vendredi 5 décembre 2025

Une vie volée / Girl, interrupted de James Mangold. 1999. U.S.A. 2h07

                         (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"La Parenthèse qui sauve."

Première dĂ©couverte, alors qu’on m’en disait du bien depuis des lustres : Une vie volĂ©e m’a franchement surpris par son Ă©motion pure, dĂ©nuĂ©e de fard et de tout pathos. Le film pâtit pourtant d’une affiche et d’un titre français trompeurs, alors que le titre initial - Girl, Interrupted - se rĂ©vèle parfaitement idoine pour dĂ©peindre l’interruption, la parenthèse d’une jeune femme placĂ©e de son plein grĂ© en institut psychiatrique durant dix-huit mois. Une pause forcĂ©e, une dĂ©rive intĂ©rieure, un temps nĂ©cessaire pour suspendre le cours d’une existence douloureuse.

Le titre français en trahit le sens : il laisse imaginer une vie brisĂ©e par l’institution, alors que le sĂ©jour de Susanna (magnifiquement incarnĂ©e par Winona Ryder, mais j’y reviendrai) est relativement court et profondĂ©ment fructueux. Elle n’est ni enfermĂ©e contre son grĂ©, ni dĂ©truite par l’hĂ´pital ; l’issue demeure apaisĂ©e. Ă€ l’inverse du chef-d’Ĺ“uvre de Milos Forman - auquel on compare trop souvent le film, Ă  tort selon moi - l’institution n’est pas filmĂ©e comme une machine inhumaine. Rien, dans le cheminement narratif, ne correspond Ă  l’idĂ©e d’une vie "volĂ©e".
 

Le film, remarquablement contĂ©, prenant le temps de cerner la pudeur et la sensibilitĂ© dĂ©pouillĂ©e de ses protagonistes fĂ©minins, traite davantage de dĂ©pression, de confusion identitaire et du passage dĂ©licat Ă  l’âge adulte. Susanna y apparaĂ®t en proie Ă  un trouble dĂ©pressif, Ă  une quĂŞte identitaire, Ă  un doute existentiel tenace. Quant Ă  Lisa, incarnation marginale, rebelle et menaçante d’Angelina Jolie - justement rĂ©compensĂ©e par six trophĂ©es, dont l’Oscar et le Golden Globe - elle demeure irrĂ©prochable dans ses expressivitĂ©s martiales sur le fil du rasoir. Pourtant, Winona Ryder, Ă  mes yeux, lui vole la vedette. Elle domine silencieusement une galerie de patientes attachantes et bouleversantes, chacune enfermĂ©e dans son dĂ©sarroi moral, parfois jusqu’aux limites du suicidaire.

Winona connaissait d’ailleurs intimement la fragilitĂ© racontĂ©e ici, ayant elle-mĂŞme sĂ©journĂ© brièvement en hĂ´pital psychiatrique après sa rupture avec Johnny Depp en 1993. Elle dĂ©gage une aura rassurante, un regard noir sans hostilitĂ©, un naturel sensuel, trouble et fragile, mais dĂ©terminĂ© Ă  vaincre ses dĂ©mons. Face Ă  la brutalitĂ© gratuite de Lisa, elle cherche un sens Ă  sa vie, Ă  travers une Ă©volution morale gagnĂ©e par l’amitiĂ© fĂ©minine, le besoin d’aimer et d’ĂŞtre aimĂ©e, d’ĂŞtre comprise avec une sincĂ©ritĂ© bouleversante. Sa prĂ©sence fluette illumine le rĂ©cit d’une empathie douce, presque chuchotĂ©e. Elle est belle, divine, elle dĂ©ambule discrètement sans projecteurs. 
 

Refusant de singer les grandes œuvres sur la folie institutionnelle, James Mangold choisit la pathologie dépressive et la cohésion féminine comme cœur battant de son film. Il en tire une fragile humanité, une sensibilité parfois écorchée vive, que ses comédiennes explorent avec une vérité dépouillée qui force le respect.

Un très beau portrait psychologique, donc, que ce Girl, Interrupted, transcendĂ© par ses talents fĂ©minins et par une Winona Ryder irradiant l’Ă©cran clinique d’une pudeur rĂ©servĂ©e, chargĂ©e d’une chaude intensitĂ©. Et ce final d’adieux, illustrĂ© avec une tendresse distanciĂ©e, fait chavirer les Ă©motions sans la moindre programmation.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

jeudi 4 décembre 2025

La Belle et le Clochard / Lady and the Tramp de Hamilton Luske, Clyde Geronimi et Wilfred Jackson. 1955. U.S.A. 1h16.

                       (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)
 
"Le charme indestructible de la première ère Disney."

Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu La Belle et le Clochard enfant ou adolescent. Mais le dĂ©couvrir aujourd’hui, pour la première fois, soixante-dix ans après sa crĂ©ation, me confirme Ă  quel point les premiers Disney possĂ©daient une alchimie féérique inoxydable. 

Une magnifique romance canine imprĂ©gnĂ©e d’un onirisme Ă  la fois candide, pittoresque et sombre - si j e me rĂ©fère par exemple au sort rĂ©servĂ© aux chiens de fourrière promis Ă  l’euthanasie - soutenue des chansons bienveillantes de Sonny Burke et Peggy Lee.
 
La Belle et le Clochard dĂ©ploie sa magie grâce Ă  l’expressivitĂ© Ă©mouvante de ses personnages, canins comme humains, d’une humanitĂ© presque dĂ©sarmante. ProfondĂ©ment attachant jusque dans ses seconds rĂ´les (les pizzaiolos serviables, inoubliables), le rĂ©cit initiatique magnifie le courage, l’amour, la libertĂ© de vivre et la fidĂ©litĂ© entre l’homme et l’animal avec un art consommĂ© de l’innocence la plus exaltante.
 

Visuellement splendide, comme toujours dans la première pĂ©riode Disney, La Belle et le Clochard gagne encore en classe et en sĂ©duction grâce au cinĂ©mascope utilisĂ© pour la première fois par le studio, accompagnĂ© d’un son stĂ©rĂ©o Ă  quatre voies. 
 
Bijou d’animation Ă  l’enchantement constant, traversĂ© d’une douce fantaisie tendre et badine, cette ode Ă  l'amour canin demeure l’un des cadeaux les plus gratifiants Ă  offrir Ă  la famille en cette pĂ©riode lumineuse de NoĂ«l.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
Vostf 
 
Sortie salles France: 23 Décembre 1955

Box Office France: 11 175 716 entrées (l'un des plus gros succès de l'animation chez Disney)

Alice / Neco z Alenky de Jan Svankmajer. 1988. Tchécoslovaquie. 1h26.

