(Crédit photo : image trouvée via Google, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
"Larmes sur un visage de cuir."
Tout bien considĂ©rĂ©, que penser de cette sĂ©rie scindĂ©e en huit Ă©pisodes Ă la fois troubles, malaisants, Ă©quivoques, expĂ©rimentaux, voire bouleversants - si je me rĂ©fère au dernier, dĂ©chirant, Ă ma grande stupeur ? Car je n’ai jamais ressenti de vĂ©ritable empathie durant ces sept premiers Ă©pisodes inĂ©gaux, oĂą je ne savais trop oĂą les crĂ©ateurs souhaitaient nous mener. Est-ce un portrait psychologique ? Un commentaire culturel ? Un hommage Ă la starification des serial killers, confondant admirablement fiction et rĂ©alitĂ© - avec ces scènes de tournage de Massacre Ă la Tronçonneuse et Psychose ?
Pourtant, l’Ă©pisode final m’a tĂ©tanisĂ©. Une Ă©motion brute, Ă vif. Jamais, dans ma vie de cinĂ©phile, un tueur en sĂ©rie n’avait su me faire pleurer - par la force tragique de son humanitĂ©. Les crĂ©ateurs prĂ©tendent l’humaniser tout en persĂ©vĂ©rant dans l’extravagance de ses hallucinations morbides, oĂą Ed Gein se starifie auprès des pires monstres de l’histoire, par absence d’amour, de soutien, de rĂ©confort - dans une sociĂ©tĂ© normalisĂ©e, incapable de concevoir que, parfois, derrière un monstre, se cache une part d’homme.

Ed Gein est bel et bien une victime : des sermons de sa mère bigote, de sa misanthropie - autant de haine pour l’homme que pour la femme - et d’une solitude qui ne trouve refuge que dans les dĂ©lires fuyants d’une nĂ©crophilie galopante passĂ©e sa fascination pour le gĂ©nocide juif. Le contenu de cette sĂ©rie hors norme bouscule nos habitudes : dĂ©stabilisante, rarement immersive (en dĂ©pit d’un final cathartique flirtant avec le chef-d’Ĺ“uvre Ă©lĂ©giaque), elle conjugue - avec un soin formel et une efficacitĂ© technique remarquables - scènes psychologiques, horreurs sardoniques et mythologie du mal, de façon volontairement incohĂ©rente.
La plupart des Ă©pisodes fascinent autant qu’ils empĂŞchent toute immersion, nous laissant perplexes devant le sens de ce que nous voyons et subissons - notamment dans le partage quelque peu commun, dans cette relation romanesque entre Eddie et une jeune fille Ă la nĂ©crophilie refoulĂ©e (superbement incarnĂ©e par la force de vĂ©ritĂ© naturelle de Suzanna Son). Le rythme, parfois langoureux, dĂ©tachĂ©, effleure l’Ă©motion sans l’Ă©treindre. Et pourtant, impossible de dĂ©tourner le regard : Charlie Hunnam, habitĂ©, transperce l’Ă©cran, jusqu’Ă m’arracher les larmes d’une dĂ©livrance, lors d’un adieu inoubliable.
La sĂ©rie interroge notre instinct voyeuriste, la fascination pour ces monstres que la sociĂ©tĂ© a engendrĂ©s, l’hĂ©ritage d’une violence perverse et sadique, sans cesse reproduite, jusque dans l'ombre, le spectre du nazisme, la starification du crime que le cinĂ©ma Ă©rige en mythe. Ed Gein, lui, nous dĂ©sarme dans sa condition de victime criminelle, recluse, incomprise, consumĂ©e par sa schizophrĂ©nie maternelle.
Alors que penser de cette sĂ©rie malade, qui nous invite Ă sonder le monstre tapi en chacun de nous ? Que la valeur d’un homme se juge peut-ĂŞtre Ă la manière dont il affronte ce monstre enfoui. Quoi qu’on en dise, Ed Gein est Ă revoir : il ne laisse pas indiffĂ©rent, nous extirpe de notre zone de confort sans anesthĂ©sie, bouleverse notre quotidien cinĂ©phile de par son rĂ©alisme trouble, glauque (en mode lĂ©chĂ©) et Ă©quivoque. Une Ĺ“uvre libre, dĂ©calĂ©e, putassière, d’un humanisme aussi torturĂ© que dĂ©sespĂ©rĂ©. On en sort impassible, bien que minĂ©, comme une tragĂ©die moisie.
Quant à ceux et celles qui ont détesté, les raisons argumentées tiennent la route.
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir