vendredi 10 avril 2026

Un Eté 42 de Robert Mulligan. 1971. U.S.A. 1h44.

                                                      
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Un beau mĂ©lo (malgrĂ© l’aspect tĂŞte Ă  claques des deux ados omniprĂ©sents qui empiètent le cheminement d'Hermie) sur l’Ă©moi amoureux et la perte de l’innocence, entre une femme mĂ»re (sublime Jennifer O'Neill) et un ado timorĂ©.
 
Visuellement, c'est magnifique de mélancolie sépia.
 
Les vingt dernières minutes, sublimes de pudeur contenue, modèle de mise en scène du non-dit, seraient aujourd’hui impensables Ă  inscrire sur pellicule - aussitĂ´t soupçonnĂ©es d’ambiguĂŻtĂ© morale Ă  connotation paraphile.
La terre entière - indignée - hurlerait à l'haro.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

mardi 7 avril 2026

Un très mauvais pressentiment / Something Very Bad Is Going to Happen. 2026. U.S.A. Créé par Haley Z. Boston.

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Pour le résumer en une formule : "Le coup de foudre est comparable à un éclair qui éclate dans le ciel."

Hier soir, j’ai refermĂ© les pages d'Un très mauvais pressentiment.
Huit épisodes. Ou plutôt un film découpé en 8 parties.
Une traversée cérébrale de rude haleine en forme de contamination.

Petit dĂ©tail qui tâche ! J’ai dĂ©vorĂ© les six derniers Ă©pisodes en une seule journĂ©e.
Ca c'est pour confirmer que cette mini-sĂ©rie inouĂŻe possède cette alchimie rare : celui d’agripper le spectateur Ă  la gorge pour ne plus jamais le relâcher. 
 

Dès les trois premiers Ă©pisodes, elle installe un thriller Ă  suspense d’une redoutable efficacitĂ© dans sa matière vivante (c'est hyper atmosphĂ©rique et veloutĂ© dans son imagerie crĂ©pusculaire), dĂ©jĂ  saturĂ© d’interrogations en suspens, presque opaque dans ses intentions. On avance Ă  tâtons, dans une sorte de brouillard nĂ©buleux, sans jamais vraiment comprendre ce que l’on regarde… et pourtant, on est irrĂ©sistiblement attirĂ©, impossible de dĂ©tourner les yeux. On a dĂ©jĂ  un pied dans le sable mouvant.

Puis vient l’Ă©pisode quatre. Et lĂ  - basculement !
La sĂ©rie renverse la table, redistribue toutes les cartes, et nous entraĂ®ne dans une descente aux enfers psychologique, suffocante, vertigineuse (euphĂ©misme), quasiment dĂ©nuĂ©e de bouĂ©e de sauvetage. Ce que l’on croyait peut-ĂŞtre maĂ®triser nous Ă©chappe. Ce que l’on pensait comprendre se dĂ©robe. En fait, on n'avait rien compris Ă  ce qui se trame. 
 

Je le dis dĂ©jĂ , Ă  mes yeux, Un très mauvais pressentiment est un Ă©vĂ©nement tĂ©lĂ©visuel - sinon l’un des Ă©vĂ©nements de 2026.
Car en terme d’originalitĂ© narrative, il sera difficile, voire impossible, de rivaliser avec un scĂ©nario aussi vĂ©nĂ©neux, aussi insidieux, aussi dĂ©rangeant, aussi jubilatoire surtout dans sa capacitĂ© Ă  nous surprendre incessamment jusqu'Ă  l'ultime seconde. C'est d'une richesse cinĂ©matographique infinie.

Et surtout, la sĂ©rie dĂ©ploie une galerie de personnages fascinants, ambigus, insaisissables, volontairement grotesques, pĂ©dants parfois ou ridicules. Personne n’est fiable. Personne ne semble innocent.
Et surtout - personne n’est totalement comprĂ©hensible. Anti-manichĂ©iste au possible. 
 

Les comédiens, tous sans exception, livrent des performances transies, presque possédées par les liens du mariage.
Mais il faut saluer en particulier ce duo d’amants maudits, dĂ©chirĂ©, fragile, traversĂ© par des Ă©motions oh combien contradictoires : contrariĂ©tĂ©, dĂ©pression, anxiĂ©tĂ©, dĂ©sespoir… et pourtant, dans un ultime sursaut, une forme d’optimisme dĂ©sespĂ©rĂ©. Leur humanitĂ© fissurĂ©e atteint une intensitĂ© poignante au fil du temps. Camila Morrone et Adam DiMarco crèvent l'Ă©cran pour marquer de leur empreinte charnelle un duo marital Ă  marquer au fer rouge.

Sur le plan technique, la série impressionne tout autant par son ambiance envoûtante à la fois stylisée et organique.
La rĂ©alisation maĂ®trise chaque cadre, chaque silence, chaque respiration (rien n'est laissĂ© au hasard), pour installer une atmosphère d’inquiĂ©tude permanente, tantĂ´t sous-jacente, tantĂ´t tangible. Une angoisse qui suinte de l’image elle-mĂŞme, peu de le dire.
 

Et puis il y a cet ultime épisode. Anthologique.
Un coup de fer blanc dans la chair du spectateur bouche bée.
Une tension à la limite de l'insoutenable, un peu comme pu l'être le final de Seven, toutes proportions gardées.

Les crĂ©ateurs - associĂ©s aux frères Duffer (les producteurs derrière Stranger Things) - vont au bout de leur concept littĂ©ralement cintrĂ© sans la moindre concession. Pas de confort. Aucune Ă©chappatoire. Juste une plongĂ©e frontale dans l’abĂ®me en roue libre.

