lundi 1 juin 2026
Godzilla de Gareth Edwards. 2014. U.S.A/Japon. 2h02.
Que la bête meure de Claude Chabrol. 1969. France/Italie. 1h48.
L'histoire suit un père de famille dont le fils est tué par un chauffard qui prend la fuite après l'avoir renversé. Le responsable n'est autre que Paul Decourt, garagiste prospère interprété par un Jean Yanne absolument prodigieux de cruauté ordinaire, accompagné au moment des faits de sa passagère, une jeune actrice bon chic bon genre, qui l'encourage (d'une certaine façon) à fuir ses responsabilités. Dès lors, le père endeuillé entreprend une lente et méthodique quête de vengeance, avançant avec une détermination froide vers celui qui a détruit sa vie.
Chez Chabrol, cependant, le film policier n'est qu'un prétexte. Derrière l'enquête et la préparation de la vendetta se dessine une étude au vitriol d'une certaine bourgeoisie française. Paul Decourt incarne un patriarche tyrannique, abusif, orgueilleux et narcissique, persuadé que sa réussite sociale le place au-dessus des autres. Son argent ne crée pas le mal qui l'habite, mais lui offre un terrain idéal pour prospérer, pour le protéger. Il humilie ses employés, terrorise sa famille, méprise ses proches et traverse l'existence avec la certitude que rien ni personne ne pourra jamais lui imposer de se taire.
Chabrol ne signe pourtant pas un simple pamphlet social. Il ausculte une classe qui a perdu tout sens moral (toute la famille en est impactée), où le confort matériel devient le refuge de la lâcheté et de la violence. La réussite économique protège ici les comportements les plus odieux de Paul en leur procurant une forme d'impunité.
Mais la véritable force du film réside ailleurs. Ce qui hante durablement le spectateur, c'est la question de la filiation. "Que la bête meure" est avant tout un film sur la contagion du mal. Car le plus grave n'est pas seulement ce que Paul Decourt est devenu, mais ce qu'il transmet à son fils. Car dans l'ombre du père se dessine déjà son héritier moral. Le mal ne disparaît pas avec celui qui l'incarne, il survit, se propage et se reproduit.
Cette idée confère au final une dimension particulièrement amère. La vengeance est accomplie, mais rien n'est réellement réparé. La justice espérée laisse place à un constat glaçant : certaines blessures demeurent ouvertes et certains héritages continuent de vivre bien après la disparition de ceux qui les ont engendrés.
Cruel, lucide et profondément pessimiste, "Que la bête meure" demeure (à nouveau si j'ose dire) l'un des grands films de Claude Chabrol. Une œuvre où le drame intime rejoint la critique sociale pour déboucher sur une réflexion bouleversante autour de l'héritage du mal et de l'échec de la transmission parentale ici réduite à la dégénération morale.
vendredi 29 mai 2026
Les Visiteurs du Soir de Marcel Carné. 1942. France. 2h00
Les Visiteurs du soir possède cette qualité rarissime des grands films : à chaque revisite, il semble moins vieillir que s’approfondir. Hier soir, après plusieurs années d’abstinence, quel aubaine de retrouver ce bijou de romantisme épuré que Marcel Carné met en scène avec un art consommé de l’attention scrupuleuse accordée à la caractérisation psychologique de personnages éperdument amoureux l’un de l’autre. On peut d’ailleurs rappeler qu’à travers ce contexte moyenâgeux resplendissant de réalisme envoûté, le film fut réalisé sous l’Occupation, en 1942, lorsque Carné, épaulé par les dialogues poétiques de Jacques Prévert, imagine un récit fantastique où le Diable envoie sur Terre deux de ses disciples, Gilles et Dominique, afin de bouleverser les repères sentimentaux, d’introduire le désespoir parmi les êtres romantiques réunis dans le château du baron Hugues.
Mais toute la beauté tragique du film réside justement dans ce dérèglement inattendu : Gilles tombe amoureux d’Anne, déjà promise à Renaud, et tandis que leur relation se transforme peu à peu en passion absolue, le Diable lui-même descend sur Terre afin de briser cette union devenue incontrôlable. À partir de là, le film atteint une dimension plus surnaturelle dans sa manière de filmer les sentiments et de jouer avec les dimensions parallèles. Ce qui émane de cette flamboyante romance monochrome, c’est avant tout la pureté ensorcelante de son noir et blanc, l’immersion hypnotique de son décor médiéval - utilisé aussi comme un voile poétique pour contourner la censure de l’époque - mais surtout la présence bouleversante de ses interprètes.
Si Arletty impose une présence sereine, magnétique, et que Jules Berry compose un Diable aussi ironique que colérique, ce sont surtout Alain Cuny et Marie Déa qui transpercent l’écran. Alain Cuny, avec sa gravité presque spectrale, et la délicieuse Marie Déa, d’une douceur vertueuse autant physique que morale, donnent naissance à une relation romanesque d’une intensité sidérante. Leur amour brûle à chaque plan, mais toujours dans la retenue, la pudeur et la sobriété. C’est précisément cette économie émotionnelle qui rend le film si beau, tendre et dévastateur.
Car la force des Visiteurs du soir réside dans cette capacité à retranscrire une passion absolue à travers un réalisme poétique d’une beauté divine. Tout passe par les regards, les silences, les intonations orales, par ce flegme presque impassible des personnages alors même qu’ils vivent un amour fusionnel d’une puissance émotionnelle proche de la magie. Et c’est là que le film rejoint d’autres sommets du fantastique poétique français comme La Belle et la Bête, Orphée, Les Yeux sans visage ou encore La Beauté du diable.
Et puis il y a cette idée sublime qui traverse tout le récit : même le Diable semble hanté par le désir d’aimer. Comme si l’amour demeurait la seule force capable d’échapper au mal, au pouvoir, au temps lui-même. L’ultime plan final, inoubliable, vient d’ailleurs sceller cette croyance dans l’éternité des sentiments avec une puissance émotionnelle intacte plus de quatre-vingts ans après sa sortie.
Voilà pourquoi Les Visiteurs du soir reste un joyau absolu du fantastique français. Un film dont le temps n’altère jamais le pouvoir émotionnel. Au contraire : lorsque le mot "fin" apparaît à l’écran, on se sent déjà seul, un peu abandonné, comme arraché à ce couple mythique transcendé par Alain Cuny et Marie Déa. Et pourtant, on affiche facilement un sourire aux lèvres, enchanté.
jeudi 28 mai 2026
L'île de la Bête / Bian fu chuan qi de Yuen Chor. 1978. Hong-Kong. 1h42.
Ce qui me frappe dans ce genre de film, c’est la manière dont l'action gracieuse est emballée, comme si les personnages étaient innés pour leur passion - pour l'art du combat - dans leurs pulsions enfouies, dans leur déontologie. Il y a dans ces œuvres-là, une ambiance moite d'étrangeté, où les personnages avancent comme s'ils avaient affaire à un cauchemar obscur à perdre haleine.
Et puis 1978… c’est une période charnière où beaucoup de cinémas populaires asiatiques expérimentaient encore librement : horreur, aventure, érotisme latent, folklore, cruauté graphique - tout pouvait cohabiter dans un même film avec une liberté florissante.
On sent donc que le film fonctionne davantage comme une traversée aqueuse que comme un récit parfaitement structuré puisqu'il demeure confus, difficile à suivre par moments. Cette idée de “jeu de piste” correspond bien à certains films fantastiques asiatiques de cette époque : ils avancent moins par logique narrative que par impressions, révélations fragmentaires, déplacements dans des lieux quasi irréels chargés de tâches rouges, bleues, jaunes et vertes dignes d'un Bava.
La confusion n’est sans doute pas une faiblesse du scénario ; elle participe aussi à cette sensation de dérive et de perplexité. Le spectateur cherche ses repères en même temps que les personnages. Et parfois, ce flottement crée quelque chose de fascinant, surtout quand l’atmosphère feutrée tient suffisamment bien pour nous emporter malgré les zones d’ombre.
