mardi 22 juillet 2025

Dangerous Animals de Sean Byrne. 2025. Australie/U.S.A. 1h38.

                   (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
 
                                                                             Top 2025. 

"Sadisme au large, terreur Ă  fleur de chair".
Cela aurait pu Ă©galement s’intituler Terreur en haute mer, tant le rĂ©alisateur australien Sean Byrne maĂ®trise avec un art consommĂ© un suspense affĂ»tĂ©, d’une intensitĂ© sans cesse plus rigoureuse au fil d’un rĂ©cit alerte, ne laissant que peu de rĂ©pit Ă  la prĂ©caritĂ© de ses victimes en instance de survie. VĂ©ritable modèle du genre, en mode huis-clos aqueux, Dangerous Animals redore la sĂ©rie B du samedi soir, portĂ© par la prĂ©sence mastard de Jai Courtney, tĂ©tanisant de force tranquille et de sĂ»retĂ© dans sa fonction fangeuse de serial killer primal. Le public, cramponnĂ© Ă  son siège, n’aura de rĂ©pit durant 1h33 - gĂ©nĂ©rique exclu.

C’est bien connu : « plus le mĂ©chant est rĂ©ussi, meilleur le film sera ». Cette maxime hitchcockienne, Sean Byrne l’applique Ă  la lettre, et l’on Ă©prouve une haine viscĂ©rale, exponentielle, pour la lâchetĂ© de ce tueur des mers que Jai Courtney incarne avec un sens du sadisme fielleux et d’une perversitĂ© poisseuse.
Par la densitĂ© d’un rĂ©cit remarquablement charpentĂ© et la motivation rĂ©signĂ©e de ses personnages - proies comme prĂ©dateur -, tous livrĂ©s Ă  une confrontation morale puis physique avec une stoĂŻcitĂ© Ă©reintante, Dangerous Animals devient un jubilatoire jeu de massacre. Mention spĂ©ciale au rĂ´le secondaire tant mis en avant sur l’affiche : le squale, rĂ©duit malgrĂ© lui Ă  une complicitĂ© criminelle impromptue, que notre tueur s’amuse Ă  exploiter pour parfaire ses exactions mĂ©thodiques. On peut y dĂ©celer, toutes proportions gardĂ©es, un clin d’Ĺ“il Ă  Henry, portrait d’un serial killer de John McNaughton, dans le voyeurisme audiovisuel distillĂ© par Byrne.


AnimĂ©e d’une rage viscĂ©rale aussi jouissive qu’Ă©peurante dans son parcours de combattante, l’actrice Hassie Harrison se fond dans le corps d’une victime rebelle avec une bravoure sidĂ©rante (euphĂ©misme), qui rappellera un certain classique du torture porn, sans jamais tomber dans l’outrance hĂ©roĂŻque triviale - mĂŞme si l’on pourra tiquer sur une incohĂ©rence un peu facile (qui plus est elliptique) lors du règlement de comptes final, qu’elle brave nĂ©anmoins avec panache.

PortĂ© par une photographie naturelle exceptionnelle et une rĂ©alisation nerveuse, sans temps mort, Dangerous Animals distille une tension horrifique de plus en plus percutante, multipliant les rebondissements imprĂ©visibles. Un autre lĂ©ger couac narratif surgit toutefois avec l’apparition d’un personnage redresseur de torts, dĂ©couvrant une planque avec une facilitĂ© douteuse. Mais Sean Byrne s’amuse Ă  compiler ces coups de théâtre avec une cruautĂ© perfide, insidieuse, et presque dĂ©nuĂ©e de modĂ©ration. Ou alors si peu, Ă  en juger par une conclusion habilement concise, qui va droit Ă  l’essentiel sans sombrer dans le clichĂ© dĂ©monstratif.

Après le gĂ©nial The Loved Ones et l’excellent Devil’s Candy, Sean Byrne revient, dix ans plus tard, avec cette perle du genre au concept prodigieux et au message Ă©colo (au niveau de la maltraitance de l'appât), dont l’efficacitĂ© glaciale nous donne des sueurs - aussi jouissives qu’intolĂ©rables. 

Vive le cinéma australien, brut, ultra tendu, sauvage, irrespirable, incandescent.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

lundi 21 juillet 2025

Underworld Evolution (2006) / Underworld Awakening (2012).

                                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Sang pour sang samedi soir".

Nous avons affaire ici Ă  deux sĂ©ries B idoines du samedi soir. Deux super divertissements Ă  la narration linĂ©aire mais redoutablement efficaces, oĂą l’action rebondit sans cesse avec une sincĂ©ritĂ© attentionnĂ©e. Une mise en scène nerveuse, bardĂ©e d’effets spĂ©ciaux numĂ©riques souvent soignĂ©s - mĂŞme si parfois un peu brinquebalants, il faut bien l’avouer.

Underworld: Evolution (le second opus) s’ouvre sur un prologue Ă©pique, dans un dĂ©cor enneigĂ© baignĂ© de violence ancestrale, avant de nous entraĂ®ner dans une course-poursuite infernale Ă  bord d’un camion, traquĂ© par une immense chauve-souris humanoĂŻde - vampire bestial Ă  la fĂ©rocitĂ© dĂ©chaĂ®nĂ©e, qui pourchasse SĂ©lène et Michael avec une rage quasi mythologique.

Underworld: Awakening (le quatrième volet, Une nouvelle ère) se rĂ©vèle tout aussi attachant, notamment grâce Ă  la nouvelle venue : la fillette de SĂ©lène, le sujet 2, tout Ă  fait convaincante dans son rĂ´le Ă  la fois fragile et inquiĂ©tant. Ă€ ses cĂ´tĂ©s, tous les seconds rĂ´les, solidement campĂ©s, se prĂŞtent au jeu de l’action avec une implication hĂ©roĂŻque rĂ©jouissante.

