mardi 1 juillet 2025

Substitution – Bring Her Back de Danny et Michael Philippou. 2025. Australie. 1h44.

                       (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site IMDB. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

Distribution: Billy Barratt, Sora Wong, Jonah Wren Phillips, Sally Hawkins.
 
Sortie salles France: 30 Juillet 2025 
 
Budget: 15 Millions.  

Une déflagration dans le paysage horrifique australien : coup de tonnerre implacable du top 2025.


"L’Enfer en HĂ©ritage".
Si vous avez frĂ©mi de bonheur horrifique devant The DescentHĂ©rĂ©ditĂ©, Midsommar, Sinister, When Evil Lurks - pour ne citer que les rĂ©fĂ©rences les plus rĂ©centes - un nouveau pavĂ© vient heurter la surface du marĂ©cage : Bring Her Back des frères jumeaux Danny et Michael Philippou, dĂ©jĂ  responsables du terrifiant La Main (Talk to Me), l’une des plus saisissantes surprises de 2023.

Mais ici, changement de registre. Abandonnant le ton ludique, les Philippou adoptent un parti pris radical. Ils nous arrachent violemment Ă  notre zone de confort, avec un Ă©lectrochoc aussi digne, rĂ©vulsif et malaisant que les enseignes traumatiques Martyrs, Eden Lake, Wolf Creek, voire L’Exorciste, auquel il prĂŞte une certaine filiation, toutes proportions  gardĂ©es. Dès le prologue, des images d’archives (in)dignes d’Ogrish nous agressent sauvagement les mirettes. Et les exactions insalubres qui suivent font preuve d'un tel rĂ©alisme documentĂ© qu'on croirait avoir affaire Ă  un snuff… je n’en dirai pas plus. Des sĂ©quences nausĂ©euses, extrĂŞmes, imprimĂ©es dans la rĂ©tine bien au-delĂ  du gĂ©nĂ©rique.

En abordant avec intelligence, audace et sensibilitĂ© un traumatisme maternel, en sondant les consĂ©quences de la maltraitance et la violence intĂ©riorisĂ©e chez celui qui l’a subie, les Philippou nous projettent tĂŞte baissĂ©e dans une descente aux enfers sans issue. DĂ©nuĂ© de fioritures, ancrĂ© dans un rĂ©alisme de plus en plus incommodant, Bring Her Back va jusqu’au bout du malaise, sans dĂ©tour, sans filtre. D’autant plus dĂ©rangeant qu’il met en lumière de jeunes adolescents livrĂ©s Ă  la plus implacable torture, mentale et corporelle. Avec une utilisation judicieuse de regards pathologiquement tumĂ©fiĂ©s qui contraste avec l'aura rubigineuse qui s'instille en leur cocon familial. Je m'adresse surtout Ă  l'actrice Sora Wong (âgĂ©e de 14 ans au moment du tournage) , malvoyante dans la vie, nĂ©e avec des malformations congĂ©nitales qui altèrent sa vision. Aveugle de l’Ĺ“il gauche, sa vision de l’Ĺ“il droit est d'autant plus rĂ©duite.

Et parce qu’ils prennent leur temps - distillant un suspense latent, Ă  la fois mystĂ©rieux, inquiĂ©tant, dĂ©jĂ  dĂ©stabilisant - les Philippou maĂ®trisent l’art de l’Ă©tau. On suffoque dans cette Ă©preuve de force insidieuse, oĂą se noue un jeu de manipulation morale entre une thĂ©rapeute, un garçon muet, un frère, et sa sĹ“ur aveugle.

On est ici face Ă  une horreur premier degrĂ©, frontale, Ă©lectrisante. L’absence d’humour glace le sang. Certaines sĂ©quences de châtiment sont si atroces qu’on se surprend Ă  dĂ©tourner les yeux. Bring Her Back joue dans la cour des grands, renouant avec une horreur fĂ©tide, licencieuse, rapace, vĂ©nĂ©neuse - attisant sans relâche notre curiositĂ© quant Ă  des enjeux humains Ă  la lueur d’espoir quasi inexistante.

On sort de la salle le regard hagard, vidĂ©, lessivĂ©. L’intensitĂ© dramatique est telle qu’on pressentait dès les premières minutes que ce jeu de confrontations psychologiques, aussi sournois que dĂ©loyal, ne pouvait que s’achever dans la plus animale des violences.

Impeccablement interprĂ©tĂ© - notamment dans les rĂ´les juvĂ©niles, candides, rebelles et meurtris - et transcendĂ© par le jeu perfide de l’Ă©lectrisante Sally Hawkins en thĂ©rapeute de l’effroi le plus aliĂ©nant, Bring Her Back nous cloue au siège. Il nous tĂ©tanise de dĂ©sarroi face Ă  cette lente agonie, cette horreur dĂ©moniale, trop extrĂŞme pour qu’on puisse s’en distraire. Alors que l'Ă©motion rĂ©demptrice de dernier ressort, cette douleur en hĂ©ritage, finit par nous provoquer une empathie bouleversĂ©e face Ă  l’amour en cendres.

"Orphelins de l’Espoir".
Brutal, poisseux, hargneux, suffocant et surtout viscĂ©ral, Bring Her Back s’impose comme un futur classique de l’horreur extrĂŞme : il vous malmène, vous marque, vous suit. Ă€ vie. 

Il tache, il lacère, il hante : sitĂ´t vu, il s’imprime dans la rĂ©tine et vous ne l’oublierez jamais. 

A condition de s'accrocher et de le prioriser au public averti (il sera chez nous interdit aux - 16 ans, avec Avertissement).

*Bruno
 
P.S: Le film est dédié à Harley Wallace, un ami des frères Philippou décédés avant le début de la production.


Laissez bronzer les Cadavres de Hélène Cattet et Bruno Forzani. 2017. France/Belgique. 1h32.

                  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Orgie solaire et plomb brûlant".
Un soleil de plomb qui crame les rĂ©tines. Les corps luisent, les flingues tonnent, les heures dĂ©filent au rythme d’un carnage chorĂ©graphiĂ© comme une danse macabre. Laissez bronzer les cadavres, c’est une messe solaire cĂ©lĂ©brĂ©e dans les cendres du polar italien et du western transalpin, oĂą Django croise Antonioni sous acide.

La mise en scène ? Un trip sensoriel, ultra stylisĂ©, chaque plan suinte la perfection maniĂ©riste. Cattet et Forzani taillent l’espace, le son, le temps, comme on cisèle une idole paĂŻenne. Gros plans fĂ©tichistes, zooms assassins, Ă©clats de mĂ©tal et de chair, ralentis suspendus dans le nĂ©ant. Le montage Ă©clatĂ©, hallucinĂ©, fait tournoyer les points de vue : on revit les mĂŞmes scènes Ă  travers d’autres regards, d'autres pulsions, toujours rythmĂ©es par l’heure affichĂ©e Ă  l’Ă©cran, comme une montre piĂ©gĂ©e Ă  la nitro.

Le huis clos est à ciel ouvert, surchauffé, un décor minéral qui écrase les âmes. En plein juillet, la roche devient théâtre de la trahison, du désir, du sang. Un butin volé, deux flics qui débarquent, et tous les masques qui tombent dans une gerbe de plomb et de soleil.
 

Les acteurs ? Des gueules, des vraies, burinĂ©es, rugueuses, qu’on ne croise plus Ă  l’Ă©cran. Ils n’interprètent pas, ils transpirent, ils brĂ»lent. La violence, elle, n’est jamais gratuite, elle est rituelle, organique, sensorielle, féérique presque. Les corps s’aiment, se haĂŻssent, se soumettent. Une femme qui urine sur la tĂŞte d’un homme, le viol par des balles de calibre, une autre fouettĂ©e, gorge ouverte, sous une pluie de champagne : jamais pornographique, jamais vulgaire. Onirique, dĂ©rangeant, d’une beautĂ© toxique exotique.

