂ©finitive, Annihilation est une oeuvre lestement trouble, baroque et fascinante, pas aussi accessible qu’il n’y paraĂ®t, mais dont l’expĂ©rience laisse une empreinte durable - un trouble Ă©motif, beau et dĂ©rangeant, gravĂ© dans l’encĂ©phale. Je l'ai d'ailleurs prĂ©fĂ©rĂ© qu'au premier visionnage.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

2èx. Vost. 4K 

mercredi 5 novembre 2025

L'Aigle de la 9è légion / The Eagle de Kevin Macdonald. 2011. U.S.A. 1h54.

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"Le souffle d'un monde perdu."

RĂ©alisĂ© en 2011 dans les paysages Ă©cossais et hongrois, l'Aigle de la 9è lĂ©gion est un magnifique film d’aventures tournĂ© Ă  l’ancienne. Studieux et circonspect, Kevin Macdonald laisse son rĂ©cit respirer, portĂ© par un rĂ©alisme âpre qui peut parfois heurter par la brutalitĂ© des combats et certaines exactions, mais sans jamais sombrer dans la violence gratuite. Le film Ă©vite ainsi toute complaisance, toute prĂ©tention pour mieux jouer dans la cour des grands.

L’Aigle de la 9ᵉ lĂ©gion insuffle le souffle Ă©pique et romanesque Ă  travers l’amitiĂ© entre un centurion et un Breton, inversant peu Ă  peu les rĂ´les d’esclave et de maĂ®tre, apprenant Ă  se connaĂ®tre, Ă  se respecter, Ă  s’unir pour l’honneur d’un père sacrifiĂ©. RĂ©cit initiatique et leçon de vie, le film explore les thèmes du colonialisme et du choc des cultures primitives au sein d’une Ă©poque romaine d’une duretĂ© implacable.


Il illustre avec force le sens du sacrifice, la bravoure et l’hĂ©roĂŻsme, dans une mise en scène naturaliste d’une beautĂ© lyrique et apaisĂ©e, malgrĂ© la sauvagerie d’un monde luttant pour la prĂ©servation de sa propre identitĂ©. Channing Tatum et Jamie Bell, sobres et habitĂ©s, incarnent avec pudeur deux âmes que la survie transforme en frères d’armes, unis dans la quĂŞte d’un aigle d’or pour la mĂ©moire d’un père. Ils portent Ă  bout de bras leur pĂ©riple de dernier ressort avec un humanisme Ă©tonnamment humble et poignant. 

Injustement mĂ©connu et oubliĂ©, L’Aigle de la 9ᵉ lĂ©gion s’impose comme une Ĺ“uvre noble, forte et profondĂ©ment humaine - un voyage d’honneur, de fureur et de dĂ©sir de paix, baignĂ© d’un rĂ©alisme Ă  l’onirisme naturaliste, sublimĂ© par une photo splendide, jamais saturĂ©e au travers de panoramiques d'une amplitude immersive. DĂ©paysement assurĂ©.
 
 
Et comme le dit si justement Mad Movies lors de sa sortie: "le meilleur film d'aventure réalisé depuis Master and Commander".

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx. Vost 

mardi 4 novembre 2025

Reflet dans un diamant mort de Hélène Cattet et Bruno Forzani. 2025. Belgique/Luxembourg/France/Italie. 1h27

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Je ne vais pas mentir : l’univers de OSS 117 n’a jamais Ă©tĂ© mon trip.

Autant Amer et Laissez bronzer les cadavres, je les vĂ©nère aujourd’hui - puisque revus l’Ă©tĂ© dernier, ils m’ont littĂ©ralement envoĂ»tĂ© - autant ici, je reste aussi dubitatif que devant L’Étrange couleur des larmes de ton corps, malgrĂ© cette mĂŞme formalitĂ© singulière, cette inventivitĂ© hallucinĂ©e en roue libre qui force le respect.

Reste que, point commun oblige : je n’ai strictement rien compris Ă  l’intrigue complètement Ă©clatĂ©e.

En revanche, quel bonheur de retrouver Fabio Testi en septuagĂ©naire d'une classe transalpine impĂ©riale. 

De toute façon, avec Cattet et Forzani, un seul visionnage ne suffit jamais.
Ils demeurent des maîtres indéfectibles, sans la moindre concurrence.

A revoir donc. 

lundi 3 novembre 2025

La Belle et la BĂŞte de Christophe Gans. 2014. France/Allemagne/Espagne. 1h53.

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"Sous la fourrure numérique, un cœur qui bat."

Avec La Belle et la BĂŞte (2014), Christophe Gans signe un conte fĂ©erique d’une beautĂ© plastique Ă©tonnante, une Ĺ“uvre d’art contemporaine oĂą chaque plan respire la passion du cinĂ©ma de divertissement. Le rĂ©alisateur, fidèle Ă  sa flamboyance visuelle, dĂ©ploie un univers d’une richesse picturale assez fascinante pour retenir constamment l'attention, oĂą les forĂŞts enneigĂ©es, les jardins luxuriants et le château aux allures de songe rayonnent d’une féérie Ă  la fois majestueuse et enveloppante. 

Certes, quelques effets numĂ©riques trahissent leur Ă©poque - notamment la sĂ©quence de la biche, un peu factice - mais peut-ĂŞtre Gans l’a-t-il voulu ainsi, pour prĂ©server l’innocence du regard enfantin et ne pas les choquer auprès de son sort tragique. Car au-delĂ  de ses CGI parfois inĂ©gaux, le film Ă©blouit par la sincĂ©ritĂ© de son cĹ“ur battant : la BĂŞte, pourtant digitalisĂ©e, dĂ©gage une rĂ©elle Ă©motion, presque troublante, un charisme perçant. Derrière la fourrure et les pixels, on ressent une douleur, une humanitĂ© blessĂ©e qui appelle Ă  l’empathie. Cette conviction dans le jeu, dans la respiration mĂŞme du monstre, donne au film une âme vibrante.


LĂ©a Seydoux incarne quant Ă  elle une Belle d’une infinie dĂ©licatesse. Sa douceur naturelle, sa bienveillance instinctive, et cette noblesse des sentiments amoureux qu’elle exprime sans artifice, confèrent Ă  son personnage une lumière apaisante. Elle irradie la puretĂ© d’un amour sincère, protecteur, qui transcende la peur et la diffĂ©rence.