Kate Beckinsale, quant Ă  elle, est toujours aussi sexy, fĂ©brile et sĂ©rieuse dans son rĂ´le de guerrière invincible. Son charisme glacial Ă©lectrise l’Ă©cran, tandis que la photographie crĂ©pusculaire, teinte de bleu mĂ©tallique, Ă©pouse parfaitement les contours nĂ©o-gothiques de cet univers tĂ©nĂ©breux, oĂą s’affrontent sans relâche vampires et lycans. Des crĂ©atures littĂ©ralement fascinantes, impressionnantes de voracitĂ© et de puissance brute.

Quant Ă  savoir lequel est le meilleur, difficile Ă  dire : les deux films se rĂ©pondent en complicitĂ© sans jamais se singer. En tout cas, on tient ici sans doute les meilleurs opus d’une saga inĂ©gale - seuls le troisième et le cinquième me semblent, Ă  vrai dire, parfaitement dispensables. Ces deux chapitres-lĂ  sont redoutablement bonnards, franchement jouissifs, portĂ©s par une formalitĂ© gothico-fantastique Ă  la fois crĂ©dible, contrastĂ©e et dĂ©paysante, qui assume avec panache ses codes de sĂ©rie B et son goĂ»t pour l’imagerie tĂ©nĂ©breuse.

Deux petits films d’action allant droit Ă  l'essentiel, donc, furieusement impactants, qui font le bonheur aussi bien du cinĂ©phile joueur du plaisir innocent que du grand public complice, prĂŞt Ă  plonger dans la dĂ©connade furibarde avec un sourire de gosse retrouvĂ©.

Du pop corn noir pour ces lycans en furie, - Underworld 2 / 4 - mĂŞme combat - Des sĂ©ries B Fantastiques dans ce qu’elles ont de plus noble, de plus simple et de plus gĂ©nĂ©reuse.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir 

dimanche 20 juillet 2025

Une bougie pour le Diable / Una vela para el diablo de Eugenio Martin. 1973. Espagne.

                                                     


"Sous la jupe, la sentence".

Un drame psychologique grave et intense, transplantĂ© dans le cadre d’une horreur sociale comparable Ă  Cannibal Man (La semaine d’un assassin) d’Eloy de la Iglesia, rĂ©alisĂ© un an plus tĂ´t. Une bougie pour le diable (Una vela para el diablo, 1973), signĂ© Eugenio MartĂ­n, adopte une horreur adulte, au premier degrĂ©, Ă  travers les portraits glaçants de deux aubergistes profondĂ©ment catholiques et puritaines, exerçant leurs exactions meurtrières dans un petit village figĂ©, recroquevillĂ© au cĹ“ur des montagnes.

Leur cible : des touristes fĂ©minines, jeunes, jolies, libĂ©rĂ©es, dont les tenues lĂ©gères et les Ă©lans de dĂ©sir choquent une morale engoncĂ©e dans la rĂ©pression. Ivres d’Ă©mancipation, ces Ă©trangères incarnent une libertĂ© sexuelle en pleine effervescence - que Marta et VerĂłnica, dans leur frustration contenue, ne peuvent tolĂ©rer. Leur propre sexualitĂ© refoulĂ©e, corsetĂ©e par le dogme, s’exprime alors dans une violence croissante. Victimes invisibles du franquisme, les deux sĹ“urs glissent dans une spirale meurtrière, une descente aux enfers criminelle nourrie par le dĂ©goĂ»t, la honte et le besoin d’expiation.

Le suspense monte crescendo, notamment autour du sort d’une touriste plus perspicace, prĂŞte Ă  tĂ©moigner des mystĂ©rieuses disparitions qui s’accumulent.

Une Ĺ“uvre fĂ©tide remarquable, notamment par sa dimension psychologique finement dessinĂ©e - et sublimĂ©e par les interprĂ©tations incendiaires d’Aurora Bautista et Esperanza Roy, qui incarnent avec un charisme insidieux cette foi malade en complicitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e, ce fanatisme religieux empreint d’obscurantisme, de châtiment et d’autopunition.

Un cauchemar impudique aux allures de documentaire clinique dont on ne sort pas indemne.

Gratitude Criterion.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

samedi 19 juillet 2025

Le cinéma Fantastique des années 80: mode d'emploi.

 
                                                       "Les rĂŞves fiĂ©vreux des annĂ©es 80."

Le cinĂ©ma fantastique et d’horreur des annĂ©es 80 possĂ©dait un cĹ“ur. Un cĹ“ur battant, gĂ©nĂ©reux, palpitant d’idĂ©es folles, de visions enflammĂ©es, d’une tendresse presque enfantine pour ses monstres, ses freaks, ses damnĂ©s. Ces films transpiraient la sincĂ©ritĂ©. On sentait, sous le latex et les hectolitres de sang, une humanitĂ© profonde, une chaleur singulière, un amour farouche du cinĂ©ma. Ils voulaient nous raconter quelque chose - surtout dans les cauchemars.

Il y avait une foi. Une foi aveugle, belle, dans ce qu’on filmait. Et comme les cinĂ©astes y croyaient, nous aussi. On rĂŞvait avec eux, parce qu’ils rĂŞvaient pour de bon, et non pour vendre du rĂŞve. Il y avait de l’âme, du feu, du bricolage gĂ©nial. Des effets spĂ©ciaux faits main, charnels, mĂ©caniques, pleins de tripes et de texture. Du sang qui collait, de la chair qui palpitait, des visages qui fondaient vraiment.