Il s’agit plus d’un film fantastique que d’un film d’action à proprement parler. Souvent, ce type de cinéma est vendu comme aventure (ce qu'il est également) ou exploitation, alors que ce qui reste réellement en mémoire, c’est l’étrangeté diffuse : une ambiance, des silences, une sensation de menace invisible. L’action est ici secondaire face au mystère larvé.
Tous les films n’ont donc pas besoin d’être limpides ou parfaitement maîtrisés pour captiver, loin s'en faut. Certains vivent surtout par leur capacité de fascination, par le pouvoir du rêve. On accepte leurs imperfections parce qu’ils possèdent une âme singulière, une texture qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Et c'est bel et bien le cas pour l'île de la bête qu'il faut revoir plusieurs fois pour mieux s'acclimater.
lundi 25 mai 2026
Rock Aliens / Voyage of the Rock Aliens de James Fargo. 1984. U.S.A. 1h37
Alors, il faut d’abord préciser que si, à la base, le film devait être une simple parodie de séries B de science-fiction, l’un des producteurs israéliens, Meshulam Riklis, en décida autrement afin de promouvoir la carrière de son épouse, la chanteuse Pia Zadora. Le projet prit alors une tournure bien plus promotionnelle à travers une avalanche de chansons ringardes, mais tellement entêtantes et entraînantes que Rock Aliens finit par relever de l’aberration filmique hors du commun. Et croyez moi, c'est un euphémisme.
D’ailleurs, les projections tests furent tellement désastreuses à l’époque que le film ne sortira que trois ans plus tard dans quelques salles européennes avant d’être exploité directement en vidéo l’année suivante aux États-Unis. Chez nous, il ne réalisa que 46 entrées dans quatre salles le premier jour de son exploitation, tandis que le groupe Rhema se dissout peu après la sortie du film. C’est dire à quel point Rock Aliens demeure un OVNI cinématographique hallucinant de crétinerie en totale roue libre.
Une sorte de collision nucléaire entre comédie musicale, science-fiction, teen movie et romance adolescente sous un patchwork fluo symptomatique des années 80, probablement influencé par The Rocky Horror Picture Show, Phantom of the Paradise, mais également par l’esprit rétro rock’n’roll des années 50-60 à la Grease (ça coule de source). Le tout laissant progressivement le langage cinématographique se transformer en une sorte d'opéra rock sous acide, sous une esthétique de clips MTV totalement débridée.
Pia Zadora y est absolument navrante dans son inexpressivité docile, tandis que tous ceux qui l’accompagnent possèdent des gueules de bovins attardés. Tout ça pour dire que Rock Aliens joue à fond la carte du divertissement satirique à renfort d’humour ultra débilos que n’aurait sûrement pas renié la firme Troma, auquel le film se rapproche énormément à travers ses gags lourdingues bas de plafond.
Or, Rock Aliens ne cesse pourtant de susciter rire, sourire, consternation et même une véritable bonne humeur galvanisante grâce à ses morceaux musicaux totalement délirants et hilarants, si bien qu’il faut le voir pour le croire.
On pourra donc reprocher tout ce que l’on veut à cette navrante comédie musicale des années 80, tout en la considérant assurément comme l’un des films les plus nuls de tous les temps, mais on ne pourra jamais lui retirer ce charme euphorisant et cette sympathie totalement désarmante qui nous font ressortir de la projection heureux comme un gosse de quatre ans.
Ce que je veux dire par là, c’est que Rock Aliens constitue un moment de cinéma jubilatoire à ne rater sous aucun prétexte pour tous les amateurs de délires incontrôlés où le réalisateur et les producteurs semblent avoir totalement perdu les rênes, sans jamais se soucier du résultat final, littéralement vrillé, décomplexé et débridé.
dimanche 24 mai 2026
Le Boucher de Claude Chabrol. 1970. 1h30. France.
samedi 23 mai 2026
Platoon de Oliver Stone. 1986. U.S.A. 1h58.
