lundi 30 mars 2026

Les Bidasses en Folie de Claude Zidi. 1971. France. 1h24.

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7 460 911 entrĂ©es ! Une dinguerie absolue pour ce succès improbable Ă  la rĂ©vision. Et pourtant, tout est vrai : Les Bidasses en folie a explosĂ© le box-office français en dĂ©cembre 71, alors que Claude Zidi n’en Ă©tait qu’Ă  ses balbutiements derrière la cam - parfois improvisĂ©e, au milieu de badauds soixante-huitards.

Ă€ la rĂ©vision, quelques dĂ©cennies plus tard, on se rend compte que Les Bidasses en folie dĂ©gage quelque chose qui relève de l’hallucination comique, dans son format de sĂ©rie Z qu’on affilie volontiers au nanar (non pĂ©joratif dans ma bouche, mĂŞme si le terme reste trivial). PortĂ© par l’Ă©nergie incontrĂ´lable des Charlots - en totale roue libre (euphĂ©misme !) - le film aligne, sans le moindre filtre, une avalanche de gags (parfois Ă  la seconde près !) parmi les plus absurdes qui soient, flirtant en permanence avec une crĂ©tinerie pleinement assumĂ©e.
 

Et pourtant… c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side son charme insensĂ©. Dans cette ultra-bĂŞtise revendiquĂ©e, au ras des pâquerettes. Dans cette mĂ©canique du rire qui ne cherche jamais la finesse, mais avance Ă  un rythme infernal, comme un moteur lancĂ© Ă  pleine vitesse, naviguant Ă  vue.

Les situations s’enchaĂ®nent avec une spontanĂ©itĂ© dĂ©sarmante, et les Charlots, fidèles Ă  eux-mĂŞmes, injectent une Ă©nergie brute, instinctive, qui finit par emporter l’adhĂ©sion.

ComĂ©die dĂ©bile jusqu’au bout des ongles, le film devient peu Ă  peu une sorte de rĂŞve Ă©veillĂ© - un dĂ©lire continu oĂą le rocambolesque flirte avec l’abracadabrantesque sans jamais s’excuser d’exister.
Oui, c’est d’une idiotie atypique. C’est souvent lourd. Parfois mĂŞme musical, lors d’un concert “Peace and Love” (oĂą l’on croise Martin Circus, Triangle, et les Charlots eux-mĂŞmes, un rĂ©gal auditif !)… mais Ă©trangement irrĂ©sistible par sa dinguerie nonsensique, et par le fait que tous ces personnages lunaires existent Ă  l’Ă©cran avec une soif de vivre totalement dĂ©sinhibĂ©e.


C’est tellement nul, tellement navrant, que ça en devient constamment hilarant.
On s’amuse autant qu’eux - et avec eux.
Ce bonheur de vivre expansif qu'ils nous communiquent s'inscrit dans chaque plan. 

Il faut le voir pour le croire.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

dimanche 29 mars 2026

Le Coup du Parapluie de Gérard Oury. 1980. France. 1h35.

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Revu hier soir, Le Coup du parapluie, classique de la comĂ©die populaire qui, en son temps, attira toute de mĂŞme près de 2,9 millions de spectateurs sous la houlette de GĂ©rard Oury - maĂ®tre non seulement de la comĂ©die, mais surtout de la comĂ©die d’aventure.

Car ici, le burlesque se mĂŞle Ă  une vĂ©ritable cavalcade rocambolesque, sous une facture semi-parodique des films d’espionnage et de tueurs Ă  gages. Une mĂ©canique ludique, si badine et innocente, qui dĂ©tourne les codes sans jamais les broyer.

Ă€ la revoyure (on en est quand mĂŞme au 5è visionnage), une Ă©vidence s’impose : le film dĂ©gage une Ă©nergie galvanisante, portĂ©e par un Pierre Richard absolument dingo, comĂ©dien de seconde zone propulsĂ© dans une intrigue criminelle qui le dĂ©passe - un rĂ´le de mĂ©chant convoitĂ© qui se transforme en cauchemar bien rĂ©el pour rire, avec de vĂ©ritables tueurs Ă  ses trousses.


Oury exploite alors la mise en abyme avec une jubilation contagieuse : le film que nous regardons devient l’aventure mĂŞme que traverse le personnage en temps rĂ©el, une fiction hallucinĂ©e qui se confond avec le rĂ©el dans un vertige comique parfaitement orchestrĂ©. Et dans ce tourbillon, la prĂ©sence lumineuse de ValĂ©rie Mairesse apporte un contrepoint primesautier, presque tendre aussi, redoutablement sexy mine de rien.

Le duo n’en est d’ailleurs pas Ă  son coup d’essai, puisqu’on les retrouvait dĂ©jĂ  la mĂŞme annĂ©e dans C'est pas moi, c'est lui, aux cĂ´tĂ©s de Aldo Maccione.

Mais ici, tout semble poussé à son paroxysme de la déconnade la plus folingue dans une forme épanouissante de bienveillance détournée par le rire le plus électron libre.


Le rythme est effrĂ©nĂ© au possible - aucune cĂ©sure, aucun temps mort, les gags s’enchaĂ®nent avec une inventivitĂ© folle - tant visuelle que gestuelle, presque chorĂ©graphique au sens littĂ©ral. Et de mĂ©moire de cinĂ©phile, rarement Pierre Richard n’aura Ă©tĂ© aussi extravagant, aussi dĂ©complexĂ©, aussi dĂ©licieusement dĂ©jantĂ©. Coureur de jupons maladroit mais inĂ©puisable, acteur ratĂ© croyant dur comme fer Ă  son potentiel torve, il traverse le film avec une vitalitĂ© quasi indĂ©cente, une joie de vivre expansive qui contamine chaque plan.