Des films comme Bad Taste, Re-Animator, Frères de sang, l'Au-delĂ , Maniac, Carnage, Cauchemar Ă  Daytona Beach, Evil Dead… c’Ă©tait une rĂ©volution faite Ă  la scie sauteuse, Ă  la giclĂ©e rouge et au rire nerveux. Mais derrière la sauvagerie, il y avait toujours un regard. Quelque chose d’intime, de tangible. On tenait Ă  ces personnages, si humains dans leur dĂ©sespoir ou leur maladresse. MĂŞme les pires dĂ©viances gardaient cette Ă©trange aura d’amour inavouĂ©.

Et puis, il y avait cette ambiance… Ces lumières bleutĂ©es, ces brumes Ă©paisses, cette manière d'envelopper le spectateur dans un monde parallèle. Les musiques Ă©taient entĂŞtantes, ensorcelantes, ciselĂ©es avec soin - elles vibraient longtemps après le gĂ©nĂ©rique. On n’Ă©coutait pas que des synthĂ©s : on Ă©coutait un souffle, une incantation. Quelque chose qui hantait et berçait Ă  la fois.

Le cinĂ©ma fantastique des annĂ©es 80 Ă©tait un cinĂ©ma d’artisans possĂ©dĂ©s, de fous doux, de poètes gore. Il Ă©tait fait de bouts de ficelle, de nerfs Ă  vif et de tendresse. Il avait ce lyrisme naĂŻf, cette chaleurositĂ© (oui, ce mot inventĂ© lui va bien) qu’on ne retrouve plus. Et mĂŞme si tout partait en vrille, mĂŞme si la rĂ©alitĂ© s’effondrait, il restait une lueur d’espoir. Une lumière Ă©trange, vacillante, mais fidèle.

C’est peut-ĂŞtre pour ça qu’on y revient toujours. Parce qu’on y sent quelque chose de vrai, de pur, de sacrĂ©. Parce qu'on se sent bien avec eux, parce qu'on les aime. Toujours. 

Car quand on aime, on aime toujours trop.
 
 — le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
 

La Zone d'intérêt / The Zone of Interest de Jonathan Glazer. 2023. Royaume-Uni/Pologne/U.S.A.

                             (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
 
La Zone d'intĂ©rĂŞt m’a laissĂ© dans un trouble sourd.
J’y reviens, un peu moins fermĂ© qu’au premier contact. Quelque chose, malgrĂ© la rugositĂ© du geste, s’impose. Le film reste difficile, particulier dans son traitement Ă  la fois froidement auteurisant, presque expĂ©rimental, et pourtant inscrit dans une trivialitĂ© dĂ©rangeante. Il y a lĂ  une forme d’hermĂ©tisme, d’austĂ©ritĂ©. Un refus du spectaculaire, qui pousse Ă  bout le malaise.

Tout est glaçant. Antipathique au possible. Et c’est sans doute lĂ  toute sa force.

Le parti-pris est saisissant : Ă©pouser le quotidien fade et mĂ©thodique d’une famille nazie, aux portes de l’horreur, sans jamais y entrer frontalement. Ce dĂ©ni de regard crĂ©e un vide, un abĂ®me. Un rĂ©cit âpre, ancrĂ© dans la dĂ©sillusion. Une manière de dire qu’il n’y a rien Ă  sauver. Ces monstres, ces gens ordinaires devenus rouages de la mort, sont irrĂ©cupĂ©rables.

C’est un film qui ne cherche pas Ă  faire comprendre, encore moins Ă  pardonner. Juste Ă  montrer, frontalement mais sans fracas, l’effrayante banalitĂ© du mal.

Et cela suffit Ă  glacer l’âme.
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir 
 
DurĂ©e du film: 1h45. 

vendredi 18 juillet 2025

Holiday de Isabella Eklöf. 2018. Danemark/Suède/Pays-Bas. 1h33.

                                                     
                               (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
                                                                           
                                                                              Top 2025 
 
Avant-propos: 
Frères et sœurs du grand écran, abandonnez toute morale - car Holiday ouvre ses bras lascifs sur un royaume où la lumière ment et où le silence saigne.

Avertissement: contient une scène à caractère sexuel explicite (classée X). Public averti.
                                                     

"Chair de luxe, violence sous vide".
Produit entre la Suède, le Danemark et les Pays-Bas en 2018, Holiday demeure une œuvre indépendante encore inédite en salles chez nous, tout comme en support physique DVD/Blu-ray, en dépit des récompenses glanées au Danemark (Meilleur Film, Meilleure Actrice pour Vic Carmen Sonne, Meilleur Second Rôle Masculin pour Lai Yde, Meilleure Photographie) et au Texas (Meilleur Film, Meilleure Photo au Fantastic Fest).

Relatant la quotidiennetĂ© luxueuse d'une jeune prostituĂ©e au service d’un parrain mafieux, Holiday est un objet sulfureux, profondĂ©ment dĂ©rangeant, au malaise persistant. Sa scĂ©nographie pailletĂ©e joue avec brio du non-dit, du hors-champ - de la suggestion - malgrĂ© deux sĂ©quences extrĂŞmes, quasi insoutenables. Deux exactions relevant d’une pornographie brute, sans plan serrĂ©, et d’une ultra-violence concise, Ă©voquant le rĂ©alisme cru d’IrrĂ©versible ou les uppercuts glacĂ©s du cinĂ©ma de Haneke.

Hypnotique et passionnant, Holiday tient en haleine 1h30 durant, Ă  travers cette banalitĂ© insouciante magnifiĂ©e par une mise en scène stylisĂ©e (photo lĂ©chĂ©e Ă  l’appui), Ă  la fois personnelle et expĂ©rimentale. Le film se concentre sur le profil d’une jeune prostituĂ©e incarnĂ©e par Victoria Carmen Sonne, bouleversante de naturel, de candeur irresponsable et d’ambivalence morale. Une actrice mĂ©connue, fascinante dans sa passivitĂ© docile, subissant la domination d’un amant tortionnaire Ă  la masculinitĂ© primitive, dĂ©nuĂ©e de toute vergogne. Or, une rencontre fortuite avec une vieille connaissance (un touriste nĂ©erlandais) mettra Sascha face Ă  sa propre moralitĂ©, jusque-lĂ  refoulĂ©e, prĂŞte Ă  jaillir au moment le plus imprĂ©visible.