Car il faut bien le dire : Platoon est un film proprement malade de l’intérieur. Une œuvre monstrueuse, hantée par le Mal, qui finit par rejoindre le territoire du cinéma d’horreur tant son ambiance délétère semble contaminer les personnages jusqu’au plus profond de leur âme. C’est précisément ce qui rend le film si unique dans le paysage des récits consacrés à la guerre du Vietnam : l’ennemi n’est pas uniquement tapi dans la jungle vietnamienne, il se trouve déjà au cœur même du camp américain. Et il fallait oser le dépeindre frontalement avec autant de vérité antipathique !
À travers l’affrontement entre le sergent-chef Barnes, incarné par un Tom Berenger absolument tétanisant (j'y reviens après), et Elias Grodin, porté par un Willem Dafoe poignant en redresseur de tort, Charlie Sheen, dans le rôle du jeune Chris Taylor, devient le témoin d’une guerre autant morale que physique. Coincé entre ces deux figures opposées, il observe peu à peu sa propre conscience s'altérer, attirée par une violence qu’il condamne autant qu’elle le fascine (son comportement à la fois puéril et erratique dans le village des paysans vietnamiens nous inspire une médiocrité dénuée d'éthique).
Ce qui frappe aujourd’hui à la revoyure de Platoon et qui m'a profondément dérangé, c’est l’impitoyable descente aux enfers orchestrée par Oliver Stone derrière sa scénographie spectaculaire où certains clichés sont vulgairement mis en valeur (la soirée de défonce) pour mieux nous ébranler ensuite. Le réalisateur ne fait aucune concession et refuse toute héroïsation romantique du soldat américain. Il filme des hommes épuisés, dégradés moralement, rongés par la peur, le sadisme et la brutalité gratuite. Des êtres pathétiques, méprisants, minables dans leur manière de s’abandonner à une barbarie devenue quotidienne.
Et c’est précisément là que réside la force monumentale du film : montrer comment toute guerre finit par avilir l’âme humaine au point de ne plus pouvoir distinguer les frontières entre le bien et le mal. Stone filme cette corruption avec un réalisme poisseux, morbide, quasi crapuleux (tant dans le non-dit que l'explicite), qui provoque autant le dégoût que l’effroi. La sueur, la boue, le sang, les cris, l’obscurité permanente : tout participe à cette sensation d’étouffement moral où chaque personnage semble lentement se décomposer de l’intérieur au sein d'un paysage ténébreux à faible lueur d'espoir.
Ainsi, Platoon n’a nullement usurpé sa réputation d’un des plus grands films de guerre, même si ma préférence personnelle ira toujours à Apocalypse Now, Voyage au bout de l'enfer et La Ligne Rouge. Il demeure néanmoins un immense moment de cinéma : une sorte de chef-d’œuvre (volontairement) maudit de l'intérieur, car démoniaque dans son atmosphère, où chaque personnage paraît contaminé par le vicel jusqu’à devenir le reflet absurde d’une guerre vidée d'idéologie, de sens, d'humanité.
Enfin, impossible de conclure sans évoquer l’interprétation hallucinante de Tom Berenger. Avec son visage balafré patibulaire, son regard vide et impassible, Barnes semble littéralement habité par le démon lui-même. Une présence terrifiante qui hante le film du début à la fin. L'aversion bat son plein. Face à lui, Charlie Sheen livre une performance étonnamment dense et nuancée, incarnant avec justesse ce jeune volontaire hésitant, progressivement rongé par la violence, jusqu’à s’interroger avec effroi sur sa propre métamorphose morale comme le souligne l'image finale désarmante de désespoir éploré.
Des décennies plus tard, Platoon semble empirer dans sa déchéance mentale. Il semble devenir plus toxique, plus triste, plus hanté, plus nécrosé, sous l'impulsion d'un score élégiaque terriblement en berne et déstabilisant, presque gênant.