Puis vient cette dernière demi-heure, oĂą la comĂ©die bascule vers le pur cinĂ©ma d’aventure : poursuites, chaos musical (merci Vladimir !) dans une piscine digne de la Party de Blake Edwards, cascades - une sĂ©quence automobile remarquablement exĂ©cutĂ©e par RĂ©mi Julienne, qui tĂ©moigne du sens du spectacle cher de Oury.

Au fond, Le Coup du parapluie remplit son contrat avec une aisance insolente : celui d’un divertissement populaire total, menĂ© tambour battant par un trio inspirĂ© - Oury, Richard, Mairesse - sans oublier un GĂ©rard Jugnot d’une spontanĂ©itĂ© naĂŻve dĂ©sarmante en ami trahi.


Un film dans le film, libre, débridé, presque inconscient de sa propre folie cinématographique.

Et en le revoyant aujourd’hui, une pensĂ©e s’impose, douce-amère comme souvent: celle d’une Ă©poque - les annĂ©es 70-80 - oĂą la comĂ©die populaire savait encore conjuguer audace, efficacitĂ© et gĂ©nĂ©rositĂ©. Une Ă©poque rĂ©volue, ou presque… si l’on excepte, çà et lĂ , quelques Ă©clats contemporains, comme ceux portĂ©s par la bande Ă  Philippe Lacheau ou Ă  Toledano / Nakache.

Merci Gérard, dieu de la comédie aventureuse sans complexe (quel joie de vivre bordel, en temps réel !)- et désormais irremplaçable.


— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 28 mars 2026

Joshua de George Ratliff. 2007. U.S.A. 1h43.

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Hier, j’ai dĂ©couvert - ou redĂ©couvert, tant le doute persiste - Joshua de George Ratliff, et la surprise fut totale. Une de ces Ĺ“uvres que l’on croyait mineures, et qui ressurgissent avec une force insidieuse, quasi vĂ©nĂ©neuse.

Je ne m’attendais pas Ă  un mĂ©trage d’une telle tenue. Ratliff orchestre ici une lente dĂ©sagrĂ©gation, une perte progressive de toute emprise, Ă  travers un drame familial d’un malaise profondĂ©ment diffus. Rien n’est frontal. Tout est d’abord larvĂ©, presque imperceptible (on observe sans vraiment s'inquiĂ©ter), avant de s’infiltrer, de contaminer chaque recoin du rĂ©cit, jusqu’Ă  faire basculer l’ensemble dans une progression dramatique de plus en plus Ă©touffante, poisseuse, irrĂ©mĂ©diable. Et la prouesse, c'est qu'on ne voit rien arriver tant l'hypocrisie y est souveraine.


Et pourtant, aucune effusion. Aucun choc visuel. Pas une goutte de sang ne vient troubler cette mise en scène de la suggestion. Or, la violence est bien lĂ  - sourde, tapie, d’autant plus insupportable qu’elle touche Ă  l’intime, Ă  l’innommable : la cellule familiale. Certaines sĂ©quences, notamment autour de la maltraitance, frappent avec une brutalitĂ© sèche, presque impensable aujourd’hui. Non pas par leur cruditĂ© graphique - elles restent concises, contenues - mais par ce qu’elles impliquent, par ce qu’elles rĂ©vèlent d’un basculement moral terrifiant.

Et au cĹ“ur de ce malaise : l’enfant.
 

Jacob Kogan incarne un Joshua d’une froideur indicible. Un visage fermĂ©, un regard vide, presque minĂ©ral qui tente parfois d'amadouer avec timiditĂ©. Une prĂ©sence monolithique, opaque, qui ne cherche pas Ă  sĂ©duire (en dĂ©pit de rares occasions), ni mĂŞme Ă  effrayer frontalement. Il est lĂ , simplement, il observe puis s'efface, constamment. Et c’est prĂ©cisĂ©ment cette neutralitĂ© qui met toujours plus mal Ă  l'aise. Plus le rĂ©cit avance, plus son inertie semble menaçante, jusqu’Ă  faire naĂ®tre une vĂ©ritable rĂ©pulsion qu'on a honte de s'avouer. Ă€ cĂ´tĂ© de lui, les figures enfantines malĂ©fiques du cinĂ©ma - Ă  l'instar d'une certaine Esther beaucoup plus rebelle et reconnue - paraissent presque dĂ©monstratives.

Mais Joshua ne serait rien sans l’effondrement progressif de ses parents. Sam Rockwell et Vera Farmiga livrent des performances d’un naturel dĂ©sarmant, capturant avec une justesse troublante la dĂ©rive d’un couple Ă  l'agonie, impuissant face Ă  une menace qu’il ne parvient ni Ă  nommer, ni Ă  contenir, ni Ă  invectiver. Ratliff filme cette chute avec une cruautĂ© feutrĂ©e, transformant peu Ă  peu le foyer en un espace exigu de suffocation morale qui dĂ©teint sur nous.
 

Car tout est lĂ  : dans l’attente. Dans cette peur suspendue qui ne demande qu’Ă  Ă©clore. L’attente de la peur, bien plus que la peur elle-mĂŞme. Celle oĂą on imagine le pire Ă  venir.

Joshua est de ces films intelligents oĂą l’horreur vĂ©ritable ne rĂ©side pas dans le spectaculaire, mais dans ce qui ronge, dans ce qui s’installe, dans ce qui ne se voit pas immĂ©diatement, dans ce qui se trame dans l'ombre.

Thriller domestique, drame psychologique, horreur intime, fantastique mystique (en relation avec les momies aztèques !) - peu importe l’Ă©tiquette. Cette sĂ©rie B s’impose comme une Ĺ“uvre mature, maĂ®trisĂ©e, vraiment dĂ©rangeante quand on est face Ă  une menace infantile intouchable.
 