Ce qui rend la sĂ©rie si singulière, c’est sa capacitĂ© Ă  muter dès le 4è Ă©pisode. Elle commence donc comme un thriller domestique irrĂ©sistiblement Ă©trange et inquiĂ©tant (Lynch hante les lieux)
…pour se transformer en une expĂ©rience horrifique totalement dĂ©lirante, hallucinĂ©e, oĂą l’humour noir en pagaille - vitriolĂ© - se mĂŞle Ă  une terreur sourde traversĂ©e d'Ă©claboussures de sang lacrymales.
Et c’est dans cette collision des tons que naĂ®t le vertige de nos sens maltraitĂ©s.
 

Le spectateur oscille sans cesse entre fascination et malaise, attirĂ© autant qu’il est repoussĂ©, pris dans un vortex Ă©motionnel dont il ne maĂ®trise plus rien. Les personnages, volontairement imparfaits, dysfonctionnels, deviennent les miroirs dĂ©formĂ©s d’une conjugalitĂ© en ruine.

Car au fond, la série est aussi une énorme satire.
Une farce noire sur la fiabilité du couple.
Une dissection du mariage, dans ce qu’il a de plus fragile, de plus hypocrite, de plus destructeur.
Et pourtant, au cĹ“ur de ce chaos, l’Ă©motion subsiste. Lente. Insidieuse. Comme un venin qui s’infiltre dans le sang en intraveineuse.
 

Le final nous fait traverser toutes les strates émotionnelles possibles, sans offrir de consolation (ou alors si peu).
Un véritable train fantôme sensoriel, qui broie les certitudes et éventre les émotions.

Une œuvre exhaustive. Radicale. Inoubliable. Le couple Camila Morrone / Adam DiMarco est déjà une icône de l'horreur conjugale comme le fut Carrie ou encore le sublime La Mariée Sanglante de Vicente Aranda.

Si Un très mauvais pressentiment ne devient pas une référence télévisuelle, alors je ne comprends plus rien à cet art.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 4 avril 2026

Dark Places

              (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Quelle ne fut pas ma surprise que de dĂ©couvrir ce soir une Ĺ“uvre inĂ©dite pour ma part, d’autant plus que Dark Places date de 2015. Et quelle surprise supplĂ©mentaire d’apprendre que ce thriller franchement horrifique est rĂ©alisĂ© par un cinĂ©aste français, Ă  savoir Gilles Paquet-Brenner.

Nous avons ainsi affaire Ă  une coproduction internationale entre la France, les États-Unis et l’Angleterre, mais il s’agit bel et bien d’un regard français derrière la cam. Et franchement, Dark Places est un vĂ©ritable coup de cĹ“ur auquel je ne m’attendais pas : j’ai Ă©tĂ© captivĂ©, secouĂ© mĂŞme, par ce thriller Ă  suspense machiavĂ©lique qui fonctionne du tonnerre du dĂ©but Ă  la fin.


Sa structure narrative, d’une prĂ©cision ciselĂ©e, repose entièrement sur l’attente d’une rĂ©vĂ©lation. Le film se construit comme une investigation intimiste menĂ©e par Charlize Theron, qui incarne l’une des survivantes d’un massacre familial survenu en 1985. Un carnage perpĂ©trĂ© par un mystĂ©rieux assassin dont l’identitĂ© demeure incertaine. Tout au long du rĂ©cit, elle tente de dĂ©mĂŞler la vĂ©ritĂ©, alors que son propre frère, Ben, qu’elle avait accusĂ© Ă  l’Ă©poque, croupit en prison depuis 28 ans.

Outre une intrigue criminelle savamment agencĂ©e et portĂ©e par un suspense latent d’une efficacitĂ© redoutable, le film nous immerge dans un climat trouble oĂą se mĂŞlent satanisme et dĂ©viances sexuelles. Le tout est portĂ© par des comĂ©diens irrĂ©prochables, avec en tĂŞte une Charlize Theron remarquable, Ă  la fois torturĂ©e, flegmatique et hantĂ©e par les zones d’ombre de son passĂ©.


Il convient Ă©galement de saluer le jeu incroyablement percutant de la jeune ChloĂ« Grace Moretz, qui incarne ici un second rĂ´le Ă  contre-emploi, aussi trouble que peu recommandable. Sans trop en dĂ©voiler sur la nature dĂ©viante de son personnage, la comĂ©dienne insuffle un naturel confondant, doublĂ© d’une force expressive Ă  la fois dĂ©complexĂ©e et profondĂ©ment dĂ©rangeante en jeune paumĂ©e camĂ©e en porte-Ă -faux. Sa prĂ©sence rĂ©sonne en nous comme un spectre fĂ©minin vĂ©nĂ©neux, presque irrĂ©el par son regard lestement reptilien, dont l’aura glaçante imprègne durablement le rĂ©cit. Il s’agit sans doute lĂ  de l’un de ses rĂ´les les plus sombres, sinon le plus sordide - et, pour ma part, le plus terrifiant et impressionnant de sa carrière.

Grâce Ă  de nombreux flashbacks habilement distillĂ©s, le rĂ©alisateur ne nous perd jamais, malgrĂ© la nature vĂ©nĂ©neuse de son intrigue. L’alternance entre les annĂ©es 80 et les annĂ©es 2010 installe un climat malsain, quasi Ă©touffant. Mais jamais dĂ©monstratif ni complaisant, mĂŞme si certaines sĂ©quences - notamment un carnage final particulièrement estomaquant, ou encore une scène d’abattage animal - marquent durablement les esprits.


Dark Places privilĂ©gie avant tout une atmosphère pesante, glauque et profondĂ©ment dĂ©rangeante, sublimĂ©e par une photographie sĂ©pia, Ă  la fois Ă©lĂ©gante et Ă©purĂ©e, qui Ă©pouse parfaitement cette Ă©trangetĂ© diffuse. On sent ici une vĂ©ritable patte, une volontĂ© de s’Ă©loigner du thriller hollywoodien standardisĂ© pour appâter la mĂ©nagère de + de 50 ans.

