vendredi 31 août 2018

Descente aux Enfers / Vice Squad

                                  Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site four-tous.blogspot.com

de Gary Sherman. 1982. US.A. 1h37. Avec Gary Swanson, Wings Hauser, Season Hubley, Pepe Serna, Nina Blackwood, Beverly Todd, Lydia Lei, Joseph DiGiroloma.

Sortie salles France: 4 Août 1982. U.S: 22 Janvier 1982

FILMOGRAPHIE: Gary A. Sherman est un réalisateur, scénariste et producteur américain né en 1943 à Chicago dans l'Illinois. 1972: Le Métro de la mort, 1981: Réincarnations, 1982: Descente aux enfers, Mystérious Two (TV film), 1984: The Streets (TV film), 1987: Mort ou Vif, 1988: Poltergeist 3, 1990: Lisa, After the Shock, 1991: Murderous Vision (TV film).


RemarquĂ© auprès de son premier long, le MĂ©tro de la mort, puis rĂ©vĂ©lĂ© avec le bijou d'humour macabre, RĂ©incarnations, Gary Sherman exploite en 1982 le thriller Ă  travers la sĂ©rie B teigneuse Descente aux Enfers. Le PitchAprès ĂŞtre parvenu Ă  s'Ă©chapper une seconde fois au moment de son arrestation, un tueur misogyne s'efforce de retrouver une jeune prostituĂ©e, l'indic ayant permis Ă  la police de l'apprĂ©hender. L'inspecteur Tom Walsh et ses adjoints (dĂ©guisĂ©s en civils) tentent de retrouver ses traces avant qu'il n'assassine la prostituĂ©e en guise de vengeance. Baignant dans un vĂ©nĂ©neux climat nocturne afin de mettre en exergue une faune urbaine aliĂ©nĂ©e (tant auprès d'une clientèle lubrique machiste que des trafiquants en tous genres), Descente aux Enfers joue la carte du divertissement pour adultes, de par son environnement souvent glauque et son langage cru particulièrement rustre n'ayant pas froid aux yeux.


Ainsi, si l'intrigue sommaire ne se focalise que sur l'efficacitĂ© d'une chasse Ă  l'homme rondement menĂ©e (actions, agressions, poursuites en règle), Descente aux Enfers maintient d'autant mieux l'intĂ©rĂŞt grâce Ă  l'implication des comĂ©diens habitĂ©s par une frĂ©nĂ©sie collective Ă  s'efforcer de localiser et apprĂ©hender un tueur dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© littĂ©ralement increvable. On peut d'ailleurs s'amuser de 1 ou 2 rebondissements improbables lorsque celui-ci parvient une Ă©nième fois Ă  Ă©chapper Ă  ses rivaux avec une insolence racoleuse. Or ici, l'invraisemblable demeure tout Ă  fait crĂ©dible de par les rĂ©alisme des situations remarquablement mises en scène par le dynamisme du montage et l'impulsion dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©e des protagonistes Ă  bout de souffle. On y croit donc en Ă©tant rivĂ© Ă  notre fauteuil par son intensitĂ© impromptue. Gary Sherman y injectant d'ailleurs une certaine dĂ©rision Ă  travers quelques situations sciemment grotesques, de par la posture erratique d'olibrius en mal de notoriĂ©tĂ© (le vieux chinois adepte du kung-fu, le vieillard en berne et sa mise en scène nĂ©crophile). Ainsi, fort d'une solide distribution (Gary Swanson en flic irascible bafouant ses règles dĂ©ontologiques, la nĂ©ophyte Season Hubley en catin au grand coeur Ă  bout de souffle crève l'Ă©cran), Descente aux enfers gagne en rigueur sous l'impulsion Ă©baubie de Wings Hauser littĂ©ralement habitĂ© en maniaque stoĂŻque au regard Ă©carquillĂ© ! A eux trois, ils forment un trio belliqueux aussi impressionnant que nĂ©vrosĂ© Ă  arpenter une mĂ©tropole urbaine en Ă©bullition si bien que la marginalitĂ© est reine.


Hollywood Night vitriolé.
Sans rĂ©volutionner le genre mais tenant louablement la dragĂ©e haute Ă  ses homologues (New-York 2h du matin, l'Ange de la Vengeance, Cruising), Descente aux Enfers est suffisamment nerveux, alerte, violent (tant les gestes que la parole), colorĂ© (superbe photo Ă©clairĂ©e de nĂ©ons gĂ©latineux), immersif, forcenĂ© pour scander un modèle de sĂ©rie B dressant en background un tableau assez inquiĂ©tant d'une AmĂ©rique interdite en proie Ă  une misanthropie galopante. A revoir d'urgence si bien qu'il n'a pas pris une ride grâce en prioritĂ© Ă  la nervositĂ© de sa mise en scène souvent inventive et Ă  son rĂ©alisme dĂ©complexĂ©. 

* Bruno
26.03.23. 3èx
31.08.18. 
03.03.11

jeudi 30 août 2018

La longue nuit de l'Exorcisme / Non si sevizia un paperino / Ne torturez pas le caneton

                                               Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site jambo-congo.net

de Lucio Fulci. 1972. Italie. 1h48. Avec Barbara Bouchet, Tomas Milian, Florinda Bolkan, Marc Porel, Ugo D'Alessio, Georges Wilson,  Irene Papa.

Sortie salles Italie: 29 septembre 1972. France: 22 mars 1978 (Int - 18 ans)

FILMOGRAPHIE SELECTIVE: Lucio Fulci est un rĂ©alisateur, scĂ©nariste et acteur italien, nĂ© le 17 juin 1927 Ă  Rome oĂą il est mort le 13 mars 1996. 1966: Le Temps du Massacre, 1969 : Liens d'amour et de sang , 1971 : Carole, 1971: Le Venin de la peur,1972 : La Longue Nuit de l'exorcisme, 1974 : Le Retour de Croc Blanc, 1975: 4 de l'Apocalypse, 1976: Croc Blanc, 1977 : L'EmmurĂ©e vivante, 1979: l'Enfer des Zombies, 1980 : la Guerre des Gangs, 1980 : Frayeurs, 1981 : Le Chat noir, 1981 : L'Au-delĂ , 1981 : La Maison près du cimetière , 1982 : L'Éventreur de New York , 1984 : 2072, les mercenaires du futur, Murder Rock, 1986 : Le Miel du diable , 1987 : Aenigma, 1988: Quando Alice ruppe lo specchio, 1988 : les Fantomes de Sodome, 1990 : Un chat dans le cerveau, 1990 : Demonia, 1991 : Voix Profondes, 1991 : la Porte du Silence.

 
"L’innocence crucifiĂ©e sous le soleil de Sicile"
Un an après Le Venin de la Peur, Lucio Fulci emprunte Ă  nouveau la voie du thriller. Non pas celle du giallo, comme aiment Ă  le souligner certains spĂ©cialistes — car selon mon raisonnement personnel, il ne s'agit ici nullement du traditionnel tueur gantĂ© dĂ©cimant Ă  l’arme blanche de charmantes demoiselles dĂ©nudĂ©es dans un stylisme charnel typiquement latin. D’ailleurs, prĂ©cisons que son titre franchouillard, La Longue Nuit de l’Exorcisme, ne fut qu’un coup mercantile pour surfer sur le succès phĂ©nomĂ©nal de L’Exorciste de Friedkin. On lui prĂ©fĂ©rera donc son titre original, bien plus subtil et insolite : Ne torturez pas le caneton. Bizarrement, le film ne sortira chez nous qu’en 1978, soit six ans après sa sortie officielle.

Dans un village sicilien Ă©crasĂ© de soleil, une sĂ©rie d’infanticides sans mobile apparent secoue la population. La police, dubitative, enquĂŞte en vain avant de dĂ©signer un simple d’esprit comme bouc Ă©missaire. Très vite, l’agitation populaire enfle : la "sorcière" du village devient la nouvelle cible. 

Avertissement aux âmes prudes : La Longue Nuit de l’Exorcisme ose aborder l’infanticide dans un climat Ă  la fois licencieux et redoutablement pervers. Et ce, sans jamais sombrer dans la complaisance — si l’on met de cĂ´tĂ© quelques sĂ©quences jugĂ©es discutables, tel le lynchage d’une puissance tragique ou la chute d’une victime dĂ©valant une falaise. 