Malsain dans ses sous-entendus, ses jeux de regard viciĂ©s et ses complaisances sexuelles, Holiday dĂ©peint une femme rĂ©duite Ă  la consommation de chair dans un cocon domestique luxueux, mais nĂ©crosĂ©. Le film distille une aura vĂ©nĂ©neuse, ancrĂ©e dans une confrontation psychologique (bourreau/victime) oĂą les rĂ´les, peut-ĂŞtre, pourraient s’inverser sous l'effet d’un sursaut rancunier inĂ©quitable.


Jusqu’au-boutiste et sans fard pour nous extraire de notre zone de confort, le film nous confronte Ă  des figures antipathiques, dĂ©testables, dont la scĂ©nographie trompeusement apaisĂ©e, faussement sĂ©duisante, exsude une contagion insidieuse. Holiday cultive un climat d’insĂ©curitĂ© rampante, dĂ©lĂ©tère pour le spectateur comme pour sa jeune prisonnière, jusqu’Ă  une conclusion glaçante - amorale, sans illusion - dont on ne ressort pas indemne.

Une Ĺ“uvre-choc, d’une rigueur dramatique implacable, impeccablement interprĂ©tĂ©e, brillamment rĂ©alisĂ©e (gratitude pour Isabella Eklöf alors qu'il s'agit de son 1er essai), avec ce tact perfide qui fait chanceler tout repère dans ce jeu de sĂ©duction aux doux relents mortifères.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

 
Récompenses: Le film a été nommé pour six Bodil et en a remporté quatre : meilleur film, meilleure actrice pour Vic Carmen Sonne, meilleur second rôle masculin pour Lai Yde et meilleure photographie.
 
Les Bodil (Bodilprisen) sont les premières et plus anciennes récompenses cinématographiques danoises, décernées par le Danske Filmkritikere chaque année depuis 1948.
 
FILMOGRAPHIE: Isabella Eklöf (nĂ©e le 10 fĂ©vrier 1978) est une scĂ©nariste et rĂ©alisatrice suĂ©doise. 
2009 : Willkommen in Barbaristan (court mĂ©trage). 2011 : Noter fra kælderen (court mĂ©trage). 2018 : Holiday. 2023 : Kalak. 

mercredi 16 juillet 2025

Black Dog

                              (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

                                                                            Top 2025.
"Des ruines jaillit l’animal".
Il est des films indĂ©pendants, sortis discrètement en salles - et ce, malgrĂ© un Prix Un Certain Regard Ă  Cannes et ses 264 700 entrĂ©es en France - qui s’Ă©veillent en nous sans qu’on perçoive immĂ©diatement leur pouvoir d’attraction. C’est dire si le rĂ©alisateur chinois Guan Hu maĂ®trise son matĂ©riau avec une intelligence souterraine, au point de faire voler en Ă©clats les clichĂ©s. Tant dans son refus du sentimentalisme et des bons sentiments que dans sa manière imprĂ©visible de narrer cette histoire d’amitiĂ© entre un homme et un chien, au cĹ“ur d’un contexte urbain aux doux airs de fin du monde.

Le pitch : libĂ©rĂ© après dix ans de dĂ©tention pour meurtre, Lang retrouve son village natal, en lisière du dĂ©sert de Gobi, au moment mĂŞme oĂą les habitants tentent de se dĂ©barrasser des chiens errants qui hantent les ruines. Mais après une confrontation houleuse avec un chien noir, Lang finit par se lier Ă  lui. Il l’adopte. Contre l’avis de tous.
 

Aventure intimiste et parcours initiatique, Black Dog suit cet homme et son chien Ă  travers un village en dĂ©composition, aux allures de western figĂ© dans un no man’s land. Le scope magnifie les paysages que Lang traverse en mobylette, comme en errance silencieuse. Le film touche Ă  la rĂ©demption, Ă  l’exclusion, Ă  la loyautĂ©, Ă  l’amitiĂ©. Il pose en creux une idĂ©ologie existentielle : penser une nouvelle façon de vivre avec l’animal, dans l’apprentissage du respect et d’un langage commun.
Un paradoxe amer, presque insoutenable, lorsqu’on sait qu’en certaines rĂ©gions de Chine, la viande canine se consomme encore quotidiennement - et que certaines pratiques, notamment celles du festival de Yulin, relèvent de l’innommable.

Prenant son temps, Guan Hu dĂ©peint un monde lentement effondrĂ©, peuplĂ© de marginaux en perte d’humanitĂ©. Il brode un rĂ©cit inattendu de tolĂ©rance, qui Ă©merge au fil de la mue morale de ce solitaire laconique, adoptant peu Ă  peu un regard neuf sur l’animal, qu’il croyait sauvage. Constamment transcendĂ© par des images naturelles - solaires ou crĂ©pusculaires - entre urbanitĂ© de pierre et dĂ©sert de poussière, Black Dog Ă©claire la faune animale d’un Ĺ“il doux, presque fureteur, tendu vers l’humain.
 

Hommage aux exclus, aux laissĂ©s-pour-compte d’un monde en ruines, Black Dog fait peu Ă  peu du chien l’Ă©gal de l’homme, face Ă  notre regard contemplatif, Ă©pris d’une Ă©motion soudaine, incontrĂ´lĂ©e. Le film traite la cause animale comme un sujet moral, avec un tact rare, une pudeur bouleversante. Sa mise en scène, rigoureuse et formaliste, ne laisse rien au hasard ; elle respire l’authenticitĂ©. Et dans son final onirique, transfigurĂ© par la nappe tranquille de Pink Floyd, c’est une dĂ©livrance qui nous arrache les larmes.