Gans revisite le roman de Madame Leprince de Beaumont avec une inventivitĂ© vouĂ©e au respect et Ă  la poĂ©sie. Son parti pris personnel - mĂŞler le romantisme d’antan Ă  la puissance du merveilleux visuel mâtinĂ© d'action - porte ici de somptueux fruits. Certaines sĂ©quences atteignent mĂŞme une grandeur mythologique, comme celle oĂą les statues de pierre gĂ©antes s’animent, hommage vibrant Ă  Jason et les Argonautes, pour terrasser les mercenaires dans une apothĂ©ose de spectacle et d’Ă©motion. Le meilleur moment du film car le plus hallucinant dans sa dimension Ă  la fois Ă©pique, folle et ambitieuse.


La musique, pleine de grâce et d’enchantement, accompagne cette symphonie d’images avec aplomb. Elle sublime le climat fĂ©erique du rĂ©cit, tout en magnifiant la relation fragile et tendre entre la Belle et la BĂŞte - un lien qui Ă©volue dans un univers numĂ©rique souvent expressif, envoĂ»tant, mais toujours mesurĂ©, qui vise Ă  l'Ă©vasion la plus dĂ©paysante.

Au final, La Belle et la BĂŞte de Christophe Gans s’impose comme un très beau conte familial, une relecture intelligente, sincère et gĂ©nĂ©reuse, animĂ©e par la conviction profonde d’un cinĂ©aste amoureux de ce qu’il filme - avec respect, avec passion, et avec le cĹ“ur. Merci Christophe d'avoir su prĂ©server ton âme d'enfant.


Budget: 45 Millions de $

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx

lundi 27 octobre 2025

Golem: le tueur de Londres / The Limehouse Golem de Juan Carlos Medina. 2016.

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"Le théâtre du sang et des larmes."

Dans le brouillard jaune de Londres, la peur s’infiltre dans les ruelles comme une vapeur acide. Le sang, les cris, la scène et la potence. 

Formidable thriller horrifique au suspense exponentiel, Golem: le tueur de Londres s’annonce d’abord comme une simple enquĂŞte victorienne, mais rapidement s'Ă©lève, se dĂ©ploie, s'y tord une vĂ©ritable tragĂ©die humaine que nul ne pouvait prĂ©dire. 

Au cĹ“ur de cette mĂ©canique parfaitement huilĂ©e : Lizzie Cree, interprĂ©tĂ©e avec une intensitĂ© naturelle par Olivia Cooke (Bates Motel). Elle prend vie dans une douce affirmation. Elle magnĂ©tise dĂ©licatement. Or, derrière ses yeux, un abĂ®me - celui d’une femme broyĂ©e par le mĂ©pris des hommes, par la faim de reconnaissance, par l’illusion de la cĂ©lĂ©britĂ©. On Ă©prouve pour elle une empathie profonde, dĂ©rangeante : enfant maltraitĂ©e, femme humiliĂ©e, marionnette du patriarcat victorien. Une longue asphyxie sociale et intime oĂą moult suspects nous interrogent par leurs actions dĂ©placĂ©es. 

Le film se nourrit de cette tension psychologique, fiĂ©vreuse, entre Lizzie et l’inspecteur Kildare (un Bill Nighy d’une retenue poignante comme le souligne l'incroyable final dramatique). Deux âmes solitaires : lui cherche la vĂ©ritĂ© comme on cherche Dieu en guise de justice et de loyautĂ©, elle cherche l’amour comme on mendie la lumière. Chacun est hantĂ© par son propre masque. L’enquĂŞte devient alors un duel silencieux, un ballet d’ombres et de regards oĂą les confessions se font par ricochet au fil d'un suspense toujours plus dĂ©lĂ©tère. 

Juan Carlos Medina filme ce labyrinthe mental avec une élégance froide, théâtrale - les rideaux rouges du music-hall deviennent le rideau de scène du crime passés les numéros comiques. Le théâtre, la presse, la morale : tout se confond dans un carnaval de faux-semblants où la société elle-même devient coupable, victime et ignorante de ce qui se trame.

Et quand vient la rĂ©vĂ©lation, c’est un vertige Ă©motionnel qui affecte la gravitĂ©. Non pas le triomphe d’un twist, mais l’effondrement d’une âme, faute d'un dilemme moral terriblement ambigu. 
Le Golem n’est plus un tueur dans la nuit - c’est la crĂ©ature que le monde narcissique fabrique lors de mises en scène ludiques. Une mise en abyme aussi fantasque que dramatique. 

Visuellement somptueux, Ă©tonnamment cruel, tant d'un point de vue graphique que psychologique, Golem le tueur de Londres est d’une intelligence Ă©motionnelle dans sa disparitĂ© des genres qu'unissent le drame, la romance, le policier et l'horreur mutuellement confinĂ©s dans une tragĂ©die humaine. Le cĹ“ur y bat davantage sous le vernis des costumes, dans la solitude, dans ce besoin dĂ©sespĂ©rĂ© d’ĂŞtre regardĂ©e - mĂŞme pour ses crimes.

Or, à travers cette vendetta victorienne impeccablement reconstituée, rien ne laissait présager la valeur des sentiments qui se détache de ce conte macabre, aussi stylisé que psychologiquement éprouvant. Si bien que l'on en sort taiseux, amer et démuni.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx. Vostf 

Tron: Ares de Joachim Rønning. 2025. U.S.A. 1h59.

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"L’ÉvĂŞque des batailles.

"Par tous les croms ! Mais quel spectacle de fou !
Tron: Ares n’est pas qu’une suite tardive ou un reboot conçu pour plaire Ă  la nouvelle gĂ©nĂ©ration : c’est un rite de passage, une immersion totale dans le cĹ“ur vibrant d’un univers oĂą la lumière Ă©pouse la chair. Joachim Ronning signe un film d’une pure beautĂ© visuelle, un trip Ă©lectro aux pulsations presque mystiques, oĂą chaque plan fusionne avec la musique pour former un gigantesque clip cosmique - une messe dĂ©diĂ©e Ă  l’image et au son j'vous dis.