                         (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Descente onirique : Alice, poison doux et vision baroque."

Attention : ovni inouĂŻ venu de TchĂ©coslovaquie. Alice est une expĂ©rience hors du commun, comme le proclame d’ailleurs le descriptif de notre blu-ray frenchi. Grand Prix du long mĂ©trage au Festival d’Annecy en 1989, cette oeuvre culte propose une variation très personnelle du roman de Lewis Carroll, mĂŞlant prise de vue rĂ©elle et stop-motion pour mieux nous immerger dans l’esprit onirique d’une fillette en Ă©veil existentiel dĂ©traquĂ©.

Parfois Ă  la lisière du bad trip - selon l’humeur du jour - et par moments irritant (surtout les 20 dernières minutes) tant ses idĂ©es dĂ©bridĂ©es surgissent brutalement, toutes les cinq secondes en mĂ©tronome affolĂ©, Alice est un vortex hallucinĂ© : aussi Ă©trange que cauchemardesque, aussi fĂ©erique que trouble. Une expĂ©rience capiteuse qui donne littĂ©ralement le tournis, perdue dans son incomprĂ©hension fantasmagorique, irrĂ©sistiblement attirante, vĂ©nĂ©neuse, ensorcelante… et profondĂ©ment dĂ©rangeante.


Sur ce point, mieux vaut prĂ©venir : le mĂ©trage n’est pas destinĂ© aux jeunes enfants - ni mĂŞme Ă  tous les adultes - tant ses visions animales animĂ©es image par image, baignĂ©es d’un baroque grinçant, patibulaire, peuvent heurter ou dĂ©stabiliser.

Mais ce rĂŞve Ă©veillĂ© qui mord insuffle un onirisme si Ă©trangement singulier, rythmĂ© d’une cadence infernale, qu’il oppose sans cesse fascination et inquiĂ©tude, dans un dĂ©paysement enfantin noyĂ© de surrĂ©alisme nonsensique et de mĂ©taphores charnelles. Unique au monde dans le paysage cinĂ©matographique, Alice est Ă  dĂ©couvrir d’urgence - Ă  condition d’y ĂŞtre prĂ©parĂ©, et d’avoir l’esprit clair, non plombĂ©, pour se laisser happer par cet imaginaire foisonnant issu d'un rĂŞve dĂ©rĂ©glĂ©. 
 
-- le cinéphile du cœur noir 🖤

mercredi 3 décembre 2025

Une fille nommée Loly Madonna / Lolly-Madonna XXX de Richard C. Sarafian. 1973. U.S.A. 1h45.

                     (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 
 
"Lolly Madonna : la rage jaune des oubliés."
 
Il y a des films que l’on dĂ©couvre grâce Ă  une intuition, au grĂ© d’une circonstance gĂ©nĂ©reuse. Ĺ’uvre maudite s’il en est, invisible depuis des lustres malgrĂ© une rĂ©putation discrètement solide (notamment chez Jean-Baptiste Thoret dans Le CinĂ©ma amĂ©ricain des annĂ©es 1970), Une fille nommĂ©e Lolly Madonna est un choc thermique Ă  la distribution prestigieuse. On y croise Rod Steiger (Amityville, le Docteur Jivago), Robert Ryan (les 12 Salopards, La Horde sauvage), Jeff Bridges (The Big Lebowski, Starman), Scott Wilson (Les flics ne dorment pas la nuit), Ed Lauter (Cujo, Le Justicier de New York), Randy Quaid (Bande de flics, Midnight Express), Gary Busey (Point Break, Peur bleue), Paul Koslo (Une Bible et un fusil, La Porte du paradis). Des charismes creusĂ©s, fatiguĂ©s : de vĂ©ritables gueules, peu recommandables, inspirant une marginalitĂ© dĂ©sĹ“uvrĂ©e et solitaire dans leur hiĂ©rarchie dĂ©cervelĂ©e.

RĂ©alisĂ© en 1973 par Richard C. Sarafian (Point Limite ZĂ©ro, Le Convoi sauvage), Une fille nommĂ©e Lolly Madonna transpire les Seventies : un rĂ©alisme âpre, tributaire d’un western dĂ©senchantĂ© que le film expose dans une lumière presque jaunie et un parti pris escarpĂ©. Drame psychologique poisseux, dĂ©sespĂ©rĂ©, mĂ©lancolique et violemment rĂ©gressif, ces deux portraits de familles se disputant un bout de terrain dans un no man’s land rural nous entraĂ®nent vers une descente aux enfers oĂą les coups les plus viciĂ©s et les plus couards culminent en un bain de sang paroxystique.
 
 
Dans un climat de dĂ©rĂ©liction pesant, Ă©touffĂ© sous un soleil Ă©crasant, Lolly Madonna devient une Ă©preuve de force que le spectateur subit malgrĂ© lui, dĂ©sarmĂ© devant ces deux clans prĂŞts Ă  tout, notamment lorsqu’ils s’arrachent l’appât d’une jeune Ă©trangère que l’un des fils aime en secret. D’une violence psychologique et physique profondĂ©ment Ă©prouvante (on peut notamment hĂ©las dĂ©plorer une certaine maltraitance animale), le film instille une nonchalance dĂ©pressive au fil d’un cheminement moral dĂ©gĂ©nĂ©ratif. Le spectateur redoute alors, avec une empathie involontaire, l’issue fataliste de ce conflit sordide orchestrĂ© par deux patriarches assoiffĂ©s d’orgueil, de revanche et de dignitĂ©, perdus dans leur ignorance brute.

Il en Ă©mane un morceau de cinĂ©ma maladif, Ă  l'agonie, habitĂ© par des rednecks livrĂ©s Ă  eux-mĂŞmes, naufragĂ©s dans la violence primitive avec autant de regrets que de culpabilitĂ© enfouie. Un nĂ©o-western mortifère dont on ne sort pas indemne, qui persiste longtemps dans l’esprit par son intensitĂ© Ă©pineuse, dĂ©pressive, dĂ©nuĂ©e de toute illusion. Et c’est un film qu’il faut voir, absolument, ne serait-ce que pour sentir son souffle noir vous traverser.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

mardi 2 décembre 2025

Le Portrait de Dorian Gray / The Picture of Dorian Gray d'Albert Lewin. 1945. U.S.A. 1h50

                              (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

(Révision)
 
"La PutrĂ©faction de l’Ă‚me sous le Vernis de l’ÉternitĂ©."
 