Le film se montre plus fin, plus subtil dans sa dĂ©marche, en retardant toute explosion spectaculaire au profit d’une exploration psychologique de personnages terriblement ambigus. Car ici, la frontière entre le bien et le mal se rĂ©vèle d’une minceur troublante, au sein d’une famille dysfonctionnelle rongĂ©e par ses secrets et ses frĂ©quentations douteuses. Mais chut, je n’en dirai pas plus.


En tout Ă©tat de cause, Dark Places m’a profondĂ©ment surpris. C’est un coup de cĹ“ur indĂ©niable, et il pourrait mĂŞme bien s’inscrire parmi mes thrillers de rĂ©fĂ©rence. D’autant que l’horreur, d’abord tacite puis parfois frontalement palpable, se fond avec une justesse remarquable dans cette histoire familiale sordide, dĂ©chue et irrĂ©mĂ©diablement meurtrie.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

vendredi 3 avril 2026

Dolly de Rod Blackhurst. 2025. 1h23. U.S.A.

                           (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
J'y allais un peu Ă  reculons. Trois jours Ă  tourner autour, Ă  repousser le moment. Et puis finalement, je m’y suis aventurĂ©… Et je ne regrette pas.

Parce que Dolly est de ces petites surprises horrifiques qui surgissent de nulle part. Comme celle de l'Ă©poque des VHS quand on louait le film d'horreur du Samedi soir sans ĂŞtre déçu de son contenu parfois mineur. 

Un film modeste gĂ©rĂ© par Rod Blackhurst - pas tout Ă  fait un dĂ©butant (un 1er film puis un court: Babydoll transformĂ© aujourd'hui en long), mais ici clairement en train d’affirmer une identitĂ© respectueuse. Car une identitĂ© nourrie de pellicule, de chair, et d’un amour viscĂ©ral pour les pĂ©loches crasseuses des annĂ©es 70, de Massacre Ă  la tronçonneuse que tout le monde rapproche aux sĂ©ries B grindhouse et video nasty les plus oubliĂ©es.
 

Oui le scĂ©nario est une coquille vide. Et ce n’est pas un problème je trouve. Pourquoi ? Parce que Dolly ne se raconte pas - il se ressent. C'est une expĂ©rience Ă©motionnelle, sensorielle. ViscĂ©rale. 
TournĂ© en 16 mm, le film arbore une texture granuleuse, presque organique. La forĂŞt inquiĂ©tante devient un piège photogĂ©nique, la demeure baroque un espace envoĂ»tant, et chaque plan semble suinter quelque chose de sale, de malsain et de beau. 

Les couleurs saturées, les éclairages tout à fait soignés, tout participe à créer une chaude ambiance poisseuse, dérangeante, profondément immersive auquel on se laisse facilement aguicher.
On ne regarde pas Dolly. On s’y enfonce doucement par attirance. 

Et dans cette expérience sensorielle, les acteurs - pourtant méconnus - surprennent par leur désir de convaincre. On croit à leur détresse, à leur fatigue, à leur douleur physique et morale. Une souffrance qui ne triche pas. Car le film ne fait pas semblant.
 

La violence est lĂ , crue, graphique, crasseuse. Les effets artisanaux, charnels, frappent par leur crĂ©dibilitĂ© : c’est viscĂ©ral, parfois franchement dĂ©gueulasse, et efficace. Une brutalitĂ© qui renoue avec une Ă©poque oĂą l’horreur passait par la matière, par le corps, par la blessure visible, sans rougir de honte. 
Alors oui, tout n’est pas parfait. Bien au contraire. 

Les situations sont mĂŞme souvent Ă©culĂ©es (jeu de cache-cache incessant, tueur increvable). Certains comportements frĂ´lent le grotesque (notamment ce final avec le garde forestier complètement Ă  l'ouest). Mais Ă©trangement, ces maladresses deviennent des qualitĂ©s. Elles participent Ă  l'essence de la bisserie, Ă  ce charme dĂ©suet, Ă  cette sensation de film bricolĂ© avec passion, façonnĂ© Ă  la main, avec amour. Un cinĂ©ma clairement imparfait… donc profondĂ©ment vivant.

Et puis il y a cette tueuse. Une fois n'est pas coutume. 
Une prĂ©sence troublante, Ă  la fois enfantine et dĂ©rangeante, Ă©voluant dans un univers de poupĂ©es de porcelaine qui Ă©voque un conte de fĂ©es malade, dĂ©formĂ©, presque putrĂ©fiĂ©. Une figure qui fascine autant qu’elle met mal Ă  l’aise, comme sortie d’un imaginaire brisĂ© gĂ©nialement horrifiant. D'autant plus que l'on ne sait pas grand chose sur son passĂ©, ce qui amplifie l'aura de mystère qui l'entoure. 
 

En Ă  peine 1h17, Dolly ne prĂ©tend donc jamais ĂŞtre plus qu’il n’est.
Mais il le fait avec sincérité. Un tout petit métrage, oui, assurément.
Mais un p'tit film qui respire, qui suinte, qui marque, qui sĂ©duit irrĂ©mĂ©diablement. 
Et au fond, c’est peut-ĂŞtre ça le plus important. Participer plaisamment Ă  l'expĂ©rience en se dĂ©tachant sagement de notre morne rĂ©alitĂ©. 

Je ne regrette pas de m’ĂŞtre perdu dans ce petit bois des tĂ©nèbres.
Et j’y retournerai avec plaisir - masochiste.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

mardi 31 mars 2026

L'Ouragan de la Vengeance / Ride in the Whirlwind de Monte Hellman. 1966. U.S.A. 1h22.