Une perle maudite en somme. Ă€ rĂ©habiliter d’urgence. Sans doute l’un des meilleurs films contemporains consacrĂ©s Ă  l’enfance dĂ©viante, aux cĂ´tĂ©s de Esther et The Children. Tant l'inconfort prĂ©domine avec ces composantes du non-dit et d'un sens de suggestion dĂ©vastateurs.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
02.03.11. 28.03.26. Vostfr
 
Récompenses: Gen Art Film Festival 2007 : Gen Art Chicago Grand Jury Prize
Sitges - Catalonian International Film Festival 2007 :
Best Actor : Sam Rockwell,
Special Mention : George Ratliff
Sundance Film Festival 2007 : Cinematography Award

mercredi 25 mars 2026

Nell de Michael Apted. 1994. 1h51. U.S.A.

                                                          
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RĂ©vision nocturne d’un film des annĂ©es 90 que j’avais omis de ma mĂ©moire, avant qu’un ami ne le fasse ressurgir en forme d'Ă©cho influençable. J’ai nommĂ© Nell, rĂ©alisĂ© par Michael Apted, avec dans le rĂ´le-titre une Jodie Foster littĂ©ralement transfigurĂ©e.
 
Et Ă  la revoyure, oh combien Ă©motive… quelle claque. Une dĂ©flagration douce cependant, presque silencieuse, mais qui rĂ©veille quelque chose de si profond.
 
 
Nell est une Ĺ“uvre intime limpide, Ă©purĂ©e, d’une puretĂ© presque irrĂ©elle. Un conte fragile, suspendu entre deux mondes. Notamment inspirĂ© par l'histoire de Poto et Cabengo, des jumelles qui ont créé leur propre langage dans les annĂ©es 70, le film nous plonge dans l’existence marginale de Nell, jeune femme Ă©levĂ©e Ă  l’Ă©cart du monde, dans une maison de bois au bord d’un lac, au cĹ“ur d’une nature souveraine - photo scope / dĂ©cors au diapason - . Ă€ la mort de sa mère, elle se retrouve seule, livrĂ©e Ă  elle-mĂŞme, avec pour seul hĂ©ritage un langage cryptĂ©, inventĂ©, presque musical - trace d’un lien fusionnel avec sa sĹ“ur jumelle disparue auquel elle se raccroche frĂ©quemment pour ne jamais l'oublier.
 
C’est alors qu’intervient un mĂ©decin, incarnĂ© avec retenue par Liam Neeson, qui ne cherche pas tant Ă  la “soigner” qu’Ă  la comprendre. Ă€ apprivoiser son monde en s'efforçant Ă  ne pas le violenter. Ce qui se tisse entre eux dĂ©passe la simple relation thĂ©rapeutique : c’est une tentative fragile de traduction entre deux humanitĂ©s retrouvĂ©es.
 
 
Mais peu Ă  peu, la sociĂ©tĂ© intrusive s’en mĂŞle. La mĂ©decine, la justice, les experts, les normes. Et la question devient brutale : Nell est-elle “adaptable” ? Est-elle mentalement stable ? Doit-elle ĂŞtre corrigĂ©e, normalisĂ©e, intĂ©grĂ©e ?
 
C’est lĂ  que le film bascule vers un avenir incertain après nous avoir bercĂ© dans son univers candide, marquĂ© non par la violence physique mais par l’isolement et le souvenir.
 
Mais derrière son apparente douceur exaltĂ©e, Nell est une Ĺ“uvre Ă©galement inquiète. Une Ĺ“uvre qui observe, presque avec effroi, la manière dont notre monde contemporain tente d’absorber, de classifier, de domestiquer ce qui lui Ă©chappe.
  
 
Et au centre de tout cela, il y a ce miracle : Jodie Foster.
 
On pouvait craindre la performance dĂ©monstrative, l’exercice d’actrice stĂ©rĂ©otypĂ©e. Il n’en est rien. Elle disparaĂ®t. Elle se dissout. Dès les premières minutes, son visage connu s’oublie pour laisser place Ă  une prĂ©sence brute, primitive, d’une innocence presque insoutenable. Chaque geste, chaque regard, chaque son qu’elle Ă©met semble naĂ®tre de cet endroit vierge, intact.
 
Il y a dans son interprĂ©tation singulière quelque chose de l’ordre de la grâce qui nous frappe en plein coeur.
 
 
Plusieurs scènes intimistes atteignent une poĂ©sie naturaliste rare - Nell courant, respirant, vibrant au rythme de la forĂŞt, en symbiose totale avec un monde qui ne juge pas, ne contraint pas, n’Ă©tiquette pas. Un monde encore pur d'humanitĂ© sans danger.
 
Et puis il y a le contraste.
 
La brutalité du réel. La vulgarité. La bêtise. Cette scène dans le bar, quasi grotesque, où des rednecks avinés réduisent Nell à un objet de curiosité, de désir sexuel ou de moquerie, agit comme une collision violente entre deux univers incompatibles.
 
 
D’un cĂ´tĂ©, l’innocence absolue qui croit naĂŻvement que tout un chacun lui ressemble. De l’autre, une sociĂ©tĂ© orgueilleuse, centrĂ©e sur l'apparence et le matĂ©riel, rongĂ©e par ses propres codes en somme.
 
Nell devient alors plus qu’un rĂ©cit : une fable. Une mise en accusation douce mais implacable de notre modernitĂ© triviale. De sa tendance Ă  confondre normalitĂ© et humanitĂ©. Ă€ remplacer le lien par la norme, la sensibilitĂ© par le cadre, l’âme par le diagnostic.
 
Et dans ce tumulte, Nell demeure.
 
Fragile. Pure. Inaltérable.
 
 
Comme un rappel.
 
Un rappel que la vie pourrait ĂŞtre autre chose. Qu’elle pourrait encore ĂŞtre une histoire d’amour entre nous et la nature - Ă  condition de ne pas chercher Ă  tout possĂ©der, tout comprendre, tout enfermer. Laisser libre cours Ă  notre instinct, renouer avec nos valeurs les plus nobles.
 