Le ton est donnĂ© d’emblĂ©e, avec la dĂ©couverte incongrue d’une sauvageonne dĂ©terrant un petit squelette. On enchaĂ®ne avec une scène de sexe entre adultes consentants dans une grange, Ă©piĂ©s par l’idiot du village Ă  travers les volets. Puis survient l’inconfort : une sĂ©quence Ă  la limite de la dĂ©cence, oĂą une femme nue aguiche un enfant d’Ă  peine douze ans. Le malaise est lĂ , profond, dĂ©rangeant, mais sans jamais cĂ©der au voyeurisme : tout repose sur le pouvoir de suggestion, les regards ambigus, les contradictions. Une scène qui, aujourd’hui, aurait sans doute Ă©tĂ© balayĂ©e par la censure. Ă€ l’Ă©poque, elle provoqua un tollĂ© : l’actrice fut accusĂ©e de dĂ©tournement de mineur, jusqu’Ă  devoir prouver qu’un nain la doublait dans la scène de dos.

C’est donc Ă  travers les paysages ruraux d’une Italie profonde que Fulci tisse son intrigue, d’une rare densitĂ©. Chacun devient un suspect potentiel. En pourfendeur, le cinĂ©aste bouscule les tabous pour dresser le portrait noir d’une communautĂ© intolĂ©rante, rĂ©trograde, pĂ©trie de superstition et de xĂ©nophobie. Il fustige une religion fanatique, abrutissante, prĂŞte Ă  justifier le meurtre d’enfants au nom d’un ordre moral figĂ©. La scène de lapidation — Ă  coups de triques et de chaĂ®nes — d’une brutalitĂ© insoutenable, anticipe celle du peintre crucifiĂ© dans L’Au-delĂ . Fulci y mĂŞle une mĂ©lodie Ă©lĂ©giaque qui, loin d’attĂ©nuer l’horreur, en accentue la portĂ©e tragique. La victime agonise jusqu’Ă  l’autoroute, sans qu’aucun automobiliste ne s’arrĂŞte. Abrupt. Nihiliste. Jusqu’au bout des ongles. Et pendant ce temps, le vrai coupable court toujours…

C’est alors qu’un journaliste, Ă©paulĂ© de la sulfureuse donzelle "pĂ©dophile", reprend l’enquĂŞte. Le dĂ©nouement, haletant, tendu, aussi trouble que musclĂ© dans ses confrontations, ne déçoit en rien. L’identitĂ© du tueur, son mobile — aussi insensĂ© que cĂ©rĂ©bralement dĂ©rangĂ© — laissent une empreinte durable. CĂ´tĂ© casting, Barbara Bouchet casse son image glamour pour incarner une allumeuse cynique, prisonnière de ses fantasmes et de son addiction Ă  la drogue. Le spectateur, pris au piège, oscille entre fascination pour sa sensualitĂ© et dĂ©goĂ»t pour son immoralitĂ©. Tomas Milian, l’homme aux mille visages, prend le relais dans la seconde moitiĂ© du film : charismatique, dĂ©terminĂ©, il incarne un journaliste dĂ©cidĂ© Ă  dĂ©mĂŞler ce nĹ“ud d’horreurs. Et que dire de Florinda Bolkan, figure Ă  la beautĂ© contrariĂ©e, dans le rĂ´le bouleversant de la sorcière superstitieuse, ravagĂ©e par le deuil — puis lynchĂ©e dans une explosion de sauvagerie putassière ? Une scène extrĂŞme, d’une intensitĂ© dramatique inĂ©galĂ©e, rĂ©servĂ©e aux amateurs d’horreur crapoteuse prĂŞts Ă  encaisser une bestialitĂ© sans filet.


"Les Enfants de la perversion". 
Dans son atmosphère mĂ©phitique, sa galerie de personnages ignares sombrant dans la corruption et le meurtre, La Longue Nuit de l’Exorcisme transcende le thriller rural. Fulci signe une Ĺ“uvre pestilentielle, mais poignante — une diatribe viscĂ©rale contre l’obscurantisme, le fanatisme et la lâchetĂ© des croyances aveugles. On sent que le sujet le touche profondĂ©ment. PortĂ© par le rythme mĂ©lancolique de l’inoubliable chanson d’Ornella Vanoni, ce chef-d'Ĺ“uvre marginal, douloureux et lacrymal, pleure l’innocence salie par l’idĂ©ologie rĂ©trograde. Fulci, en chantre maudit de la dĂ©cadence, nous tend le miroir. Et ce que l’on y voit glace.

Note (wikipedia): Ă€ cause de son pitch critiquant l'Église catholique, le film fut inscrit sur liste noire et ne connu qu'une faible exploitation Ă  travers l'Europe. Avant l'arrivĂ©e d'un DVD en 2000, il n'Ă©tait jamais sorti aux États-Unis.

* Bruno
30/08/18. 4èx
18.01.11.  475 vues

mercredi 29 août 2018

Puppet Master 2

                                                    Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

de David William Allen. 1990. U.S.A. 1h24. Avec Steve Welles, Elizabeth Maclellan, Michael Todd, Julianne Mazziotti, Collin Bernsen, Gregory Webb.

Sortie Video U.S: 7 Février 1991.

FILMOGRAPHIE: David Allen est un réalisateur américain, né le 2 Octobre, 1944 à Los Angeles, Californie, décédé le 16 Août 1999. 1990: Puppet Master II. 1984: Ragewar (segment "Stone Canyon Giant").


Si l'habile artisan David Schmoeller a cĂ©dĂ© sa place au nĂ©ophyte David Allen, Puppet Master 2 ne déçoit pas vraiment, aussi malingre soit son intrigue prĂ©mâchĂ©e et stĂ©rĂ©otypĂ©s ces protagonistes dĂ©nuĂ©s de charisme. Pour autant attachants, ces dernières mĂ©connus du public parviennent Ă  instaurer un climat bonnard de par leur naĂŻve innocence au niveau des romances conjugales ou des relations familiales, et leur gentille maladresse Ă  se confronter Ă  plus petit que soi. A savoir, des poupĂ©es diaboliques toujours aussi charismatiques dans leur morphologie inusitĂ© que David Allen filme avec une attention Ă  la fois  circonspecte et artisanale (stop-motion probant). Tant auprès de leurs dĂ©placements parfois (gentiment) furtifs que de leurs vilenies sournoises exĂ©cutĂ©es avec une certaine inventivitĂ© gorasse (mĂŞme si on aurait pu s'attendre Ă  plus d'effets-chocs spectaculaires). 


Hommage accort Ă  l'Ă©pouvante de la Universal (AndrĂ© Toulon dans une dĂ©froque opaque hĂ©ritĂ©e de L'Homme Invisible alors qu'il tente de ressusciter sa dĂ©funte Ă©pouse en rĂ©fĂ©rence Ă  James Whale) et Ă  Ray Harryhausen (les sĂ©quences en stop motion donc, le flash-back exotique en Egypte), Puppet Master 2 s'avère mĂŞme un tantinet mieux rythmĂ© que son modèle mĂŞme si la gratuitĂ© de certaines scènes chocs pâlie son absence de suspense. Et si le cheminement vindicatif de Toulon, exhumĂ© d'entre les morts grâce aux poupĂ©es, s'avère majoritairement routinier dans une posture (agrĂ©ablement) emphatique, le final inopinĂ©ment surprenant fait basculer l'intrigue dans une dimension fantastique intelligemment onirique. On peut d'ailleurs Ă©voquer au grĂ© de ses trouvailles surnaturelles rappelant un certain Tourist Trap une mise en images d'autant plus soignĂ©e et colorĂ©e pour l'expĂ©rimentation du couple hybride sur le point de s'Ă©veiller ou encore Ă  travers le ciel azur de son paysage cĂ´tier que les protagonistes arpentent Ă  proximitĂ© de leur immense hĂ´tel bâti en amont d'une falaise.


Conte horrifique mineur pour autant ludique et sensiblement fascinant sous l'impulsion de la mĂ©lodie infantile de Richard Band, Puppet Master 2 tire parti de son charme Bis grâce Ă  l'insolence des poupĂ©es insidieuses que David Allen filme avec une scrupuleuse tendresse. De par leur Ă©trange mutisme oĂą plane l'occultisme et leurs exactions fielleuses Ă  nuire Ă  la tranquillitĂ© des locataires avec une ambition outre-mesure. Or, un peu dommage que le rĂ©cit soit aussi mal structurĂ© que peu intense auprès de l'Ă©volution atone de personnages bonnards. Mais le charme et la sympathie d'une sĂ©rie B sans prĂ©tention opèrent encore avec une efficacitĂ© timorĂ©e pour autant agrĂ©able Ă  suivre. 

*Bruno
15.03.23. 4èx

Ci-joint la chronique du 1er opus: http://brunomatei.blogspot.fr/2013/07/puppet-master.html

mardi 28 août 2018

LES INSECTES DE FEU. Licorne d'Or, Paris 1975.