Et sous son apparente simplicitĂ©, le scĂ©nario cache en filigrane une rĂ©flexion mĂ©lancolique - Ă  juste dose Ă©purĂ©e - sur la fatalitĂ© et l’acceptation de la mort, sur la fragilitĂ© de l’humain face Ă  ses crĂ©ations faute de sa mĂ©galomanie, sa soif d'autoritĂ© intolĂ©rante. Ici, l’intelligence artificielle n’est pas un monstre apocalyptique mais un nouveau-nĂ©, un miroir, une Ă©ventuelle promesse : celle d’un outil capable de sauver, de nourrir, de guĂ©rir - Ă  condition qu’on lui insuffle une conscience de bon sens et qu'on l'utilise Ă  bon escient.
 
 
TruffĂ© de clins d'oeil et de dĂ©tails rĂ©tros, Ronning dĂ©clare par la mĂŞme occasion gĂ©nĂ©rationnelle son amour aux annĂ©es 80 avec une touchante sincĂ©ritĂ©. Le film originel est respectĂ©, honorĂ©, reconditionnĂ© lors de la dernière partie : l’action se dĂ©place au cĹ“ur du jeu vidĂ©o, temple de nĂ©ons et de vitesses, oĂą les circuits numĂ©riques se mĂŞlent Ă  la matière urbaine. Les effets spĂ©ciaux, d’une prĂ©cision tactile, s’intègrent parfaitement dans ce monde hybride oĂą le virtuel infiltre le rĂ©el avec une douceur troublante proche de l'Ă©merveillement. On est Ă  l'intĂ©rieur de l'Ă©cran ! On croit Ă  ce que l'on voit ! On vit ce que l'on voit, tel un rĂŞve sensoriel Ă©chappĂ© de notre mĂ©moire.
 
Chaque sĂ©quence d’action, lisible, chorĂ©graphiĂ©e avec une Ă©lĂ©gance stylĂ©e, sert le rĂ©cit et non l’inverse. La photographie, rutilante comme une armure de verre, capte la lumière des pixels et la transforme en Ă©motion pure. Les acteurs familiers, formidablement impliquĂ©s, donnent chair Ă  leurs caractères et Ă  leur programmes en Ă©veil existentiel. Leur empathie, palpable, irrigue le film d’une tendresse inattendue : la relation entre Ares et Eve par exemple devient le coeur battant du rĂ©cit, un lien amical fragile et humain, promesse de paix intĂ©rieure et d’avenir possible entre deux voix humanoĂŻdes.
 

Tron: Ares est une expĂ©rience de cinĂ©ma gĂ©nĂ©reuse - sensorielle, enivrante, hypnotique, belle jusqu'Ă  l'ivresse de l'amour car quand on aime, on aime toujours trop. Un vertige rĂ©trofuturiste oĂą la nostalgie communique avec l’avenir, oĂą l’Ă©merveillement l’emporte sur le cynisme. L’univers de jeu devient cathĂ©drale du divertissement optimal, et Ronning, son Ă©vĂŞque des batailles, y cĂ©lèbre la fusion sacrĂ©e de l’homme et de la machine dans un concerto Ă©lectro extrĂŞmement entrainant.
 
Un coup de cĹ“ur ? Disons plutĂ´t une onde de choc thermique, brève mais persistante, dans la mĂ©moire du rĂŞve. Mais rĂŞver, c’est aussi croire que le cinĂ©ma peut sauver le monde.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

Le Règne animal de Thomas Calley. 2023. France. 2h07.

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"Un chant d'amour et de désespoir pour le devenir de l'humanité."

De manière prude et posĂ©e, et dans l'art du storytelling, Le Règne animal s’avance comme une fable organique oĂą le fantastique naĂ®t de la chair, du souffle et de la forĂŞt sous l'impulsion d'effets spĂ©ciaux bluffant de rĂ©alisme viscĂ©ral. Thomas Cailley y orchestre la mĂ©tamorphose d’un monde et d’un fils, Émile, adolescent en dĂ©rive, dont le corps se fissure Ă  mesure que l’humanitĂ© chancelle. Le film respire la peur et la tendresse, la sauvagerie et la douceur mĂŞlĂ©es. Sous ses dehors de rĂ©cit initiatique, il murmure une vĂ©ritĂ© essentielle : celle du droit Ă  la diffĂ©rence, de l’acceptation de ce qui Ă©chappe, et du retour Ă  la nature comme refuge ultime.

 
Dans la forĂŞt, le film s’abandonne Ă  un onirisme naturaliste d’une beautĂ© rare dans le paysage du cinĂ©ma Français, en toute sobriĂ©tĂ©. L’amitiĂ© entre Émile et l’homme-oiseau y atteint une grâce silencieuse, presque spirituelle. Leurs gestes, leurs regards, leurs tentatives de vol sont autant d’Ă©lans vers la libertĂ©, d’appels Ă  la lumière, de cri d'alarme pour le droit d'exister en toute autonomie. La musique, subtile, un peu discrète et lyrique, accompagne ces instants suspendus avec une justesse qui caresse le coeur. 

Et puis il y a Nina - cette romance impossible, douce comme une blessure tacite. Cailley en saisit la fugacitĂ©, la pudeur, l’Ă©clat fragile d’un sentiment condamnĂ© avant d’avoir vraiment vĂ©cu.
 
 
Romain Duris, Paul Kircher, Adèle Exarchopoulos - trois âmes vibrantes suspendues entre amour, questionnements, et perte. Thomas Cailley filme leurs visages comme des paysages Ă  l’orĂ©e du dĂ©sastre. L’Ă©motion circule, nue, fragile, bouleversante, jusqu’Ă  ce final d’adieux qui Ă©treint le cĹ“ur et le laisse battre Ă  vif. Le gĂ©nĂ©rique dĂ©file, on reste bouche bĂ©e, murĂ© dans un silence pesant. 