Le Portrait de Dorian Gray demeure, Ă  mes yeux, un chef-d’Ĺ“uvre absolu du cinĂ©ma fantastique - injustement dĂ©laissĂ© ces dernières annĂ©es (dĂ©cennies ?) par les fantasticophiles. C’est un tort immense tant le film, aurĂ©olĂ© de l’Oscar de la meilleure photographie et du Golden Globe de la meilleure actrice pour Angela Lansbury, reste impermĂ©able Ă  l’Ă©preuve du temps, figĂ© dans une Ă©ternitĂ© glacĂ©e -(euphĂ©misme !), Ă  l’image de son protagoniste iconique.
 
 
Dorian Gray, incarnĂ© par un Hurd Hatfield d’une sidĂ©ration hypnotique, ange maudit au venin discret, avance le visage lisse et l’âme pĂ©trifiĂ©e avec un art consommĂ©. Sa prĂ©sence, rigide et spectrale, glace le sang de manière infiniment insidieuse et lancinante. Dandy altier lancĂ© Ă  toute vitesse dans une dĂ©bauche sans frein, il choisit la voluptĂ©, l’excès, la jouissance comme unique boussole, tandis que son portrait - reflet monstrueux de sa dĂ©crĂ©pitude morale - pourrit lentement, se dĂ©compose, se crevasse, vieillit dans une lèpre abjecte et rĂ©pugnante que le rĂ©alisateur amplifie en "couleurs". Une vision d’horreur pure qui dĂ©range lamentablement. 
 
Il faut louer la maĂ®trise magistrale de Albert Lewin : une rĂ©alisation pleine de tact, d’intelligence et de prĂ©cision, oĂą chaque dialogue, ciselĂ© comme une lame froide, dĂ©voile avec une cruautĂ© feutrĂ©e les consĂ©quences pitoyables d’un aristo corrompu, modelĂ© par les mauvaises influences, serviteur de sa propre hĂ©gĂ©monie. Une jeunesse Ă©ternelle, mais figĂ©e, inerte, morte ; une âme vidĂ©e de toute empathie, rĂ©duisant autrui, femmes surtout, Ă  de simples objets de distraction, dans un Ă©goĂŻsme orgueilleux qui refuse toute Ă©motion, tout attendrissement, toute limite.
 
 
Baignant dans un climat Ă©trange de douceur vĂ©nĂ©neuse et de froideur meurtrière, Le Portrait de Dorian Gray hypnotise du premier au dernier plan. Son argument fantastique, fascinant et terrifiant, frappe avec d’autant plus de force quand l’on contemple cette toile suppurante, rongĂ©e par la philosophie abominable du "tout pour soi", de l’individualitĂ© cannibale, de la consommation sans vergogne.
 
Une oeuvre rĂ©frigĂ©rante indispensable, brĂ»lante d’actualitĂ©, dans ce monde obsĂ©dĂ© par le paraĂ®tre au dĂ©triment du sentiment, de la considĂ©ration, de l’empathie, du respect, de l'amour. Un morceau de cinĂ©ma pictural qui dĂ©passe les frontières du genre avec une finesse de suggestion dialectique Ă  la fois plĂ©thorique et salutaire.
 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤
2èx. Vostf 
 
Budget : 3 500 000 de dollars
 
Le film est sorti en France en 1948, soit 3 ans après sa sortie Outre-atlantique. 

lundi 1 décembre 2025

La Veuve Couderc de Pierre Granier Deferre. 1971. France/Italie. 1h25.

                         (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Les amants sous le regard des corbeaux."

Pour un premier visionnage (honte Ă  moi), La Veuve Couderc est une ode poignante Ă  la vie campagnarde, filmĂ©e avec une tendresse assassinĂ©e. Sous ses allures de chronique rurale presque documentĂ©e, le film se rĂ©vèle un mĂ©lodrame d’une cruautĂ© grave, fustigeant la jalousie, la rancune, l’ego et la vendetta de mĂ©tayers rongĂ©s par leur mĂ©diocritĂ© morale. Autour d’eux, le couple que l’on juge, que l’on Ă©pie, demeure pourtant plus humain, plus respectueux, malgrĂ© la tempĂŞte sentimentale qui les secoue lorsque Jean - qu’endosse Delon avec un naturel sĂ©ducteur et une Ă©lĂ©gance rare gravĂ©e sur ses traits - s’Ă©prend d’une jeune paysanne Ă  la rĂ©putation souillĂ©e.
 

Un peu ridĂ©e par ses Ă©preuves, Simone Signoret y livre un jeu bouleversant, criant de vĂ©ritĂ© dĂ©munie, brĂ»lĂ© d’un amour tu et secret, dont chaque silence invoque un dĂ©sespoir Ă  la fois maternel et conjugal. Sa douleur, retenue jusqu’Ă  l’Ă©tranglement, nous Ă©meut au plus profond sans crier gare. Et puis il y a la musique de Philippe Sarde, nappĂ©e de tendresse et de mĂ©lancolie, presque timorĂ©e, pour ne pas dire Ă©vanescente - comme un souffle suspendu au-dessus de ces ĂŞtres qui se dĂ©battent comme ils peuvent avec le destin.

Granier-Deferre excelle dans l’art du storytelling, magnifiant cette sombre histoire d’amour et de trio conjugal brisĂ© par la bassesse humaine que symbolisent les voisins de la veuve Couderc, figures d’une mĂ©chancetĂ© imbĂ©cile et sournoise. Superbement photographiĂ©e, la nature rurale transpire la vie - la tranquillitĂ© d’un monde rĂ©volu, en 1934 - et l’atmosphère de bien ĂŞtre nous enserre, tant il fait bon y demeurer auprès de ces amants Ă  l’expressivitĂ© vibrante.
 

Grand Prix du cinĂ©ma français en 1972, couronnĂ© par plus de deux millions de spectateurs en salles, La Veuve Couderc est une Ĺ“uvre magnifique qu’il serait temps de faire revivre, le cĹ“ur offert Ă  ceux que l’on aime. Et retrouver le couple Delon / Signoret Ă  l’Ă©cran - comme s’ils Ă©taient encore vivants, traversant le temps avec la mĂŞme intensitĂ© - libère une Ă©motion nostalgique qui imprègne tout le rĂ©cit, lui confĂ©rant une dimension cinĂ©matographique trouble et capiteuse, presque fragile.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

jeudi 27 novembre 2025

Dracula de Luc Besson. 2025. France. 2h09.