  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
Hier soir, Ă  la revoyure de l'Ouragan de la Vengeance, il me semble juste d'Ă©voquer le western maudit tant il demeure invisible depuis des lustres en dĂ©pit de son Ă©dition Dvd depuis 2008. Peu diffusĂ©, rarement citĂ©, mĂŞme chez les amateurs du genre… et pourtant, il s’agit d’un excellent western crĂ©pusculaire.

Ici, la frontière entre le bien et le mal se dissout, lorsque trois hommes vont se retrouver accusĂ©s Ă  tort d’un braquage de diligence. Dès lors, le mal ne naĂ®t pas d’un choix, mais d’un concours de circonstances. Et cela suffit Ă  condamner.

Le prologue sec, presque documentaire, est établi du point de vue des véritables gangsters, que Monte Hellman installe sans emphase, avant que les bons et les méchants ne fassent plus qu'un lors de leurs rencontres aléatoires.
 

Le film Ă©tonne par son dĂ©pouillement, par sa volontĂ© de dĂ©sosser le western, dans une approche quasi rĂ©aliste que n’aurait pas reniĂ©e Sam Peckinpah. Mais lĂ  oĂą Peckinpah explose la violence au ralenti, Hellman la retient. Elle est hors champ, suggĂ©rĂ©e… et pourtant, elle fait mal. Elle s’insinue dans le hors-champs, dans le silence, dans l’image furtive d’un pendu ou dans l’attente glaciale d’une exĂ©cution. LĂ  oĂą les corps danseront au dessus du sol.
Cette violence n’est pas spectaculaire : elle est moche, radicale, elle est froide.

Dans cet univers aride, dĂ©sertique, oĂą la loi du plus fort semble rĂ©gner, le film raconte surtout les ravages d’une justice aveugle, mĂ©canique de l'ordre, incapable de discerner l’innocence. Et c’est lĂ  que L’ouragan de la vengeance devient plus moderne que les autres: il ne parle pas de hĂ©ros, mais d’hommes ordinaires broyĂ©s.
 

Le rythme, lui, surprend. Peu d’action, mais une lente immersion dans l’intimitĂ© des personnages. Hellman filme les visages, scrute les regards, ausculte les silences. Chaque expression tend Ă  l'hĂ©sitation, une forme de pudeur, chaque hĂ©sitation une fracture. Les trois cow-boys, acculĂ©s, contraints de survivre seuls, glissent peu Ă  peu vers une zone grise - jusqu’Ă  prendre en otage une famille, comme si l’injustice qu’ils subissent finissait par les contaminer.

Le film devient alors un jeu de miroirs troublant, une confrontation psychologique comme si chacun luttait contre ce qu’il est en train de devenir.

Et dans cette dĂ©rive, Jack Nicholson et Cameron Mitchell portent le film avec une belle intensitĂ©. Leur humanitĂ© vacille, rĂ©siste, puis s’effrite - dans une ambiguĂŻtĂ© constante entre dignitĂ©, rĂ©serve et instinct de survie.
 

L’ouragan de la vengeance est un western personnel, presque austère, qui dissèque les fĂŞlures humaines avec une sĂ©cheresse poignante quelque part. Un film profondĂ©ment intime oĂą l’humanisme subsiste, fragile, au bord de l’effondrement.

Et puis il y a cette lumière… Ces dĂ©cors naturels splendides...
Ces plaines infinies, sublimĂ©es par une photographie aux teintes poussiĂ©reuses, sĂ©pia, qui enveloppe le film d’une chaleur Ă©touffante, comme si le monde lui-mĂŞme participait Ă  l’Ă©crasement des hommes.

Un western âpre, contemplatif, d’une modernitĂ© saisissante pour 1966.
Une œuvre nonchalante à redécouvrir, absolument.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

lundi 30 mars 2026

Les Bidasses en Folie de Claude Zidi. 1971. France. 1h24.

                   (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

7 460 911 entrĂ©es ! Une dinguerie absolue pour ce succès improbable Ă  la rĂ©vision. Et pourtant, tout est vrai : Les Bidasses en folie a explosĂ© le box-office français en dĂ©cembre 71, alors que Claude Zidi n’en Ă©tait qu’Ă  ses balbutiements derrière la cam - parfois improvisĂ©e, au milieu de badauds soixante-huitards.

Ă€ la rĂ©vision, quelques dĂ©cennies plus tard, on se rend compte que Les Bidasses en folie dĂ©gage quelque chose qui relève de l’hallucination comique, dans son format de sĂ©rie Z qu’on affilie volontiers au nanar (non pĂ©joratif dans ma bouche, mĂŞme si le terme reste trivial). PortĂ© par l’Ă©nergie incontrĂ´lable des Charlots - en totale roue libre (euphĂ©misme !) - le film aligne, sans le moindre filtre, une avalanche de gags (parfois Ă  la seconde près !) parmi les plus absurdes qui soient, flirtant en permanence avec une crĂ©tinerie pleinement assumĂ©e.
 

Et pourtant… c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side son charme insensĂ©. Dans cette ultra-bĂŞtise revendiquĂ©e, au ras des pâquerettes. Dans cette mĂ©canique du rire qui ne cherche jamais la finesse, mais avance Ă  un rythme infernal, comme un moteur lancĂ© Ă  pleine vitesse, naviguant Ă  vue.

Les situations s’enchaĂ®nent avec une spontanĂ©itĂ© dĂ©sarmante, et les Charlots, fidèles Ă  eux-mĂŞmes, injectent une Ă©nergie brute, instinctive, qui finit par emporter l’adhĂ©sion.