Oscars 1987
meilleur film
meilleur réalisateur
meilleur montage
meilleur son
ASCAP Awards 1988
Prix Top Box-office pour Georges Delerue
Golden Globes 1987 :
meilleur film dramatique
meilleur réalisateur
meilleur acteur dans un second rôle pour Tom Berenger
Berlinale 1987
Ours d'argent du meilleur réalisateur pour Oliver Stone
meilleur montage pour Claire Simpson
Independent Spirit Awards 1987
meilleur film
meilleure photographie pour Robert Richardson
meilleur réalisateur pour Oliver Stone
meilleur scénario pour Oliver Stone
Awards of the Japanese Academy 1988
meilleur film en langue étrangère
BAFTA 1988
meilleur réalisateur pour Oliver Stone
meilleur montage pour Claire Simpson
jeudi 21 mai 2026
Les 8 Diagrammes de Wu-Lang de Lau Kar-Leung. 1983. Hong-Kong. 1h34.
Hier, redécouverte du monstrueux, décadent et complètement délirant Les 8 Diagrammes de Wu-Lang, réalisé par Lau Kar-leung (Liu Chia-liang).
On a affaire ici à un film d’action totalement halluciné retraçant la vengeance d’un des fils Yang, unique survivant - avec son frère devenu fou - d’une bataille sanglante opposant leur famille aux envahisseurs mongols dans un royaume chinois médiéval.
Deux hommes échappent alors au massacre : le sixième fils, qui sombre dans la démence, et le cinquième, qui décide de se réfugier dans un monastère bouddhiste afin de tenter de canaliser la violence qui le consume.
On peut d’ailleurs rappeler que le tournage du film fut lui-même frappé par un triste drame, puisque l’un des acteurs principaux, Alexander Fu Sheng, trouva tragiquement la mort dans un accident de voiture en pleine production. Le scénario dut alors être remanié afin de poursuivre le récit malgré sa disparition brutale.
Et il faut également souligner que le point de départ du film possède une dimension historique, puisque l’histoire s’inspire de la célèbre famille Yang ayant réellement existé sous la dynastie Song, connue en Chine pour avoir résisté aux invasions étrangères durant le Moyen Âge. Ce contexte avait déjà d'ailleurs été abordé au cinéma avec Les 14 Amazones, également produit par la Shaw Brothers.
Mais ici, Lau Kar-leung choisit de suivre le destin du cinquième fils Yang, partagé entre spiritualité bouddhiste et désir irrépressible de vengeance, incapable finalement d’éteindre la haine qui le ronge contre les bourreaux de sa famille. Et c’est précisément cette contradiction intérieure qui nourrit toute la folie du film. Euphémisme j'vous dit tant on en prend plein les mirettes jusqu'au vertige !
Car Les 8 Diagrammes de Wu-Lang est une œuvre d’action complètement cintrée par ses outrances visuelles, flirtant parfois avec le cartoon live tant ses débordements sanguinolents et son hystérie martiale sont pleinement en roue libre.
Mais ce qui fait surtout le sel, l’intensité et la puissance phénoménale du film réside dans ses combats absolument sidérants de chorégraphie. À plusieurs reprises, on a quasiment l’impression d’assister à un ballet opératique ultra-violent, tant les corps semblent entrer dans une danse furieuse et irréelle. Et durant 1h30, le film ne relâche quasiment jamais la pression, avançant avec une énergie métronomique à la fois épuisante et euphorisante.
Vanté depuis longtemps par Quentin Tarantino - qui lui rendra d’ailleurs hommage dans Kill Bill: Volume 1 notamment à travers la présence de Gordon Liu - Les 8 diagrammes de Wu-Lang demeure aujourd’hui un authentique chef-d’œuvre du cinéma d’action asiatique. Si bien que face à certaines séquences de combat littéralement hallucinantes, on a véritablement l’impression d’assister à quelques-uns des affrontements martiaux les plus sidérants jamais filmés sur un écran.
C’est dire à quel point ce gigantesque divertissement baroque et sanguinaire provoque, d’un bout à l’autre, une euphorie de tous les diables.
mercredi 20 mai 2026
La Rivière de Mark Rydell. 1984. U.S.A. 2h04.
lundi 18 mai 2026
Rain Man de Barry Levinson. 1988. U.S.A. 2h13.