                       (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"L’Impensable RĂ©demption : le miracle gothique de Luc Besson."

Les bras m’en tombent, bĂ©at. Ă€ peine remis de ce que je viens d’endurer 2h03 durant (exit le gĂ©nĂ©rique), la nouvelle proposition de Luc Besson m’a triturĂ© la raison et les Ă©motions avec un art consommĂ© de la fĂ©erie horrifique. Et si, comme on a pu le lui reprocher, la première demi-heure laisse craindre une semi-parodie du Dracula de Coppola - avec un Jonathan Harker encore plus transparent et ridicule que Keanu Reeves, et un vampire sclĂ©rosĂ©, Ă  peine caricatural - le climat Ă©trangement baroque, dĂ©concertant, dĂ©routant, dĂ©complexĂ©, et surtout le jeu Ă  la fois infaillible et impassible de l’incroyable acteur texan Caleb Landry Jones (dĂ©jĂ  rĂ©vĂ©lĂ© dans le magnifique Dogman, et preuve que ce n’Ă©tait pas un accident pour remettre sur les rails le Besson des annĂ©es 80), emportent peu Ă  peu l’adhĂ©sion.
 

Je comprends les puristes renfrognĂ©s vouant un amour immodĂ©rĂ© au roman de Bram Stoker (que je relis depuis deux semaines, coĂŻncidence oblige !) et les rĂ©fractaires aux adaptations libres qui s’approprient sans complexe le mythe de Dracula. Mais comment rĂ©sister Ă  cette flamboyance formelle Ă  damner un saint ? La photo Ă  se pâmer d'amour, les dĂ©cors capiteux, les costumes, les paysages, les monuments gothiques, la lumière crĂ©pusculaire ; sa structure narrative constamment surprenante et inventive ; l’implication des seconds rĂ´les, modestement dĂ©calĂ©s… tout nous invite Ă  un spectacle somptueux, aussi fou et audacieux qu’Ă  l’Ă©poque du Pacte des Loups.
 

Et, il faut le rĂ©pĂ©ter, Caleb Landry Jones bouffe l’Ă©cran avec une sobriĂ©tĂ© naturelle qui n’appartient qu’aux grands, donnant chair et sang Ă  son personnage maudit avec une pudeur mĂ©lancolique rigoureusement tenue. Car s’il est une qualitĂ© que l’on ne peut reprocher Ă  cette adaptation parfois un brin pĂ©tulante et mĂŞme pittoresque, c’est son refus absolu de la mièvrerie. Besson la rĂ©cuse sans cesse pour transcender la romance intime entre Dracula et Mina, lors d'apartĂ©s et d’Ă©treintes subtilement sincères, nobles, presque Ă©purĂ©es.


Splendide romance gothique, d’une gĂ©nĂ©rositĂ© surprenante, un rien marginale dans son refus des conventions Ă©culĂ©es (mĂŞme s'il s'en approprie parfois), le Dracula de Besson existe aisĂ©ment par lui-mĂŞme en toute autonomie, dans un esprit, un parti-pris peut-ĂŞtre sciemment dĂ©gingandĂ© (combien de fois me suis-je demandĂ© : mais qu’est-ce que je suis en train de voir ?!), mais irrĂ©sistiblement fascinant dans sa folle ambition formelle, technique (FX impeccables, notamment les crĂ©atures de pierre frisant au dĂ©part le ridicule sans jamais s'y vautrer) et narrative, osant mĂŞme l’impensable : la rĂ©demption lumineuse, lors d’un Ă©pilogue onirique Ă  l’Ă©motion bouleversante, portĂ© par l’impulsion d’un Danny Elfman rigoureusement engagĂ©.
 

Pour conclure, nous avions affaire Ă  du grand spectacle au souffle Ă©pique et luxueux (je n'ai mĂŞme pas Ă©voquĂ© les combats et batailles aussi hybrides et anachroniques qu'au sein de la pochette surprise: Le Pacte des Loups); du sang frais, furieusement autonome ; de l’Ă©motion tenue sur le fil entre retenue et dĂ©cadence (je n'ai mĂŞme pas mentionnĂ© le second-rĂ´le dĂ©vergondĂ© Maria); une romance pure noblement magnĂ©tique; et surtout un sens horrifique baroque et féérique comme on n’en voit jamais dans le paysage français.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
Vost  
Budget: 45 Millions d'euros
Box-Office France: 650 248 EntrĂ©es. Russie: 1 745 274 entrĂ©es. Italie: 690 627 entrĂ©es.
 
Info (Wikipedia): Dracula est programmé pour une sortie à l'international dans une cinquantaine de pays devant s'étaler sur plusieurs mois, d'août à décembre 2025. Il est devenu le plus gros succès au box office mondial pour un film français de 2025.

lundi 24 novembre 2025

Train Dreams de Clint Bentley. 2025. U.S.A. 1h43.

                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

Avant-propos: Pour faire mentir ceux qui jurent que Netflix ne sert que des poubelles.

"Éclats de deuil sous la lumière des pins."

Train Dreams est un crève-cœur.
Hymne Ă  la vie, Ă  la nature et Ă  la famille, racontĂ© avec une pudeur humaine d’une sensibilitĂ© Ă©corchĂ©e vive, le film suit la destinĂ©e d’un bĂ»cheron taiseux cherchant un sens Ă  son existence après une tragĂ©die inexorable. Sorte de Hatchi inversĂ© - dans l’attente d’un retour de quelqu’un qui ne reviendra jamais du point de vue humain - Train Dreams devient une expĂ©rience de cinĂ©ma universelle.

Sa poésie naturaliste résonne comme les traversées lyriques de Terrence Malick et de ces cinéastes-auteurs qui interrogent notre condition humaine, notre faculté à relever les défis dans une introspection mystique, rédemptrice pour qui sait ouvrir les yeux au monde vibrant autour de nous, avec un respect absolu pour tout ce qui respire encore.


D’une puissance dramatique Ă  vif, Clint Bentley - Ă©galement scĂ©nariste - radiographie avec une pudeur retenue cet ĂŞtre esseulĂ©, introverti, transpirant la vie la plus Ă©purĂ©e, celle des valeurs nobles et inaltĂ©rables. Train Dreams nous laisse le cĹ“ur brisĂ© sans nullement s'apitoyer sur son sort, portĂ© par une trajectoire existentielle qui sublime la beautĂ© des rencontres humaines et animales, de la vie et de la nature, dans une mĂ©taphore fertile et bouleversante.