ComĂ©die dĂ©bile jusqu’au bout des ongles, le film devient peu Ă  peu une sorte de rĂŞve Ă©veillĂ© - un dĂ©lire continu oĂą le rocambolesque flirte avec l’abracadabrantesque sans jamais s’excuser d’exister.
Oui, c’est d’une idiotie atypique. C’est souvent lourd. Parfois mĂŞme musical, lors d’un concert “Peace and Love” (oĂą l’on croise Martin Circus, Triangle, et les Charlots eux-mĂŞmes, un rĂ©gal auditif !)… mais Ă©trangement irrĂ©sistible par sa dinguerie nonsensique, et par le fait que tous ces personnages lunaires existent Ă  l’Ă©cran avec une soif de vivre totalement dĂ©sinhibĂ©e.


C’est tellement nul, tellement navrant, que ça en devient constamment hilarant.
On s’amuse autant qu’eux - et avec eux.
Ce bonheur de vivre expansif qu'ils nous communiquent s'inscrit dans chaque plan. 

Il faut le voir pour le croire.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

dimanche 29 mars 2026

Le Coup du Parapluie de Gérard Oury. 1980. France. 1h35.

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Revu hier soir, Le Coup du parapluie, classique de la comĂ©die populaire qui, en son temps, attira toute de mĂŞme près de 2,9 millions de spectateurs sous la houlette de GĂ©rard Oury - maĂ®tre non seulement de la comĂ©die, mais surtout de la comĂ©die d’aventure.

Car ici, le burlesque se mĂŞle Ă  une vĂ©ritable cavalcade rocambolesque, sous une facture semi-parodique des films d’espionnage et de tueurs Ă  gages. Une mĂ©canique ludique, si badine et innocente, qui dĂ©tourne les codes sans jamais les broyer.

Ă€ la revoyure (on en est quand mĂŞme au 5è visionnage), une Ă©vidence s’impose : le film dĂ©gage une Ă©nergie galvanisante, portĂ©e par un Pierre Richard absolument dingo, comĂ©dien de seconde zone propulsĂ© dans une intrigue criminelle qui le dĂ©passe - un rĂ´le de mĂ©chant convoitĂ© qui se transforme en cauchemar bien rĂ©el pour rire, avec de vĂ©ritables tueurs Ă  ses trousses.


Oury exploite alors la mise en abyme avec une jubilation contagieuse : le film que nous regardons devient l’aventure mĂŞme que traverse le personnage en temps rĂ©el, une fiction hallucinĂ©e qui se confond avec le rĂ©el dans un vertige comique parfaitement orchestrĂ©. Et dans ce tourbillon, la prĂ©sence lumineuse de ValĂ©rie Mairesse apporte un contrepoint primesautier, presque tendre aussi, redoutablement sexy mine de rien.

Le duo n’en est d’ailleurs pas Ă  son coup d’essai, puisqu’on les retrouvait dĂ©jĂ  la mĂŞme annĂ©e dans C'est pas moi, c'est lui, aux cĂ´tĂ©s de Aldo Maccione.

Mais ici, tout semble poussé à son paroxysme de la déconnade la plus folingue dans une forme épanouissante de bienveillance détournée par le rire le plus électron libre.


Le rythme est effrĂ©nĂ© au possible - aucune cĂ©sure, aucun temps mort, les gags s’enchaĂ®nent avec une inventivitĂ© folle - tant visuelle que gestuelle, presque chorĂ©graphique au sens littĂ©ral. Et de mĂ©moire de cinĂ©phile, rarement Pierre Richard n’aura Ă©tĂ© aussi extravagant, aussi dĂ©complexĂ©, aussi dĂ©licieusement dĂ©jantĂ©. Coureur de jupons maladroit mais inĂ©puisable, acteur ratĂ© croyant dur comme fer Ă  son potentiel torve, il traverse le film avec une vitalitĂ© quasi indĂ©cente, une joie de vivre expansive qui contamine chaque plan.

Puis vient cette dernière demi-heure, oĂą la comĂ©die bascule vers le pur cinĂ©ma d’aventure : poursuites, chaos musical (merci Vladimir !) dans une piscine digne de la Party de Blake Edwards, cascades - une sĂ©quence automobile remarquablement exĂ©cutĂ©e par RĂ©mi Julienne, qui tĂ©moigne du sens du spectacle cher de Oury.

Au fond, Le Coup du parapluie remplit son contrat avec une aisance insolente : celui d’un divertissement populaire total, menĂ© tambour battant par un trio inspirĂ© - Oury, Richard, Mairesse - sans oublier un GĂ©rard Jugnot d’une spontanĂ©itĂ© naĂŻve dĂ©sarmante en ami trahi.


Un film dans le film, libre, débridé, presque inconscient de sa propre folie cinématographique.

Et en le revoyant aujourd’hui, une pensĂ©e s’impose, douce-amère comme souvent: celle d’une Ă©poque - les annĂ©es 70-80 - oĂą la comĂ©die populaire savait encore conjuguer audace, efficacitĂ© et gĂ©nĂ©rositĂ©. Une Ă©poque rĂ©volue, ou presque… si l’on excepte, çà et lĂ , quelques Ă©clats contemporains, comme ceux portĂ©s par la bande Ă  Philippe Lacheau ou Ă  Toledano / Nakache.

Merci Gérard, dieu de la comédie aventureuse sans complexe (quel joie de vivre bordel, en temps réel !)- et désormais irremplaçable.


— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 28 mars 2026

Joshua de George Ratliff. 2007. U.S.A. 1h43.

(Crédit photo : image trouvée via Imdb, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)
 
Hier, j’ai dĂ©couvert - ou redĂ©couvert, tant le doute persiste - Joshua de George Ratliff, et la surprise fut totale. Une de ces Ĺ“uvres que l’on croyait mineures, et qui ressurgissent avec une force insidieuse, quasi vĂ©nĂ©neuse.