                                                    Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site seriebox.com

"Bug" de Jeannot Szwarc. 1975. U.S.A. 1h40. Avec Bradford Dillman, Joanna Miles, Richard Gilliand, Jamie Smith Jackson, Alan Fudge, Jesse Vint, Patricia McCormack, Brendan Dillon.

Sortie salles France: 28 Janvier 1976

FILMOGRAPHIE: Jeannot Szwarc est un rĂ©alisateur français, nĂ© le 21 Novembre 1939 Ă  Paris.
1973: Columbo: adorable mais dangereuse, 1975: les Insectes de Feu, 1978: Les Dents de la mer 2, 1980: Quelque part dans le temps, 1983: Enigma, 1984: Supergirl, 1985: Santa Claus, 1994: La Vengeance d'une Blonde, 1996: Hercule et Sherlock, 1997: Les Soeurs Soleil.


Une pierre angulaire de l'horreur catastrophiste héritée du réalisme malsain des Seventies ! Glaçant !
A l'aube d'une riche carrière Ă©clectique alternant le meilleur et le pire, le français Jeannot Szwarc  rĂ©alise en 1975 un de ses meilleurs films, une sĂ©rie B horrifique matinĂ©e de science-fiction et de catastrophe alors en vogue. Produit et co-scĂ©narisĂ© par William Castle, en collaboration avec la Paramount depuis le prodigieux succès de Rosemary's BabyLes Insectes de Feu est Ă©galement tirĂ© d'un roman de Thomas Page: The Hephaestus Plague, publiĂ© en 1973. Un sĂ©isme ravage une rĂ©gion bucolique des Etats-Unis libĂ©rant par l'occasion d'Ă©tranges insectes capables d'incendier la nature environnante au contact de leur abdomen. Peu Ă  peu, d'Ă©tranges incidents surviennent auprès des citadins, les arthropodes agressant leurs victimes au contact du feu. Un professeur universitaire retranchĂ© chez lui dĂ©cide de les Ă©tudier depuis la mort de son Ă©pouse causĂ©e par eux. RĂ©compensĂ© Ă  Catalogne et au Rex Ă  Paris si bien qu'il remporte la fameuse Licorne d'Or, Les Insectes de Feu  demeure un dĂ©licieux cauchemar si reprĂ©sentatif des Seventies avec son rĂ©alisme aussi âpre que terrifiant. Et pour cause, son sujet traitĂ© avec le plus grand sĂ©rieux exploite des sĂ©quences horrifiques proprement viscĂ©rales et remarquablement efficaces, de par leur impact aussi inĂ©dit que spectaculaire et la qualitĂ© consciencieuse des trucages (rĂ©compensĂ©s Ă  Catalogne). En l'occurrence, les victimes insidieusement molestĂ©es par les blattes tentent dĂ©sespĂ©rĂ©ment de fuir la menace du feu si bien que ces dernières sont capables d'incendier leur victime au contact de leur abdomen. Les citadins se transformant en torches  humaines après que l'insecte eut parvenu Ă  produire de la chaleur combustible au contact tactile ! Des visions d'effroi, malsaines, impitoyables et dĂ©rangeantes que Szwarc parvient Ă  mettre en exergue avec un brio technique avisĂ© !


Ces sĂ©quences s'avèrent d'autant plus rĂ©alistes lorsque les victimes accourent dans l'intensitĂ© de l'affolement, quand bien mĂŞme Jeannot Swarc y injectait plus tĂ´t un suspense parfois oppressant quant Ă  l'expectative de leur prochaine agression. Ainsi, la fascination rĂ©pulsive exercĂ©e sur ses diaboliques invertĂ©brĂ©s, dĂ©libĂ©rĂ©s Ă  dominer le monde faute d'un chercheur endeuillĂ©, rĂ©ussit Ă  nous convaincre de leur dangerositĂ© grâce Ă  leur vĂ©racitĂ© corporelle. Repoussantes par leur aspect mĂ©tallique si j'ose dire (leur carapace s'avère souple et rigide), ses dernières crèvent l'Ă©cran avec un rĂ©alisme inusitĂ© sachant que l'auteur se refuse Ă  dĂ©samorcer l'horreur des situations par une dĂ©rision macabre. Qui plus est, celui-ci utilise habilement son savoir-faire technique par l'entremise d'une partition musicale quasi expĂ©rimentale, une photo solaire et crĂ©pusculaire et de nombreux zooms auscultant l'anatomie de ces blattes dĂ©voreuses de cendre ! La seconde partie beaucoup plus sobre mais cauchemardesque et rĂ©solument inquiĂ©tante par son aspect documentĂ© exploite le huis-clos Ă©touffant Ă  travers les agissements scientifiques du biologiste obsĂ©dĂ© Ă  l'idĂ©e d'exterminer les insectes depuis que sa femme en fut l'une des victimes. Sous le principe du reportage animalier, ce second acte rĂ©ussit Ă  captiver Ă  travers une succession d'Ă©preuves scientifiques qu'effectue ce dernier subitement animĂ© par une forme de dĂ©pression mĂ©galo Ă  daigner accoupler ensuite ces arthropodes (hĂ©ritĂ©s de la prĂ©histoire !) avec une autre race d'insectes ! TerrĂ© dans l'insalubritĂ© de sa demeure et perdant peu Ă  peu tous repères  avec la rĂ©alitĂ©, James Parmiter joue aux apprentis sorciers au pĂ©ril de sa vie et de son entourage.  Spoiler!!!  Ce qui nous amène Ă  une conclusion cruelle d'autant plus terrifiante de nihilisme pour la prescience d'une Ă©ventuelle apocalypse Ă©ludĂ©e de lueur d'espoir Fin du Spoiler.


Efficacement menĂ© et rĂ©solument fascinant de par l'aspect rĂ©aliste de cette menace animale plus vraie que nature, Les Insectes de Feu constitue une oeuvre charnière de l'Ă©pouvante des Seventies. Ainsi, Ă  travers son passionnant thème Ă©colo (la quĂŞte de pouvoir entre l'homme et l'insecte), on est d'autant plus alerter de tĂ©moigner de l'arrogance du chercheur autiste obsĂ©dĂ© Ă  l'idĂ©e de dompter une mutation carnivore pour une cause rĂ©volutionnaire (voire mĂ©galo selon moi). Sa solide distribution  (Bradford Dillman très investi en savant borderline en perte de moralitĂ©), les sĂ©quences chocs très impressionnantes qui ponctuent (sans gratuitĂ©) l'intrigue et son score dissonant confirment que ce classique de l'horreur vĂ©ritĂ© n'a rien perdu de sa vigueur malsaine.   

* Bruno
28.08.18. 5èx
13.06.11

Récompenses:
Prix des meilleurs effets spéciaux pour Phil Cory, lors du Festival du film de Catalogne en 1976.
Prix du Public et Licorne d'Or au Rex Ă  Paris en 1975.

lundi 27 août 2018

Mutant

                                                    Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

de John Bud Cardos. 1984. U.S.A. 1h39. Avec Wings Hauser, Bo Hopkins, Jody Medford, Lee Montgomery, Marc Clement, Cary Guffey.

Sortie salles France: InĂ©dit. U.S: 24 AoĂ»t 1984

FILMOGRAPHIE: John 'Bud' Cardos est un réalisateur, acteur et producteur américain, né le 20 Décembre 1929 à Saint Louis, Missouri. 1970: The red, white, and black. 1971: Drag Racer. 1971: The Female Bunch (non crédité). 1977: L'Horrible Invasion. 1979: The Dark. 1979: Le Jour de la fin des temps. 1984: Mutant. 1988: Act of Piracy. 1988: Skeleton Coast. 1988: Les Bannis de Gor.


SpĂ©cialiste de sĂ©ries B horrifiques surfant parfois avec la sĂ©rie Z (alors qu'on lui doit toutefois l'incontournable  l'Horrible Invasion, meilleur film d'agression arachnide jamais rĂ©alisĂ©), Mutant ne dĂ©roge pas Ă  la règle du divertissement du samedi soir idoine. Plaisir innocent donc davantage attrayant (il faut le voir pour le croire !), l'intrigue relate la visite impromptue de 2 frères dans une petite bourgade ricaine Ă  la suite d'un accident de voiture causĂ© par des rednecks du coin. Le soir mĂŞme, ils parviennent Ă  trouver refuge dans un hĂ´tel. Mais le lendemain, le frère cadet a subitement disparu. Josh s'efforce alors de le retrouver en se liant d'amitiĂ© avec une tenancière. Mais les cadavres s'accumulent si bien que l'invasion des zombies ne fait que s'amorcer ! BourrĂ© de clichĂ©s Ă  n'en plus finir, de situations Ă©culĂ©es et de personnages gĂ©nialement stĂ©rĂ©otypĂ©s Ă  travers leur surjeu accort (notamment un "mĂ©chant" persifleur aussi casse-couille que rĂ©calcitrant),  Mutant parvient miraculeusement Ă  distraire auprès de son rythme en crescendo toujours plus gĂ©nĂ©reux et oh combien ludique et jouissif. Les 3 premiers quart-d'heure jouant gentiment la carte de l'expectative auprès de notre hĂ©ros en herbe alors qu'au fil de son investigation les Ă©vènements dĂ©lĂ©tères s'y cumuleront Ă  rythme davantage endiablĂ© lorsque les citadins se transforment en zombies faute de dĂ©chets toxiques industriels. 