Par sa formalitĂ© onirique crĂ©pusculaire et sensorielle (superbement Ă©clairĂ©e), par l'Ă©motion Ă  fleur de peau qu'il suscite, on en sort transformĂ©, inconsolĂ©, effondrĂ©, portĂ© par l’impulsion d’une musique discrète dans son infinie sensibilitĂ© - ces violons fragiles rĂ©sonnant comme un souvenir diffus, saturĂ© de nostalgie, de tendresse timorĂ©e et de mĂ©lancolie, filtrĂ© Ă  travers ces rencontres perdues et ces rendez-vous manquĂ©s qui rĂ©vèlent notre condition, notre trajectoire morale, brutalement contrariĂ©e par le deuil le plus inĂ©quitable.


Un chef-d'oeuvre sur la lumière, l'espoir et le souvenir, sur ceux qui ne reviennent pas mais qui vibrent encore au-delà du générique.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

                                                                   --------------------------------
Ci-joint l'avis de Pierre Laporte:

Calme, contemplatif, intimiste, thérapeutique même grâce à l'effet méditatif qu'il procure, pour une fois, les critiques et la bande-annonce ne furent pas mensongères : Train Dreams est bien le bijou escompté.
On dirait Terrence Malick qui aurait adaptĂ© le Walden de Thoreau. C'est un parcours rĂŞvĂ©, simple, profondĂ©ment naturaliste, racontĂ©e par des images sidĂ©rantes judicieusement cadrĂ©es dans un format 1.43 qui lui donne des allures de vignettes sorties d'un lointain souvenir. ​Bien que le style narratif soit ici rĂ©solument lyrique, l'histoire de Train Dreams arrive Ă  faire tenir en 1h35 toute une rĂ©flexion existentielle qui rappelle, par certains aspects, la destinĂ©e de personnages tels que Jeremiah Johnson et Josey Wales. En cela, le film m'a profondĂ©ment parlĂ© et touchĂ©.


Joel Edgerton s'avère bouleversant, il respire la bonté malgré sa solitude. Il en est de même pour le grand Will Patton. S'il n'apparaît pas à l'écran, il s'est chargé de la voix off : un texte poétique récité avec un ton réconfortant qui élève la portée mythique du récit.
​C'est, sans conteste, le plus beau film que j'ai vu cette annĂ©e : des sentiments Ă©piques nichĂ©s dans une vie ordinaire.

Pierre Laporte

samedi 22 novembre 2025

Wormtown de Sergio Pinheiro. 2025. U.S.A. 1h47.

                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives)

"Gloire et horreur du corps vivant."

Wormtown, rĂ©alisĂ© par Sergio Pinheiro (inconnu au bataillon) est une petite pĂ©pite que je n'ai pas vue arriver. Une Ĺ“uvre indĂ©pendante qui ne ressemble Ă  nulle autre, surgie de nulle part avec la force brute d’un cauchemar organique. On pourrait lui prĂŞter des ascendances - La Nuit des vers gĂ©ants, The Faculty, The Bay, Horribilis, Mutations (Slugs), Frissons de Cronenberg (toute proportion gardĂ©e), la sĂ©rie TV The Strain, mais le film revendique sa singularitĂ©, son territoire propre, tremblant de vie et de mort mĂŞlĂ©es. Dès le dĂ©but, on est attirĂ©, curieux, mĂ©dusĂ© par cette nouvelle hiĂ©rarchie humaine d'un genre nouveau. 

Sa trajectoire narrative s’Ă©labore avec une douceur inattendue : un rĂ©cit humaniste qui dresse de dĂ©licats portraits de jeunes lesbiennes en quĂŞte de libertĂ©, de paix, d’un refuge oĂą respirer sans peur. Une quĂŞte d’absolu dont la tendresse vient heurter, de plein fouet, l’horreur la plus rĂ©pulsive. Car Wormtown n’Ă©pargne rien : son gore hyperrĂ©aliste, filmĂ© parfois en gros plans suffocants, exhibe une matière organique rĂ©pugnante, des sĂ©quences viscĂ©rales, presque vomitives, qui retournent l’estomac autant qu’elles bouleversent l’âme. Le sang y est un rouge rutilant, Ă©pais, presque intime. C'est beau et repoussant Ă  la fois. 


Et pourtant, la beautĂ© affleure partout. La photographie, d’une dĂ©licatesse inattendue, enveloppe les corps et les paysages dans une lumière gracile, baignĂ©e d’une nature paisible, presque idyllique, en contraste radical avec l’horreur rampante. La bourgade fantomatique, sous l’emprise d’un maire sectaire, respire la dĂ©solation poisseuse, comme si la terre elle-mĂŞme refusait encore de rĂ©vĂ©ler ses secrets.

La musique envoĂ»te, portĂ©e par un score hypnotique qui hante longtemps après le silence, jusqu’Ă  ce superbe gĂ©nĂ©rique de fin bercĂ© par une mĂ©lodie rock mĂ©lancolique - un souffle de rĂ©demption arrachĂ© Ă  la violence entre deux Ă©treintes figĂ©es. 

L’interprĂ©tation Ă©tonnamment attachante, confiĂ©e Ă  des interprètes mĂ©connus, sonne d’une authenticitĂ© prude et rĂ©voltĂ©e. Leur fragilitĂ©, leur chair, leurs regards Ă©corchĂ©s donnent au film une Ă©motion palpable, une tendresse fĂ©brile qui transperce jusque dans les scènes les plus brutales. La dramaturgie se hisse alors jusqu’Ă  un sommet escarpĂ©, oĂą chaque choc sanglant devient un cri existentiel, un appel dĂ©sespĂ©rĂ© vers une vie meilleure.

Du coup, Wormtown est une excellente surprise, une curiositĂ© foudroyante de 2025, une Ĺ“uvre baroque et ensorcelante, feutrĂ©e d’un climat indicible qui ne fera pas l’unanimitĂ© - loin s'en faut - et c’est tant mieux.

Un parcours de vie passionnant traversĂ© par une horreur craspec mais stylisĂ©e, fascinante, profondĂ©ment humaine. LĂ  oĂą on ne l'attend pas. 

Un film marginal qui griffe, qui brûle, qui reste dans le coeur, l'âme et les tripes.


— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

Castle Rock. Série TV créée par Sam Shaw et Dustin Thomason. 2018. U.S.A. 2 saisons de 10 épisodes.

                                                       
                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 
 
Un mot: "Remarquable."
 
Castle Rock est un puits sans fond. Une brèche dans l('a)normalitĂ©, une rumeur de malĂ©diction qui serpente au cĹ“ur d’une ville rongĂ©e par le passĂ©. Tout est feutrĂ©, tout s’y fissure, lentement, comme une cloison fine entre le rĂ©el et l’indicible. La sĂ©rie choisit la suggestion plutĂ´t que la dĂ©monstration, le non-dit plutĂ´t que le sang - un territoire mortifère oĂą l’horreur se nourrit du silence, des angles morts et des souvenirs Ă  reconstituer tel un puzzle.

Au centre du labyrinthe, Henry Deaver, enfant perdu revenu sur les lieux du crime intime. L’avocat porte sur son corps et dans son regard l’empreinte d’un traumatisme que la ville n’a jamais digĂ©rĂ©. Castle Rock n’est pas un dĂ©cor, c’est un organisme malade ; un lieu qui dĂ©vore ses habitants, qui joue avec leurs failles humaines. Les visages sont hantĂ©s de secrets, leur geste charrie la culpabilitĂ©, comme si le Mal ne venait pas de l’extĂ©rieur mais suintait de l’intĂ©rieur, depuis les caves, les forĂŞts, la mĂ©moire collective surtout. Le mythe Kingien de la ville maudite. 
 
 
L’arrivĂ©e du jeune homme sans nom, trouvĂ© enfermĂ© dans une cage sous la prison de Shawshank, agit comme un catalyseur. Une prĂ©sence muette, un regard Ă©trangement abyssal, et les destins se dĂ©saxent : suicides, accès de folie, accidents absurdes, violence soudaine. Est-il le diable ? victime ? reflet de l’horreur tapie dans les cĹ“urs ? La sĂ©rie ne le dit jamais. Elle prĂ©fère laisser le spectateur suffoquer dans l’incertitude, pris dans le mĂŞme piège mental que les personnages. L’Ă©nigme n’est pas lĂ  pour ĂŞtre rĂ©solue : elle est lĂ  pour contaminer, pour nous plonger comme les personnages dans un dĂ©dale sans repères. 
 
Les acteurs (surtout le black endossant l'avocat) sont habitĂ©s de perplexitĂ©, d'incomprĂ©hension, de doute, de crainte. Le coeur serrĂ©. Ils jouent l’Ă©garement, le dĂ©sespoir, cette incapacitĂ© Ă  nommer ce qui les possède. Chacun semble marcher sur la corde raide d’un gouffre mĂ©taphysique, avec la sensation que le rĂ©el peut s’effondrer Ă  tous moments.

L’esthĂ©tique est le prolongement naturel du rĂ©cit : une mise en scène lente, lourde de sens, qui laisse respirer le vide. Une photographie glacĂ©e, un tantinet sĂ©pia, oĂą chaque plan rĂ©sonne d’un pressentiment funèbre. La musique se fait discrète, elle est  insidieuse.
 

Castle Rock travaille la peur la plus profonde : celle de ne pas comprendre, de perdre son identité, de devenir étranger à son propre passé sans jamais nous ennuyer 10 épisodes durant.
La sĂ©rie tend Ă  sous-entendre que le Mal n’est ni surnaturel ni explicable : il est endĂ©mique, contagieux, immĂ©morial. Il rampe dans les recoins de Castle Rock comme un poison hĂ©rĂ©ditaire. Une ville condamnĂ©e Ă  revivre Ă©ternellement sa propre damnation, dans un cycle qui dĂ©passe les frontières de l’espace et du temps.

Remarquable. Fort. Intense. D’une beautĂ© sombre et dĂ©vastĂ©e, cette tragĂ©die cosmique hypnotise nos sens de manière latente mais passionnante oĂą l’espoir s’Ă©touffe et oĂą la vĂ©ritĂ© semble apprĂ©hender le pire Ă  travers la culpabilitĂ©, le destin et l'hĂ©ritage des secrets familiaux. 
 
En attendant la saison 2 - la dernière - que l'on dit supérieure.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

mardi 18 novembre 2025

Le Retour des Morts-vivants 3 / Return of the Living Dead III de Brian Yuzna. 1993. 1h40.

                                                      
               (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 
 
(Révision: 5)

"Romance nécrophage."

RĂ©jouissante fĂŞte foraine vitriolĂ©e, Le Retour des morts-vivants 3 flirte avec la bande dessinĂ©e dans sa formalitĂ© saturĂ©e : effusions gores omniprĂ©sentes mais au service du rĂ©cit – une fois n'est pas coutume –, comĂ©diens de seconde zone sciemment naĂŻfs, grotesques, pĂ©dants, dĂ©complexĂ©s, irresponsables, marginaux. Yuzna sait nous divertir, nous choquer et nous fasciner avec une efficacitĂ© brute en revitalisant le mythe du zombie Ă  travers une romance Ă©corchĂ©e vive – au propre comme au figurĂ©. Le couple Curt / Julie, emportĂ© par une intensitĂ© horrifico-dramatique en crescendo, nous accroche assez fermement pour que l’on s’inquiète de leur sort, de leur dĂ©tresse, de leur fuite impossible.


Melinda Clarke, formidable de charisme sĂ©pulcral, s’impose en martyr gothique contrainte de s’infliger sur sa chair sĂ©vices, Ă©corchures, piercings et scarifications afin d’Ă©touffer sa faim de chair humaine. L’ambiance hystĂ©rique, aussi folle que dĂ©bridĂ©e, et son aspect lĂ©gèrement tĂ©lĂ©visuel (pas une première chez Yuzna) renforcent le caractère quasi documentaire de cette nuit d’horreur en roue libre, culminant dans un chaos frĂ©nĂ©tique et incongru oĂą des zombies "mĂ©tallisĂ©s" servent cruellement de cobayes Ă  une science dĂ©voyĂ©e par une idĂ©ologie militaire rĂ©volutionnaire.

MĂŞme si la photographie aurait peut-ĂŞtre gagnĂ© Ă  plus de couleurs, sa texture demeure soignĂ©e, presque sĂ©duisante dans son format de BD de gare. Elle nous immerge pleinement dans cette relecture intelligente et trash de RomĂ©o et Juliette, version nĂ©crophile et SM sanguinaire oĂą ça gicle Ă  tout va (FX artisanal Ă  l'appui). Si bien que Yuzna l'emballe avec une personnalitĂ© propre et une gĂ©nĂ©rositĂ© Ă  laquelle on ne s’attendait pas, aussi expansive que dĂ©vastatrice.
 