MĂ©taphore du passage de l'adolescence Ă  l'âge adulte dans une  Ă©mancipation primitive renouant avec notre instinct animal, hymne Ă  l’altĂ©ritĂ©, cri Ă©cologique pour la cause animale et poème d’amour aux mĂ©tamorphoses du vivant, Le Règne animal s’impose comme l’un des plus beaux films fantastiques contemporains - une Ĺ“uvre de tendresse somme toute sensible par son humanitĂ© dĂ©chirante inscrite dans le non-dit, dont on ne ressort pas indemne. 
 

On pleure en guise d’exutoire, d’Ă©chappatoire, face Ă  un monde en crise qui Ă©chappe un peu plus chaque jour Ă  notre raison et Ă  notre comprĂ©hension.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

mercredi 22 octobre 2025

Dead of Winter de Brian Kirk. 2025. U.S.A. 1h38 (1h33).

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"La blancheur des spectres."

Excellent thriller Ă  l’ancienne, impeccablement interprĂ©tĂ© par un quatuor de comĂ©diens Ă  l’expressivitĂ© forcenĂ©e, Dead of Winter s’Ă©lève grâce Ă  la prĂ©sence d’Emma Thompson, bouleversante septuagĂ©naire mĂ©lancolique en quĂŞte d’un havre de paix. Le rĂ©alisateur tisse peu Ă  peu les fils de son passĂ© familial Ă  travers des flash-backs habilement insĂ©rĂ©s entre deux rebondissements incertains, entre deux frissons d’angoisse.

Si la première demi-heure Ă©voque un peu Fargo des frères Coen - par cette opposition malencontreuse entre un couple vĂ©reux et une veuve en quĂŞte de repos, s’entraĂ®nant dans une chasse sans rĂ©pit - Dead of Winter relance sans cesse son intrigue Ă©chevelĂ©e, sculptant un suspense retors tout en approfondissant la psychologie des personnages au seuil de la mort.
 

On peut saluer la qualitĂ© technique d’une mise en scène pleinement investie dans ce qu’elle filme : le cadre enneigĂ© s’y dĂ©ploie en panoramiques oniriques, en sentiers boisĂ©s, en cabanes dĂ©labrĂ©es oĂą les personnages errent avec une ironie tacite, se disputant tour Ă  tour les espaces clos comme autant de refuges prĂ©caires, guidĂ©s par une soif de survie Ă  la fois Ă©reintante et palpitante.

Par son intensitĂ© psychologique, finement dĂ©veloppĂ©e tant chez les bourreaux que chez les victimes - tous unis par la peur de la mort et le dĂ©sir de la gagne - Dead of Winter dresse un constat pathĂ©tique sur la nature humaine confrontĂ©e au spectre de sa finitude. Sous un vernis de cruautĂ© individualiste, Brian Kirk ose offrir Ă  une septuagĂ©naire un rĂ´le d’une belle densitĂ©, qu’Emma Thompson habite avec une justesse poignante : hĂ©roĂŻne de fortune, mère en quĂŞte de rĂ©demption, âme blessĂ©e cherchant encore la chaleur d’un foyer auprès d'un lac symbole.
 

Le film, rapide, dur et radical, offre un regard poignant sur la vieillesse et le sens de la fidĂ©litĂ©. Il s'achève d'ailleurs sur un final aussi surprenant qu’Ă©mouvant, cĂ©lĂ©brant les valeurs familiales avec une pudeur dĂ©pouillĂ©e qui force le respect.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

mardi 21 octobre 2025

Marche ou crève / The Long Walk de Francis Lauwrence. 2025. U.S.A. 1h48 (1h42).

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"La marche des Damnés."
DĂ©concertant, un tantinet difficile d’accès, Marche ou crève s’impose d’abord par son climat nonchalant et son absurditĂ© morale un peu difficile Ă  contempler. Durant 1h42, on observe ces jeunes volontaires se laisser dĂ©river vers la dĂ©chĂ©ance - physique et cĂ©rĂ©brale - au prix d’une misĂ©rable victoire Ă©litiste. Marche ou crève est un uppercut Ă©motionnel dont on ne ressort pas indemne.
 

Une Ĺ“uvre grave, dure, trop cruelle mais d’utilitĂ© publique, au point de craindre qu’un jour prochain, cette compĂ©tition criminelle puisse rĂ©ellement voir le jour sous l’Ă©gide d’un État fasciste.

On peut d’ailleurs y lire une rĂ©sonance politique : durant la Seconde Guerre mondiale, les nazis infligeaient aux prisonniers des camps de concentration les marches de la mort. Ils Ă©taient contraints de parcourir des centaines de kilomètres sans nourriture, sans repos, dans le froid. Et comme dans le film, quiconque s’arrĂŞtait Ă©tait abattu sur place, sous le regard des autres.
 

On retrouve donc dans cette Ĺ“uvre dĂ©pressive, qui ne cherche jamais Ă  se faire aimer, la mĂŞme logique de domination et d’obĂ©issance, la mĂŞme dĂ©shumanisation, la mĂŞme fascination morbide pour la souffrance d’autrui au nom du divertissement. Une jeunesse suicidaire, car dĂ©soeuvrĂ©e, aux valeurs perdues, sacrifiĂ©e sur l’autel d’une sociĂ©tĂ© du spectacle.

DĂ©peignant une sociĂ©tĂ© dystopique Ă  travers cette marche de longue haleine - euphĂ©misme s’il en est - Marche ou crève est autant une Ă©preuve de force qu’un chemin de croix sans illusion, oĂą cinquante participants marchent - presque comme des zombies agitĂ©s - pour un butin dĂ©risoire.

D’une violence crue, les exĂ©cutions sommaires filmĂ©es face camĂ©ra nous Ă©branlent jusqu’Ă  l’Ă©cĹ“urement. Elles laissent un goĂ»t amer d’impuissance et de rĂ©volte face Ă  cette dictature militaire dĂ©nuĂ©e de toute vergogne. Pendant ce temps, le public, lobotomisĂ© par la perte des valeurs et du sens moral, contemple Ă  peine ce massacre, Ă  distance, avec une lassitude impassible.
 

D’une intensitĂ© dramatique Ă©prouvante, presque insupportable, le film nous entraĂ®ne sur une route extĂ©nuante et dĂ©motivante, jusqu’Ă  nous dĂ©sarmer de toute illusion. Il nous renvoie Ă  notre propre conscience morale, asservie par nos sociĂ©tĂ©s contemporaines liberticides et ultra-conservatrices oĂą la parole contradictoire est davantage perçue comme une menace Ă  endiguer.