Baignant dans une chaude atmosphère rurale et rĂ©solument bonnard grâce Ă  son casting de seconde zone et Ă  son rythme incroyablement fertile, Mutant s'avère toujours plus efficace, quand bien mĂŞme la rĂ©alisation maladroite de John Bud Cardos parvient Ă  distiller un charme Bis de par sa sincĂ©ritĂ© Ă  exploiter le filon du zombie Ă  l'aide de maquillages cheap nĂ©anmoins soignĂ©s, fascinants, rĂ©fĂ©rentiels si bien que l'on songe autant Ă  Zombie de Romero qu'au Carnaval des âmes. Outre la posture ballot des comĂ©diens Ă  la trogne parfois charismatique (le shĂ©rif local amicalement incarnĂ© par Bo Hopkins), on s'amuse surtout du cabotinage de l'acteur Wings Hauser (Descente aux enfers/Vice Squad de Gary Sherman) dans celui de l'aimable touriste au regard tantĂ´t Ă©baubi, tantĂ´t Ă©carquillĂ©, car croyant dur comme fer (et nous avec !) Ă  l'horreur des situations surnaturelles. L'ultime demi-heure fertile en agressions horrifiques (notamment au sein d'un huis-clos exigu que le couple tente de barricader) l'incitant Ă  jouer les hĂ©ros avec une sobriĂ©tĂ© terriblement attachante. Quant aux zombies erratiques Ă  la trogne grand-guignolesque (ils sont grimĂ©s d'une sorte de cirage blanc puis noir aux contours des yeux), ils parviennent autant Ă  amuser qu'Ă  fasciner lorsqu'il tentent fĂ©brilement de provoquer l'effroi Ă  l'aide d'une gestuelle gĂ©nialement outrancière ! Si bien que l'on croit Ă  ce que l'on voit, aussi improbable soit cette contamination morbide outre-mesurĂ©e ! A voir absolument donc pour tous les amoureux de Bis horrifique mâtinĂ© de science-fiction des annĂ©es 50 auquel le rĂ©alisateur fait notamment rĂ©fĂ©rence dans son contexte bucolique autrement contemporain. 

* Bruno
3èx. Vostfr. 

    vendredi 24 août 2018

    La Maison du Diable / The Haunting

                                 Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site horreur-web.forumactif.com

    "The Haunting" de Robert Wise. 1963. Angleterre. 1h51. Avec Julie Harris, Claire Bloom, Richard Johnson, Russ Tamblyn, Fay Compton, Rosalie Crutchley, Lois Maxwell, Valentine Dyall, Diane Clare, Ronald Adam.

    Sortie en salles en France le 4 Mars 1964. U.S: 18 Septembre 1963.

    FILMOGRAPHIERobert Wise est un rĂ©alisateur, scĂ©nariste, producteur, monteur nĂ© le 10 Septembre 1914, dĂ©cĂ©dĂ© le 14 Septembre 2005 Ă  Winchester (Indiana). 1944: La MalĂ©diction des Hommes Chats, 1945: Le RĂ©cupĂ©rateur de cadavres, 1948: Ciel Rouge. NĂ© pour Tuer. 1949: Nous avons gagnĂ© ce soir. 1952: La Ville Captive. 1952: Le Jour oĂą la terre s'arrĂŞta. 1954: Les Rats du DĂ©sert. 1957: MarquĂ© par la Haine. 1958: l'OdyssĂ©e du sous-marin Nerka. 1962: West Side Story. 1963: La Maison du Diable. 1966: La MĂ©lodie du Bonheur. 1967: La Canonnière du Yang-TsĂ©. 1972: Le Mystère Andromède. 1975: L'OdyssĂ©e du Hindenburg. 1977: Audrey Rose. 1980: Star Trek. 1989: Les Toits. 2000: Une TempĂŞte en Ă©tĂ© (tĂ©lĂ©-film)

     
    "Les Murmures de Hill House".
    RĂ©alisateur prolifique, virtuose de la diversitĂ© des genres, Robert Wise s’inspire en 1963 d’un roman de Shirley Jackson pour tenter d’authentifier le cas d’une demeure hantĂ©e dans La Maison du Diable. Passionnante psychanalyse des angoisses les plus ravageuses, ce chef-d’Ĺ“uvre inĂ©galĂ© laisse planer un doute constant sur l’intrusion du surnaturel, nous entraĂ®nant dans le vertige d’une interrogation irrĂ©solue.

    Le pitch : un professeur en parapsychologie rĂ©unit trois auxiliaires autour d’un cas de maison hantĂ©e dans la cĂ©lèbre Hill House. Eleanor, la plus fragile, semble Ă  la fois attirĂ©e et terrifiĂ©e par la prĂ©sence diffuse qui hante la demeure. Peu Ă  peu, sa vie bascule dans la paranoĂŻa et la nĂ©vrose, submergĂ©e par le deuil rĂ©cent de sa mère et par cette bâtisse aux charmes tĂ©nĂ©breux qui exerce sur elle une emprise occulte.

    Modèle de suggestion d’une richesse vertigineuse, La Maison du Diable est une expĂ©rience ultime de la peur subtile, insidieuse, celle du dĂ©sagrĂ©ment. Robert Wise y trace avec une Ă©motion feutrĂ©e le portrait introspectif d’une femme esseulĂ©e, accablĂ©e par une existence marquĂ©e du sceau de la dĂ©rĂ©liction. Incapable de supporter sa cohabitation avec une sĹ“ur autoritaire, Eleanor vit rongĂ©e par la culpabilitĂ© du dĂ©cès de sa mère impotente. Un soir, alors que celle-ci l’implorait de lui apporter ses mĂ©dicaments, Eleanor, Ă©puisĂ©e ou distraite, omet de rĂ©pondre Ă  l’appel. 

    En conteur circonspect, Wise ausculte les tourments mentaux d’une cĂ©libataire aguerrie, hypersensible aux mesquineries d’une compagne de chambre qui la provoque, miroir cruel de sa paranoĂŻa naissante. Dans cet environnement trop vaste, baroque et menaçant (l’immense escalier en colimaçon, le jardin de statues figĂ©es), Eleanor perçoit une aura malĂ©fique qui la consume. Les premiers phĂ©nomènes inexpliquĂ©s — un tambourinement assourdissant derrière une porte, des voix enfantines ou caverneuses, des bruits de pas, une porte respirante — viennent aggraver la terreur. Est-ce la maison qui agit ? Ou l’esprit d’Eleanor qui implose ? La mise en scène nerveuse, les cadrages alambiquĂ©s, l’hystĂ©rie contenue des tĂ©moins : tout nous plonge dans une angoisse troublante, oĂą la psychose devient soupçon, et l’architecture mĂŞme du lieu une incarnation de la peur intĂ©rieure.

    La force du film Ă©merge du psychisme vulnĂ©rable d’Eleanor, tĂ©moin d’Ă©vènements peut-ĂŞtre paranormaux, ou simple victime de son propre effondrement. La maison pourrait n’ĂŞtre que le catalyseur fantasmatique des angoisses rĂ©primĂ©es par les esprits les plus introvertis, les plus brisĂ©s. Quand l’autonomie Ă©choue, que l’ego se dissout, que le passĂ© revient hanter — la peur du noir, de la mort, de l’inconnu — il ne reste qu’un gouffre bĂ©ant. Celui d’une culpabilitĂ© inguĂ©rissable, nĂ©e d’une mère mourante que l’on n’a pas su sauver.