Et puis viennent les fusillades, comme des ballets de feu et de mort. Du jamais-vu. Les chorégraphies explosent, entre Goldfinger et Fulci, entre Morricone et le rugissement du silence. Chaque tir est une note, chaque cri une pulsation. Le film devient opéra de mitraille sous des partitions transalpines que l'on s'entête par coeur.
 
C’est un cauchemar Ă©rotique en plein jour. Un rĂŞve lucide baignĂ© de sang, de poussière, de cendre (les corps se consument sous les flammes) et de soleil. Un pur orgasme cinĂ©matographique de souche française, une fois n'est pas coutume.

Gratitudine per i nostri amorevoli alchimisti Hélène Cattet / Bruno Forzani 💓


Récompenses:
Magritte 2019:
Magritte de la meilleure image pour Manu Dacosse.
Magritte du meilleur son pour Yves Bemelmans, Dan Bruylandt, Olivier Thys et Benoît Biral.
Magritte des meilleurs décors pour Alina Santos.

Sortie salles France: 18 Octobre 2017

lundi 30 juin 2025

Dune: 2è partie / Dune: Part Two de Dennis Villeneuve. 2024. U.S.A/Canada. 2h46 (2h38).

                      (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Dune : Villeneuve Dépasse les Étoiles".
Plus sombre, plus intense, plus fiĂ©vreuse. Cette suite dĂ©ploie son souffle avec une audace encore plus grande. Villeneuve embrasse le chaos d’un monde en perdition, oĂą les croyances deviennent poison, oĂą le fanatisme pousse ses racines dans les sables. Le fondamentalisme religieux, la superstition aveugle, les prophĂ©ties cannibales : tout se referme sur Paul AtrĂ©ides, messie malgrĂ© lui, pris dans l’engrenage d’une guerre qui le dĂ©passe.

Les corps s’enlacent et se dĂ©chirent. L’amour de Paul et Chani n’a rien d’un apaisement : il est brasier, fracture, lutte entre idĂ©al et fatalitĂ©. Chani est le cĹ“ur vibrant du dĂ©sert, Paul, son ombre grandissante. Leur passion est belle, mais hĂ©rissĂ©e de doutes, blessĂ©e par l’Ă©clat des visions, par le poids du pouvoir et des promesses qu’on n’a pas faites.

Villeneuve filme l’action comme nul autre. Jamais de trop. Chaque affrontement est sec, tranchant, sans emphase, mais d’une puissance viscĂ©rale. L’essentiel, toujours. Il n’y a pas de spectacle pour le spectacle. L’action sert l’âme, l’Ă©lan, la tragĂ©die. Les corps Ă  corps sont des Ă©clairs en plein soleil, brefs et implacables.

 
Les sĂ©quences de poursuites Ă  dos de vers frĂ´lent le sacrĂ©. On vole au-dessus du vide, happĂ© par le vent et le sable dans une fluide frĂ©nĂ©sie. Quand les hĂ©ros les agrippent au galop, il n’y a plus de limites, plus de frontières entre la lĂ©gende et le rĂ©el. Le cinĂ©ma touche ici quelque chose de primal, d’inouĂŻ, d'inĂ©dit.
Et cette lumière… Parlons en. La photographie ocre, somptueuse, magnifie les dunes comme un mirage funèbre rutilant. Le dĂ©sert devient un vaste personnage, majestueux, indicible et cruel. Hans Zimmer, lui, sculpte une musique Ă©lĂ©giaque, tellurique, presque sacrĂ©e. Chaque note est une incantation, un Ă©cho venu du fond des âges.

La galerie de personnages explose Ă  nouveau l’Ă©cran. Les trois antagonistes chauves – bĂŞtes barbares au charisme empoisonnĂ© – dĂ©ploient une cruautĂ© sans concession. Et Walken, monarque blafard, impassible, comme un spectre assis sur le nĂ©ant. Chaque regard, chaque mot est une menace feutrĂ©e.
Ce deuxième volet est plus qu’une suite. C’est une montĂ©e vers l’abĂ®me. Plus dynamique, plus tendue, plus humaine aussi. Les enjeux sont vertigineux, et pourtant tout reste Ă  hauteur d’homme, de chair, de larmes et de sang.

Et ce final… Mythique, foudroyant. Villeneuve convoque l’Ă©popĂ©e sans jamais trahir l’intime. L’ultime souffle du film est une promesse d’apocalypse. Un avenir rongĂ© par la cendre. Une lĂ©gende en train de se briser. Une romance en train de s'Ă©teindre... 

Dune : L’Ascension d’un Chef-d’Ĺ’uvre.

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Budget : 190 millions de $

Distribution: Timothée Chalamet, Zendaya, Rebecca Ferguson, Josh Brolin, Austin Butler, Florence Pugh, Christopher Walken.

Sortie salles France: 28 Février 2024.

The Love Witch de Anna Biller. 2016. U.S.A. 2h00.

                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"La sorcière qui aimait trop".
The Love Witch est une incantation de celluloïd, un sortilège vintage ourlé de désir, d'angoisse et de vernis rouge sang.
Anna Biller ressuscite le cinéma fantastique des années 60 avec une précision fétichiste - tout y est : les couleurs criardes, les décors satinés, les faux raccords délicieux, les regards caméras lascifs comme des appels muets à l'abîme.

Samantha Robinson, silhouette longiligne, beautĂ© sombre, vĂ©nĂ©neuse, presque irrĂ©elle, incarne cette sorcière moderne Ă  la fois toute-puissante et tragiquement seule. Elle envoĂ»te, elle manipule, elle aime - mais l’amour la fuit, la ronge, l’obsède. Sous ses airs de dĂ©esse du dĂ©sir, elle est une femme blessĂ©e, condamnĂ©e Ă  rĂ©pĂ©ter le mĂŞme rituel : faire fondre les hommes... jusqu’Ă  ce qu’ils se consument. Sa sensualitĂ© est raffinĂ©e, presque sacrĂ©e, et sa dĂ©tresse, abyssale. Elle crève l'Ă©cran.


L’univers est d’une beautĂ© picturale Ă  couper le souffle : chaque plan semble peint Ă  la main, saturĂ© de couleurs luxuriantes, d’accessoires kitsch et de lumières iridescentes. L’onirisme y affleure sans cesse, jusqu’Ă  l’enchantement - comme dans cette fĂŞte mĂ©diĂ©vale improvisĂ©e, suspendue dans le temps, entre théâtre, rĂŞve et Ă©rotisme bucolique.

Tout est solaire, pittoresque, insouciant en surface… mais c’est un Ă©clat de vitrail qui cache la fĂŞlure. Une satire douce-amère du machisme et du libertinage, oĂą l’Ă©mancipation sexuelle fĂ©minine se heurte au fantasme masculin superficiel, Ă  la peur d’ĂŞtre seule, mĂŞme toute-puissante.

The Love Witch est un objet magique, hantĂ© par le besoin d’aimer, par la mort tapie dans le plaisir, par cette sorcellerie mĂ©lancolique qu’est le cĹ“ur humain. Ă€ l’image de son final, Ă©trange et amer, qui tranche avec l’Ă©clat d’une fresque picturale aux accents symboliques.

Another Earth de Mike Cahill. 2011. U.S.A. 1h32.

                        (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Une autre Terre pour pardonner".
Another Earth est une caresse mélancolique. Un souffle. Une errance.
Dans cette science-fiction naturaliste, tout est feutré, nonchalant, alangui dans une brume de silences. Pas d'effets tonitruants, pas de cosmos en fusion : juste une planète jumelle suspendue au ciel comme un espoir impossible, un rêve lent, fragile, palpable.

Mike Cahill filme l'intime, le tremblĂ© du rĂ©el. CamĂ©ra Ă  l'Ă©paule, quasi documentaire, grain DV comme une peau nue, poreuse Ă  la lumière, Ă  la douleur. Il dĂ©laisse le spectaculaire pour se lover dans les plis d’une romance pleine de pudeur, entre deux âmes abĂ®mĂ©es.