Nell est un moment d'Ă©motion prĂ©cieux, un film bouleversant imparfait peut-ĂŞtre car il n'a pas comme ambition de toucher la perfection, mais si essentiel, trouble et authentique dans sa grâce Ă©motionnelle capiteuse. A revoir, non pas pour ce qu’il raconte… mais pour ce qu’il rĂ©veille en nous. Le dĂ©sir d'aimer et de prĂ©server ce qui nous entoure, sans modĂ©ration. L'ĂŞtre comme la nature.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤ 

dimanche 22 mars 2026

Les Bidasses s'en vont en guerre de Claude Zidi.

                         (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Imdb, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Il y a dans Les Bidasses s'en vont en guerre de Claude Zidi quelque chose qui relève de l’hallucination comique. PortĂ© par l’Ă©nergie incontrĂ´lable des Charlots en totale roue libre, le film aligne, sans le moindre filtre, une avalanche de gags parmi les plus absurdes qui soient, flirtant en permanence avec une forme de crĂ©tinerie assumĂ©e.

Et pourtant… c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que rĂ©side son charme. Dans cette ultra bĂŞtise revendiquĂ©e, dans cette mĂ©canique du rire qui ne cherche jamais Ă  ĂŞtre fine, mais qui avance Ă  un rythme infernal, comme un moteur lancĂ© Ă  pleine vitesse sans se soucier de la direction. On navigue Ă  vue. Les situations s’enchaĂ®nent avec une spontanĂ©itĂ© dĂ©sarmante, et les Charlots, fidèles Ă  eux-mĂŞmes, injectent une Ă©nergie brute, instinctive, qui finit rapidement par emporter l’adhĂ©sion.

ComĂ©die franchouillarde jusqu’au bout des ongles, le film devient peu Ă  peu une sorte de rĂŞve Ă©veillĂ©, un dĂ©lire continu oĂą le rocambolesque flirte avec l’abracadabrantesque sans jamais s’excuser d’exister. C’est d'une idiotie atypique, c'est souvent lourd, parfois mĂŞme Ă©puisant par son rythme dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©… mais Ă©trangement irrĂ©sistible par sa dinguerie nonsensique, et le fait que tous ces personnages lunaire existent Ă  l'Ă©cran avec une foi incontrĂ´lable.

Il faut le voir pour le croire.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

Diary of the Dead de Georges A. Romero.

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"No Futur."

Il aura fallu quatre visions pour que Diary of the Dead se rĂ©vèle Ă  moi pleinement, comme un film souterrain, plus profond et plus lucide qu’il n’y paraĂ®t. Sous ses atours de sĂ©rie B bricolĂ©e en found footage, George A. Romero signe en rĂ©alitĂ© une Ĺ“uvre presque testamentaire, qui revisite le mythe du zombie Ă  l’aune de notre modernitĂ© malade de l’image la plus gratuite et racoleuse.

Car ici, l’horreur ne rĂ©side pas seulement dans les morts qui marchent, mais dans les vivants qui filment. Ă€ travers ce dispositif de reportage amateur, Romero met en abyme le regard lui-mĂŞme, interrogeant notre besoin compulsif de capturer, de montrer, de transformer le rĂ©el en spectacle. Le film devient alors une rĂ©flexion acerbe - et tristement prophĂ©tique - sur le voyeurisme mĂ©diatique, sur l'info en continu et la dĂ©rive d’un monde oĂą chacun s’improvise journaliste, camĂ©ra au poing, au dĂ©triment de toute Ă©thique.
 

Cette mise en scène du chaos, brute et fragmentĂ©e, fourmille d’idĂ©es, parfois dĂ©sordonnĂ©es mais toujours stimulantes, dessinant le portrait d’une humanitĂ© Ă  la dĂ©rive, plus prĂ©occupĂ©e par sa propre mise en scène que par sa survie. Les personnages, perdus, fĂ©briles, semblent osciller en permanence entre instinct de survie et dĂ©sir absurde de reconnaissance, comme si filmer importait dĂ©sormais plus que vivre. Alors que le monde est potentiellement sur le point de s'Ă©teindre.

Dès lors, le nihilisme du final n’a rien d’une surprise : il s’impose comme une conclusion logique, presque inĂ©vitable. Romero ne filme pas seulement la fin d’un monde, mais celle d’un regard, d’une conscience. Il suggère, avec une amertume glaçante, qu’il n’y a peut-ĂŞtre plus d’avenir pour une humanitĂ© incapable de dĂ©tourner les yeux.
 

Ă€ la revoyure, Diary of the Dead s’impose donc comme un film passionnant, dense, Ă  apprĂ©hender avec attention, presque avec lenteur, pour en saisir toutes les strates. Une Ĺ“uvre malade, certes, mais d’une intelligence rare - et d’une luciditĂ© aujourd’hui plus troublante que jamais. A mĂ©diter. 

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

samedi 21 mars 2026

Dossier 137 de Dominik Moll. 2025. France. 1h54.

 
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Hormis une première demi-heure un tantinet laborieuse, enchaînant des auditions répétitives à la limite du rébarbatif, Dossier 137 avance doucement mais surement comme un réquisitoire implacable contre les violences policières injustifiées - et plus encore, contre leur impunité.
 
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Pas seulement de faits. Mais de leur effacement. De leur dilution dans un système qui absout plus qu’il ne juge.
 
MalgrĂ© une certaine rigiditĂ© théâtrale dans la diction des acteurs propre au cinĂ©ma français, le film trouve son Ă©quilibre grâce Ă  la prestation remarquable de LĂ©a Drucker. D’une justesse saisissante, elle incarne une droiture silencieuse, une force tranquille qui capte immĂ©diatement l’attention. On ne la suit pas seulement : on adhère Ă  son cheminement moral, Ă  ses doutes, Ă  sa persistance face Ă  l’inertie.
 
 
La mise en scène, quant Ă  elle, fait preuve d’une rigueur indĂ©niable. Une fois passĂ©e cette entrĂ©e en matière un peu trop insistante, le film gagne en prĂ©cision, en efficacitĂ©. Il avance sans dĂ©tour, portĂ© par une rĂ©alisation maĂ®trisĂ©e, presque clinique dans son approche.
 