    "Le Vertige du doute".
    Sommet d’angoisse latente, de tension diffuse et de mystère insondable, La Maison du Diable s’impose comme la clef de voĂ»te du gothique psychologique. Ă€ travers la hantise d’un manoir sublimement Ă©clairĂ© de contrastes monochromes, Robert Wise transcende la psychanalyse d’une patiente dĂ©chue, emportĂ©e — malgrĂ© elle ou avec un consentement trouble — par une dĂ©livrance morbide pour Ă©chapper Ă  une solitude invivable. Le doute plane, toujours : hallucination ou rĂ©alitĂ© ? La maison respire-t-elle ? Ou est-ce Eleanor qui se dĂ©sintègre ? Le film joue avec brio sur cette ambiguĂŻtĂ©, distille une suggestion vĂ©nĂ©neuse, jusqu’Ă  devenir une Ă©nigme impĂ©nĂ©trable, hantĂ©e par une entitĂ© peut-ĂŞtre fictive, peut-ĂŞtre malveillante. Pour parachever l’expĂ©rience, la force expressive du quatuor d’interprètes (Ă  graver dans le marbre) porte le rĂ©cit Ă  incandescence. Depuis, aucun cinĂ©aste n’a su dĂ©passer ce chef-d’Ĺ“uvre incorruptible — et c’est un euphĂ©misme.

    * Bruno
    24.08.18. 5èx
    27.09.11. 337 vues

    jeudi 23 août 2018

    LUNA

                                             Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

    de Elsa Diringer. 2017. France. 1h33. Avec Laëtitia Clément, Rod Paradot, Lyna Khoudri, Julien Bodet, Frédéric Pierrot, Juliette Arnaud.

    Sortie salles France: 11 Avril 2018

    FILMOGRAPHIEElsa Diringer est une rĂ©alisatrice et scĂ©nariste française nĂ©e en 1982 Ă  Strasbourg. 2017: Luna.


    "Le pardon ne change pas le passĂ©; il Ă©largit les horizons du futur." 
    Douloureux drame social dĂ©nonçant le viol d'après l'influence du harcèlement et des brimades collectives, Luna y dĂ©veloppe une superbe histoire d'amour entre la victime et l'une des coupables secrètement hantĂ©e de honte et de remord. Première rĂ©alisation d'Elsa Diringer dirigeant son rĂ©cit avec une sensibilitĂ© jamais ostentatoire (on Ă©carte donc toute forme de pathos surtout dans le cadre de la romance expansive), Luna parvient Ă  cultiver une sincère Ă©motion sous l'impulsion du couple LaĂ«titia ClĂ©ment (son tout 1er rĂ´le Ă  l'Ă©cran !) / Rod Paradot (rĂ©vĂ©lĂ© par la TĂŞte Haute et rĂ©compensĂ© pour l'occasion du CĂ©sar du Meilleur Espoir masculin). Car outre l'intelligence de la rĂ©alisatrice Ă  transcender les clichĂ©s grâce Ă  la fraĂ®cheur des acteurs (la plupart) amateurs et Ă  son rĂ©alisme naturaliste (notamment dans sa manière de photographier une campagne solaire Ă  l'expressivitĂ© sereine), Luna captive infailliblement grâce Ă  l'osmose progressive des deux acteurs d'une attachante complicitĂ©.


    L'intĂ©rĂŞt du rĂ©cit Ă©manant du profil torturĂ© d'une jeune fille instable en initiation mature. Car facilement influençable auprès d'un bad-boy sans vergogne et de sa bande dĂ©linquante, Luna va pour autant parvenir Ă  s'extraire des mauvaises frĂ©quentations grâce Ă  la rencontre impromptue avec sa victime autrefois traumatisĂ©e par une agression aussi lâche que sordide (la sĂ©quence empruntant le hors-champs s'avère malgrĂ© tout assez crue et dĂ©rangeante). De prime abord lâche, couarde, menteuse et perfide, Luna va peu Ă  peu s'Ă©carter de ses malsaines influences, s'y remettre en question puis accuser le remord grâce Ă  son idylle naissante avec Alex. Quant Ă  ce dernier rongĂ© par l'impuissance, l'injustice, la haine et la vengeance, Rod Paradot compte sur l'intĂ©gritĂ© de son jeu naturel si dĂ©pouillĂ© afin de nous provoquer une empathie jamais dĂ©monstrative. Sa manière humble de jouer l'acteur, entre fragilitĂ©, perspicacitĂ© et fĂ©brilitĂ©, provoquant chez nous une Ă©motion toujours plus intense au fil de son cheminement sinueux. Le couple formant Ă  l'Ă©cran une complicitĂ© amoureuse bipolaire eu Ă©gard de la tournure houleuse des rĂ©vĂ©lations lorsque la vĂ©ritĂ© est mise Ă  nu pour tenter de se libĂ©rer du poids de la culpabilitĂ©.


    Baignant dans le doux climat solaire d'une Province estivale, Luna invoque au fil de son rĂ©cit prĂ©caire une soif de libertĂ© et de joie de vivre de la part de blessures humaines en quĂŞte de rĂ©demption. Constamment captivant grâce Ă  la maĂ®trise personnelle de sa rĂ©alisatrice nĂ©ophyte, parfois mĂŞme capiteux auprès de ses plages musicales envoĂ»tantes, Luna doit pour autant beaucoup Ă  l'alchimie du couple (sobrement) scintillant ClĂ©ment / Paradot communĂ©ment partagĂ© entre le dĂ©sagrĂ©ment, le mal ĂŞtre et la rage d'aimer. Et ce jusqu'Ă  nous bouleverser vers une ultime Ă©treinte infiniment symbolique... 

    * Bruno

    mercredi 22 août 2018

    L'EMPRISE DES TENEBRES

                                                Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Senscritique.com

    "The Serpent and the Rainbow" de Wes Craven. 1988. U.S.A. 1h38. Avec Bill Pullman, Cathy Tyson, Zakes Mokae, Paul Winfield, Brent Jennings, Conrad Roberts.

    Sortie salles France: 11 Mai 1988. U.S: 5 Février 1988

    FILMOGRAPHIE: Wesley Earl "Wes" Craven est un réalisateur, scénariste, producteur, acteur et monteur né le 2 Aout 1939 à Cleveland dans l'Ohio, décédé le 30 Août 2015. 1972: La Dernière maison sur la gauche, 1977: La Colline a des yeux, 1978: The Evolution of Snuff (documentaire), 1981: La Ferme de la Terreur, 1982: La Créature du marais, 1984: Les Griffes de la nuit, 1985: La Colline a des yeux 2, 1986: l'Amie mortelle, 1988: l'Emprise des Ténèbres, 1989: Schocker, 1991: Le Sous-sol de la peur, 1994: Freddy sort de la nuit, 1995: Un Vampire à brooklyn, 1996: Scream, 1997: Scream 2, 1999: la Musique de mon coeur, 2000: Scream 3, 2005: Cursed, 2005: Red eye, 2006: Paris, je t'aime (segment), 2010: My soul to take, 2011: Scream 4.


    Dans les croyances vaudou, le serpent symbolise la terre et l'arc en ciel le paradis.  Les crĂ©atures qui vivent entres les deux vivent, puis meurent. L'homme, dĂ´tĂ© d'une âme, peut-ĂŞtre piĂ©gĂ© dans un univers impitoyable oĂą la mort n'est qu'un dĂ©but. L'histoire qui suit s'inspire de faits rĂ©els. 

    On a beau juger Wes Craven comme un rĂ©alisateur inĂ©gal capable du meilleur comme du pire, il nous aura tout de mĂŞme lĂ©guĂ© une poignĂ©e de perles dĂ©coiffantes dont l'Emprise des TĂ©nèbres s'y porte en digne Ă©tendard. Car il s'agit probablement selon mon jugement de valeur de son oeuvre la plus aboutie et maĂ®trisĂ©e, la plus trouble et terrifiante (avec peut-ĂŞtre les Griffes de la nuit auquel il entretient quelques points communs, telle la dĂ©marche oscillatoire de cauchemar et rĂ©alitĂ©). TirĂ© d'une histoire vraie, aussi improbable que puisse paraĂ®tre son concept incongru, l'Emprise des TĂ©nèbres gagne en force dramatique et climat terrifiant au fil d'une investigation endurante qu'un anthropologue obtus s'efforce d'achever afin d'obtenir une poudre ayant le pouvoir de ressusciter un mort. Car ce produit, la tĂ©trodotoxine, pourrait ĂŞtre autrement fructueux entre de bonnes mains afin de sauver des vies lors d'opĂ©rations anesthĂ©siques. Sachant qu'aux Etats-Unis 40 000 Ă  50 000 patients meurent chaque annĂ©e sur la table d'opĂ©ration. Non pas Ă  cause de l'intervention mais faute du choc anesthĂ©sique ! Après des Ă©tudes poussĂ©es, cette poudre pourrait donc sauver 50 000 vies rien qu'aux Etats-Unis s'exclamera un nĂ©gociant pharmaceutique ! Abordant le thème sulfureux de la magie noire du Vaudou avec un rĂ©alisme Ă©tonnamment documentĂ© (notamment au niveau des composants de la poudre Ă  Zombies, de la religion haĂŻtienne et de son contexte politique dictatorial en compromis avec une police vĂ©reuse), Wes Craven s'avère sacrĂ©ment inspirĂ© pour nous entraĂ®ner dans une descente aux enfers tropicale (dĂ©cors naturels tantĂ´t Ă©dĂ©niques, tantĂ´t oniriques auprès d'une nĂ©cropole ornementale) d'une aura mĂ©phitique.