Elle, c’est Brit Marling - beautĂ© candide, comme lavĂ©e du monde -, dont le jeu est une vibration. Elle incarne la contradiction : peur, regret, culpabilitĂ©, mais aussi soif de rĂ©demption, d’espĂ©rance, d’un souffle nouveau.
Lui, c’est William Mapother, charisme brisĂ©, prĂ©sence silencieuse, vacillante, comme un homme qui ne sait plus s’il peut encore sentir. Le lien qui les unit se tisse dans les silences, dans les regards, dans les absences.


Ce film n’avance pas, il dĂ©rive. Il contemple. Il respire. Il hypnotise.
L'onirisme qui l’imprègne est Ă©purĂ©, aĂ©rien, comme un rĂŞve Ă©veillĂ© sans drame, sans Ă©clats, tout en calme.

Another Earth ne cherche pas Ă  convaincre. Il cherche Ă  apaiser. Il parle Ă  voix basse, avec douceur, de ce que c’est que vivre avec un poids sur la poitrine, un remords au fond de la gorge, un pardon qu’on ne sait pas formuler.

C’est un murmure cosmique, un pardon suspendu entre deux mondes.

Une oeuvre libre, modeste, pudique et lyrique, qui offre son cœur sans fard, avec une audace tremblante, presque déchirée.

vendredi 27 juin 2025

Dune, première partie de Dennis Villeneuve. 2021. U.S.A/Canada. 2h35.

                       (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

                                                             (Mea culpa Ă  la 3è rĂ©vision)

L’Ă©veil d’un mythe.
Avec Dune, Denis Villeneuve convoque les forces du cosmos et fait rĂ©sonner le fracas des Ă©toiles dans un opĂ©ra de sable et de sang. PortĂ©e par un souffle Ă©pique d’une densitĂ© rare, cette première partie embrasse le romanesque Ă  bras-le-corps, et l’Ă©lève au rang d’Ă©popĂ©e mystique. Chaque plan est une fresque - foudroyante, minĂ©rale, presque sacrĂ©e - oĂą les FX d’un rĂ©alisme sidĂ©rant (les bras m'en tombent pour son identitĂ© numĂ©rique) se fondent dans des dĂ©cors dantesques aux allures de cathĂ©drales Ă©crasĂ©es par le vent. On avance Ă  l’aveugle, brĂ»lĂ© par le soleil d’Arrakis, le cĹ“ur saisi par cette ambiance baroque, capiteuse, oĂą les silences pèsent autant que les explosions, et oĂą la moindre respiration semble dictĂ©e par les sables mouvants du destin.

La distribution, d’une justesse habitĂ©e, donne chair et âme Ă  ces figures Ă©crasĂ©es par l’hĂ©ritage, rongĂ©es par la prophĂ©tie, lancĂ©es malgrĂ© elles dans le tumulte d’une guerre antique. TimothĂ©e Chalamet incarne Paul comme un funambule en pleine transfiguration : fragile et incandescent, traversĂ© de visions fiĂ©vreuses, il devient peu Ă  peu le vaisseau d’un dĂ©passement de soi oĂą se mĂŞlent sacrifice, courage et douleur au moment mĂŞme de prendre la place de son père. 

Dune, c’est aussi cela : une lente combustion intĂ©rieure, un rĂ©cit de rĂ©sistance, de transmission, de fardeau acceptĂ©. Villeneuve en fait une Ĺ“uvre de feu, de poussière et de rĂ©demption, oĂą l’homme affronte sa propre lĂ©gende Ă  la lumière d'un crĂ©puscule prophĂ©tique. Et lorsque l’Empereur paraĂ®t, et que le Ver surgit de sa tanière - immenses, dĂ©lĂ©tères, souverains et fauves - il ne reste plus qu’Ă  se taire... et frĂ©mir. De bonheur, de stupeur, d’Ă©vasion immaculĂ©e.

Spectacle ultime, d’une ampleur inouĂŻe et d’une maĂ®trise Ă  faire ployer les sens, Dune fera date, balise lumineuse dans l’histoire du genre. En attendant la suite, promise comme l’aube après la tempĂŞte.
C’est dans ces instants-lĂ  qu’on se souvient pourquoi le cinĂ©ma nous est vital, pourquoi il brĂ»le en nous comme une nĂ©cessitĂ©.

*Bruno
4K. Vostf

Distribution: Timothée Chalamet, Rebecca Ferguson, Oscar Isaac, Jason Momoa, Stellan Skarsgård, Stephen McKinley Henderson, Josh Brolin, Javier Bardem.

Sortie salles France: 15 Septembre 2021

FILMOGRAPHIE: Denis Villeneuve est un scĂ©nariste et rĂ©alisateur quĂ©bĂ©cois, nĂ© le 3 octobre 1967 Ă  Trois-Rivières. 1996: Cosmos. 1998: Un 32 AoĂ»t sur terre. 2000: Maelström. 2009: Polytechnique. 2010: Incendies. 2013: An Enemy. 2013: Prisoners. 2015 : Sicario. 2016 : Premier Contact. 2017: Blade Runner 2049. 2021: Dune, 1ère partie. 

jeudi 26 juin 2025

Parthenope de Paolo Sorrentino. 2024. France/Italie. 2h17.

                   (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
       
                                                                 Top 2025 franc-tireur. 

"Parthenope - La vie comme une mer trop calme, ou chant funèbre pour les amours manqués".

Il est des expĂ©riences cinĂ©matographiques qui laissent bouche bĂ©e, sans qu’on saisisse vraiment ce Ă  quoi l’on vient de prendre part - tant Paolo Sorrentino se refuse Ă  livrer les clefs de lecture. Parthenope fait partie de ces Ĺ“uvres rares, complexes, dĂ©licates, profondes et graciles que l’on contemple comme un rĂŞve suspendu, soufflant le tiède et le froid.

Inscrit dans une mĂ©lancolie Ă  la fois tendre, sensuelle et existentielle, ce film joue les ascenseurs Ă©motionnels (attention : les ruptures de ton risquent d’en dĂ©sarçonner plus d’un). Parthenope nous fait traverser 73 ans d’existence aux cĂ´tĂ©s d’une sirène charnelle qui ne parvient jamais Ă  habiter sa propre vie. Alors que Naples (corruptible) l’entoure de dĂ©sirs jusqu’Ă  l’obsession, elle observe ce monde baroque - tour Ă  tour cruel, chaleureux, dĂ©senchantĂ© - avec une tendresse de plus en plus affectĂ©e, au fil de ses expĂ©riences amoureuses et de son Ă©veil intellectuel. 

Dans sa plĂ©nitude innĂ©e, la jeune actrice Celeste Dalla Porta irradie l'Ă©cran auprès de sa sensualitĂ© tranquille, sa sĂ©rĂ©nitĂ© rassurante, sa sensualitĂ© naturelle d'un calme (faussement) Ă©panoui. 
Transpirant la nonchalance d’un amour Ă©perdu, au fil de rencontres parfois lunaires qui dĂ©sarçonnent autant l’hĂ©roĂŻne que le spectateur, ce mĂ©lo existentiel inconsolable, sublimĂ© par ses chansons italiennes, nous Ă©corche le cĹ“ur Ă  vif. Sa sève philosophique, mĂ©taphysique suinte Ă  travers Parthenope et ses proches les plus cĂ©rĂ©braux jusqu'Ă  nous perdre dans la dĂ©raison, l'interrogation, le bouleversement moral, la foi amoureuse que l'on ne peut maĂ®triser. 

Et nous, spectateurs, quittons difficilement des yeux l’Ă©cran - comme elle, perdue dans ses pensĂ©es, dans la beautĂ© de ses souvenirs, alors que s’annonce le gĂ©nĂ©rique - d’avoir vĂ©cu, deux heures dix-sept durant, une expĂ©rience Ă©motive aussi trouble que bouleversante. Comme une fleur finalement fragile se rendant soudain compte qu’elle s’est fanĂ©e avec le temps. 

Sa vie est une Ă©nigme, et se souvenir devient une forme d’art. Le film lui-mĂŞme peine Ă  la cerner, comme si elle Ă©tait toujours ailleurs – au bord du rĂ©el, au bord d’elle-mĂŞme.