Et puis il y a cette photographie, limpide, soignĂ©e, qui confère Ă  l’ensemble une forme de froide Ă©lĂ©gance. Plusieurs dĂ©cors, certains Ă©clairages semblent pensĂ©s pour renforcer ce rĂ©alisme glacĂ©, tout en apportant une dimension presque stylisĂ©e Ă  l’image. Rien n’est laissĂ© au hasard - et cette exigence visuelle participe pleinement Ă  l’immersion.
 
Mais ce qui frappe surtout, c’est ce que le film laisse derrière lui.
 
 
Goût amer. Vide. Frustration sourde.
 
Car son final, aussi marquant que dĂ©stabilisant, ne cherche pas Ă  apaiser. Il expose, frontalement, une vĂ©ritĂ© inconfortable : celle d’une justice qui vacille, qui doute, et parfois… qui renonce. Une justice partiale, dont l’Ă©quitĂ© semble se fissurer lorsqu’il s’agit de juger ses propres rouages.
 
Dossier 137 n’offre pas de rĂ©ponse. Il nous laisse impuissant. Il impose une sensation d'injustice. Celle d’un dĂ©sĂ©quilibre profond quant aux laissĂ©s pour compte tumĂ©fiĂ©s que symbolise ici la figure des Gillets jaunes. Et c’est prĂ©cisĂ©ment ce qui le rend salutaire.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

Backcountry de Adam MacDonald. 2014. Canada. 1h32.

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Hier soir, j’ai fait une petite dĂ©couverte foudroyante. Backcountry m'a rĂ©sonnĂ© comme un Ă©clair qui Ă©clate dans le ciel, la confirmation que l’intuition sait dĂ©jĂ  ce que l’image va rĂ©vĂ©ler.

Alors oui, tout semble d’abord familier. InĂ©vitablement. Mais sans nullement nous dĂ©tacher par sa prompte capacitĂ© Ă  nous sĂ©duire dans la sincĂ©ritĂ© d'une mise en place crĂ©dible. Un couple, la forĂŞt, l’isolement, un Ă©vènement impromptu. Des motifs usĂ©s dans leur banalitĂ©. Mais rapidement, le rĂ©cit s’Ă©mancipe de ce carcan bien connu pour glisser vers autre chose, quelque chose de plus insidieux, de plus feutrĂ©, de plus incertain. La menace n’est plus un point fixe - elle devient diffuse, surtout invisible, elle circule, elle respire autour des personnages… et nous avec. On attend, on est inquiet par l'attente de l'angoisse, de cette peur implacable qui risque de s'exprimer Ă  tous moments.
 

On pense inĂ©vitablement Ă  certains jalons du genre : cette sensation de rĂ©el documentĂ©, cette camĂ©ra au plus près des visages contrariĂ©s, Ă©voque Le projet Blair Witch, cette manière d’habiter l’espace vĂ©gĂ©tal en immersion totale rappelle Survivance, tandis qu’un Ă©cho lointain de DĂ©livrance rĂ©sonne aussi dans cette confrontation primitive entre l’homme et la nature. Mais Backcountry ne copie pas - il absorbe, il digère, puis il recrache une peur plus sèche, plus nue.
 
Ce qui frappe, c’est cette atmosphère feutrĂ©e, constamment trompeuse qui nous envoĂ»te dans notre attention dĂ©stabilisĂ©e. Le calme n’est pas apaisant, loin s'en faut, il est une attente. Une suspension. Une sorte de respiration longue avant l’impact redoutĂ©. Ou pas. Le film instille une angoisse rampante, ponctuĂ©e d’Ă©clats de terreur en second acte qui s’impriment durablement au fil du temps prĂ©caire. 
 
 
Et cette immersion doit aussi beaucoup Ă  ses comĂ©diens. MĂ©connus, dĂ©sarmants de naturel, ils existent sans filtre dès les premières secondes. On ne les regarde pas jouer : on les accompagne avec ce plaisir de spectateur. On marche avec eux, on doute avec eux, et surtout, on ressent avec eux cette bascule progressive - ce moment oĂą la forĂŞt cesse d’ĂŞtre un dĂ©cor pour devenir une entitĂ© hostile comme le fut Blair Witch ou Survivance de Jeff Lieberman

Puis vient le basculement qu'on était loin de prévoir puisque le réalisateur ne tablait que sur le silence d'un isolement constamment ombrageux.
 
Brutal. Inattendu. Presque indécent dans sa cruauté graphique.
 
 
Le film abandonne alors subitement toute retenue pour s’engouffrer dans une dimension plus dĂ©sespĂ©rĂ©e, plus physique, oĂą la survie n’a plus rien d’hĂ©roĂŻque. Juste une lutte, animale, aveugle, incertaine. Et c’est lĂ  que Backcountry rĂ©vèle toute sa force : dans cette capacitĂ© Ă  nous faire croire Ă  la suggestion… avant de nous confronter Ă  l’irrĂ©parable le plus horrifiant.

PassĂ© injustement inaperçue, cette petite perle maudite s’impose pourtant comme l’un des survivals forestiers les plus marquants de ces dernières annĂ©es. Une Ĺ“uvre âpre, tendue, profondĂ©ment rĂ©aliste et flippante, qui nous happe sans relâche jusqu’Ă  une dernière image Ă  la fois dĂ©sespĂ©rĂ©e… et Ă©trangement apaisĂ©e.
 
 
Une expĂ©rience avec la peur primale dĂ©nuĂ©e de romantisation, dont on ne sort pas indemne, d’autant plus que le rĂ©alisateur nous avait prĂ©venus dès le prĂ©lude : tout ce que nous venons de voir s’inspire d’un fait rĂ©el. Un fait survenu au Canada en 2005.