Et pourtant ! Quelque soit notre humeur du jour, il y a des films comme ça qui emportent tout sur leur passage. Des œuvres qui semblent s’inscrire naturellement dans l’histoire de la magie du cinéma. Et je pense que Rain Man fait partie de cette espèce rare de moments suspendus où le cinéma atteint une forme de grâce profondément humaine.
C’est dire si l’œuvre de Barry Levinson demeure toujours aussi épurée que bouleversante. Car de prime abord, avec ses têtes d’affiche ultra-connues et bankables ainsi que son pitch potentiellement racoleur, on aurait pu craindre une émotion ultra programmée. Or, le talent, le tact, la sincérité et la maîtrise de Barry Levinson, alliés à la complémentarité fusionnelle de Tom Cruise et Dustin Hoffman, balayent promptement toutes ces appréhensions avec un art consommé de l’intégrité.
Dès les premières minutes, on oublie instinctivement les acteurs pour ne plus voir que les personnages, tant Cruise et Hoffman donnent chair à leur rôle avec une vérité aussi troublante que surprenante. Et ce qui est d'autant plus fort c'est que l'on ne voit rien arriver.
À travers un road movie à la fois contemplatif, intimiste et profondément pudique, Rain Man nous raconte alors l’initiation d’un carriériste opportuniste apprenant peu à peu à connaître son frère autiste au fil d’une évolution morale ponctuée de maladresses, de tact, de sensibilité et de tendresse, où l’humanité finit progressivement par prendre le pas sur le calcul, le bon sens et la raison.
Car même si Raymond souffre du syndrome du savant, il dégage avant tout quelque chose de profondément humain et infiniment attachant, que Dustin Hoffman endosse avec une authenticité quasi trouble. Une vérité à nu, écorchée vive dans une certaine mesure, mais incarnée dans un jeu subtilement dépouillé, modéré et mesuré, au point que Dustin Hoffman semble littéralement disparaître de l’écran à chacune de ses interventions. Ce n’est plus du tout l’acteur que l’on regarde : c’est Raymond qui prend vie et qui prend forme sous nos yeux.
Et Tom Cruise, autrement battant, accomplit exactement le même travail dans une tonalité inverse, donnant naissance à un homme d’abord orgueilleux, cupide et profondément individualiste, mais dont le voyage initiatique va peu à peu hacher les certitudes pour ouvrir son cœur à ce frère qu’il n’a finalement jamais connu.
Tout cela mène vers un final (bicéphale) inoubliable - notamment cette avant-dernière séquence d’une immense pudeur - dont l’intensité émotionnelle atteint une telle acuité que même les plus endurcis risquent fort de verser des larmes. Cette séquence anthologique - comme celle du baiser dans l'ascenseur entre Susanna et Raymond - atteint une forme d'alchimie émotive à travers leur commune fragilité humaine à fleur de peau.
Ainsi donc, plusieurs décennies après sa sortie, et après avoir remporté quatre Oscars, dont celui du meilleur film et du meilleur acteur pour Dustin Hoffman, Rain Man demeure probablement un chef-d’œuvre d’une beauté étonnamment épurée. Une beauté onirique que soulignent d’ailleurs les vastes paysages américains magnifiquement filmés et cadrés par Barry Levinson, ces panoramiques bienveillants que Tom Cruise et Dustin Hoffman traversent en voiture sous l’impulsion du sublime score de Hans Zimmer.
Jamais outrancière, la musique accompagne le récit par petites touches discrètes, oniriques et mélancoliques, comme des nappes émotionnelles flottant au-dessus des personnages sans jamais étouffer leur fragilité.