    Dans la mesure oĂą je me rĂ©fère Ă  la trajectoire morale de l'anthropologue ne parvenant plus Ă  distinguer la rĂ©alitĂ© de ses hallucinations. Wes Craven utilisant judicieusement le surnaturel vaudou par le biais de visions horrifiques aussi bien dĂ©rangeantes que terrifiantes que la victime endure dans sa condition humaine puis zombie (notamment l'incroyable sĂ©quence de claustration au fin fond d'un cercueil !). Et ce mĂŞme si on peut dĂ©plorer un ultime rebondissement horrifique aussi vain que grotesque Ă  renchĂ©rir dans l'horreur festive. Mais c'est bien lĂ  le seul reproche que j'appliquerai Ă  cette passionnante intrigue tant Wes Craven, en pleine possession de ses moyens, maĂ®trise Ă  merveille apprĂ©hension et commotion (notamment durant l'agression d'un dĂ®ner dandy) avec un rĂ©alisme perturbant (les tortures inquisitrices, si viscĂ©rales, que perpĂ©tue la police lors d'interrogatoires forcĂ©s !). Quand au casting 3 Ă©toiles, on y cĂ´toie l'incroyable charisme patibulaire de Zakes Mokae en leader bicĂ©phale sans vergogne, l'Ă©lĂ©gante Cathy Tyson en faire-valoir sentimentale ou encore l'excellent  Brent Jennings en margoulin sournois faussement avenant mais pour autant solidaire, voir mĂŞme loyal. Mais c'est bel et bien Bill Pullman qui rafle la mise avec sa spontanĂ©itĂ© burnĂ©e eu Ă©gard de ses prises de risques rĂ©solument suicidaires de par ses enjeux Ă  la fois hĂ©roĂŻques et cupides si j'ose dire (celui d'exporter la poule aux oeufs d'or d'une poudre miracle rĂ©volutionnaire).


    Tour Ă  tour Ă©trange, inquiĂ©tant, trouble et fascinant, l'Emprise des TĂ©nèbres dĂ©stabilise en crescendo Ă  distiller un malaise tangible au fil d'un onirisme macabre dĂ©concertant car abordant lestement le surnaturel sous couvert de poison hallucinogène. D'un rĂ©alisme documentĂ© saisissant (le film fourmille en prime de dĂ©tails visuels saillants), tant auprès de son contexte politique en proie Ă  la sĂ©dition que de ses situations d'effroi oĂą l'irruption du cauchemar le plus licencieux s'accapare de la rĂ©alitĂ©, l'Emprise des TĂ©nèbres est notamment scandĂ© du score si percutant de Brad Fiedel. A redĂ©couvrir fissa si vous daignez vous injecter une bonne dose de (vrais) frissons, notamment pour confirmer aujourd'hui (et donc Ă  la 5è revoyure !) que Wes Craven a bel et bien accomplit ici son oeuvre la plus maĂ®trisĂ©e et cauchemardesque (Ă  2/3 couacs grand-guignolesques près). 

    * Bruno
    5èx

    "La poudre Ă  zombies et son principe actif, la tĂ©trodotoxine, font  l'objet de recherches scientifiques approfondies en Europe et aux Etats-Unis. A ce jour, son mode d'action reste un mystère." 

    mardi 21 août 2018

    La FĂŞte est finie. Salamandre d'Or, Festival du film Ă  Sarlat.

                                                      Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

    de Marie Garel-Weiss. 2017. France. 1h33. Avec Zita Hanrot, ClĂ©mence Boisnard, Michel Muller, Christine Citti, Marie Denarnaud, Pascal RĂ©nĂ©ric.

    Sortie salles France: 28 Février 2018

    FILMOGRAPHIE: Marie Garel-Weiss est une réalisatrice, actrice et scénariste française.
    2017: La FĂŞte est finie.


                                 "Tu t'en rappelleras toute ta vie d'ça. Et ça s'ra jamais plus pareil." 
    PassĂ© inaperçue Ă  sa sortie salles, la FĂŞte est finie est la première oeuvre indĂ©pendante de la rĂ©alisatrice Marie Garel-Weiss traitant du thème de la toxicomanie sans pathos ni sinistrose. J'insiste fissa Ă  prĂ©venir les indĂ©cis qui soupçonneraient le Ă©nième drame social se fourvoyant dans les bons sentiments et les conventions sur un sujet aussi tabou et rebattu. Le mĂ©trage parfaitement maĂ®trisĂ© privilĂ©giant l'hyper vĂ©risme d'un cadre thĂ©rapeutique auquel les seconds-rĂ´les aussi criants de vĂ©ritĂ© que les hĂ©roĂŻnes cultivent une Ă©motion nĂ©vralgique tantĂ´t poignante, Ă  contre emploi du pessimisme outrancier. DĂ©crivant le parcours ardu de deux filles toxicomanes comptant sur leur solidaritĂ© amicale afin de s'extraire de leur assuĂ©tude au sein d'un centre de dĂ©sintoxication, La FĂŞte est finie provoque une Ă©motion candide sous l'impulsion nĂ©vrosĂ©e du duo Zita Hanrot / ClĂ©mence Boisnard communĂ©ment habitĂ©es par leurs postures d'Ă©corchĂ©es vives. Zita Hanrot incarnant avec plus de retenue et de maturitĂ© une fille sentencieuse au tempĂ©rament contre-intuitif, quand bien mĂŞme sa partenaire ClĂ©mence Boisnard crève l'Ă©cran lors de ses interventions spontanĂ©es en toxicomane instable et rebelle, en quĂŞte Ă©perdue de sens existentiel et de fureur de vivre.


    A travers leurs caractères contradictoires Ă©maillĂ©s de prises de bec, de rĂ©conciliation,  de dĂ©sillusion mais aussi de joie de vivre, d'espoir et de pugnacitĂ©, Marie Garel-Weiss nous entraĂ®ne dans un tourbillon d'Ă©motions la plupart du temps dĂ©licates. Cette dernière n'appuyant donc jamais sur la corde sensible (j'insiste) afin de rendre dignement hommage Ă  ces toxicomanes sur le fil du rasoir mais pour autant assez dĂ©terminĂ©s dans leur dĂ©sir de s'extraire d'une sordide routine, aussi indĂ©cises et fĂ©briles soient leurs projets et dĂ©cisions. On peut d'ailleurs relever certaines sĂ©quences fortes, aussi concises soient-elles, lorsque Sihem et surtout CĂ©leste Ă©prouvent en intermittence un manque psychologique difficilement gĂ©rable dans leur centre d'une discipline drastique, ou leur dĂ©fonce subsidiaire lors d'une rechute extatique. Leur cheminement bipolaire alternant le chaud et le froid avec une apprĂ©hension parfois inquiĂ©tante eut Ă©gard de leur humeur versatile et de leur furieux dĂ©sir d'Ă©mancipation (surtout CĂ©leste rĂ©fractaire Ă  ĂŞtre exploitĂ©e en ouvrière). Et donc si la narration dĂ©jĂ  vue n'accorde que peu de surprises (bien que l'esprit le plus rĂ©silient n'est pas celui que l'on pense au dĂ©part), la personnalitĂ© intègre de l'auteur et la force d'expression des deux comĂ©diennes transcendent les facilitĂ©s. Notamment Ă  travers le pilier d'une redoutable histoire d'amitiĂ© de prime abord pointĂ©e du doigt par le corps thĂ©rapeutique mais finalement fructueuse eu Ă©gard de son dĂ©nouement prĂ©caire pour autant conciliant.


    Que la fĂŞte commence !
    Dirigeant admirablement ses comĂ©diennes juvĂ©niles mises Ă  nu face Ă  une camĂ©ra jamais voyeuriste, Marie Garel-Weiss nous livre dans son parti-pris optimisme un tĂ©moignage documentĂ© sur la toxicomanie. A savoir, dresser sobrement les profils hĂ©tĂ©roclites de malades quasi incurables animĂ©s par une Ă©tincelle de vie Ă  arpenter un parcours du combattant, aussi endurant soit leur ultime pĂ©riple. DoublĂ© d'une superbe histoire d'amitiĂ© oĂą pointe la tolĂ©rance du saphisme, La FĂŞte est Finie se clĂ´t magistralement sur la tendresse de deux sourires complices avec une acuitĂ© musicale capiteuse. Tant et si bien que cette dernière image, incandescente, aphone, candide, nous transperce  le coeur et la mĂ©moire dans la puretĂ© de leur lueur sentimentale. 