RĂ©servĂ© Ă  un public prĂ©parĂ©, notamment en raison de son rythme sciemment larvĂ© et langoureux, Marche ou crève justifie pleinement son interdiction aux moins de 16 ans. Encore faudrait-il que les adolescents Ă  la capacitĂ© de rĂ©flexion et au bagage culturel s’y confrontent, en espĂ©rant qu'ils ne connaitront jamais ce pouvoir totalitaire.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
 
 
FILMOGRAPHIE: Francis Lawrence est un rĂ©alisateur amĂ©ricain nĂ© le 26 mars 1971 Ă  Vienne, en Autriche. 2005 : Constantine. 2007 : Je suis une LĂ©gende. 2011 : De l'eau pour les Ă©lĂ©phants. 2013 : Hunger Games : L'Embrasement. 2014 : Hunger Games : La RĂ©volte, partie 1. 2015 : Hunger Games : La RĂ©volte, partie 2. 2018 : Red Sparrow. 2022 : La Petite Nemo et le Monde des rĂŞves. 2023 : Hunger Games : La Ballade du serpent et de l'oiseau chanteur. 2025 : Marche ou crève. 

lundi 20 octobre 2025

Le Pacte des Loups de Christophe Gans. 2001. France. 2h30.

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"Christophe Gans ou la furie du romanesque."

HĂ©ritier flamboyant du cinĂ©ma d’aventures d’antan, Le Pacte des loups ressuscite l’esprit bisseux des annĂ©es 60, celui des cinĂ©mas de quartier oĂą l’imaginaire vibrait Ă  pleins poumons. Christophe Gans y convoque un univers baroque et Ă©sotĂ©rique, un kalĂ©idoscope de genres - horreur, fantastique, romance, aventure et film en costume - qu’il mĂŞle avec une maĂ®trise visuelle Ă©blouissante. SaturĂ© de couleurs flamboyantes, le film s’impose comme un opĂ©ra d’images, un festin sensoriel oĂą chaque plan semble ciselĂ© Ă  la lame.


L’impact sonore des scènes d’action, magnifiquement chorĂ©graphiĂ©es, participe de cette dĂ©mesure spectaculaire : chaque coup, chaque souffle, chaque cri semble jaillir de l’Ă©cran avec une intensitĂ© tellurique dans une Ă©dition 4K qui laisse pantois. Les sĂ©quences d’arts martiaux, portĂ©es par la grâce fauve de Mark Dacascos, possèdent un souffle Ă©pique rare, entre Ă©lĂ©gance et sauvagerie pure. Le corps devient danse, la violence un rituel. Et quand l’horreur s’invite, elle lacère sans dĂ©tour : les scènes sanglantes, d’une brutalitĂ© inouĂŻe, rappellent combien Gans aime repousser les limites du spectaculaire pour mieux raviver le frisson d’un cinĂ©ma total, gĂ©nĂ©reux, forcenĂ©, dĂ©mesurĂ©.


Au cĹ“ur du tumulte, la romance entre Samuel Le Bihan et Émilie Dequenne se tisse en filigrane, douce parenthèse d’humanitĂ© dans un monde de complots et de griffes. Leurs regards Ă©changĂ©s au milieu des tempĂŞtes confèrent au film une mĂ©lancolie presque mythologique, Ă  l'instar de sa magnifique conclusion non dĂ©nuĂ©e d'Ă©motions mĂ©lancoliques. Le choc des gĂ©nĂ©rations d’acteurs - anciens visages et jeunes recrues - nourrit cette alchimie singulière, entre tradition et modernitĂ©. Le Bihan, viril et tĂ©nĂ©breux, s’impose en chevalier preux, habitĂ© d’une ferveur intĂ©rieure. Dacascos, taiseux et hiĂ©ratique, incarne la noblesse du geste, le dĂ©vouement muet du guerrier. Ă€ l’inverse, Vincent Cassel, en traĂ®tre arrogant et sans vergogne, livre une composition dĂ©testable - dans le meilleur sens du terme -, son vice rongeant l’Ă©cran Ă  chaque apparition.


La musique envoĂ»tante parachève cette dĂ©mesure : elle retrouve la majestĂ© des grands spectacles populaires d’autrefois, oĂą l’orchestre et la passion s’unissaient pour exalter le mythe. Christophe Gans, artisan habitĂ© par l’amour du travail bien fait, tisse deux heures trente de pur divertissement sans jamais trahir l’Ă©lĂ©gance du cinĂ©ma. Son art du rĂ©fĂ©rentiel digĂ©rĂ©, sa science du cadre et du rythme, font de Le Pacte des loups un bijou de stylisme et de gĂ©nĂ©rositĂ©.


Un film fun, jouissif, dĂ©mesurĂ©, qui nous laisse ivres de cinĂ©ma renouant avec son essence essentielle: divertir dans l'artisanat. Si bien que rarement le divertissement français aura atteint un tel sommet de virtuositĂ© et de ferveur visuelle. Un chef-d’Ĺ“uvre du genre, oui, prĂ©cieux parce que trop rare, voir aussi digne pour son discours Ă©mouvant sur la protection des loups et la maltraitance animale. Or, Ă  travers cette cause essentielle, son Ă©clat baroque et ses vertiges d’action, Le Pacte des loups y dĂ©voile la face sombre du fanatisme religieux, ce pouvoir criminel drapĂ© de foi, oĂą le clergĂ© manipule la peur pour rĂ©gner sur les âmes. Une lutte des pouvoirs oĂą la bĂŞte vĂ©ritable n’est pas celle qu’on traque au fond des bois, mais celle qui sommeille dans le cĹ“ur des hommes.


A revoir d'urgence, de préférence dans son édition 4K insensée.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
3èx

Dracula de Tod Browning. 1931. U.S.A. 1h14.

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"Dracula : la première nuit du fantastique."