Une Ĺ“uvre digne d'autant plus salutaire, qui laisse des traces profondes dans la mĂ©moire - et sème en nous un espoir discret, rĂ©servĂ©, quant Ă  la tendresse nouvelle que l’homme pourrait enfin accorder au vivant.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

Forbidden Zone de Richard Elfman. 1982. U.S.A. 1h13.

                                                            
                                         (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
 
"Bienvenue en Sixième Démence".
Film culte peut-ĂŞtre moins connu que Rocky Horror Picture Show ou Phantom of the Paradise, pour citer ses cousins lunaires les plus symptomatiques, Forbidden Zone n’a pourtant rien Ă  leur envier. Il s’affiche sans complexe en Ă©lectron libre, aussi mĂ©morable qu’autonome.
 
Car si cette comĂ©die musicale indĂ©pendante pâtit d’un budget exigu, l’inventivitĂ© en roue libre que se permet Richard Elfman - et surtout la libertĂ© de ton galvanisante qu’il insuffle au spectateur capiteux - achève de rendre l’Ĺ“uvre rigoureusement sympathique, jubilatoire, exaltante par son insolence dĂ©vergondĂ©e.
 
L’histoire, gĂ©nialement improbable, a beau ĂŞtre Ă©tique et parfois dĂ©cousue, on plonge Ă  corps perdu dans ce dĂ©lire monochrome oĂą une famille de pieds nickelĂ©s se retrouve projetĂ©e dans la Sixième Dimension après avoir dĂ©couvert un passage secret dans leur cave. La famille Hercules est Ă  la recherche de Susan B. "Frenchy" Hercules, retenue prisonnière par un roi nain et une princesse tyrannique.
 
 
InfluencĂ© par le cinĂ©ma muet, les Marx Brothers et Tim Burton, Richard Elfman ose tout - et parfois n’importe quoi - pour nous entraĂ®ner dans un tourbillon de sĂ©quences musicales et de morceaux chantĂ©s par des protagonistes tous plus dĂ©ments les uns que les autres. Parfois irritant, mais frĂ©quemment transcendĂ© par la scène suivante, encore plus entĂŞtante et folingue, Forbidden Zone distille une attraction irrĂ©sistible Ă  travers son univers fantasque bourrĂ© d’invention : dĂ©cors en carton-pâte, sĂ©quences animĂ©es, costumes baroques, travestis, noirs en choral gospel et nymphettes sexys dĂ©chaĂ®nĂ©es.
 
C’est un vĂ©ritable festival de pitreries, d’humour sciemment potache et de non-sens bigarrĂ©, gĂ©nialement dĂ©paysant, que nous offre Richard Elfman, jamais Ă  court de carburant. Si bien qu’1h13 suffit largement Ă  nous Ă©tourdir tant ce concentrĂ© de dĂ©lire masochiste inspire Ă  la fois ivresse et sentiment de satiĂ©tĂ©, portĂ© par des comĂ©diens grimĂ©s en pleine fĂŞte.
 
"Opéra Barjot en Carton-Pâte".
Indispensable pour tous les amateurs Ă©clairĂ©s de bizarrerie singulière, avides de curiositĂ© viciĂ©e, Forbidden Zone est un spectacle euphorisant de chaque instant - qu’on aurait tort de bouder, en dĂ©pit de son rythme infernal parfois Ă©reintant.
 
A noter qu'il existe une version colorisĂ©e.  
 
— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
2èx. Vostfr 

lundi 14 juillet 2025

Jean Pierre Putters 1946 / 2025. Fondateur de la revue Mad Movies, 1972.


J’ai perdu un père aujourd’hui.
Et je crois bien que nous, fantasticophiles, sommes nombreux Ă  l’avoir considĂ©rĂ© comme tel.

Jean-Pierre a Ă©tĂ© ce père d’ombre et de feu qui m’a tenu la main Ă  12 ans Ă  travers l’Ă©cran et les pages. 
Cet homme qui a nourri nos nuits de monstres et de merveilles,
ce passeur d’ombres lumineuses,
ce conteur fou qui nous a appris que le bizarre, le mystère, le sanglant, le viscéral
avaient une âme, un cœur, une intelligence.

Celui qui m’a appris qu’aimer le cinĂ©ma, ce n’Ă©tait pas seulement aimer les chefs-d’Ĺ“uvre,
mais aussi les créatures visqueuses, les cris muets, le sang factice qui disait parfois plus vrai que la réalité.

Je pleure aujourd’hui.
De tristesse, de tendresse… et de respect.

Ce n’est pas seulement un homme qui s’Ă©teint,
c’est une flamme.
Celle qui brûlait dans les pages de Mad Movies,
dans les salles obscures du Grand-Guignol, ces églises du délire,
dans nos cœurs adolescents qui trouvaient enfin une tribu parmi les monstres.

Putters, c’Ă©tait l’Ă©rudit dĂ©glinguĂ© d'une pudeur inouĂŻe, d'une discrĂ©tion timorĂ©e,
le passionné réservé non blasé,
le grand frère gothique qui n’avait pas peur du mauvais goĂ»t,
parce qu’il savait que derrière le latex et les hurlements,
il y avait des vĂ©ritĂ©s, de la beautĂ©, de l’humanitĂ©, de la sensibilitĂ©.

Il nous a appris Ă  aimer autrement.
À ne pas avoir honte de nos passions souvent ciblées comme "déviantes".
À faire du bizarre une maison. Du cinéma de genre, une langue maternelle.

Jean-Pierre Putters est mort.

Et nous, ses enfants de celluloĂŻd,
on continue de rĂŞver, de frissonner, de hurler…
parce qu’il nous l’a appris. Et que ça ne s’oublie pas.

