Photo empruntée sur Google, appartenant au site fan-de-cinema.com
de Mike Nichols. 1994. U.S.A. 2h05. Avec Jack Nicholson, Michelle Pfeiffer, James Spader, Kate Nelligan, Richard Jenkins, Christopher Plummer, Eileen Atkins.
Sortie salles France:
14 Septembre 1994. U.S:
17 Juin 1994
FILMOGRAPHIE:
Mike Nichols, nĂ© Michael Igor Peschkowsky le 6 novembre 1931 Ă Berlin et mort Ă New York le 19 novembre 2014 (Ă 83 ans), est un rĂ©alisateur amĂ©ricain, d’origine russe et allemande. 1966 : Qui a peur de Virginia Woolf ? 1967 : Le LaurĂ©at. 1970 : Catch 22. 1971 : Ce plaisir qu'on dit charnel. 1973: Le Jour du dauphin. 1975 : La Bonne Fortune. 1983 : Le Mystère Silkwood. 1986 : La BrĂ»lure. 1988 : Biloxi Blues. 1988 : Working Girl. 1990 : Bons baisers d'Hollywood. 1991 : Ă€ propos d'Henry. 1994 :
Wolf. 1996: Birdcage. 1998 : Primary Colors. 2000 : De quelle planète viens-tu ? 2004 : Closer, entre adultes consentants. 2007: La Guerre selon Charlie Wilson.

"Il y a bien des hommes qui sont plus monstres que vous, dit la Belle, et je vous aime mieux avec votre figure que ceux qui, avec la figure d’homme, cachent un cĹ“ur faux, corrompu, ingrat."
Réalisateur émérite révélé par Qui a peur de Virginia Woolf ? et Le Lauréat, Mike Nichols renoue avec le Fantastique après nous avoir déjà séduits avec l'émouvant (et méconnu) Le Jour du Dauphin. Prenant pour thème le mythe séculaire du loup-garou, Mike Nichols nous offre également avec Wolf une variation moderne de La Belle et la Bête que le duo Nicholson/Pfeiffer transfigure à travers une romance en perdition. Belle, intense, sensuelle, passionnante et subtilement langoureuse.
Après avoir été mordu par un loup un soir de pleine lune, Will Randall s'étonne de ses nouveaux dons olfactifs et auditifs. Licencié par son patron d'édition par la faute de son ennemi juré, l'opportuniste Stewart Swinton, il tente en désespoir de cause de renégocier son emploi au moment même où il rencontre incidemment la fille du boss, Laura Alden. Sensiblement attirés l'un par l'autre, cette dernière s'efforce de soutenir les angoisses grandissantes de son compagnon, persuadé qu'il est désormais habité par un instinct primitif depuis sa morsure.
Fort du brio d'une mise en scène classieuse, Mike Nichols renouvelle le mythe du loup-garou sans jamais chercher à le révolutionner, préférant en faire le révélateur d'une trajectoire profondément humaine. Si la narration, volontairement classique, peut au premier abord sembler linéaire et prévisible, elle apparaît finalement comme l'un des atouts majeurs du film : Nichols prend son temps parce que ce qui l'intéresse véritablement n'est pas tant la métamorphose de l'homme en bête que celle de deux êtres qui vont progressivement apprendre à se connaître, à se désirer et à s'aimer. Le fantastique devient alors le cadre d'une romance adulte, fragile et pudique, dont la progression constitue le véritable cœur du récit.