    A Pascal et Poto...

    * Bruno

    Récompenses:
    Salamandre d'or, Prix du Public, Double prix d'interprétation Féminine
    Festival de Sarlat / Festival de Saint Jean de Luz

    lundi 20 août 2018

    JERSEY AFFAIR

                                                        Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site Imdb.com

    "Beast" de Michael Pearce. 2017. Angleterre. 1h47. Avec Jessie Buckley, Johnny Flynn, Geraldine James, Shannon Tarbet, Trystan Gravelle.

    Sortie salles France: 18 Avril 2018. Angleterre: 27 Avril 2018

    FILMOGRAPHIEMichael Pearce est un réalisateur et scénariste anglais.
    2017: Jersey Affair.


    Superbe drame psychologique transplantĂ© dans le cadre du thriller, Jersey Affair nous relate une romance vitriolĂ©e oĂą la passion des sentiments s'oppose Ă  l'apprĂ©hension du doute, de la colère et du dĂ©sarroi. Issue d'une famille autoritaire, Moll profite de sa rencontre amoureuse avec le jeune marginal Pascal pour fuir le cocon. Alors que des meurtres en sĂ©rie ont lieu dans la rĂ©gion, les soupçons se reportent rapidement sur Pascal depuis son casier judiciaire Ă  sinistre rĂ©putation. Pour une première mise en scène plutĂ´t maĂ®trisĂ©e, Michael Pearce surprend beaucoup par sa facultĂ© Ă  instiller une atmosphère diaphane autour de deux amants communĂ©ment Ă©pris de sentiments mais peu Ă  peu gagnĂ©s par la crainte de l'Ă©chec suite Ă  la potentielle culpabilitĂ© de celui-ci. Prenant beaucoup de soin Ă  magnifier un superbe portrait de femme Ă©corchĂ©e, faute de ses timides rapports avec sa famille condescendante et surtout de son passĂ© perturbĂ© (sa violente agression contre une de ses camarades de collège), Michael Pearce compte sur le jeu dĂ©pouillĂ© de l'Ă©tonnante Jessie Buckley pour exacerber sa fĂ©brilitĂ© ambivalente.


    D'une beautĂ© naturelle singulière auprès de sa rousseur et de son regard indicible, elle parvient Ă  enrichir l'intrigue de par son indĂ©pendance pugnace Ă  tenter de dĂ©mĂŞler le vrai du faux au moment d'y supporter les sermons de son entourage. Car outre l'expectative d'identifier le vrai coupable (et ce jusqu'aux toutes dernières minutes riches en rebondissements successifs), le rĂ©alisateur radiographie son portrait fragile sous couvert de l'intolĂ©rance d'une population rĂ©actionnaire adepte des prĂ©jugĂ©s. Superbement photographiĂ© autour des paysages ouatĂ©s d'une nature aphone, Jersey Affair distille une vĂ©nĂ©neuse atmosphère d'inquiĂ©tude et d'amertume autour des Ă©changes sentimentaux des amants en perdition. On peut Ă©galement compter sur le jeu inĂ©vitablement Ă©quivoque de Johnny Flynn se fondant dans le corps d'un marginal braconnier Ă  la fois discret, laconique et empathique, mais aussi instable, voir mĂŞme violent. Tant auprès de l'entourage local lorsqu'il s'y montre un peu trop menaçant que de sa compagne Ă©perdue se rattachant pour autant sur la valeur de la confiance afin de se prĂ©server contre les esprits contradictoires.


    Atmosphérique, envoûtant, cruel et désespérément noir, Jersey Affair nous évoque avec une intensité toujours plus dramatique la sombre romance de deux marginaux exclus de la société et du cocon familial. Un couple introverti qui plus est discrédité par toute une population, et donc communément contraint de se battre contre leur propre morale afin de ne pas céder au Mal. Ou plutôt afin de ne pas réveiller la bête qui est en soi ! Les démons du passé étant difficilement gérables et oubliables faute de pulsions fielleuses incontrôlées. Une oeuvre forte et douloureuse, remarquable de dimension psychologique scabreuse, car éludé de tout manichéisme!

    * Bruno

    La critique de Frederic Serbource.
    Les derniers instants de "Jersey Affair" nous renvoient encore bien plus explicitement à son ouverture et à son monologue de départ sur la fascination pour les orques de son héroïne. En effet, ce premier film de Michael Pearce s'ouvre sur le jour de l'anniversaire de Moll sur l'île de Jersey. Juste avant de descendre rejoindre les convives, la jeune femme se scrute devant un miroir comme si elle recherchait un défaut susceptible de la trahir. Et il est bel et bien là, représenté par un poil qu'elle arrache, une dernière trace de son véritable "moi". Tout en rejoignant la fête en son honneur, Moll nous explique que les orques la passionnent depuis toute petite à cause de leurs sourires inscrits de façon permanente sur leurs visages mais aussi par leur volonté de l'effacer de la manière la plus brutale qu'il soit pour échapper à une captivité les conduisant à la folie.
    Une fois parmis les invités et avec son entourage mis en relief, Moll nous apparaît effectivement comme ces orques qu'elle décrit : en captivité. Sous le joug d'une mère psychorigide et d'une soeur qui lui vole la vedette le propre jour de son anniversaire, prisonnière d'un père souffrant de démence et d'une nièce sur lequels on l'oblige à veiller en permanence, bridée par un job de guide qui la condamne à parler inlassablement d'un environnement qu'elle ne supporte plus et, enfin, subissant les avances d'un ami d'enfance policier pour qui elle n'a aucun sentiment, Moll est tout simplement au bord de la rupture. Elle décide alors d'effacer son sourire de façade et fuit soudainement de chez elle, de ce monde qui cherche à annihiler ses aspirations profondes...
    Après une nuit libératrice dans une boîte de nuit, cette Alice des temps modernes fait la rencontre de Pascal, son Lapin Blanc, un artisan ironiquement adepte de la chasse aux lapins, celui-ci va la guider dans le Pays des Merveilles d'une liberté tant désirée et de l'amour, le grand, le vrai dans lequel Moll va enfin pouvoir s'épanouir pleinement... dans un premier temps du moins. Car, en parallèle, une affaire de meurtres de fillettes secoue Jersey et, dans la paranoïa ambiante insulaire, les soupçons se portent peu à peu sur Pascal...

    Bien plus encore que le clin d'oeil évident à l'oeuvre de Lewis Caroll et comme son titre original "Beast" l'indique (également une référence à la célèbre affaire de "la Bête de Jersey"), "Jersey Affair" est avant tout une relecture moderne du conte de fée "La Belle et la Bête". Mais une relecture qui en reprend certains fondamentaux pour s'amuser à les tordre et les explorer dans leurs méandres psychologiques les plus noirs et inattendus à l'aune d'un contexte contemporain. Le côté thriller de "Jersey Affair" ne sera finalement en aucun cas le sujet principal, il s'agira plutôt d'une toile de fond ayant une importance capitale pour créer les enjeux bouleversant la relation Moll/Pascal, le véritable coeur du film.

    En premier lieu, il y a évidemment cette Belle (la révélation Jessie Buckley, fantastique) qui nous est d'abord présentée aussi innocente que la figure du conte. Son besoin d'émancipation apparaît on ne peut plus logique au vu de l'étouffement permanent exercé par ses proches sur elle, la rencontre avec Pascal (Johnny Flynn, charismatique au possible) est donc cette éclaircie qu'elle attendait depuis si longtemps dans son existence. Même si l'ombre des meurtres reste pesante, l'amour naissant entre Moll et Pascal illumine la première partie du film (magnifiée par la caméra de Michael Pearce et la photographie de Benjamin Kracun), la jeune fille revit enfin au contact de ce que son entourage considère comme la fameuse Bête car non-conforme à leurs idéaux sociaux. L'intrusion de Pascal dans le quotidien de Moll se teint même de légèreté lorsque l'homme remet de façon rustre les membres de sa famille choqués par ses manières.À ses côtés, Moll s'affirme de plus en plus mais ne s'épanouit par pour autant totalement car, toute Belle qu'elle est, elle n'en est pas moins elle-même habitée par une noirceur de Bête, venue de son passé et qui ressurgit le temps de quelques rêves...