Quelques décennies plus tard, Rain Man demeure ainsi l’un des plus beaux films jamais réalisés sur l’amour et l’amitié entre deux frères, à travers la maladie équivoque de l’autisme, ici traitée avec respect, une infinie délicatesse, mais aussi une profonde fragilité et beaucoup de tendresse.
dimanche 17 mai 2026
Le Tueur frappe 3 fois de Massimo Dalamano. 1968. Italie/Allemagne de l'Ouest. 1h28.
samedi 16 mai 2026
Le Bounty de Roger Donaldson. 1984. U.S.A/Nouvelle-Zélande/Royaume-Uni. 2h11.
"Au rayon des oubliés."
Il n’est jamais trop tard pour découvrir un film oublié, d’autant plus lorsqu’il fut injustement boudé par le public international de l’époque.
Et donc, à travers Le Bounty, réalisé par Roger Donaldson en 1984 et produit entre l’Amérique, la Nouvelle-Zélande et l’Angleterre, nous découvrons un superbe récit d’aventure plus complexe et substantiel que ce à quoi je m'attendais.
Car ici, nous n’avons pas affaire à une simple confrontation psychologique entre un lieutenant et son capitaine. Le film évoque également la survie, le désir de liberté, la romance entre un jeune officier et une Tahitienne, mais aussi le choc des cultures entre l’île paradisiaque de Tahiti et ces marins anglais issus de la Royal Navy partis récupérer des plants d’arbres à pain sous l’autorité du lieutenant William Bligh.
Ainsi donc, Le Bounty s’affiche comme un fabuleux récit d’aventure à l’ancienne, inspiré d’une histoire vraie dont le destin des protagonistes, rappelé par le texte final du générique, s’avère aussi surprenant que profondément mélancolique.
Visuellement, le film est magnifique. Immersif en diable, Roger Donaldson sublime autant l’immensité marine que cette île tahitienne ressemblant à un véritable Eden perdu au milieu de nulle part. Chaque image invoque l’évasion, la sensualité, le calme, la douceur et l’appel d’un autre monde, tandis qu’au cœur de la Royal Navy grandissent peu à peu la rancœur et la frustration de William Bligh, incapable de comprendre - ou même de tolérer - la romance naissante entre Fletcher Christian et une jeune Tahitienne.
Et c’est précisément là que réside toute la richesse du film : observer l’évolution tyrannique de ce lieutenant pétrifié à l’idée de voir deux cultures fusionner, tout en refusant inconsciemment ce qu’il aurait peut-être pu devenir s’il n’avait pas sacrifié toute forme d’épanouissement sentimental au profit de sa carrière militaire. Même si on ne connaîtra jamais son éventuel passé conjugal.
Le récit devient alors une fascinante étude psychologique d’un homme complexe, orgueilleux et tragique à la fois, obsédé par l’autorité, la discipline et la préservation de son statut, tandis que Fletcher Christian apparaît au contraire comme un jeune officier plus tendre, plus juste, plus équilibré et infiniment plus humain que son supérieur.
À travers cette opposition morale davantage tendue jusqu'à l'irréparable, Le Bounty évoque finalement le droit d’aimer, le désir d’émancipation et la possibilité de chérir une culture différente sans honte ni domination.
Le film nous enveloppe également d’une émotion discrète mais pourtant constante grâce au splendide score de Vangelis, dont les nappes tranquilles, utilisées avec délicatesse, embellissent des images souvent oniriques et ensorcelantes.
Durant tout ce périple tempétueux, la mise en scène oscille ainsi entre contemplation, tension et une mélancolie terrible, jusqu’à cette conclusion qui nous ramène brutalement à la réalité historique d’un fait divers aussi grave que singulier, dans cette quête désespérée d’un havre de paix que certains auront tenté de préserver jusqu’au bout au péril de leur vie.
Ainsi donc, Le Bounty demeure un formidable film d’aventure taillé dans la roche à redécouvrir avec intérêt, tant Roger Donaldson soigne autant le fond que la forme avec une sincérité et un amour indéfectible pour ses personnages, mais aussi pour cette nature édénique qui semble sans cesse leur tendre les bras.
— Celui du cœur noir des images 🖤





