 
Interdit aux moins de 16 ans lors de sa sortie, le film fut couronnĂ© du Prix du Public Ă  GĂ©rardmer et du Silver Scream Award au Festival du film fantastique d’Amsterdam en 1994, consacrant ainsi le travail singulier de l'auteur. 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
5èx. Vostf

samedi 15 novembre 2025

Buffy contre les Vampires / Buffy the Vampire Slayer: histoire d'un mythe télévisuel. 1997 / 2003.

 
                               (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 
 
VoilĂ , c’est fini.
Qu’est-ce que je vais faire maintenant, Buffy ?
Revenir Ă  une vie normale ? Elle ne l’a, fort heureusement, jamais Ă©tĂ©.
Mais alors… sur qui compter dĂ©sormais ?
 
L’aventure s’achève ici, après 144 Ă©pisodes, dĂ©couverts pour la première fois du 23/05/2023 au 14/11/2025 (mĂŞme si, Ă  l’Ă©poque, j’avais dĂ©jĂ  reluquĂ© les deux premières saisons, dans une posture inversement instable et immature).
 
 
J’ai pris le temps de savourer chaque chapitre, mĂŞme si j’ai englouti la septième et ultime saison de 22 Ă©pisodes en dix jours - une impulsivitĂ© nĂ©vralgique, disons.
Hier soir, j’apprĂ©hendais tant d’amorcer ce final scindĂ© en deux. Je redoutais ce lever de rideau fataliste.
Et ça n’a pas loupĂ© : une turbulence mĂ©tĂ©orologique incontrĂ´lĂ©e Ă  l’intĂ©rieur. Pourtant, les auteurs hĂ©tĂ©rodoxes - leur marque de fabrique - ont Ă©vitĂ© la facilitĂ© du tire-larmes, prĂ©fĂ©rant la pudeur mĂ©lancolique.
 
Mais comment ne pas se dissoudre quand notre meilleure amie chrysalide (et ses chers comparses), consciente d’avoir abandonnĂ© sa panoplie de tueuse, se tient prĂŞte Ă  affronter d’autres tempĂŞtes, plus rationnelles, en femme affirmĂ©e ? Et ce avant que mon Ă©cran se teinte brutalement d'un fondu au noir dans une logique de non-dit.
 
 
Je me sens orphelin. J’ai l’impression que ma lucarne tĂ©lĂ©visuelle ne sera plus jamais la mĂŞme après cette odyssĂ©e humaine, Ă©pique et dĂ©chirante. Les drames impromptus, les plus cruels, que je ne peux dĂ©voiler ici, me resteront gravĂ©s au fer rouge dans l’encĂ©phale.
 
Alors, quoi qu’en disent tes dĂ©tracteurs, Buffy Summers : tu as ma gratitude la plus Ă©tendue. A coeur ouvert. Tu as transformĂ© ma vie de cinĂ©phile, guerrière farouche de la rĂ©silience et du dĂ©passement de soi, leçon vivante d’existence et de solidaritĂ©, jusque dans la rĂ©surrection christique. 
 
 
Sarah Michelle Gellar, je te le dis avec mes sentiments les plus nobles et sincères, et quelque soit la trajectoire de ton parcours au cinĂ©ma, tu es et tu resteras une lĂ©gende du petit Ă©cran, pionnière de la rĂ©volution fĂ©ministe, avec cette profondeur humaine qui n’appartient qu’Ă  ta dignitĂ© morale la plus absolue et fragile.
 
Ultimes pensĂ©es Ă©mues pour Nicolas Brandon et Michelle Trachtenberg, en toute humilitĂ©...
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
 
                                                                                  

vendredi 14 novembre 2025

Une Bataille après l'autre / Eddington

               (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site Imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives) 
 
Le coeur du problème: "Le temps au cinéma."

Deux grands films. Deux grands rĂ©cits. De grands acteurs. Deux grandes mises en scène. De l'ambition perpĂ©tuelle. De l'invention chiadĂ©e. 
Tout concourt Ă  les sacraliser chefs-d’Ĺ“uvre - et pourtant je m’y brise. 2h42 pour Une bataille après l’autre, 2h28 pour Eddington. Un tempo en dents de scie, narcotique, qui Ă©touffe l’Ă©lan, sabote l’ardeur, dĂ©courage, dĂ©motive la concentration.

Ces Ĺ“uvres que j’admire deviennent des traversĂ©es extĂ©nuantes, des marathons Ă©motionnels qui usent en intermittence au lieu d’Ă©lever. L’Ă©blouissement existe, mais il se noie parfois (souvent ?) dans la longueur - et c’est lĂ  que naĂ®t ma douleur de spectateur : aimer, et souffrir en mĂŞme temps.

L’Ă©motion est pourtant bien lĂ . J’aime ces films, sincèrement - avec toutefois une prĂ©fĂ©rence pour Eddington. Mais demeure en moi une frustration tenace : leur structure rythmique, insupportable Ă  mes yeux, m’asphyxie Ă  petit feu.
 

Peut-ĂŞtre que cette dĂ©rive du temps, cette tentation de l’Ă©tirement, vient aussi de lĂ  : le cinĂ©ma se laisse contaminer par la logique des sĂ©ries.
Les sĂ©ries ont imposĂ© leur empire narratif : plusieurs heures, des arcs multiples, des respirations lentes, l’attente comme moteur, une caractĂ©risation psychologique plus dense et profonde. Une temporalitĂ© dilatĂ©e oĂą l’accumulation fait monument.

Mais transposer ce modèle au cinĂ©ma revient souvent Ă  trahir son essence. Le cinĂ©ma n’est pas un fleuve, c’est une dĂ©flagration. Un Ă©clat. Un impact. . Sa force naĂ®t de la concentration, de la densitĂ©, de la fulgurance, de la fascination hypnotique, de la sensitivitĂ©. 
LĂ  oĂą la sĂ©rie s’Ă©tire, le film doit inciser.
LĂ  oĂą la sĂ©rie construit patiemment, le film doit brĂ»ler intensĂ©ment. Nuance. 

Aujourd’hui, trop de cinĂ©astes semblent fascinĂ©s par la durĂ©e comme signe extĂ©rieur de grandeur - comme si l’ampleur automatique des minutes garantissait la noblesse du geste artistique. Une mode, presque une superstition : plus c’est long, plus c’est Ă©levĂ©. 
Or cette Ă©quation est fausse. La longueur n’est pas la profondeur. L’Ă©talement n’est pas la vision.
 