P.S: évitez à tous prix de reluquer la bande-annonce avant d'amorcer la projo.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

lundi 16 mars 2026

Mirrors d'Alexandre Aja. 2008. U.S.A/Roumanie/Allemagne/France. 1h51.

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Pour une quatrième rĂ©vision, Mirrors prouve qu’il s’agit d’un excellent remake, remarquablement contĂ© et mis en image par le Français Alexandre Aja, dĂ©cidĂ©ment spĂ©cialiste en matière de cinĂ©ma horrifique. MĂŞme si je n’ai jamais vu l’original, Mirrors s’impose comme une formidable sĂ©rie B : un thriller qui se construit Ă  la fois comme une enquĂŞte policière captivante et comme un pur film d’horreur surnaturel, d’une grande originalitĂ©, oĂą le mal se tapit derrière le miroir.

Outre le suspense latent, toujours parfaitement entretenu par Aja, le film est portĂ© Ă  bout de bras par Kiefer Sutherland, absolument convaincant dans le rĂ´le d’un ex-flic alcoolique fraĂ®chement sorti d’une cure de dĂ©sintoxe. En dĂ©pit du scepticisme et des interrogations de son entourage, il tente de dĂ©mĂŞler le vrai du faux et de dĂ©celer les tenants et aboutissants de l’Ă©nigme tapie derrière les miroirs d’un grand magasin abandonnĂ©, brĂ»lĂ© et dĂ©sertĂ©.
 

Mirrors tient le spectateur en haleine du dĂ©but Ă  la fin - notamment par son aspect visuel biaisĂ© - et multiplie, vers sa dernière partie, rebondissements et rĂ©vĂ©lations sur la vĂ©ritable identitĂ© du mal. Chaque victime possĂ©dant un miroir chez elle ou osant s’y regarder se retrouve en proie Ă  son double malĂ©fique prĂŞt Ă  la traquer et l’assassiner avec une cruautĂ© glaciale.

Ă€ cet Ă©gard, la sĂ©quence de la salle de bain oĂą une jeune victime s’arrache la mâchoire reste une sĂ©quence anthologique, viscĂ©rale et terriblement impressionnante, mĂŞme si 2 brefs plans numĂ©riques attĂ©nuent lĂ©gèrement le rĂ©alisme brutal de cette scène sanglante rigoureusement Ă©prouvante.
 

Tous les autres comĂ©diens sont eux aussi remarquablement justes, notamment la compagne de DaSilva endossĂ©e par Paula Patton, parfaitement crĂ©dible en Ă©pouse sur le qui-vive et en questionnement moral face Ă  l’attitude de plus en plus paranoĂŻaque et vĂ©hĂ©mente de son ex-mari Ă  deux doigts de chavirer. La caractĂ©risation psychologique des deux adultes s’Ă©tend jusqu’aux enfants, dont le naturel physique et moral est convaincant. Le spectateur s’attache Ă  ces personnages sans rĂ©serve, vivant avec eux l’enquĂŞte aux frontières du surnaturel avec une attention toujours plus angoissĂ©e… et fascinĂ©e.

Alexandre Aja rĂ©ussit Ă  rendre l’improbable crĂ©dible, transformant un dĂ©cor inĂ©dit et inventif en terrain de jeu horrifique constamment inquiĂ©tant. Le film se rĂ©vèle ainsi une sĂ©rie B d’une belle maĂ®trise, menĂ©e par un Kiefer Sutherland dĂ©vorant l’Ă©cran, dont la force expressive mĂŞle rĂ©signation, dignitĂ© et dĂ©senchantement.
 

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
4èx. Vostfr 

Dawson's Creek

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"Au-delĂ  du coup de coeur."

Rappel des faits :

La rĂ©cente disparition de l’acteur James Van Der Beek m’a conduit Ă  dĂ©couvrir une sĂ©rie que je n’aurais sans doute jamais osĂ© regarder autrement. Et il y a lĂ  une ironie tragique, Ă  mes yeux: c’est grâce Ă  sa mort que j’ai ouvert la porte de Dawson's Creek.

Je n’en suis qu’Ă  deux saisons, une trentaine d’Ă©pisodes Ă  peine, et pourtant la sĂ©rie a dĂ©jĂ  plantĂ© en moi quelque chose de très profond. Certains Ă©pisodes me crèvent littĂ©ralement le cĹ“ur, comme ce matin encore. Il s’en dĂ©gage une Ă©motion rare, sacrĂ©e pour moi - une Ă©motion vibrante, profondĂ©ment humaniste.
 

Ce qui me frappe le plus, au-delĂ  de son voile de soie doux et rĂ©chauffant sur le plan Ă©motionnel, c’est l’intelligence des personnages. Leur capacitĂ© de rĂ©flexion, leur bagage culturel, leur manière de verbaliser leurs doutes, leurs blessures, leurs Ă©lans amoureux. Derrière leurs visages d’adolescents, il y a des âmes fragiles, traversĂ©es par le mal-ĂŞtre existentiel, les amitiĂ©s qui vacillent, les amours qui naissent, mais aussi les liens parfois douloureux avec les parents. On connaĂ®t la musique, mais Dawson (r)anime ces tensions et leurs apaisements comme si c’Ă©tait la première fois.
 
Cette sĂ©rie regarde la jeunesse avec une tendresse et une profondeur que j’ai rarement vues dans une Ĺ“uvre dite "teen". MĂŞme en pensant au chef-d’Ĺ“uvre de John Hughes, The Breakfast Club, j’ai parfois l’impression que les personnages de Dawson’s Creek vont encore plus loin dans leur sensibilitĂ© et leur conscience d’eux-mĂŞmes. Mais il est vrai qu’une sĂ©rie a beaucoup plus de temps pour planter son univers et dĂ©peindre ses personnages qu’un long mĂ©trage d’Ă  peine 1h30.
 