Je ne m’attendais pas Ă  un mĂ©trage d’une telle tenue. Ratliff orchestre ici une lente dĂ©sagrĂ©gation, une perte progressive de toute emprise, Ă  travers un drame familial d’un malaise profondĂ©ment diffus. Rien n’est frontal. Tout est d’abord larvĂ©, presque imperceptible (on observe sans vraiment s'inquiĂ©ter), avant de s’infiltrer, de contaminer chaque recoin du rĂ©cit, jusqu’Ă  faire basculer l’ensemble dans une progression dramatique de plus en plus Ă©touffante, poisseuse, irrĂ©mĂ©diable. Et la prouesse, c'est qu'on ne voit rien arriver tant l'hypocrisie y est souveraine.


Et pourtant, aucune effusion. Aucun choc visuel. Pas une goutte de sang ne vient troubler cette mise en scène de la suggestion. Or, la violence est bien lĂ  - sourde, tapie, d’autant plus insupportable qu’elle touche Ă  l’intime, Ă  l’innommable : la cellule familiale. Certaines sĂ©quences, notamment autour de la maltraitance, frappent avec une brutalitĂ© sèche, presque impensable aujourd’hui. Non pas par leur cruditĂ© graphique - elles restent concises, contenues - mais par ce qu’elles impliquent, par ce qu’elles rĂ©vèlent d’un basculement moral terrifiant.

Et au cĹ“ur de ce malaise : l’enfant.
 

Jacob Kogan incarne un Joshua d’une froideur indicible. Un visage fermĂ©, un regard vide, presque minĂ©ral qui tente parfois d'amadouer avec timiditĂ©. Une prĂ©sence monolithique, opaque, qui ne cherche pas Ă  sĂ©duire (en dĂ©pit de rares occasions), ni mĂŞme Ă  effrayer frontalement. Il est lĂ , simplement, il observe puis s'efface, constamment. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette neutralitĂ© qui met toujours plus mal Ă  l'aise. Plus le rĂ©cit avance, plus son inertie semble menaçante, jusqu’Ă  faire naĂ®tre une vĂ©ritable rĂ©pulsion qu'on a honte de s'avouer. Ă€ cĂ´tĂ© de lui, les figures enfantines malĂ©fiques du cinĂ©ma - Ă  l'instar d'une certaine Esther beaucoup plus rebelle et reconnue - paraissent presque dĂ©monstratives.

Mais Joshua ne serait rien sans l’effondrement progressif de ses parents. Sam Rockwell et Vera Farmiga livrent des performances d’un naturel dĂ©sarmant, capturant avec une justesse troublante la dĂ©rive d’un couple Ă  l'agonie, impuissant face Ă  une menace qu’il ne parvient ni Ă  nommer, ni Ă  contenir, ni Ă  invectiver. Ratliff filme cette chute avec une cruautĂ© feutrĂ©e, transformant peu Ă  peu le foyer en un espace exigu de suffocation morale qui dĂ©teint sur nous.
 

Car tout est lĂ  : dans l’attente. Dans cette peur suspendue qui ne demande qu’Ă  Ă©clore. L’attente de la peur, bien plus que la peur elle-mĂŞme. Celle oĂą on imagine le pire Ă  venir.

Joshua est de ces films intelligents oĂą l’horreur vĂ©ritable ne rĂ©side pas dans le spectaculaire, mais dans ce qui ronge, dans ce qui s’installe, dans ce qui ne se voit pas immĂ©diatement, dans ce qui se trame dans l'ombre.

Thriller domestique, drame psychologique, horreur intime, fantastique mystique (en relation avec les momies aztèques !) - peu importe l’Ă©tiquette. Cette sĂ©rie B s’impose comme une Ĺ“uvre mature, maĂ®trisĂ©e, vraiment dĂ©rangeante quand on est face Ă  une menace infantile intouchable.
 

Une perle maudite en somme. Ă€ rĂ©habiliter d’urgence. Sans doute l’un des meilleurs films contemporains consacrĂ©s Ă  l’enfance dĂ©viante, aux cĂ´tĂ©s de Esther et The Children. Tant l'inconfort prĂ©domine avec ces composantes du non-dit et d'un sens de suggestion dĂ©vastateurs.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
02.03.11. 28.03.26. Vostfr
 
Récompenses: Gen Art Film Festival 2007 : Gen Art Chicago Grand Jury Prize
Sitges - Catalonian International Film Festival 2007 :
Best Actor : Sam Rockwell,
Special Mention : George Ratliff
Sundance Film Festival 2007 : Cinematography Award

mercredi 25 mars 2026

Nell de Michael Apted. 1994. 1h51. U.S.A.

                                                          
                                    (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
RĂ©vision nocturne d’un film des annĂ©es 90 que j’avais omis de ma mĂ©moire, avant qu’un ami ne le fasse ressurgir en forme d'Ă©cho influençable. J’ai nommĂ© Nell, rĂ©alisĂ© par Michael Apted, avec dans le rĂ´le-titre une Jodie Foster littĂ©ralement transfigurĂ©e.
 
Et Ă  la revoyure, oh combien Ă©motive… quelle claque. Une dĂ©flagration douce cependant, presque silencieuse, mais qui rĂ©veille quelque chose de si profond.
 
 
Nell est une Ĺ“uvre intime limpide, Ă©purĂ©e, d’une puretĂ© presque irrĂ©elle. Un conte fragile, suspendu entre deux mondes. Notamment inspirĂ© par l'histoire de Poto et Cabengo, des jumelles qui ont créé leur propre langage dans les annĂ©es 70, le film nous plonge dans l’existence marginale de Nell, jeune femme Ă©levĂ©e Ă  l’Ă©cart du monde, dans une maison de bois au bord d’un lac, au cĹ“ur d’une nature souveraine - photo scope / dĂ©cors au diapason - . Ă€ la mort de sa mère, elle se retrouve seule, livrĂ©e Ă  elle-mĂŞme, avec pour seul hĂ©ritage un langage cryptĂ©, inventĂ©, presque musical - trace d’un lien fusionnel avec sa sĹ“ur jumelle disparue auquel elle se raccroche frĂ©quemment pour ne jamais l'oublier.
 