Je t'aime Jean-PĂŻerre ❤️‍🩹

Bruno








La Dernière Cavale / Truth or Consequences, N.M. de Kiefer Sutherland. 1997. 1h46.

                                  (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Derniers virages pour cœurs cabossés".
La Dernière Cavale, rĂ©alisĂ© par Kiefer Sutherland (qui en endosse aussi l’un des rĂ´les principaux), a des allures de sĂ©rie B influencĂ©e jusqu’Ă  l’os par True Romance et ses cousins. Mais derrière ses clichĂ©s, ses situations Ă©culĂ©es, ses mĂ©chants un brin caricaturaux - sauvĂ©s in extremis par des comĂ©diens habitĂ©s -, il y a une vraie tendresse, une sincĂ©ritĂ© brute qui finit par percer.

Sutherland soigne sa mise en scène. Il n’invente rien, mais il regarde ses personnages avec une attention sincère, presque inquiète. Cette bande de bras cassĂ©s, paumĂ©s magnifiques, cumule les bourdes avec la maladresse d’un humanisme dĂ©boussolĂ©, une contrariĂ©tĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e, une incapacitĂ© viscĂ©rale Ă  s’extraire de la marginalitĂ© criminelle faute d’y avoir trop cru, trop vĂ©cu, trop sombrĂ©. Et l’on s’y attache. Vraiment. Franchement.

Il faut dire que les interprètes y mettent du cĹ“ur. Kim Dickens, sexy sans surjouer, impose une sĂ©duction tout en fragilitĂ©, une douceur blessĂ©e qu’elle dĂ©ploie sans forcer. Ă€ ses cĂ´tĂ©s, Grace Phillips, d’une sensualitĂ© prude, presque Ă©thĂ©rĂ©e, hypnotise avec ses splendides yeux bleus d’innocente troublĂ©e. Et puis il y a Vincent Gallo, instinctif, magnĂ©tique, bad boy fracassĂ© au grand cĹ“ur, qu’on croit sorti d’un rĂŞve dĂ©glinguĂ© de cinĂ©ma indĂ©pendant. Il crève l’Ă©cran sans en faire trop, Ă  fleur de nerfs, animal et poignant.

Le récit reste trop classique, trop balisé. On devine souvent les trajectoires, les ruptures, les élans. Mais parfois, une idée jaillit - comme cette planque perchée au-dessus du camping-car, improbable et presque poétique - et vient troubler l'attendu. La musique, rock et nerveuse, entrecroisée de nappes plus lyriques, ne laisse pas indifférent. Elle imprime un souffle, un rythme, une tension presque romanesque.

Les scènes d’action sont impeccablement tenues : sèches, spectaculaires, nerveuses sans esbroufe. Et le final - inattendu dans sa douceur blessĂ©e - parvient Ă  toucher juste. RĂ©ellement. Il Ă©meut, simplement, sans faire les malins.

La Dernière Cavale n’est pas un grand film, loin s’en faut. Mais c’est un film attachant. Une sĂ©rie B honnĂŞte, souvent touchante, parfois maladroite, qui aurait pu frapper plus fort si son scĂ©nario avait osĂ© s’aventurer hors des sentiers rebattus. Il n’en reste pas moins une Ĺ“uvre humaine, sincère, portĂ©e par l’Ă©lan gĂ©nĂ©reux d’un cinĂ©aste dĂ©butant qui regarde ses marginaux comme on regarde des frères perdus.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir
3èx. Vost

Birth / Rebirth de Laura Moss. 2023. U.S.A. 1h39.

                                                                 (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Naître, renaître, et ne plus jamais revenir".
Film de science trouble, Birth/Rebirth dissèque sans anesthĂ©sie le mythe de Frankenstein au fĂ©minin, sans fard, sans pathos, sans peur. Laura Moss dĂ©ploie une Ĺ“uvre austère, charnelle, presque clinique, oĂą l’amour maternel devient matière organique, terrain d’expĂ©rimentation, espace de dĂ©raillement.

Les interprĂ©tations Ă©tranges - presque froides, presque antipathiques - de Marin Ireland et Judy Reyes fascinent autant qu’elles dĂ©rangent. Anti-manichĂ©ennes au possible, leurs prĂ©sences nous dĂ©stabilisent, flirtent avec l’inhumanitĂ© sans jamais y sombrer. Deux corps, deux volontĂ©s entĂŞtĂ©es, guidĂ©es par un instinct irrĂ©ductible, qui ne se regardent ni ne s'excusent. Juste s'obstinent, jusqu'Ă  l'obsession.

La mise en scène, sèche, resserrĂ©e, infuse un climat d’inconfort persistant. Images corporelles, sanitaires, sexuelles : tout suinte la matière malade, la chair dissĂ©quĂ©e, la vie trafiquĂ©e, exsangue et pourtant palpitante. Quelque chose de dĂ©rangeant naĂ®t de cette intimitĂ© forcĂ©e avec les fluides, les tissus, les gestes mĂ©dicaux presque rituels - comme une danse entre le soin et la profanation.


La musique, Ă©vanescente, agit comme un poison doux. Nappes tranquilles, faussement rassurantes, qui rampent dans le silence, s’y logent comme un Ă©cho hantĂ©. Elle nous enveloppe pour mieux nous aspirer, hypnotique, spectrale, jamais lĂ  pour soulager.

Le rĂ©cit, inspirĂ© librement du roman de Shelley, ne cherche pas la morale mais bien la faille. L’ambiguĂŻtĂ© est reine. Ce n’est pas un conte d’Ă©pouvante, c’est une tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e de panser nos blessures maternelles, de combler un vide avec des gestes de sorcières, des actes sans retour. Le film ose aller au-delĂ  du bien et du mal, et c’est lĂ  qu’il dĂ©range. Et qu’il touche.