Chef-d’Ĺ“uvre absolu âgĂ© de quatre-vingt-quatorze printemps, Dracula de Tod Browning prouve, Ă  chaque nouvelle vision, que la magie de la première fois se rĂ©gĂ©nère indĂ©finiment. Le film lui-mĂŞme, vampirisĂ© par l’entreprise de son auteur et de la prĂ©sence archĂ©typale de son acteur, accède ainsi Ă  l’immortalitĂ© après s’ĂŞtre nourri du roman de Bram Stoker. Cette fraĂ®cheur originelle, gravĂ©e sur pellicule monochrome, confère Ă  l’histoire - pourtant mille fois revisitĂ©e - une singularitĂ© intacte, que Browning cisèle avec un soin formel hallucinatoire.

Tout concourt Ă  cette envoĂ»tante perfection : la nature environnante imprĂ©gnĂ©e d’un onirisme crĂ©pusculaire, les intĂ©rieurs du château drapĂ©s d’immenses toiles d’araignĂ©es, son escalier en colimaçon s’Ă©tirant jusqu’au vertige, les extĂ©rieurs noyĂ©s de brume, ou encore la demeure familiale oĂą les hĂ©ros cherchent refuge. Et comment oublier les apparitions spectrales et sensuelles du trio de femmes vampires, voilĂ©es de soie, dĂ©ambulant au seuil du dĂ©sir et de la mort dans les sous-sols dĂ©crĂ©pis.

Tout, dans Dracula, transpire un gothisme charnel et sĂ©pulcral, un sang du rĂŞve, sublimĂ© par un noir et blanc granuleux Ă  damner un saint. Et Bela Lugosi, de sa prestance hiĂ©ratique, snobĂ©e, malĂ©fique, hante chaque plan, agrippe le regard, fige le temps - jusqu’Ă  devenir, Ă  lui seul, la pulsation nocturne du mythe.

VoilĂ  sans doute ici la sève du cinĂ©ma fantastique le plus noble et le plus cher : abolir la poussière du temps, ranimer les spectres sĂ©culaires pour nous faire croire, l’espace d’une oeuvre, que l’Ă©ternitĂ© existe.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
5èx. Vostf

jeudi 16 octobre 2025

The Slumber party massacre de Amy Holden Jones. 1982. U.S.A. 1h17.

                                                       
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"La nuit oĂą les filles prirent la parole."

Fleurant bon le parfum des annĂ©es 80 - alors qu’Ă  l’Ă©poque je le tenais pour un semi-nanar, semi-navet - The Slumber Party Massacre se rĂ©vèle aujourd’hui un sympathique psycho-killer, agrĂ©able Ă  suivre, ludique et mĂŞme rigolo, grâce Ă  sa facture semi-parodique que la rĂ©alisatrice Amy Holden Jones exploite avec sobriĂ©tĂ©, sans jamais se railler du genre.

RĂ©servĂ© sans doute aux inconditionnels, ce massacre diurne met davantage en valeur la gente fĂ©minine que masculine : ici, point de potiches dĂ©cervelĂ©es aux seins siliconĂ©s. Les filles conversent plus que les mecs, se dĂ©fendent Ă  plusieurs lors du final musclĂ© avec un certain acharnement, parlent sans complexe de sexe, de drogue, d’alcool… et s’accordent mĂŞme quelques traits d’humour macabre - il fallait oser la dĂ©gustation de pizza sur un cadavre encore tiède. Le rythme s’emballe peu Ă  peu, les meurtres s’enchaĂ®nent Ă  renfort de gore rutilant jusqu’au carnage final sans final girl Ă©prouvĂ©, Ă©tonnamment bien maĂ®trisĂ© par une mise en scène soignĂ©e, soutenue par une splendide photographie contrastĂ©e (Ă  redĂ©couvrir absolument dans son incroyable Ă©crin 4K).
 

Quant au tueur sans masque, au visage banal - Ă©voquant celui de Blood Feast de Herschell Gordon Lewis - il dĂ©gage une inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© : mĂŞme regard demeurĂ©, mĂŞme aura malsaine, amplifiĂ©e par une partition d’orgue dĂ©licieusement anachronique. Sa prĂ©sence inspire tout Ă  la fois la crainte, une lĂ©gère apprĂ©hension, et un sourire complice devant son ustensile aussi phallique qu’incongru, brandi comme une dĂ©claration d’amour tordue aux femmes.

Jouant avec les clichĂ©s du psycho-killer avec malice et une certaine habiletĂ©, The Slumber Party Massacre sĂ©duit par son esprit parodique discret, son ton badin et sa sincĂ©ritĂ© d’Ă©poque. Une sĂ©rie B bonnard, baignĂ©e dans la sainte lumière des annĂ©es 80, que la rĂ©alisatrice ausculte avec un sens esthĂ©tique inattendu.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir 
2èx. 4K Vostf  
 
  
Ci-joint l'Ă©tonnante Filmographie de la rĂ©alisatrice: 
1982 : The slumber party massacre. 1984 : Love Letters. 1988 : Mystic Pizza. 1987 : L'apprentie domestique. 1991 : Saturday's (tĂ©lĂ©film). 1992 : Beethoven. 1992 : Indecency (tĂ©lĂ©film). 1993 : Proposition indĂ©cente. 1993 : Beethoven 2. 1994 : Guet-apens. 1996 : Sombres Soupçons. 1997 : Relic. 2000 : Beethoven 3. 2001 : Beethoven 4. 2003 : Beethoven et le TrĂ©sor perdu. 2007 : Indecent Proposal (court-mĂ©trage). 2010 : H.M.S.: White Coat (tĂ©lĂ©film). 2011 : Beethoven sauve NoĂ«l. 2014 : Black Box. 2014 : Beethoven et le TrĂ©sor des pirates. 2018 - 2023 : The Resident. 

lundi 13 octobre 2025

Good Boy de Ben Leonberg. 2025. U.S.A. 1h13.

                          (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Dans les yeux du chien, la peur a un visage."

ArmĂ© d’un concept aussi couillu que casse-gueule, Ben Leonberg parvient, avec autant d’habiletĂ© que d’ambition, Ă  ne jamais le faire sombrer dans le ridicule.