C’est alors qu’intervient un mĂ©decin, incarnĂ© avec retenue par Liam Neeson, qui ne cherche pas tant Ă  la “soigner” qu’Ă  la comprendre. Ă€ apprivoiser son monde en s'efforçant Ă  ne pas le violenter. Ce qui se tisse entre eux dĂ©passe la simple relation thĂ©rapeutique : c’est une tentative fragile de traduction entre deux humanitĂ©s retrouvĂ©es.
 
 
Mais peu Ă  peu, la sociĂ©tĂ© intrusive s’en mĂŞle. La mĂ©decine, la justice, les experts, les normes. Et la question devient brutale : Nell est-elle “adaptable” ? Est-elle mentalement stable ? Doit-elle ĂŞtre corrigĂ©e, normalisĂ©e, intĂ©grĂ©e ?
 
C’est lĂ  que le film bascule vers un avenir incertain après nous avoir bercĂ© dans son univers candide, marquĂ© non par la violence physique mais par l’isolement et le souvenir.
 
Mais derrière son apparente douceur exaltĂ©e, Nell est une Ĺ“uvre Ă©galement inquiète. Une Ĺ“uvre qui observe, presque avec effroi, la manière dont notre monde contemporain tente d’absorber, de classifier, de domestiquer ce qui lui Ă©chappe.
  
 
Et au centre de tout cela, il y a ce miracle : Jodie Foster.
 
On pouvait craindre la performance dĂ©monstrative, l’exercice d’actrice stĂ©rĂ©otypĂ©e. Il n’en est rien. Elle disparaĂ®t. Elle se dissout. Dès les premières minutes, son visage connu s’oublie pour laisser place Ă  une prĂ©sence brute, primitive, d’une innocence presque insoutenable. Chaque geste, chaque regard, chaque son qu’elle Ă©met semble naĂ®tre de cet endroit vierge, intact.
 
Il y a dans son interprĂ©tation singulière quelque chose de l’ordre de la grâce qui nous frappe en plein coeur.
 
 
Plusieurs scènes intimistes atteignent une poĂ©sie naturaliste rare - Nell courant, respirant, vibrant au rythme de la forĂŞt, en symbiose totale avec un monde qui ne juge pas, ne contraint pas, n’Ă©tiquette pas. Un monde encore pur d'humanitĂ© sans danger.
 
Et puis il y a le contraste.
 
La brutalité du réel. La vulgarité. La bêtise. Cette scène dans le bar, quasi grotesque, où des rednecks avinés réduisent Nell à un objet de curiosité, de désir sexuel ou de moquerie, agit comme une collision violente entre deux univers incompatibles.
 
 
D’un cĂ´tĂ©, l’innocence absolue qui croit naĂŻvement que tout un chacun lui ressemble. De l’autre, une sociĂ©tĂ© orgueilleuse, centrĂ©e sur l'apparence et le matĂ©riel, rongĂ©e par ses propres codes en somme.
 
Nell devient alors plus qu’un rĂ©cit : une fable. Une mise en accusation douce mais implacable de notre modernitĂ© triviale. De sa tendance Ă  confondre normalitĂ© et humanitĂ©. Ă€ remplacer le lien par la norme, la sensibilitĂ© par le cadre, l’âme par le diagnostic.
 
Et dans ce tumulte, Nell demeure.
 
Fragile. Pure. Inaltérable.
 
 
Comme un rappel.
 
Un rappel que la vie pourrait ĂŞtre autre chose. Qu’elle pourrait encore ĂŞtre une histoire d’amour entre nous et la nature - Ă  condition de ne pas chercher Ă  tout possĂ©der, tout comprendre, tout enfermer. Laisser libre cours Ă  notre instinct, renouer avec nos valeurs les plus nobles.
 
Nell est un moment d'Ă©motion prĂ©cieux, un film bouleversant imparfait peut-ĂŞtre car il n'a pas comme ambition de toucher la perfection, mais si essentiel, trouble et authentique dans sa grâce Ă©motionnelle capiteuse. A revoir, non pas pour ce qu’il raconte… mais pour ce qu’il rĂ©veille en nous. Le dĂ©sir d'aimer et de prĂ©server ce qui nous entoure, sans modĂ©ration. L'ĂŞtre comme la nature.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

dimanche 22 mars 2026

Les Bidasses s'en vont en guerre de Claude Zidi.

                         (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Il y a dans Les Bidasses s'en vont en guerre de Claude Zidi quelque chose qui relève de l’hallucination comique. PortĂ© par l’Ă©nergie incontrĂ´lable des Charlots en totale roue libre, le film aligne, sans le moindre filtre, une avalanche de gags parmi les plus absurdes qui soient, flirtant en permanence avec une forme de crĂ©tinerie assumĂ©e.

Et pourtant… c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side son charme. Dans cette ultra bĂŞtise revendiquĂ©e, dans cette mĂ©canique du rire qui ne cherche jamais Ă  ĂŞtre fine, mais qui avance Ă  un rythme infernal, comme un moteur lancĂ© Ă  pleine vitesse sans se soucier de la direction. On navigue Ă  vue. Les situations s’enchaĂ®nent avec une spontanĂ©itĂ© dĂ©sarmante, et les Charlots, fidèles Ă  eux-mĂŞmes, injectent une Ă©nergie brute, instinctive, qui finit rapidement par emporter l’adhĂ©sion.