"Sous les paupières de Parthenope".
Sensiblement envoĂ»tant sans jamais rien pouvoir contrĂ´ler, Parthenope est un chef-d’Ĺ“uvre lyrique, audacieux, provocateur et hĂ©tĂ©rodoxe que le rĂ©alisateur italien Paolo Sorrentino nous livre sans anesthĂ©sie, avec la maĂ®trise des sentiments les plus sobres et la pudeur Ă©touffĂ©e d’une Ă©motion sans emphase.

Mais attention aux dĂ©chirants adieux que suscite la fin : quitter Parthenope, c’est perdre une amie, une femme, une muse, une maĂ®tresse - insaisissable et aimĂ©e - que l’on n’a pas su retenir, glissant Ă  travers les doigts comme une mĂ©moire qui s’efface. 

Viva il cinema italiano đź’–

Gratitude Jean-Marc Micciche pour l'influence involontaire.

*Bruno

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"Parthenope - Naître au monde sans y appartenir"

Elle naĂ®t de la mer comme une apparition. Parthenope, sirène napolitaine, femme sans ancrage, silhouette toujours en dĂ©calage avec le monde. Sorrentino ne la filme pas comme un personnage, mais comme une vibration : le souvenir d’un Ă©tĂ©, l’ombre d’un amour, le battement sourd d’un regret.

Il y a dans ce film une beautĂ© hypnotique, comme si chaque plan retenait son souffle. Et pourtant, derrière les dorures, la mer bleue et les visages d’hommes Ă©blouis, Parthenope raconte une solitude indicible – celle d’une femme qui traverse l’existence sans jamais y trouver de prise.

Son malaise est discret, mais profond. Il suinte dans les silences, dans les regards qu’elle ne soutient pas, dans ses gestes suspendus. Elle vit, oui – mais Ă  la manière d’un fantĂ´me bienveillant. Ni colère, ni cris. Juste l’impression persistante que la vie se dĂ©roule Ă  cĂ´tĂ© d’elle.

Ses amours ? Des esquisses. Des Ă©lans retenus. Elle attire, fascine, mais ne s’abandonne jamais tout Ă  fait. Comme si l’amour lui Ă©tait interdit, ou trop fragile pour s’y laisser prendre. Un frère trop proche, un amant disparu, un enfant qu’elle n’a pas gardĂ©… Chaque rencontre semble Ă©chouer sur le rivage d’un impossible.

Et lorsqu’elle vieillit, que les mots deviennent des outils, que l’intellect tente de contenir ce qui lui a Ă©chappĂ©, il est dĂ©jĂ  trop tard. Reste la mĂ©moire. Mais mĂŞme celle-ci semble fuyante, noyĂ©e dans une mĂ©lancolie douce.

Parthenope, c’est l’histoire d’une femme qui ne parvient jamais Ă  habiter sa propre vie. Une femme belle jusqu’Ă  l’irrĂ©el, que le monde regarde mais ne comprend pas. Et que le film lui-mĂŞme peine Ă  cerner, comme si elle Ă©tait toujours ailleurs – au bord du rĂ©el, au bord d’elle-mĂŞme.

C’est aussi un chant funèbre pour les amours manquĂ©s, les dĂ©cisions non prises, les instants qu’on n’a pas su retenir. Un poème en forme de vague, lent, somptueux, troublant. Il ne faut pas attendre de ce film un rĂ©cit, mais une sensation : celle d’avoir frĂ´lĂ© quelque chose d’immense et de vide Ă  la fois.

*Aurélie.

Sortie salles France: 12 Mars 2025

DistributionCeleste Dalla Porta, Daniele Rienzo, Dario Aita, Silvio Orlando, Gary Oldman

mercredi 25 juin 2025

Amer de Hélène Cattet et Bruno Forzani. 2009. France. 1h30.

                         (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
 
"Symphonie sensorielle en trois temps".
Expérience unique brouillant nos repères entre réalité et illusion, Amer se décline en néo-giallo atypique, à la virtuosité technique qui laisse pantelant. Si bien que, dans ce paysage cinématographique souvent estampillé sous-genre, le duo Hélène Cattet / Bruno Forzani l'adopte au premier degré auteurisant, avec une richesse métaphorique aussi déroutante que fascinante.

Une proposition infiniment ambitieuse, délibérément conçue pour nous extirper de notre zone de confort, avec un art consommé du stylisme à la fois sensoriel, olfactif, auditif, viscéral. Pour ce faire, ils misent sur un brio technique extrêmement chiadé, composant des cadrages alambiqués sur les corps, les statues, les visages filmés en plans serrés, afin de nous faire ressentir les émotions charnelles des personnages - particulièrement Ana, à la fois curieuse, craintive et susceptible.
 

DĂ©coupĂ© en trois parties retraçant son enfance, son adolescence puis sa vie adulte, Amer narre la perte d’innocence d’Ana, depuis la mort de son grand-père jusqu’Ă  son bouleversement Ă©motif dans un corps de femme ; sa hantise du dĂ©sir, sa peur de la mort, notamment en renouant avec un passĂ© funĂ©raire devenu labyrinthe.
 
ExpĂ©rience hallucinatoire, Ă  la fois psychĂ©dĂ©lique et fantasmatique, baignĂ©e dans un onirisme ultra-sensuel ou brutal (avec un meurtre Ă  couper au rasoir - euphĂ©misme !), Amer nous plaque au siège, nous hypnotise la vue, si bien que l’Ă©cran s’efface peu Ă  peu, laissant place Ă  un rĂŞve Ă©veillĂ© que l’on perçoit sans plus rien contrĂ´ler.
 
 
Et si rien ne nous passionne rationnellement dans ce dĂ©lire Ă©rotique subtilement expressif, on reste irrĂ©mĂ©diablement captivĂ©, fascinĂ©, curieux, attirĂ© par la beautĂ© - que dis-je - la puissance de ses images charnelles, d’une fulgurance Ă©motive aussi dĂ©concertante que sĂ©duisante. Une fulgurance gothique puis solaire, Ă  damner un saint, renforcĂ©e par sa photo sĂ©pia en format scope en bonne et due forme.
Entièrement vouĂ© Ă  cette imagerie baroque, extrĂŞmement travaillĂ©e et d’une inventivitĂ© Ă  couper le souffle (chaque plan est un travail d’orfèvre qui subjugue les mirettes), le duo Cattet / Forzani accorde peu de place aux dialogues - d’autant plus rares qu’on pourrait aisĂ©ment les occulter, tant le travail sur le son, la partition italienne Ă©purĂ©e et l’image prĂ©dominent, monopolisant l’Ă©cran avec un art pictural jamais vu jusqu’ici.

"Le Giallo mis Ă  nu".
Ovni sensoriel d’une vigueur Ă©rotique vertigineuse qu’aucun concurrent ne saurait Ă©muler, Amer est une expĂ©rimentation psychĂ©dĂ©lique d’une modernitĂ© autonome, qui ne plaira pas Ă  tout un chacun. Or, la proposition circonspecte que nous offre le duo français relève du jamais vu, en matière de (nĂ©o) Giallo expressif. Il ne cesse d’intriguer, d’interroger, de fasciner au fil des rĂ©visions, avec un pouvoir Ă©motif aussi trouble qu’incontrĂ´lable.
 
*Bruno
4èx 
 

Récompenses:
    2010 : Grand prix du nouveau talent Ă  CPH:PIX
    2010 : Mention spĂ©ciale du prix de la critique, festival de GĂ©rardmer
    2009 : Prix du public, festival du Nouveau CinĂ©ma
    2009 : Meilleurs rĂ©alisateurs, festival du cinĂ©ma fantastique de l’universitĂ© de Málaga
    2009 : Prix Noves Visions, festival international du film de Catalogne

lundi 23 juin 2025

Le Rideau de Brume / Seance on a Wet Afternoon de Bryan Forbes. 1964. Angleterre. 1h56.