Entièrement tournĂ© du point de vue d’un chien rĂ©duit Ă  la solitude dans une demeure potentiellement hantĂ©e, aux cĂ´tĂ©s d’un maĂ®tre rongĂ© par le cancer, Good Boy exploite Ă  merveille chaque recoin de cette Ă©trange bâtisse, avec une maĂ®trise technique terriblement inspirĂ©e - frĂ©quemment Ă  hauteur du chien. Par la force de cette mise en scène inventive, auscultant les rĂ©actions de stupeur et d’apprĂ©hension d’un simple animal, nous participons Ă  une expĂ©rience horrifique comme nul autre film n’avait su l’oser.
Mais si Good Boy demeure si singulier, si dĂ©rangeant, si dĂ©stabilisant - c’est dans sa facultĂ© sensorielle Ă  nous confondre Ă  la place du chien. Comme lui, nous ne comprenons jamais tout Ă  fait ce que nous voyons, ni ce que nous subissons. Le rĂ©alisateur brouille les frontières entre rĂŞve, hallucination et rĂ©alitĂ©, au grĂ© de visions opaques d’une entitĂ© fangeuse, sournoise, pernicieuse - sans pitiĂ©.


Ă€ travers l’impuissance et la fragilitĂ© d’un simple canidĂ© pris au piège d’une expĂ©rience surnaturelle bâtie sur l’incomprĂ©hension, l'impuissance et la cruautĂ©, Good Boy nous enferme dans une double position inconfortable : celle du voyeur et de la victime. Une intensitĂ© Ă©motionnelle que l’on ne voit jamais venir Ă  travers son initiation hĂ©roĂŻque doublĂ©e d'une une tension oppressante qui va dĂ©licatement crescendo. C’est lĂ  que rĂ©side la force, la vĂ©racitĂ© de cette hantise dĂ©moniale vue Ă  travers les yeux d’un acteur canin d’une expressivitĂ© dĂ©sarmante. Jusqu’Ă  ce final subtilement Ă©mouvant par le non-dit qui refuse le happy-end attendu.

En matière d’horreur, si l’annĂ©e 2025 ne dĂ©roge pas Ă  la règle qualitative, Good Boy prouve qu’avec de l’ambition et l’intelligence de ne pas prendre le spectateur pour un ado ou un imbĂ©cile, il est encore possible d’offrir des Ĺ“uvres qui s’impriment durablement en nous. Avec ce sentiment noble et rare d’avoir participĂ© Ă  quelque chose de neuf, de rĂ©ellement novateur, au cĹ“ur du vieux thème de la maison hantĂ©e.

Une sacrée surprise donc, qui laisse derrière elle un frisson persistant, trouble et dérangeant, un souffle de hantise jamais vraiment éteint bien après le générique.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

samedi 11 octobre 2025

Shiva Baby

                                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Le sabbat des identités."
Quand on tombe, par pur hasard, ou plutôt par rendez-vous, sur une énorme surprise.
L’histoire, d’une simplicitĂ© dĂ©sarmante, dĂ©route d’emblĂ©e. On se demande Ă  quoi rime cette rĂ©union funĂ©raire, et surtout oĂą la rĂ©alisatrice veut nous embarquer dans ce huis clos faussement affable. 
Il ne se passe rien - ou presque - et pourtant tout vibre : une ambiance inquiĂ©tante, dĂ©calĂ©e, ironique, terriblement caustique, d’une intensitĂ© dĂ©tonante.

Tout repose sur les regards, les non-dits, les postures hypocrites. Et surtout, grâce au jeu habité des comédiennes et à une mise en scène baroque, presque cartographique dans sa dimension horrifique, Shiva Baby devient une épreuve de force psychologique, impossible à effacer de la mémoire sitôt le générique clos.

Cette farce juive Ă  base d'anxiĂ©tĂ©, de judaĂŻsme, de bisexualitĂ©, d’une maĂ®trise chirurgicale, ne dure qu’une heure treize - et pourtant, on en ressort dĂ©pitĂ©, frustrĂ© de sa brièvetĂ©. 

Gratitude Ă  Rachel Sennott, Ă©tudiante peu recommandable, au bord du chavirement, en pleine crise identitaire face Ă  une assemblĂ©e bourgeoise rongĂ©e de nĂ©vroses. Elle Ă©clate l’Ă©cran, de la première Ă  la dernière seconde. On voudrait ne jamais la quitter. Trop tard… le rideau est dĂ©jĂ  tombĂ©.

P.S: 12 récompenses à travers le monde sur 43 nominations.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

jeudi 9 octobre 2025

En première ligne / Heldin de Petra Biondina Volpe. 2025. Suisse/Allemagne. 1h33.

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"Le souffle des épuisés."

Avant-propos: "D’ici Ă  2030, il manquera en Suisse 30 000 membres du personnel infirmier. 36 % du personnel infirmier dĂ©missionne quatre ans après sa formation. La pĂ©nurie de soignants dans le monde est une crise sanitaire planĂ©taire. L’OMS estime qu’il manquera 13 millions de soignants d’ici Ă  2030."

Production germano-suisse, En première ligne suit le quotidien d’une infirmière, Floria Lind, dans un hĂ´pital suisse en sous-effectif chronique. Par son rĂ©alisme clinique et son immersion sensorielle, le film capte d’emblĂ©e l’essence du rĂ©el : celui d’un monde Ă©puisĂ©, au bord de la rupture. Soutenu par le jeu d’acteurs d’une vĂ©ritĂ© presque documentaire - notamment celui, habitĂ©, de l’Allemande Leonie Benesch -, En première ligne impose une humanitĂ© brute, charnelle, portĂ©e par une lumière laiteuse, bleutĂ©e, d’une froideur presque anesthĂ©siante.

                                             
 
De sa dĂ©marche alourdie Ă  son regard inlassablement tournĂ© vers l’autre, Leonie Benesch incarne une femme pugnace, ancrĂ©e dans la sollicitude et la rĂ©sistance tranquille. MalgrĂ© la fatigue qui ronge, la lassitude qui creuse, elle avance - droite, entière, traversant cette journĂ©e harassante faite de gestes rĂ©pĂ©tĂ©s, de douleurs reçues, d’espoirs infimes. Ses rencontres, souvent âpres - patients irrĂ©vĂ©rencieux, Ă©goĂŻstes, parfois enfantins - rĂ©vèlent peu Ă  peu des Ă©clats de bontĂ©, de fragilitĂ©, d’altruisme. Sous la provocation affleure la peur ; sous l’amertume, un sursaut de conscience.