Je l’ai revu une seconde fois, et c’est lĂ  qu’il s’est imposĂ© davantage. Sans ĂŞtre un grand film, c’est quand mĂŞme bon - parfois mĂŞme très bon. Ça laisse des marques. Ça ronge en silence.
On pourra certes ĂŞtre déçu par une conclusion prĂ©cipitĂ©e, expĂ©diĂ©e presque, mais je l’ai acceptĂ©e - car elle prolonge la logique interne du film : il n’y a pas de rĂ©solution, pas de paix, seulement des apprenties-sorcières, consumĂ©es par leurs excès, vouĂ©es Ă  continuer. Sans rĂ©pit. Sans fin.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

samedi 12 juillet 2025

RĂŞves Sanglants / The Sender de Roger Christian. 1982. Angleterre. 1h32.


"Une transe douce et clinique, un cauchemar transmis par ondes mentales".
Il n’a pas de nom. On l’appelle John Doe #83. Un garçon Ă©teint, Ă©chouĂ© aux abords d’un monde qui n’est plus le sien. Il a tentĂ© de disparaĂ®tre dans un lac comme on cherche le nĂ©ant dans un verre d’eau. Mais l’eau l’a recrachĂ©. Et nous avec.

Avec RĂŞves sanglants, Roger Christian glisse une lame fine sous la peau du fantastique. Pas de second degrĂ©, pas d’Ă©chappatoire, pas de clin d’Ĺ“il au spectateur. Juste une horreur adulte, froide, troublĂ©e. Une douleur blanche, enveloppĂ©e dans la lumière blafarde d’un hĂ´pital psychiatrique oĂą l’on scrute la folie comme un phĂ©nomène biologique.

Ici, les terreurs ne sortent pas des murs ou des masques grotesques. Elles sortent d’un esprit. Elles s’infiltrent. Elles contaminent.
Car John n’est pas seulement un jeune homme perdu. Il est un Ă©metteur : il projette ses cauchemars dans la tĂŞte des autres. Ce qu’il rĂŞve, vous le vivez. Ce qu’il redoute, vous l’endurez. Et ce qu’il a vĂ©cu… vous le revivez, en boucle.


Et pourtant, RĂŞves sanglants n’est jamais vulgaire, jamais complaisant. Pas une goutte de sang inutile. Les visions sont terribles, mais jamais gratuites. Elles dĂ©rangent, elles vrillent, elles s’infiltrent comme une pensĂ©e intrusive qu’on n’arrive plus Ă  expulser.
Une scène en particulier, d’un choc absurde et effrayant, vous laisse suspendu comme en apnĂ©e - l’horreur n’est plus une pulsion, c’est une maladie mentale, une contagion de l’invisible.

Le film se tient droit. Sérieux. Intègre. Froidement sincère.
Sa mise en scène, sobre et chirurgicale, refuse l’esbroufe. Chaque plan est cadrĂ© comme un soupçon. Chaque coupe, un fragment de conscience qui bascule. Ce monde est feutrĂ©, Ă©touffant, comme si le cauchemar lui-mĂŞme avait besoin de silence pour s’exprimer.

Et puis il y a Gail, la psychiatre. IncarnĂ©e par Kathryn Harrold, au regard doux et solide, elle traverse le film comme une lumière fragile. Ni hĂ©roĂŻne, ni figure d’autoritĂ©. Juste une prĂ©sence humaine, calme, rassurante - un point d’ancrage dans ce flux hallucinatoire. Elle tente de comprendre lĂ  oĂą d’autres enferment. Elle Ă©coute lĂ  oĂą d’autres condamnent. Et c’est peut-ĂŞtre ça qui fait le plus peur : quand la normalitĂ©, la tendresse mĂŞme, se voit contaminĂ©e par la psychose d’un autre.

Le film s’engloutit doucement dans un dĂ©lire oĂą le rĂ©el se plie sous la pression du rĂŞve. L’hallucination devient notre nouvelle logique. Plus on approche du cĹ“ur du mystère, plus tout devient flou, fissurĂ©, schizophrène. Est-ce que l’on rĂŞve ? Est-ce que l’on est dĂ©jĂ  mort ? Ou bien est-ce cela, vivre : subir les visions de ceux qu’on n’a pas su sauver ?


RĂŞves Sanglants est une Ĺ“uvre unique, visionnaire, qui a le mĂ©rite immense de prendre son sujet au sĂ©rieux sans jamais en faire trop. Un pur film de genre Ă  la gravitĂ© clinique, aux images inĂ©dites, aux frissons silencieux, aux scènes chocs atypiques. Un prĂ©curseur oubliĂ©, injustement noyĂ© dans le flot des annĂ©es 80 tapageuses. Il mĂ©rite d’ĂŞtre redĂ©couvert. Et respectĂ©.

Un cauchemar sans hurlement. Une onde mentale. Un rêve sanglant, mais sans éclaboussure.

Gratitude Rimini pour cet écrin précieux.

P.S: Fait notable, attestĂ© par le livret de Marc Toullec : parmi tous les films d’horreur sortis en 1982, c’est celui-ci que Quentin Tarantino dĂ©signe comme son prĂ©fĂ©rĂ©.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir 🩸

18.05.17
12.07.25. Vost

"The Sender/Deadly Dreams" de Roger Christian. 1982. Angleterre. 1h22. Avec Kathryn Harrold, Željko Ivanek, Shirley Knight, Paul Freeman, Sean Hewitt.

Sortie salles U.S: 22 Octobre 1982.

FILMOGRAPHIE: Roger Christian est un réalisateur et scénariste britannique, né en 1944 à Londres. 1982 : Rêves sanglants. 1985 : Starship. 1994 : Nostradamus. 1995 : The Final Cut. 1996 : Underworld. 1997 : Masterminds. 1999 : Star Wars, épisode I : La Menace fantôme de George Lucas (réalisateur 2e équipe). 2000 : Battlefield Earth - Terre champ de bataille. 2004 : American Daylight. 2004 : Bandido. 2013 : La Malédiction de la pyramide (TV). 2013 : Intuition maternelle (Dangerous Intuition) (TV) . 2013 : Invasion sur la Lune.

vendredi 11 juillet 2025

On ira de Enya Baroux. 2025. France. 1h37.