                                                      
           (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"FantĂ´mes d’un foyer perdu".
MĂ©fiez-vous des apparences, car sous ses atours de thriller Ă  suspense, portĂ© avec une intensitĂ© rare par le duo Kim Stanley / Richard Attenborough, se tapit un drame maternel bouleversant : l’histoire d’une mĂ©dium et de son Ă©poux qui dĂ©cident d’enlever une fillette pour obtenir la cĂ©lĂ©britĂ©.

ÉnoncĂ© ainsi, le pitch a de quoi laisser dubitatif l’amateur de polar tirĂ© par les cheveux — d’autant qu’ici, l’intrigue s’infiltre de suggestion surnaturelle : Mr et Mme Savage ourdissent ce stratagème mĂ©diumnique pour Ă©touffer la douleur de la perte de leur fils Arthur.
 

Attenborough, en mari veule rongĂ© par le doute, communique d’instinct une empathie bouleversante, traĂ®nant sa bravoure pathĂ©tique Ă  esquiver la police et Ă  livrer une rançon Ă  l’instant dĂ©cisif. Face Ă  lui, Kim Stanley dĂ©vore l’Ă©cran, autoritaire et insidieuse, manipulant son homme au nom d’un pacte amoureux viciĂ©. Ă€ eux deux, ils forment un couple vĂ©nĂ©neux, prĂŞt Ă  tout pour ressusciter l’illusion d’un foyer perdu.

Suspense hitchcockien, tantĂ´t haletant, tantĂ´t douloureux, "Le Rideau de Brume" distille une tension nerveuse, notamment lors de la traversĂ©e urbaine de Billy, traquĂ© jusqu’au dernier souffle, et dans ce final insoutenable qui interroge la survie de l’enfant. Sous couvert de thriller captivant, le film gagne en Ă©motion tremblante, s’Ă©paissit en drame maternel d’une profondeur psychologique saisissante - et sa dernière demi-heure nous Ă©treint d’une angoisse grave et rĂ©signĂ©e, culminant en un dĂ©nouement faussement prĂ©visible, mais dĂ©chirant de vĂ©ritĂ© nue.

- Le cinĂ©phile du coeur noir. 
 
 
Récompenses
Prix de la BAFTA 1965 du meilleur acteur britannique, pour Richard Attenborough ;
Prix Edgar-Allan-Poe, Edgar 1965 du meilleur film étranger, pour Bryan Forbes ;
Prix Laurel 1965 Laurel d'or, 3e place pour la meilleure actrice, Kim Stanley ;
Prix du National Board of Review (USA) de la meilleure actrice, pour Kim Stanley ;
Prix de la critique newyorkaise 1964 de la meilleure actrice, pour Kim Stanley ;
Prix du meilleur acteur du festival de San Sebastián 1964, pour Richard Attenborough (ex aequo avec Maurice Biraud) ;
Prix de la Writers' Guild of Great Britain du meilleur scénario d'un film dramatique britannique, pour Bryan Forbes.

Distribution: Kim Stanley, Richard Attenborough, Godfrey James, Nanette Newman

France : 18 janvier 1967

Ghost Story de Stephen Weeks. 1974. Angleterre. 1h23.

                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Ghost Story : la hantise oubliée".
S’il est un film injustement oubliĂ©, mĂ©connu - parfois mĂŞme mĂ©prisĂ© - c’est bien celui-ci. Stephen Weeks, dĂ©jĂ  signataire de l’excellente variation de Jekyll et Hyde "Je suis un monstre", nous offre ici un conte gothique dĂ©licieusement envoĂ»tant, portĂ© par un esthĂ©tisme Ă  la fois solaire et opaque, dont les extĂ©rieurs furent d’ailleurs captĂ©s en Inde (!). Une photographie admirable, magnifiant ses modestes dĂ©cors domestiques et naturels avec un soin stylisĂ© qui force le respect. Tout, dans Ghost Story, attire l’Ĺ“il de l’amateur d’histoires de revenants, Ă©tranges et prĂ©cieusement contĂ©es, avec une scrupuleuse attention psychologique.

Cette Ghost Story, toute personnelle, milite pour la suggestion : son art du récit se déploie sans effets sanglants, distillant une étrangeté diffuse qui nimbe chaque plan et esquisse ses personnages - des aristocrates altiers, anciens camarades de lycée réunis dans un manoir reculé pour y perpétrer la chasse.

On est immĂ©diatement captivĂ© par le jeu dĂ©licieusement Ă©trange de ce trio maniĂ©rĂ©, leurs Ă©changes verbaux d’un autre âge confĂ©rant au drame une saveur théâtrale singulière. Deux d’entre eux, incarnĂ©s par Murray Melvin et Vivian MacKerrell, se rĂ©vèlent irrĂ©sistiblement irritants, se gaussant de leur camarade Talbot, que l’on plaint aussitĂ´t pour ses hallucinations fantomatiques -annonciatrices du destin funeste de Sophy Kwykwer, injustement internĂ©e par son Ă©poux. L'acteur Larry Dann, unique personnage empathique, campe ce souffre-douleur timorĂ©, Ă©garĂ© dans l’incomprĂ©hension et l’effroi, prisonnier de visions qu’aucune nuit ne saurait apaiser.

IrrĂ©sistiblement inquiĂ©tant, lugubre, et subtilement insĂ©cure sans jamais cĂ©der Ă  la surenchère, Ghost Story ressuscite le charme british de ces hantises horrifiques qu’on se murmure au coin du feu. Stephen Weeks y imprime sa signature : un film opaque, insidieusement ensorcelant, hantĂ© d’un score musical dissonant, presque dĂ©rangeant lorsque la tension se fait suffocante. TĂ©moin, cette sĂ©quence oĂą Talbot est tirĂ© par la main par une poupĂ©e soudain animĂ©e, fillette victorienne surgie d’un cauchemar. Ou ces scènes malsaines dans l’asile psychiatrique, oĂą les internĂ©s se livrent Ă  une folie communautaire.

On se laisse happer, interloquĂ©, jusqu’Ă  ce final, cruel, inattendu - et peut-ĂŞtre mĂŞme dĂ©routant - qui clĂ´ture cette ghost story dans un souffle d’injustice abrupte. Une Ă©treinte nocturne, qu’on n’oublie pas, ad vitam aeternam. 

"FantĂ´mes au manoir : l’Ă©lĂ©gance du trouble".
Une Ĺ“uvre maudite, donc, oĂą le trouble règne en maĂ®tre - aussi puissante et envoĂ»tante que Le FantĂ´me de Milburn, mais travaillĂ©e ici dans une Ă©pure baroque et une Ă©quivoque dĂ©licieusement vĂ©nĂ©neuse. Autant par la psychologie interlope de ses protagonistes anachroniques que par ce climat de mystère feutrĂ©, unique, qui n’appartient qu’Ă  Stephen Weeks et Ă  sa hantise souveraine.

*Bruno

vendredi 20 juin 2025

Il reste encore demain / C'è ancora domani de et avec Paola Cortellesi. 2023. Italie. 1h58.

                          (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"En Italie, le Dimanche 2 juin et le Lundi 3 Juin 1946 ont eu lieu les premières Ă©lections politiques avec le droit de vote pour les femmes. 89% d'entre eux se sont prĂ©cipitĂ©s aux urnes. De 25 millions d'Ă©lecteurs, 13 millions Ă©taient des femmes. Nous avons serrĂ© nos bulletins de vote comme des mots d'amour." Anna Garofalo (journaliste et suffragette italienne).
                                                                   --------------------------

"Il reste demain : un cri muet au cœur du noir et blanc".
Il y a des films qui divertissent et parfois mĂŞme font rĂ©flĂ©chir… Mais il en est, plus rares, qui vous emportent sans prĂ©venir dans un vertige d’Ă©motions incontrĂ´lables. C’est d’autant plus percutant quand la rĂ©alisatrice (et actrice) n’a rien prĂ©mĂ©ditĂ© de ce sĂ©isme Ă©motif : on ne voit rien venir dans cette trajectoire familiale, Ă  la fois tendre, volcanique et dĂ©risoire. Cette Ĺ“uvre modeste nous cueille Ă  nu, Ă  travers le quotidien en perdition d’une famille prĂ©caire Ă  la fin de la Seconde Guerre mondiale.