Ă€ travers ces visages abĂ®mĂ©s par la maladie, En première ligne bouleverse sans prĂ©venir. Il montre comment, dans la dĂ©tresse, certains retrouvent encore la lumière - celle qu’une infirmière courageuse allume par sa seule prĂ©sence, son abnĂ©gation, son humanitĂ© intacte. Vibrant, sans jamais sombrer dans le misĂ©rabilisme ou la sinistrose, le film dresse un tĂ©moignage d’une rare justesse sur la fatigue morale du corps infirmier, dans une sociĂ©tĂ© exsangue, vidĂ©e de compassion, d'ambition et d’effectifs. 

PortĂ© par une mise en scène d’une intensitĂ© dramatique maĂ®trisĂ©e - camĂ©ra fluide, mouvements circulaires d’une prĂ©cision organique -, Petra Volpe signe une Ĺ“uvre profondĂ©ment habitĂ©e, entre docu-vĂ©ritĂ© et drame viscĂ©ral. En première ligne Ă©branle nos Ă©motions, ravive notre empathie, et nous confronte Ă  une Ă©vidence : derrière chaque blouse blanche se cache une âme au bord du gouffre, mais debout encore, par devoir d’aimer, par nĂ©cessitĂ© de soigner. Bouleversant, comme le suggère en douceur cet ultime plan d’une solidaritĂ© fĂ©minine, pudique et tendre, qui nous laisse sans voix. 

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

mercredi 8 octobre 2025

Monster: Ed Gein. 2025. U.S.A. 8 épisodes.

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"Larmes sur un visage de cuir."

Tout bien considĂ©rĂ©, que penser de cette sĂ©rie scindĂ©e en huit Ă©pisodes Ă  la fois troubles, malaisants, Ă©quivoques, expĂ©rimentaux, voire bouleversants - si je me rĂ©fère au dernier, dĂ©chirant, Ă  ma grande stupeur ? Car je n’ai jamais ressenti de vĂ©ritable empathie durant ces sept premiers Ă©pisodes inĂ©gaux, oĂą je ne savais trop oĂą les crĂ©ateurs souhaitaient nous mener. Est-ce un portrait psychologique ? Un commentaire culturel ? Un hommage Ă  la starification des serial killers, confondant admirablement fiction et rĂ©alitĂ© - avec ces scènes de tournage de Massacre Ă  la Tronçonneuse et Psychose ?

Pourtant, l’Ă©pisode final m’a tĂ©tanisĂ©. Une Ă©motion brute, Ă  vif. Jamais, dans ma vie de cinĂ©phile, un tueur en sĂ©rie n’avait su me faire pleurer - par la force tragique de son humanitĂ©. Les crĂ©ateurs prĂ©tendent l’humaniser tout en persĂ©vĂ©rant dans l’extravagance de ses hallucinations morbides, oĂą Ed Gein se starifie auprès des pires monstres de l’histoire, par absence d’amour, de soutien, de rĂ©confort - dans une sociĂ©tĂ© normalisĂ©e, incapable de concevoir que, parfois, derrière un monstre, se cache une part d’homme.


Ed Gein est bel et bien une victime : des sermons de sa mère bigote, de sa misanthropie - autant de haine pour l’homme que pour la femme - et d’une solitude qui ne trouve refuge que dans les dĂ©lires fuyants d’une nĂ©crophilie galopante passĂ©e sa fascination pour le gĂ©nocide juif. Le contenu de cette sĂ©rie hors norme bouscule nos habitudes : dĂ©stabilisante, rarement immersive (en dĂ©pit d’un final cathartique flirtant avec le chef-d’Ĺ“uvre Ă©lĂ©giaque), elle conjugue - avec un soin formel et une efficacitĂ© technique remarquables - scènes psychologiques, horreurs sardoniques et mythologie du mal, de façon volontairement incohĂ©rente.

La plupart des Ă©pisodes fascinent autant qu’ils empĂŞchent toute immersion, nous laissant perplexes devant le sens de ce que nous voyons et subissons - notamment dans le partage quelque peu commun, dans cette relation romanesque entre Eddie et une jeune fille Ă  la nĂ©crophilie refoulĂ©e (superbement incarnĂ©e par la force de vĂ©ritĂ© naturelle de Suzanna Son). Le rythme, parfois langoureux, dĂ©tachĂ©, effleure l’Ă©motion sans l’Ă©treindre. Et pourtant, impossible de dĂ©tourner le regard : Charlie Hunnam, habitĂ©, transperce l’Ă©cran, jusqu’Ă  m’arracher les larmes d’une dĂ©livrance, lors d’un adieu inoubliable.
 
 
La sĂ©rie interroge notre instinct voyeuriste, la fascination pour ces monstres que la sociĂ©tĂ© a engendrĂ©s, l’hĂ©ritage d’une violence perverse et sadique, sans cesse reproduite, jusque dans l'ombre, le spectre du nazisme, la starification du crime que le cinĂ©ma Ă©rige en mythe. Ed Gein, lui, nous dĂ©sarme dans sa condition de victime criminelle, recluse, incomprise, consumĂ©e par sa schizophrĂ©nie maternelle.

Alors que penser de cette sĂ©rie malade, qui nous invite Ă  sonder le monstre tapi en chacun de nous ? Que la valeur d’un homme se juge peut-ĂŞtre Ă  la manière dont il affronte ce monstre enfoui. Quoi qu’on en dise, Ed Gein est Ă  revoir : il ne laisse pas indiffĂ©rent, nous extirpe de notre zone de confort sans anesthĂ©sie, bouleverse notre quotidien cinĂ©phile de par son rĂ©alisme trouble, glauque (en mode lĂ©chĂ©) et Ă©quivoque. Une Ĺ“uvre libre, dĂ©calĂ©e, putassière, d’un humanisme aussi torturĂ© que dĂ©sespĂ©rĂ©. On en sort impassible, bien que minĂ©, comme une tragĂ©die moisie.

 
Quant à ceux et celles qui ont détesté, les raisons argumentées tiennent la route.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir