Première dĂ©couverte, alors qu’on m’en disait du bien depuis des lustres : Une vie volĂ©e m’a franchement surpris par son Ă©motion pure, dĂ©nuĂ©e de fard et de tout pathos. Le film pâtit pourtant d’une affiche et d’un titre français trompeurs, alors que le titre initial - Girl, Interrupted - se rĂ©vèle parfaitement idoine pour dĂ©peindre l’interruption, la parenthèse d’une jeune femme placĂ©e de son plein grĂ© en institut psychiatrique durant dix-huit mois. Une pause forcĂ©e, une dĂ©rive intĂ©rieure, un temps nĂ©cessaire pour suspendre le cours d’une existence douloureuse.
Le titre français en trahit le sens : il laisse imaginer une vie brisĂ©e par l’institution, alors que le sĂ©jour de Susanna (magnifiquement incarnĂ©e par Winona Ryder, mais j’y reviendrai) est relativement court et profondĂ©ment fructueux. Elle n’est ni enfermĂ©e contre son grĂ©, ni dĂ©truite par l’hĂ´pital ; l’issue demeure apaisĂ©e. Ă€ l’inverse du chef-d’Ĺ“uvre de Milos Forman - auquel on compare trop souvent le film, Ă tort selon moi - l’institution n’est pas filmĂ©e comme une machine inhumaine. Rien, dans le cheminement narratif, ne correspond Ă l’idĂ©e d’une vie "volĂ©e".
Le film, remarquablement contĂ©, prenant le temps de cerner la pudeur et la sensibilitĂ© dĂ©pouillĂ©e de ses protagonistes fĂ©minins, traite davantage de dĂ©pression, de confusion identitaire et du passage dĂ©licat Ă l’âge adulte. Susanna y apparaĂ®t en proie Ă un trouble dĂ©pressif, Ă une quĂŞte identitaire, Ă un doute existentiel tenace. Quant Ă Lisa, incarnation marginale, rebelle et menaçante d’Angelina Jolie - justement rĂ©compensĂ©e par six trophĂ©es, dont l’Oscar et le Golden Globe - elle demeure irrĂ©prochable dans ses expressivitĂ©s martiales sur le fil du rasoir. Pourtant, Winona Ryder, Ă mes yeux, lui vole la vedette. Elle domine silencieusement une galerie de patientes attachantes et bouleversantes, chacune enfermĂ©e dans son dĂ©sarroi moral, parfois jusqu’aux limites du suicidaire.
Winona connaissait d’ailleurs intimement la fragilitĂ© racontĂ©e ici, ayant elle-mĂŞme sĂ©journĂ© brièvement en hĂ´pital psychiatrique après sa rupture avec Johnny Depp en 1993. Elle dĂ©gage une aura rassurante, un regard noir sans hostilitĂ©, un naturel sensuel, trouble et fragile, mais dĂ©terminĂ© Ă vaincre ses dĂ©mons. Face Ă la brutalitĂ© gratuite de Lisa, elle cherche un sens Ă sa vie, Ă travers une Ă©volution morale gagnĂ©e par l’amitiĂ© fĂ©minine, le besoin d’aimer et d’ĂŞtre aimĂ©e, d’ĂŞtre comprise avec une sincĂ©ritĂ© bouleversante. Sa prĂ©sence fluette illumine le rĂ©cit d’une empathie douce, presque chuchotĂ©e. Elle est belle, divine, elle dĂ©ambule discrètement sans projecteurs.
Refusant de singer les grandes œuvres sur la folie institutionnelle, James Mangold choisit la pathologie dépressive et la cohésion féminine comme cœur battant de son film. Il en tire une fragile humanité, une sensibilité parfois écorchée vive, que ses comédiennes explorent avec une vérité dépouillée qui force le respect.
Un très beau portrait psychologique, donc, que ce Girl, Interrupted, transcendĂ© par ses talents fĂ©minins et par une Winona Ryder irradiant l’Ă©cran clinique d’une pudeur rĂ©servĂ©e, chargĂ©e d’une chaude intensitĂ©. Et ce final d’adieux, illustrĂ© avec une tendresse distanciĂ©e, fait chavirer les Ă©motions sans la moindre programmation.









