ComĂ©die franchouillarde jusqu’au bout des ongles, le film devient peu Ă  peu une sorte de rĂŞve Ă©veillĂ©, un dĂ©lire continu oĂą le rocambolesque flirte avec l’abracadabrantesque sans jamais s’excuser d’exister. C’est d'une idiotie atypique, c'est souvent lourd, parfois mĂŞme Ă©puisant par son rythme dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©… mais Ă©trangement irrĂ©sistible par sa dinguerie nonsensique, et le fait que tous ces personnages lunaire existent Ă  l'Ă©cran avec une foi incontrĂ´lable.

Il faut le voir pour le croire.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

Diary of the Dead de Georges A. Romero.

                       (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"No Futur."

Il aura fallu quatre visions pour que Diary of the Dead se rĂ©vèle Ă  moi pleinement, comme un film souterrain, plus profond et plus lucide qu’il n’y paraĂ®t. Sous ses atours de sĂ©rie B bricolĂ©e en found footage, George A. Romero signe en rĂ©alitĂ© une Ĺ“uvre presque testamentaire, qui revisite le mythe du zombie Ă  l’aune de notre modernitĂ© malade de l’image la plus gratuite et racoleuse.

Car ici, l’horreur ne rĂ©side pas seulement dans les morts qui marchent, mais dans les vivants qui filment. Ă€ travers ce dispositif de reportage amateur, Romero met en abyme le regard lui-mĂŞme, interrogeant notre besoin compulsif de capturer, de montrer, de transformer le rĂ©el en spectacle. Le film devient alors une rĂ©flexion acerbe - et tristement prophĂ©tique - sur le voyeurisme mĂ©diatique, sur l'info en continu et la dĂ©rive d’un monde oĂą chacun s’improvise journaliste, camĂ©ra au poing, au dĂ©triment de toute Ă©thique.
 

Cette mise en scène du chaos, brute et fragmentĂ©e, fourmille d’idĂ©es, parfois dĂ©sordonnĂ©es mais toujours stimulantes, dessinant le portrait d’une humanitĂ© Ă  la dĂ©rive, plus prĂ©occupĂ©e par sa propre mise en scène que par sa survie. Les personnages, perdus, fĂ©briles, semblent osciller en permanence entre instinct de survie et dĂ©sir absurde de reconnaissance, comme si filmer importait dĂ©sormais plus que vivre. Alors que le monde est potentiellement sur le point de s'Ă©teindre.

Dès lors, le nihilisme du final n’a rien d’une surprise : il s’impose comme une conclusion logique, presque inĂ©vitable. Romero ne filme pas seulement la fin d’un monde, mais celle d’un regard, d’une conscience. Il suggère, avec une amertume glaçante, qu’il n’y a peut-ĂŞtre plus d’avenir pour une humanitĂ© incapable de dĂ©tourner les yeux.
 

Ă€ la revoyure, Diary of the Dead s’impose donc comme un film passionnant, dense, Ă  apprĂ©hender avec attention, presque avec lenteur, pour en saisir toutes les strates. Une Ĺ“uvre malade, certes, mais d’une intelligence rare - et d’une luciditĂ© aujourd’hui plus troublante que jamais. A mĂ©diter. 

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 21 mars 2026

Dossier 137 de Dominik Moll. 2025. France. 1h54.

 
                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
Hormis une première demi-heure un tantinet laborieuse, enchaînant des auditions répétitives à la limite du rébarbatif, Dossier 137 avance doucement mais surement comme un réquisitoire implacable contre les violences policières injustifiées - et plus encore, contre leur impunité.
 
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Pas seulement de faits. Mais de leur effacement. De leur dilution dans un système qui absout plus qu’il ne juge.
 
MalgrĂ© une certaine rigiditĂ© théâtrale dans la diction des acteurs propre au cinĂ©ma français, le film trouve son Ă©quilibre grâce Ă  la prestation remarquable de LĂ©a Drucker. D’une justesse saisissante, elle incarne une droiture silencieuse, une force tranquille qui capte immĂ©diatement l’attention. On ne la suit pas seulement : on adhère Ă  son cheminement moral, Ă  ses doutes, Ă  sa persistance face Ă  l’inertie.
 
 
La mise en scène, quant Ă  elle, fait preuve d’une rigueur indĂ©niable. Une fois passĂ©e cette entrĂ©e en matière un peu trop insistante, le film gagne en prĂ©cision, en efficacitĂ©. Il avance sans dĂ©tour, portĂ© par une rĂ©alisation maĂ®trisĂ©e, presque clinique dans son approche.
 
Et puis il y a cette photographie, limpide, soignĂ©e, qui confère Ă  l’ensemble une forme de froide Ă©lĂ©gance. Plusieurs dĂ©cors, certains Ă©clairages semblent pensĂ©s pour renforcer ce rĂ©alisme glacĂ©, tout en apportant une dimension presque stylisĂ©e Ă  l’image. Rien n’est laissĂ© au hasard - et cette exigence visuelle participe pleinement Ă  l’immersion.
 
Mais ce qui frappe surtout, c’est ce que le film laisse derrière lui.
 
 
Goût amer. Vide. Frustration sourde.
 
Car son final, aussi marquant que dĂ©stabilisant, ne cherche pas Ă  apaiser. Il expose, frontalement, une vĂ©ritĂ© inconfortable : celle d’une justice qui vacille, qui doute, et parfois… qui renonce. Une justice partiale, dont l’Ă©quitĂ© semble se fissurer lorsqu’il s’agit de juger ses propres rouages.
 
Dossier 137 n’offre pas de rĂ©ponse. Il nous laisse impuissant. Il impose une sensation d'injustice. Celle d’un dĂ©sĂ©quilibre profond quant aux laissĂ©s pour compte tumĂ©fiĂ©s que symbolise ici la figure des Gillets jaunes. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui le rend salutaire.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