Dans cette sĂ©rie presque insulaire (le cadre restreint est si intime et solaire), il y a une pudeur humaniste qui me bouleverse de manière personnelle. Cette manière autonome finalement de parler de la vie, de l’amour, de la peur de grandir, avec une dĂ©licatesse qui me fait souvent chavirer vers un ailleurs exaltant. Comme si je me sentais protĂ©gĂ© parmi eux, parmi ces nouveaux amis que je vois grandir en temps rĂ©el et que j’apprends Ă  aimer avec une intensitĂ© Ă©lĂ©giaque.

Alors oui, j’ai une très forte pensĂ©e Ă©mue pour James Van Der Beek. Et Dieu sait que tous les autres interprètes crèvent l’Ă©cran, jusqu’aux plus petits seconds rĂ´les. Car sans sa disparition, je n’aurais très certainement jamais dĂ©couvert cette Ĺ“uvre lumineuse, pĂ©trie de douceur, de rĂ©flexions et de sensibilitĂ©.
Aujourd’hui, au fil des Ă©pisodes, je dĂ©couvre une jeunesse des annĂ©es 90 qui semble presque appartenir Ă  un autre monde : une gĂ©nĂ©ration plus introspective, plus vulnĂ©rable, plus attachĂ©e aux mots, aux valeurs nobles comme le respect d’autrui, et aux sentiments qui naissent dans l’Ă©coute de l’autre.
 

Peut-ĂŞtre est-ce cela, finalement, le miracle des Ĺ“uvres si prĂ©cieuses mais parfois oubliĂ©es que j’aime tant choyer et mettre en avant : continuer Ă  toucher des cĹ“urs, mĂŞme après la disparition de ceux qui les ont incarnĂ©es. On appelle ça aussi la magie du petit Ă©cran.
 
Dawson, rien que pour tes deux premières saisons, tu resteras à jamais imprimé en moi. Ad vitam aeternam.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

Les Faucons de la Nuit / Night Hawks

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RĂ©vision d’un modèle de sĂ©rie B policière avec Les Faucons de la nuit, que j’ai eu grand plaisir de redĂ©couvrir après un trop long laps de temps.

Et le constat est limpide : Les Faucons de la nuit demeure un formidable polar urbain, magnifiquement filmĂ© Ă  travers son urbanitĂ© crĂ©pusculaire et poisseuse qui rappelle les grandes heures du cinĂ©ma policier des annĂ©es 70. On pourrait mĂŞme dire que le film a un pied dans les annĂ©es 70 et l’autre dans les annĂ©es 80, puisqu’il sort en 1981 tout en conservant l’âme sombre et rugueuse du polar de la dĂ©cennie prĂ©cĂ©dente.

Visuellement, le film est à la fois immersif et envoûtant, et rappellera aux amateurs les grands classiques du genre comme French Connection, Serpico, Police puissance 7 ou encore l'oublié mais mémorable Meurtres dans la 110e Rue.

 
Mais Les Faucons de la nuit est aussi, Ă  mon sens, bien plus qu’un simple polar efficace. Le film emprunte Ă©galement certains codes au psycho-killer, flirtant parfois avec l’ombre du cinĂ©ma d’horreur. Cela tient beaucoup au portrait du terroriste incarnĂ© par Rutger Hauer, personnage glaçant dont la froideur psychopathe dĂ©passe largement la simple figure du terroriste politique.

Face Ă  lui, Sylvester Stallone surprend par une incarnation d’une grande sobriĂ©tĂ©. Loin des figures hĂ©roĂŻques et iconiques qu’il imposera ensuite avec Rocky ou Rambo, il compose ici un policier de rue rĂ©flĂ©chi, presque introspectif, refusant autant que possible d’imposer une violence aveugle et mĂ©thodique.

Son personnage, Deke DaSilva, s’oppose mĂŞme Ă  sa hiĂ©rarchie, qui voudrait transformer le policier en simple instrument d’une logique quasi militaire pour Ă©radiquer le terrorisme international.

Et puis il y a la prĂ©sence si charmante de Lindsay Wagner, inoubliable hĂ©roĂŻne de la sĂ©rie Super Jaimie, qui incarne ici sa compagne. HĂ©las trop peu prĂ©sente Ă  l’Ă©cran, elle signe pourtant l’une de ses rares apparitions au cinĂ©ma. Cette sublime jeune actrice dĂ©gage une fraĂ®cheur naturelle et une spontanĂ©itĂ© remarquable, inscrites dans une sobriĂ©tĂ© de jeu. C’est aussi la preuve que Bruce Malmuth maĂ®trise parfaitement sa direction d’acteurs, tant Lindsay Wagner se rĂ©vèle ici charismatique et juste dans ce rĂ´le de maĂ®tresse tiraillĂ©e par les tensions de sa relation avec DaSilva.

Et c’est prĂ©cisĂ©ment lĂ  que le film devient passionnant, substantiel dans son dilemme moral.

Car le terrorisme prend le visage impassible et terrifiant du personnage de Wulfgar incarnĂ© par Rutger Hauer : une prĂ©sence glaciale, presque reptilienne, capable d’imposer son idĂ©ologie meurtrière avec une aisance dĂ©concertante, dĂ©nuĂ©e de toute vergogne. Il peut ainsi abattre froidement des femmes sans dĂ©fense dans l’intimitĂ© de leur foyer, ou poser des bombes dans les lieux les plus frĂ©quentĂ©s, comme si la mort n’Ă©tait pour lui qu’un simple outil de dĂ©monstration teintĂ© de perversitĂ©. 


Or, Les Faucons de la nuit ne tombe jamais dans la gratuitĂ©. Ni l’action ni la violence ne sont montrĂ©es avec complaisance; elles servent au contraire Ă  souligner la brutalitĂ© froide du terrorisme encore plus actuel aujourd'hui.