    Lorque les accusations contre Pascal prennent des proportions de plus en plus importantes dans un deuxième temps, l'émancipation de la jeune fille rime désormais avec la lutte du couple contre la vindicte populaire (les habitants de l'île prenant les traits des villageois du conte prêts à condamner tout ce qui leur apparaît différent). La tempête dans laquelle se trouve prise Moll la fait plonger dans une quête de ses blessures les plus profondes pour comprendre sa véritable nature, son isolement à la fois voulu et contraint en devient ainsi jusqu'au-boutiste face la colère globale (à l'image, elle en viendra à se fondre à la nature elle-même pour se retrouver). L'acceptation de son passé par la jeune femme et leurs conséquences en viendront incidemment à nous faire remettre en perspective le comportement de ses proches depuis les premiers instants : au fond, n'étaient-ils pas le couvercle qui empêchait la cocotte-minute Moll d'imploser face à une introspection qu'elle ne pourrait supporter ou, même pire, dans le cas contraire ?

    Lorsque l'émotion de la masse de la population insulaire retombera quelque peu, le fameux poil évoqué au début aura repoussé comme un symbole et, dans une dernière partie certes plus faible dans son déroulement (les rebondissements annexes sont toujours prévisibles) mais passionnante au regard de l'ampleur qu'elle fait prendre à la relation du couple, Moll devra faire un choix crucial.
    La question sera de savoir si, en dehors d'un dépassement mutuel, une ombre peut en accepter une autre bien plus grande ou si elle doit nécessairemment s'en détacher pour ne pas s'y perdre ? Jusqu'à sa conclusion, "Jersey affair" fera douter le spectateur, pris sous le poids anxiogène de la décision de Moll à venir...

    Michael Pearce revisite donc de manière quasi-psychanalytique "La Belle et la Bête" à travers la relation d'un couple mis au ban de la société pour sa différence. En détournant les ressorts du matériau de base pour en faire un duel littéral de noirceurs dans un cadre contemporain policier un poil prévisible (seule petite ombre au tableau sans mauvais jeu de mots), il livre un premier film réussi et simplement passionnant à suivre au vu du chemin parcouru par la mèche allumée du bâton de dynamite issue de la rencontre de ce couple fascinant.

    vendredi 17 août 2018

    Mutant / Forbidden World. Grand Prix du Public, Prix des Effets-Spéciaux au Rex de Paris.

                                          Photo empruntĂ©e sur Google, appartenant au site lesineditsvhs.blogspot.com

    d'Allan Holzman. 1982. U.S.A. 1h17 (1h22, Director's Cut). Avec Jesse Vint, Dawn Dunlap, June Chadwick, Linden Chiles, Fox Harris. Produit par Roger Corman.

    Sortie salles France: 15 DĂ©cembre 1983

    FILMOGRAPHIEAllan Holzman est un rĂ©alisateur, monteur, producteur, scĂ©nariste amĂ©ricain nĂ© en 1946 Ă  Baltimore, Maryland, U.S.A. 1982: Mutant. 1985: Out of Control. Grunt ! The Wrestling Movie. 1987: Programmed to kill. 1991: Intimate Stranger (tĂ©lĂ©-film). 1996: Survivors of the Holocaust (tĂ©lĂ©-film). 1998: Old Man River. 2002: Sounds of Memphis (tĂ©lĂ©-film). 2003: JonBenet Messages from the Grave. 2004: Invisible Art/Visible Artists. 2007: Gullah. 2009: C-C-Cut. 2009: My Marilyn. 2010:  Invisible Art/Visible Artists. 2011: Sheldon Leonard's Wonderful Life.

     
    "Gore cosmique et tumeur salvatrice : l’amour fou de la sĂ©rie B".
    1980/1981. Contamination et Inseminoid se disputent l’Ă©cran dans une course effrĂ©nĂ©e Ă  l’imitation, pour dĂ©trĂ´ner le monstre sacrĂ© de Ridley Scott : Alien. En 1981, Roger Corman, dĂ©jĂ  aux commandes de la très sympathique Galaxie de la terreur, revient Ă  la science-fiction horrifique en dĂ©nichant un jeune rĂ©alisateur encore inconnu : Allan Holzman. PrĂ©sentĂ© au Festival du Film Fantastique de Paris, Mutant dĂ©croche le Grand Prix du Public ainsi que celui des Meilleurs Effets SpĂ©ciaux. Et, malgrĂ© son budget famĂ©lique et son casting de seconde zone, ce petit outsider gagne rapidement le cĹ“ur du public jusqu’Ă  ĂŞtre sacrĂ© meilleur ersatz d’Alien.

    Le pitch : Dans une galaxie lointaine, très lointaine… Ă€ bord d’un vaisseau spatial, une Ă©quipe de scientifiques tente de neutraliser un mĂ©tamorphe carnivore, fruit de leurs expĂ©riences douteuses, destinĂ© Ă  Ă©radiquer la famine sur Terre. Mais en changeant d’apparence au fil de son Ă©volution, le spĂ©cimen Subject 20 devient incontrĂ´lable. Les cadavres s’empilent, les couloirs se teintent de rouge.

     
    Revoir Mutant aujourd’hui, dans une version HD immaculĂ©e, relève de l’aubaine inespĂ©rĂ©e tant cette production bricole, empile et transcende les situations cauchemardesques avec une Ă©nergie formelle ensorcelante. Comment rĂ©ussir, avec trois francs six sous, un scĂ©nario Ă©culĂ© portĂ© par des acteurs cabotins au charme presque involontaire ? En convoquant un melting-pot de rĂ©fĂ©rences aux grands succès horrifiques des annĂ©es 70/80, Mutant tire son Ă©pingle du jeu. Il impose un cache-cache insolent entre une poignĂ©e de scientifiques (au rabais) et un monstre hybride tapi dans les entrailles de leur cocon stellaire.

    Avec des moyens dĂ©risoires, Allan Holzman accomplit le petit miracle de tout magnifier : la photo flamboyante semble jaillie d’une BD psychotronique, les dĂ©cors futuristes suintent l’imagination Ă  bout touchant, les synthĂ©s entĂŞtants signent des envolĂ©es quasi-Ă©rotiques, et les effets gore, soignĂ©s jusqu’Ă  la moelle, n’ont rien Ă  envier aux artisans transalpins. L’ambiance glauque s’Ă©paissit au rythme des exactions d’un mĂ©tamorphe affamĂ© de chair humaine. Le rĂ©sultat : un survival trĂ©pidant et faussement naĂŻf, portĂ© par une sobriĂ©tĂ© dĂ©licieusement cocasse.


    Le scĂ©nario, certes basique, n’invente rien. Mais la mise en scène, Ă  la fois maladroite et inspirĂ©e, scande chaque danger avec une jubilation macabre. Mention spĂ©ciale Ă  cette idĂ©e dĂ©mente : Ă©liminer la crĂ©ature avec… des cellules cancĂ©reuses ! Il fallait oser. Le rythme, vigoureux, balance entre action, Ă©rotisme lĂ©chĂ© et horreur cradingue, portĂ© par des protagonistes aussi attachants qu’ineptes. Et pour couronner le tout, un final hallucinatoire digne d’anthologie : spoiler alert — le savant azimutĂ© (mon chouchou, tant sa verve et sa gestuelle flirtent avec le grotesque sublime) demande qu’on lui Ă©ventre l’estomac pour extraire sa tumeur et la jeter dans la gueule du monstre. Une sĂ©quence ubuesque, Ă  la fois ignoble et hilarante, gore et tragique, grotesque et sacrĂ©e. Fin du spoil.

     
    "Jeter sa tumeur Ă  la gueule du monstre – ode Ă  la sĂ©rie B".
    CondensĂ© d’influences SF, pillant joyeusement Alien comme Star Wars (dont le prologue est un clin d’Ĺ“il malicieux), Mutant incarne l’archĂ©type idĂ©al de la sĂ©rie B du samedi soir. Avec ses comĂ©diennes dĂ©nudĂ©es (anciennes gloires de Penthouse), son gore cracra, son casting aussi improbable qu’attachant et ses pĂ©ripĂ©ties barrĂ©es, le film sĂ©duit par une beautĂ© plastique un brin baroque. Holzman, avec passion et malice, transforme son bric-Ă -brac cosmique en fresque interstellaire bricolĂ©e avec amour. PĂ©tri d’affection pour le genre, Mutant est un amour de sĂ©rie B comme on n’en fait plus Ă  l’ère du tout-numĂ©rique. Et bon sang, que ce genre de pĂ©pite nous manque…
     
    * Bruno
    21.08.23. 5èx. Vostfr. 473
    17.08.18. 
    27.01.12. (387)

    La Chronique de la Galaxie de la Terreurhttp://brunomatei.blogspot.fr/…/la-galaxie-de-la-terreur.ht…
    La Chronique des Monstres de la Merhttp://brunomatei.blogspot.fr/…/06/les-monstres-de-la-mer.h…

    RĂ©compensesGrand Prix du PublicPrix des Effets-SpĂ©ciaux au festival du film fantastique au Rex Ă  Paris en 1982.