Jack Nicholson et Michelle Pfeiffer forment ainsi un couple infortuné d'une rare justesse, avec un humanisme et une pudeur subtilement posés, fragiles et matures. Charismatiques en diable dans leurs échanges amoureux peu à peu probants, ils portent le film sur leurs épaules avec une densité pondérée que Mike Nichols prend soin d'intensifier sans jamais forcer l'émotion. Car la grande force de Wolf réside précisément dans cette relation qui ne cesse d'évoluer au gré de la transformation de Will. Plus celui-ci se rapproche de sa nature animale, plus Laura découvre paradoxalement en lui une personnalité qu'elle n'avait peut-être jamais eu l'occasion de connaître auparavant.
Will, jusqu'alors homme effacé, résigné et professionnellement humilié, semble retrouver avec ses instincts nouveaux une assurance, une sensualité et une liberté qui le rendent progressivement plus vivant. Laura, elle, demeure partagée entre l'optimisme et l'angoisse, l'attirance et l'appréhension. Elle ne se contente jamais de voir en lui une créature monstrueuse qu'il faudrait sauver : elle accompagne ses bouleversements, les observe, les comprend peu à peu, jusqu'à accepter cette part animale qui fait désormais partie de celui qu'elle aime. C'est cette évolution sentimentale, infiniment plus que les effets lycanthropiques, qui confère au film sa véritable grâce émotionnelle.
La force du récit émane notamment de sa capacité à nous faire croire à l'improbable en privilégiant l'intime et l'effet de suggestion. Les métamorphoses spectaculaires sont ainsi retardées au possible, tandis que Nichols laisse Jack Nicholson faire progressivement affleurer la bête à travers son comportement, ses regards, sa gestuelle et cette sensualité animale qui gagne peu à peu le personnage. Les séquences véritablement horrifiques et homériques n'interviennent finalement que durant les dix ou quinze dernières minutes, comme si le cinéaste avait volontairement conservé le fantastique en arrière-plan afin de mieux privilégier l'étude de caractères et la relation qui unit ses deux protagonistes.
Outre cette noble romance transcendée par l'aplomb de nos illustres comédiens, à la fois confiants et détendus - surtout la belle - avant de se compromettre dans la contrariété et l'appréhension d'une vérité implacable, Mike Nichols en extirpe également en filigrane une satire mordante de l'arrivisme des financiers prêts à s'entretuer pour emporter la mise. Sur ce point, James Spader demeure délectable de cynisme et de fourberie dans le rôle secondaire d'un transfuge habité par la cupidité. Il est d'ailleurs savoureux que le véritable "loup" du récit soit peut-être moins celui que la morsure transforme que ceux qui, dans le monde professionnel de Will, ont déjà fait de la prédation leur ambition.

Wolf apparaît dès lors moins comme un traditionnel film de loup-garou que comme une variation sentimentale et fantastique sur La Belle et la Bête. Un film de loup-garou qui, paradoxalement, refuse presque d'être un film de loup-garou. Ce qui importe ici n'est pas la spectaculaire transformation d'un homme en créature, mais la manière dont cette métamorphose bouleverse son rapport au monde et, surtout, son rapport à Laura. À mesure que la bête s'impose, l'amour se précise ; à mesure que Will s'éloigne de l'homme qu'il était, Laura semble découvrir celui qu'il est véritablement.
Habilement exploitées car retardant au possible les métamorphoses spectaculaires, les maquillages à l'ancienne, aussi concis soient-ils et inspirés des travaux de la Universal, participent eux aussi à cette approche du mythe. À cela s'ajoute la douce partition d'Ennio Morricone, qu'il transfigure avec une émotion épurée.
Comme le souligne l'essence capiteuse de son épilogue imprégné d'élégie onirique, avec, cerise sur le gâteau, cet ultime plan serré sur le visage gracile de Michelle Pfeiffer, Wolf achève de nous rappeler que derrière le monstre demeure toujours un homme susceptible d'être aimé. Et c'est finalement dans cette relation profonde, sensuelle et profondément mature entre Nicholson et Pfeiffer que Mike Nichols trouve la véritable raison d'être de son film.
Un divertissement de premier choix donc, dont le classicisme narratif, que l'on pourrait initialement lui reprocher, devient finalement le plus bel Ă©crin pour une romance d'une dĂ©licatesse inattendue. Ă€ revoir avec un vif intĂ©rĂŞt… et, surtout, avec le cĹ“ur.
— Celui du cĹ“ur noir des images đź–¤
08.09.26. 4èx.
Récompense: Saturn Award du meilleur scénario par l'Académie des films de science-fiction, fantastique et horreur.