Ce qui frappe aussi, c’est la beautĂ© formelle du film Ă  la rĂ©alisation si carrĂ©e. La mise en scène de Bruce Malmuth capte un New York nocturne inquiĂ©tant, presque organique : une ville tĂ©nĂ©breuse, vĂ©nĂ©neuse, reptilienne, théâtre d’une traque inlassable menĂ©e par DaSilva et son partenaire Matthew interprĂ©tĂ© avec autant de pugnacitĂ© par Billy Dee Williams.

Une traque qui ne cède jamais Ă  l’ennui tant la tension demeure constante. Le rĂ©alisateur maĂ®trise son matĂ©riau avec sobriĂ©tĂ©, sans effets de manche ni surenchère spectaculaire. Les sĂ©quences d’action sont intelligemment dosĂ©es et mises au service d’une intrigue solide, rigoureusement construite, et frĂ©quemment d’une cruautĂ© implacable lorsque s’expriment les exactions du terroriste littĂ©ralement en roue libre.


Ainsi, dans cette scĂ©nographie urbaine nocturne, plane par moments l’ombre du film d’horreur, comme si la ville elle-mĂŞme devenait le territoire d’un prĂ©dateur humain redoutablement productif, insolent, affutĂ©.

Et c’est peut-ĂŞtre lĂ  que rĂ©side toute la singularitĂ© des Faucons de la nuit : un polar urbain tendu, une sĂ©rie B d’une redoutable efficacitĂ©, mais aussi une Ĺ“uvre traversĂ©e par l’inquiĂ©tante silhouette d’un monstre moderne dans le cadre du psycho-killer le plus classieux et envoĂ»tant.

Authentique classique au demeurant, qui plus est imperméable à l'évolution du temps.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

lundi 9 mars 2026

Le Plombier / The Plumber de PeterWeir. 1979. Australie. 1h16.

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Dans Le Plombier, tĂ©lĂ©film australien rĂ©alisĂ© en 1979 par Peter Weir, on dĂ©couvre Ă  la revoyure un excellent drame psychologique transplantĂ© dans le cadre du thriller. Car au fil de l’Ă©volution narrative, on est en droit de croire que la trajectoire pourrait basculer vers une dramaturgie criminelle.

Or, au-delĂ  de cette tension latente, le film repose avant tout sur une confrontation psychologique particulièrement intense entre un plombier envahissant et une Ă©pouse isolĂ©e chez elle. Cette intensitĂ© tient beaucoup au jeu naturel des acteurs au physique ordinaire, mais aussi Ă  la dĂ©rision sarcastique qui s’installe progressivement entre les deux personnages.


Peu Ă  peu, ce qui pourrait ressembler Ă  un simple affrontement devient en rĂ©alitĂ© un drame conjugal assez cruel. Car cette situation sert surtout de rĂ©vĂ©lateur : l’Ă©pouse, confinĂ©e seule dans l’appartement avec ce plombier imprĂ©visible, prend conscience de son impuissance face Ă  la gent masculine. HonnĂŞte, loyale, civilisĂ©e et profondĂ©ment correcte, elle manque de force de caractère pour s’imposer et se faire entendre, aussi bien face au plombier que face Ă  son mari, intellectuel totalement absorbĂ© par son travail.


C’est d’ailleurs lĂ  l’une des grandes rĂ©ussites du film : reposer sur la caractĂ©risation d’une femme psychologiquement dĂ©munie, tandis que le plombier joue constamment sur l’ambiguĂŻtĂ©. AmbiguĂŻtĂ© que Peter Weir entretient volontairement, puisque le personnage peut ĂŞtre interprĂ©tĂ© de plusieurs façons.


On peut en effet voir en lui un excentrique gouailleur, un peu inculte, volontiers provocateur et peut-ĂŞtre animĂ© d’une rancĹ“ur sociale envers les bourgeois et les intellectuels. Mais on peut aussi y voir un manipulateur plus inquiĂ©tant, qui chercherait dĂ©libĂ©rĂ©ment Ă  pousser cette femme Ă  bout, voire Ă  la rendre folle par une forme de vengeance obscure.


Et c’est prĂ©cisĂ©ment parce que le film refuse de trancher que son dispositif fonctionne aussi bien : l’ambiguĂŻtĂ© morale demeure entière du dĂ©but Ă  la fin.


Certains y verront sans doute aussi une rĂ©flexion sur la lutte des classes. Pour ma part, j’y vois surtout un très beau portrait de femme fragile, psychologiquement dĂ©stabilisĂ©e, qui tente dĂ©sespĂ©rĂ©ment de faire entendre sa voix face Ă  deux hommes profondĂ©ment machistes et Ă©gocentriques, davantage prĂ©occupĂ©s par leur statut ou leur confort que par ce qu’elle ressent.


Dans cette perspective, Le Plombier apparaĂ®t Ă  la fois comme un redoutable thriller psychologique et comme un drame conjugal assez cruel. Peter Weir choisit toutefois la suggestion plutĂ´t que l’Ă©motion frontale : il ne cherche pas Ă  nous bouleverser, mais plutĂ´t Ă  nous placer dans un Ă©tat d’inconfort permanent en jouant avec nos nerfs jusqu'Ă  l'absurde de situations Ă  la fois devenues incontrĂ´lables et hyperboliques (la salle de bain rĂ©duite en champs de bataille face au tĂ©moignage de l'Ă©poux indiffĂ©rĂ©).


Le film se rĂ©vèle ainsi d’une belle efficacitĂ©, Ă  travers cette lutte acharnĂ©e d’environ 1h16 entre un plombier et une femme toujours plus esseulĂ©e, dont l’issue finale, Ă  nouveau teintĂ©e de sarcasme, surprend par un dernier renversement de situation.

Une œuvre brève, hélas méconnue et oubliée, mais particulièrement intelligente, intense, anxiogène et troublante, à voir absolument.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
 
« Outre ses Ă©ditions DVD et Blu-ray disponibles en France, le film peut Ă©galement ĂŞtre dĂ©couvert en 1080p via la copie proposĂ©e par Fulci chez CinĂ©-Bis-Art. »