TournĂ© dans un splendide noir et blanc -- d’abord en 4/3 pour huit minutes, avant d’embrasser le 16/9 en hommage au nĂ©o-rĂ©alisme italien -- "Il reste encore demain" dĂ©clare sa flamme Ă  la femme dans toute sa grâce, sa fragilitĂ©, sa puretĂ©. Un portrait terrible et bouleversant du destin insoumis d’une femme battue que Paola Cortellesi incarne avec une pudeur Ă  vif, presque insoutenable.

Sans sombrer dans un misĂ©rabilisme de pacotille, elle Ă©carte d’instinct les clichĂ©s pour Ă©voquer, avec une libertĂ© de ton parfois inattendue, la violence conjugale. Les coups deviennent ballet, les humiliations chorĂ©graphie : la douleur se travestit en poĂ©sie grinçante qui gifle en douceur le spectateur. Nous voilĂ  pris dans ce pĂ©riple humaniste oĂą DĂ©lia, prisonnière du patriarcat, s’enlise dans la morne routine dictĂ©e par un mari brutal et sans dignitĂ©. Et quand sa fille aĂ®nĂ©e semble prĂŞte Ă  rĂ©pĂ©ter le mĂŞme schĂ©ma amoureux, DĂ©lia pourrait bien, enfin, fissurer ses chaĂ®nes et rĂ©inventer sa propre survie.


ParsemĂ© d’Ă©clats d’humour et de tendresse, pensĂ© avec cette verve mordante qui n’appartient qu’Ă  l’Italie, "Il reste encore demain" se referme sur un final faussement prĂ©visible : un suspense bicĂ©phale, portĂ© par deux enjeux brĂ»lants et une idĂ©ologie politique libĂ©ratrice. Ă€ mes yeux, il offre l’une des plus belles sĂ©quences qu’il m’ait Ă©tĂ© donnĂ© de contempler : un Ă©change de regards fĂ©minins, muet mais inondĂ© de musique, d’une Ă©motion Ă  dĂ©chirer la chair. Dans ce souffle, l’intrigue bascule vers une fantasmagorie onirique, portĂ©e par une chanson italienne qui enlace hier et aujourd’hui. D’oĂą cette intemporalitĂ© qui palpite dans la pellicule monochrome, mĂ©moire vivante d’une Ă©poque sombre.

Beau Ă  en pleurer -- Ă  chaudes larmes, pour son bouquet final inoubliable -- et grave Ă  Ă©prouver jusqu’Ă  la colère devant l’obscĂ©nitĂ© d’une violence ordinaire, "Il reste encore demain" frappe en plein cĹ“ur sans crier gare pour son humble tĂ©moignage imputĂ© Ă  l'Ă©mancipation fĂ©minine. Paola Cortellesi, dont il s'agit de son 1er essai en tant que rĂ©alisatrice, y rĂ©vèle une foi, une sincĂ©ritĂ©, une humilitĂ© brĂ»lantes qui forcent le respect et le silence. 


Vive le cinĂ©ma italien, Ă  nouveau roboratif, mĂŞme drapĂ© dans la simplicitĂ© d’un noir et blanc modeste mais (si) expressif. 

Un grand merci Jérôme.

*Bruno

Récompenses:
Festival du Film de Rome 2023 :
Prix spécial du jury
Meilleur premier film BNL BNP Paribas – Mention spĂ©ciale
Prix du public
David di Donatello 2024:
Meilleur réalisateur débutant
Meilleure actrice pour Paola Cortellesi
Meilleure actrice dans un second rĂ´le pour Emanuela Fanelli
Meilleur scénario original
David Jeunes
David des spectateurs

Paola Cortellesi est une prĂ©sentatrice, humoriste, chanteuse, actrice et rĂ©alisatrice italienne, nĂ©e le 24 novembre 1973 Ă  Rome.

Sortie salles France: 13 Mars 2024

Distribution: Paola Cortellesi, Valerio Mastandrea, Romana Maggiora Vergano, Giorgio Colangeli, Emanuela Fanelli 

jeudi 19 juin 2025

Black Journal / Gran Bollito de Mauro Bolognini. 1977. Italie.

                              (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

Troisième rĂ©vision, mais aujourd’hui je ne sais toujours pas quoi en penser. L’ambiance domestique, gothique, gĂ©nialement atmosphĂ©rique, est d’une expressivitĂ© rare ; les acteurs sont excellents (Max von Sydow en travelo — il fallait oser), Shelley Winters, renversante, habitĂ©e, au sens large. 

Mais alors, l’histoire et les postures lunaires de ces personnages (et après m’ĂŞtre renseignĂ©, j’ai Ă©tĂ© rassurĂ© de voir que je n’Ă©tais pas le seul Ă  rester dubitatif) : on ne saisit pas bien oĂą ils vont, ni ce que ça raconte, en s’inspirant d’un fait divers criminel assez incongru, qui avait dĂ©frayĂ© la chronique durant la Seconde Guerre.

Quoi qu’il en soit, Black Journal ne laisse pas indiffĂ©rent — malgrĂ© quelques longueurs dans sa version uncut, et imprime la mĂ©moire d’une comĂ©die italienne inusitĂ©e, farce macabre et satire caustique de l’aliĂ©nation maternelle, oĂą l’Ă©motion, soudain, perce dans une conclusion frappĂ©e de tendresse Ă©lĂ©giaque.
 
Un drĂ´le de film, vraiment.
 
*Bruno
3èx. Vf 

mardi 17 juin 2025

Destination Finale Bloodlines / Final Destination Bloodlines de Zach Lipovsky et Adam B. Stein. 2025. U.S.A. 1h49.

                                (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

RĂ©vision. Mea culpa. 

"L’Ă©chiquier fatal de Bloodlines".

Avec un scĂ©nario plus charpentĂ© que les prĂ©cĂ©dents opus, sous une mainmise filiale, Destination Finale : Bloodlines redouble d’efficacitĂ© pour prĂ©mĂ©diter ses mises Ă  mort, cultivant l’art exquis de l’expectative. PlutĂ´t que de miser sur la prĂ©visibilitĂ© des victimes dĂ©signĂ©es, Zach Lipovsky et Adam B. Stein s’amusent Ă  brouiller les pistes, jonglant avec simulacre et subterfuge pour mieux nous prendre Ă  revers.

La Mort, invisible, n’aura jamais aussi magistralement rĂ©glĂ© ses comptes : ses proies juvĂ©niles s’empĂŞtrent dans ses filets au moment le plus inopportun.

Quant aux gerbes sanglantes qui Ă©claboussent le rĂ©cit, leur aspect cartoonesque et numĂ©risĂ© n’est point un dĂ©faut : il dĂ©multiplie le plaisir innocent de ces situations dĂ©bridĂ©es, ourlĂ©es d’une cruautĂ© sardonique, dĂ©licieusement vicieuse et sans concession.

Constamment inventif et aimablement anxiogène, portĂ© par l’angoisse sourde d’une famille indĂ©cise, peu Ă  peu fauchĂ©e par le sort, Destination Finale : Bloodlines enchaĂ®ne ses catastrophes avec une frĂ©nĂ©sie implacable et toujours justifiĂ©e.

Les personnages, pour la plupart gogos et affligés, manient une dérision tacite pour digérer leurs actes absurdes ou trop couillus, mais jouissifs, et affichent une stoïcité de survie qui arrache le rictus.

Un vrai rĂ©gal, ce chapitre diablotin, ourdissant plus retors que jamais un puzzle machiavĂ©lique autour d’une famille condamnĂ©e Ă  ruser contre la plus perfide des fatalitĂ©s — malgrĂ© les jokers funestes que leur glisse, entre deux rires noirs, un (regrettĂ©) Tony Todd toujours aussi faucheur d’espoirs.

Ordre de préférence de la saga: 1 - 2 - 6 - 5 - 3 - 4.

*Bruno
2èx. Vost. 4K.


Distribution: Kaitlyn Santa Juana, Teo Briones, Richard Harmon.

Sortie salles France: 14 Mai 2025 (- 12 ans avec Avertissement)

Budget: 50 000 000 Dollars

lundi 16 juin 2025

Prom Queen de Matt Palmer. 2025. U.S.A. 1h30. Avec India Fowler, Suzanna Son, Fina Strazzai.

                                                 
                           (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

Diffusé sur Netflix le 23 Mai 2025.

"Clichés, giclées et tendresse VHS : Prom Queen ressuscite. Pourquoi tant de haine ?"

DilacĂ©rĂ© aux quatre coins du globe, j’ai sciemment patientĂ© quelques semaines avant de me lancer, histoire de laisser retomber le soufflet d’un bashing impitoyable.

Alors que je m’apprĂŞtais Ă  stopper la VHS après quinze minutes, quelle ne fut pas ma surprise — dès le gĂ©nĂ©rique extra-diĂ©gĂ©tique, dès ce prologue sardonique — de me laisser happer par ces clichĂ©s chers aux psycho-killers, vaguement ou franchement bonnards, qui pullulaient dans la sacro-sainte dĂ©cennie 80.

Pur hommage aux modestes psycho-killers (moins aux chefs-d’Ĺ“uvre notoires, au risque d’ĂŞtre déçu), Prom Queen se contente avant tout de chĂ©rir son amour pour ces sĂ©ries B innocemment ludiques qui tapissaient nos murs de chambre et les Ă©tagères des vidĂ©oclubs. On pense, entre autres joyaux plus ou moins obscurs, Ă  Le Monstre du Train, Le Bal de l’Horreur, Happy Birthday, Les Yeux de la Terreur, Week-end de Terreur, Meurtres Ă  la Saint-Valentin, Vendredi 13, Carnages, Humongous, VĹ“ux Sanglants, Massacre au camp d'Ă©tĂ© et consorts.

Matt Palmer (dĂ©jĂ  remarquĂ© pour l’excellent Calibre en 2018) façonne ici un pur divertissement trivial, s’amusant des clichĂ©s avec une fantaisie et une dĂ©sinvolture dĂ©sarmantes de naĂŻvetĂ© assumĂ©e. Et si les personnages gogos, notre hĂ©roĂŻne un brin cruche, se contentent du minimum syndical pour une psychologie superficielle, leur comportement crĂ©tin, leur pointe d’humanisme candide rĂ©veillent la nostalgie de ces bobines horrifiques bâties sur l’exploitation de leur sort morbide. Ă€ ce niveau, Prom Queen ne déçoit pas : il bannit presque tout effet numĂ©rique au profit de maquillages mĂ©caniques du plus bel effet sanglant. MĂŞme si le rĂ©cit ne fait pas vraiment peur, l’ambiance anxiogène ou inquiĂ©tante, son petit charisme visuel, opèrent leur charme de fascination. PortĂ© par un montage nerveux, le tout intensifie les actions furibardes pour un plaisir de fun immĂ©diat.

Criant son amour aux annĂ©es 80 sous entĂŞtante impulsion Ă©lectro, la bande-son pop qui rĂ©sonne au bal maudit sert de juke-box exaltant pour une gĂ©nĂ©ration projetĂ©e d’un coup dans son insouciance — quand un tueur encapuchonnĂ© rĂ´de dans l’ombre des couloirs avant de frapper, armĂ© des lames (et outils Ă©lectriques) les plus divers et improbables. ÉmaillĂ© de clins d’Ĺ“il tous azimuts — jusque dans les posters punaisĂ©s aux murs des chambres adolescentes — Prom Queen distille en filigrane, parfois avec ostentation, un humour noir qui rappelle que ce jeu de massacre se savoure au second degrĂ©.

Quant au final paroxystique, il rĂ©gale les mirettes d’un carnage festif, directement inspirĂ© de Carrie, avec en prime une sĂ©rie de rebondissements sur l’identitĂ© et les mobiles du prĂ©sumĂ© coupable. Un dĂ©nouement aussi jubilatoire que sciemment semi-parodique, portĂ© par une inventivitĂ© narrative plutĂ´t cohĂ©rente au regard de ses illustres aĂ®nĂ©s du psycho-killer bonnard.

"Prom Queen : un bal maudit pour nostalgiques gogos".
Attachant comme un vieux fanzine froissĂ©, fun et jamais ennuyeux, Prom Queen exhale ce parfum VHS fichtrement sympatoche — pour quiconque chĂ©rit encore ces psycho-killers de fond de vidĂ©oclub et n’a jamais vraiment rangĂ© son cerveau d’ado au placard.

Alors, Ă  quoi bon bouder ce plaisir de gentil sale gosse ?

*Bruno

Vostf.



samedi 14 juin 2025

Les Sorcières du bord du lac / Il delitto del diavolo de Tonino Cervi. 1970. Italie/France. 1h28.


"RĂŞve sĂ©pia d’un sabbat solaire".
Un lac, un ventre d’eau oĂą se reflète la lune malade. Trois soeurs — nues, mielleuses, carnassières — se glissent dans la nuque de David comme des vipères de soie. Il croyait s’allonger sur l’herbe et baiser la libertĂ© ; il se couche dans le piège, il s’offre Ă  un bois moisi, un lit de racines tordues.

Tout est faux, tout est vrai : elles rient, elles dansent, elles l’aspirent. La chair s’Ă©chauffe, puis le sang appelle le sang. Le film se dĂ©pouille de son voile libertin, crache ses crocs de sorcières ancestrales. La forĂŞt s’en souvient, la nuit l’avale. David n’aura pas de lendemain, pas de rĂ©volution, pas de baiser au soleil levant.

On reluque Ă  plusieurs reprises ce hiboux observer David au bord de l’eau figĂ©e. Le conte n’a jamais promis de salut — seulement l’orgasme et la mort, mĂŞlĂ©s dans un mĂŞme soupir. Les sorcières au bord du lac gardent leurs secrets sous la vase, et quiconque vient troubler la surface y laisse sa peau.

Ce film, c’est une caresse tendre qui suinte pourtant le poison : un poème paĂŻen Ă©touffĂ© sous la mousse, un avertissement que la nature, parfois, n’a pas de morale — seulement une faim, un pouvoir, une autoritĂ© suprĂŞme.

Et moi, spectateur, j’en ressors capiteux, trempĂ© de boue, de doute, d'amour et de dĂ©sir. Avec au fond de la gorge un goĂ»t de sang, de miel et de nuit. Pour une fois j'aurai tant aimĂ© une autre fin. Mais c'est ainsi et c'est ce qui fait la force escarpĂ©e de cet Ă©crin transalpin plaisamment aguicheur au point d'y Ă©veiller un soupçon de fĂ©licitĂ© le temps d'1h20.

Les Sorcières du bord du lac est une Ĺ“uvre mĂ©connue, splendide par son onirisme, son charme fou, sa singularitĂ© de ton oĂą perce la rupture, sa quiĂ©tude solaire et ses jouvencelles Ă  qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession — ou presque. Il faut dire que nos trois actrices (HaydĂ©e Politoff, Silvia Monti, Ida Galli) bien connues des cinĂ©philes crèvent littĂ©ralement l’Ă©cran, tandis que Ray Lovelock, en hippie dĂ©bonnaire, s’abandonne Ă  une inversion subtile des valeurs morales. Ici, l’on prĂŞche le conservatisme, l’archaĂŻsme triomphant monarchique, au mĂ©pris de la contestation et de la libertĂ© la plus permissive.

Baignant dans un climat fantasmagorique, enivrant de dĂ©sillusion, ourlĂ© d’une photographie sĂ©pia quasi irrĂ©elle, Les Sorcières du bord du lac imprime ses traces dans l’encĂ©phale comme le souvenir d’un rĂŞve chimĂ©rique projetĂ© Ă  mĂŞme la rĂ©tine — un songe captif, hantĂ© par les forces d’un satanisme fĂ©ministe, doux et vĂ©nĂ©neux.

Un sacrĂ© morceau de pĂ©loche fantastique, dans ce qu’elle a de plus noble et furieusement libre, Ă  l’image du cinĂ©ma d’exploitation des Seventies.

*Bruno
2èx. Vost

Echo Valley de Michael Pearce. 2025. U.S.A. 1h44.

                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Echo Valley : la morsure des liens sacrifiés".

Si la première demi-heure, plutĂ´t convenue, augure un drame psychologique douloureux entre une mère dĂ©bonnaire et sa fille toxico — portĂ© Ă  bout de bras par le duo fragile Julianne Moore / Sydney Sweeney — son intensitĂ© dramatique ne nous lâche pas d’une semelle jusqu’Ă  ce qu’un rebondissement impromptu relance l’action sous la forme d’un thriller tendu, vicieux et inquiĂ©tant, que Michael Pearce (Beast, Encounter) orchestre avec une science du suspense admirable. Et ce, sans jamais prĂ©cipiter une intrigue subtilement structurĂ©e autour d’un stratagème que nul n’avait vu venir.

Visuellement Ă©purĂ©, serti d’une splendide nature forestière bordant un lac, Echo Valley nous happe les mirettes sous l’impulsion d’une solidaritĂ© maternelle sĂ©vèrement mise Ă  mal par une menace sournoise, qu’incarne de façon finement spectrale Domhnall Gleeson, savoureux en maĂ®tre-chanteur aussi tortionnaire que pervers.

Excellente surprise que ce thriller (narrativement) solide, Ă  l’humanisme meurtri mais rĂ©silient : Echo Valley n'oublie pas de s’ancrer dans la rigueur d’un drame psychologique Ă©prouvant, Ă©pousant le combat d’une mère pugnace, prĂŞte Ă  extirper sa fille de l’enfer jusqu’Ă  cette ultime retrouvaille Ă©quivoque, aussi mĂ©morable que bouleversante. 

Ă€ ne pas manquer.

*Bruno

jeudi 12 juin 2025

Buveurs de Sang / I drink your blood de David E. Durston. 1971. U.S.A. 1h28.

 
"Satan, tourte et rage au ventre".

Troisième rĂ©vision d’un objet de dĂ©viance horrifico-folingue, symptĂ´me hallucinĂ© des Seventies. Ă€ tel point que Quentin Tarantino s’en inspira pour affiner les contours de Planet Terror. Et ça dĂ©mĂ©nage en diable.

Pur produit d’exploitation, Buveurs de sang (I Drink Your Blood), Ă  l’instar de son gĂ©nĂ©rique Grindhouse, marche dans les traces sanglantes d’Herschell Gordon Lewis. Son pitch dĂ©lirant (une secte de hippies satanistes contaminĂ©s par la rage après avoir dĂ©vorĂ© des tourtes Ă  la viande infectĂ©e), sa facture visuelle fanĂ©e frĂ´lant un surrĂ©alisme poisseux, ses personnages dĂ©cervelĂ©s en totale roue libre, et ses effets spĂ©ciaux bricolĂ©s Ă  la va-comme-je-te-pousse (on jurerait un rayon promo chez Leroy Merlin), participent Ă  sa folie pure.

DĂ©complexĂ©, insensĂ©, foncièrement cintrĂ© – tant par les postures dĂ©glinguĂ©es de ces hippies vampirisĂ©s par le vice que par les situations horrifiques, insolentes, dĂ©rangeantes –, Buveurs de sang nage dans un mauvais goĂ»t assumĂ© avec l’art jubilatoire d’une Ă©mancipation ludique.

On s’Ă©moustille devant ce carnaval crasseux d’un autre âge, aussi malpoli que dĂ©licieusement dĂ©calĂ©, happĂ© par l’atmosphère d’une bourgade rurale gangrenĂ©e, fascinante et rĂ©pugnante Ă  la fois, depuis l’irruption de ces illuminĂ©s enragĂ©s, possĂ©dĂ©s par des pulsions meurtrières.

ÉmaillĂ© de sĂ©quences extrĂŞmes, tantĂ´t grotesques, tantĂ´t crues, Buveurs de sang se dĂ©cline en dĂ©lire anarchique et imprĂ©visible. Sa narration Ă©clatĂ©e, son ambiance d’horreur rĂ©aliste teinte de sarcasmes semi-parodiques lui confèrent une saveur unique.

À condition, toutefois, de fuir comme la peste sa VF risible, qui tire vers la série Z la plus infréquentable.

P.S: Interdit aux moins de 18 ans lors de sa sortie, Buveurs de Sang est entré dans l'histoire comme le premier film classé X pour violences excessives.
 
*Bruno
3èx. Vost 
 
Sortie salles France: 27 septembre 1972(Alsace)

Budget: - de 100 000 Dollars

jeudi 5 juin 2025

Dernière Limite / Deep Cover de Bill Duke. 1992. U.S.A. 1h47. Avec Laurence Fishburne, Jeff Goldblum, Charles Martin Smith.

                                   (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site senscritique. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Dernière Limite : Beauté du crime".
Troisième rĂ©vision d’une rĂ©fĂ©rence du polar urbain des annĂ©es 90, Dernière Limite semble probablement influencĂ© par son aĂ®nĂ© The King of New York, sorti deux ans plus tĂ´t.

On y retrouve, toutes proportions gardĂ©es, cette mĂŞme puissance formelle fascinatoire, ce sens du style qui irrigue les moindres pores de l’image, cette fascination pour la drogue et les armes, cette flamboyance sĂ©pulcrale imprimĂ©e aux charismes troubles de figures peu recommandables, engluĂ©es dans un univers de corruption aussi altier que dĂ©complexĂ©. Laurence Fishburne y campe un protagoniste anti-manichĂ©en avec une aisance tranquille, bientĂ´t rattrapĂ©e par la gravitĂ© de son Ă©volution morale, asservie par les rouages d’un entourage mafieux. Une organisation du crime finement hiĂ©rarchisĂ©e, jusqu’aux plus hautes strates de l’autoritĂ©.

John Hull (Laurence Fishburne) flic novice, accepte in extremis d’infiltrer ce rĂ©seau de trafiquants pour le compte de la DEA, afin d’enrayer leur expansion programmĂ©e, vorace, sur un territoire rongĂ© par l’argent facile, la toxicomanie et la prostitution. 
On connaĂ®t la musique, et Bill Duke excelle Ă  nous plonger Ă  corps perdu dans ce tourbillon de confrontations viriles, oĂą l’autoritĂ© et le pouvoir se disputent dans une arrogance crasse, une lâchetĂ© tapie, putassière.


TraversĂ© d’Ă©clairs de violence âpres sur fond de rap autonome, entrecoupĂ© d’accalmies romantiques rythmĂ©es par la partition Ă©lectrisante de Michel Colombier (compositeur français), Dernière Limite nous absorbe dans une odyssĂ©e criminelle crĂ©pusculaire. Sa cinĂ©matographie — sensuelle, charnelle, viscĂ©ralement Ă©motive — est d’une inspiration rare, que Bill Duke transfigure avec un art consommĂ©, frĂ´lant la perfection. Sa dramaturgie, vĂ©nĂ©neuse, hypnotique, presque toxique, dĂ©gage une atmosphère irrĂ©elle, peuplĂ©e de figures si imbus d’elles-mĂŞmes qu’elles ne discernent plus le Bien du Mal, perdues dans une moralitĂ© nĂ©crosĂ©e.

Bijou oubliĂ© des annĂ©es 90, Dernière Limite (Deep Cover) mĂ©rite d’ĂŞtre redĂ©couvert d’urgence, pour sa capacitĂ© alchimique Ă  nous hypnotiser les sens, en nous familiarisant Ă  cette confrĂ©rie mafieuse aussi sĂ©duisante que reptilienne, affranchie de toute morale, affamĂ©e de pouvoir. Jusqu'au point de non retour.

P.S: Evitez comme la peste sa VF hérétique.

*Bruno
05.06.25. Vost.

Sortie salles France: 7 Avril 1993. U.S: 15 Avril 1992