Le cinĂ©ma perd alors son tranchant, son nerf, son unitĂ© organique. Il emprunte au format sĂ©riel un rythme qui n’est pas le sien, et le spectateur, lui, vacille dans ce no man’s land temporel oĂą l’intensitĂ© se dissipe et oĂą la beautĂ© se dilue.

Ce n’est pas la patience du public qui manque : c’est la nĂ©cessitĂ©.
Le temps doit être vécu - pas rempli. Et j'en suis terriblement frustré avec ces 2 grandes oeuvres d'utilité publique.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
 

jeudi 13 novembre 2025

Beetlejuice Beetlejuice de Tim Burton. 2025. U.S.A. 1h44.

(Crédit photo : image trouvée via Google, provenant du site Imdb. Utilisée ici à des fins non commerciales et illustratives)

"Le sourire des Morts."

Mea culpa.
Rappel des faits : j’avais jadis affirmĂ© qu’il s’agissait de l’un des pires films de la carrière de Tim Burton.
Je me suis trompĂ©. Ă€ la rĂ©vision, Beetlejuice Beetlejuice s’impose, non comme un dĂ©sastre, mais comme une suite modestement sympathique, moins drĂ´le et sans Ă©clat tonitruant que son illustre aĂ®nĂ© - on y sourit plus qu’on n’en rit - mais attachante, plaisante, sincère dans son refus de prĂ©tention.
Burton ne cherche pas Ă  Ă©pater : il retrouve ses obsessions avec une tendresse pudique, portĂ© par la complicitĂ© d’acteurs sobres, habitĂ©s d’une expressivitĂ© Ă  la fois humaniste, spontanĂ©e et chaleureuse.

Le cinĂ©aste revisite la hantise, le deuil et l’au-delĂ  - lieu de transition, d’imaginaire, de libĂ©ration - avec une inventivitĂ© encore vive, une vraie recherche narrative, une caractĂ©risation psychologique : inversion des rĂ´les oblige, Astrid (Jenna Ortega), fille de Lydia (Winona Ryder), ne croit pas aux fantĂ´mes ni au surnaturel - un renversement malicieux, presque ironique. Alors que Lydia, elle, vit ce qu'elle a fait subir Ă  sa mère dans le 1er opus faute de son isolement mortuaire. Monica Bellucci, en princesse maudite traquant son ancien Ă©poux Beetlejuice dans une quĂŞte vengeresse, ajoute Ă  cette mascarade funèbre une dimension baroque, espiègle et mĂ©lancolique.
 

Et puis Tim Burton n’oublie pas le personnage Charles Deetz, ici dĂ©funt mari de Delia (Catherine O'Hara), incarnĂ© jadis par Jeffrey Jones dans le 1er opus. Sans le faire revenir "en chair et en os", il lui offre une rĂ©surrection grotesque et touchante, Ă  mi-chemin entre hommage et caricature : une apparition animĂ©e, puis dĂ©composĂ©e ensuite en live, engloutie dans un gag morbide oĂą il pĂ©rit dĂ©vorĂ© par un requin après un crash d’avion. Ce clin d’Ĺ“il macabre, aussi burtonien qu’un dessin d’enfant fait au fusain, n’a rien de pathĂ©tique. Il conjugue le rire et la mort dans une mĂŞme impulsion de jeu, transformant la disparition du personnage Ă  la ville en un numĂ©ro d’humour noir, pleine de tendresse tacite dans son absurditĂ©, sa touchante poĂ©sie libĂ©ratrice. Le rĂ©alisateur Ă©vite par cette occasion gentiment dĂ©complexĂ©e de sombrer dans la facilitĂ© du pathos. Par ce choix, il fait d’une perte une cĂ©lĂ©bration: il ne pleure pas le passĂ©, il le transforme en image mouvante, en marionnette de mĂ©moire. Ainsi, Beetlejuice Beetlejuice assume sa nostalgie sans s’y enliser ; le souvenir devient fantĂ´me, mais un fantĂ´me souriant - celui d’un cinĂ©ma qui se souvient, sans s’apitoyer.

Dans cette fĂŞte foraine macabre, Burton rend aussi hommage Ă  l’un de ses maĂ®tres : Mario Bava. Dans un dĂ©cor d’Halloween ou Ă  travers un flash-back monochrome, les Ă©clats de couleurs et les jeux d’ombre rappellent ses visions gothiques et fantasmatiques, matières vivantes imprimĂ©es dans notre coeur. Et quel plaisir de retrouver Michael Keaton en mort-vivant mal Ă©levĂ© : moins tonitruant, certes, mais toujours cocasse, enjouĂ©, dĂ©licieusement incorrect - une Ă©nergie dĂ©sinvolte qui suffit Ă  emporter l’adhĂ©sion.
 

Visuellement, Beetlejuice Beetlejuice Ă©blouit constamment. Et puis son dernier quart d’heure, musical, en roue libre et sĂ©millant, reste le moment le plus fort et rĂ©jouissant : une apothĂ©ose vibrante, Ă©lĂ©giaque, oĂą Burton chante les valeurs familiales, l’exaltation du prĂ©sent, l’acceptation de la mort et de notre fragile condition lors d'une ultime sĂ©quence Ă©mouvante, superbe Ă©cho Ă  Carrie en mode inversĂ©.

Cette sĂ©quelle, pleine de charme et de sympathie, s’assume donc dans sa modestie : un divertissement aimable, nullement opportuniste, mais animĂ© du dĂ©sir sincère d’offrir un spectacle lumineux, un peu mĂ©lancolique, tendre et drĂ´le - une fantaisie dosĂ©e de dĂ©rision sardonique, que Burton orchestre avec autant de malice que de gĂ©nĂ©rositĂ© Ă  travers le deuil et la mĂ©moire familiale, la croyance et l'incrĂ©dulitĂ©, le passage de flambeau gĂ©nĂ©rationnel que Jenna Ortega exprime avec franchise et tempĂ©rament. 
 
Une oeuvre plus douce et plus posĂ©e dans son humilitĂ©, car au lieu de vouloir surpasser l’original en gags fous plus dĂ©chainĂ©s, Burton prĂ©fère "renouer" avec son esprit gothique, en y ajoutant une dimension intime. C’est ce qui le rend si "modestement sympathique" mais aussi Ă©mouvant dans sa dĂ©claration d'amour Ă  la dĂ©dramatisation de la mort avec une musicalitĂ© vivement entĂŞtante.
 
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx. 4K. Vostfr 
 
Box Office France: 1 713 700 entrées
Budget: 100 millions de dollars