                                                          (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
                                                             
                                                                                         Top 2025 en tĂŞte de peloton. 

"On ira : partir en douceur, vivre en éclats".
Abordant la polĂ©mique - du moins chez nous - de l’euthanasie Ă  travers le portrait d’une mamie moribonde, atteinte d’un cancer de stade 4 incurable, On ira emprunte le chemin de la comĂ©die dramatique pour nous Ă©pargner la sinistrose avec une grâce que rien ne laissait prĂ©sager.

Impeccablement portĂ© par des comĂ©diens mĂ©connus ou discrets dans notre paysage cinĂ©matographique - Ă  l’exception de l’Ă©patant Pierre Lottin (En Fanfare), en second rĂ´le altruiste au jeu tranquille, littĂ©ralement dĂ©pouillĂ© - On ira est ce genre de pĂ©pite indĂ©pendante surgie de nulle part (il s’agit d’ailleurs de la première rĂ©alisation d’Enya Baroux) qui, in fine, se rĂ©vèle aussi prĂ©cieuse que lumineuse. Chacun des interprètes se glisse dans son rĂ´le sans la moindre affĂ©terie, avec un naturel dĂ©sarmant de vĂ©ritĂ© humaine.

Mention spĂ©ciale Ă  la jeune Juliette Gasquet, prix d’interprĂ©tation mĂ©ritĂ© Ă  la clĂ©, dont le tempĂ©rament explosif irradie l’Ă©cran avec une intensitĂ© brute, troublante de sincĂ©ritĂ©, jusqu'aux larmes.

TruffĂ© d’humour corrosif, de bons sentiments exaltants et d’une tendresse infinie pour ses personnages aussi ordinaires que profondĂ©ment bienveillants, On ira irrigue ce road movie dĂ©tendu d’ondes positives… puis nĂ©gatives, Ă  mesure que les proches familiaux, au fil du pĂ©riple, dĂ©couvrent cette vĂ©ritĂ© funeste, difficile Ă  accepter de prime abord.
 

Hymne Ă  la vie, Ă  la communion fraternelle et familiale - et surtout Ă  la libertĂ© de choisir sa fin dans la dignitĂ© - On ira nous foudroie d’une flèche en plein cĹ“ur, lĂ  oĂą on ne l’attend jamais. Tant la rĂ©alisatrice, profondĂ©ment investie, veille avec dĂ©licatesse sur l’Ă©volution morale de ses protagonistes, moteurs d’un rĂ©cit alarmiste qu’elle maĂ®trise avec une acuitĂ© rare. Elle saisit, avec pudeur et clartĂ©, la contradiction des sentiments - entre le cocasse et le furibond - dans un dĂ©pouillement de ton qui force le respect.

On ira milite Ă©videmment avec luciditĂ© pour le droit Ă  l’euthanasie, tout en questionnant le sens de la mort, que les proches apprennent Ă  approcher puis Ă  accepter, Ă  travers une initiation douce Ă  une maturitĂ© plus lumineuse.

InĂ©vitablement bouleversant, puis dĂ©chirant, On ira s’Ă©lève dans un final anthologique, apothĂ©ose Ă©motionnelle en feu d’artifice cathartique, ciselĂ© dans une pudeur taiseuse. Le film laisse une empreinte terrible au cĹ“ur : celle d’avoir cĂ´toyĂ© - en un temps trop furtif - une famille humble, unie, d’une chaleur humaine bouleversante, jamais complaisante ni outrancière, dans le respect constant d’une thĂ©matique houleuse, ici abordĂ©e avec un tact et une finesse d’âme que l’actrice HĂ©lène Vincent transcende Ă©galement de sa fragilitĂ© stoĂŻque.

"Et si c'était ça, mourir ? !"
Un des plus beaux films français de 2025.
Ă€ moins qu’il ne s’agisse du plus grand, dans une simplicitĂ© autonome. 

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir

RĂ©compenses: Prix d'interprĂ©tation fĂ©minine pour HĂ©lène Vincent et Juliette Gasquet au Festival international du film de comĂ©die de l'Alpe d'Huez 2025.

jeudi 10 juillet 2025

The Quiet Girl de Colm Bairéad. 2022. Irlande. 1h34.

                                                              (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

The Quiet Girl – Le murmure de l’enfance
Comment ne pas ressentir un immense coup de cĹ“ur pour ce bijou d’Ă©motions candides, oĂą la puretĂ© des sentiments s’incarne Ă  travers l’innocence d’une fillette de neuf ans, en initiation parentale, le temps d’un Ă©tĂ© passĂ© chez une cousine Ă©loignĂ©e de sa mère.

TransfigurĂ© par une poĂ©sie naturaliste, baignĂ© dans une ruralitĂ© irlandaise aussi placide qu’Ă©panouissante, The Quiet Girl nous prend doucement par la main, Ă  la rencontre de ce couple sexagĂ©naire qui accueille la petite Cáit avec une amabilitĂ© tranquille, profondĂ©ment rassurante. Si le père, fermier taiseux, semble d’abord rĂ©ticent, enfermĂ© dans une rĂ©serve hĂ©sitante, son Ă©pouse, d’une prĂ©venance lumineuse, l’enveloppe d’une tendresse innĂ©e, naturelle, presque silencieuse.

Dans l’intelligence d’une mise en scène tout en tact et en pudeur, adepte du non-dit, Colm BairĂ©ad tisse une toile Ă©motionnelle qui joue avec l’ambiguĂŻtĂ© du mot secret. Peu Ă  peu, The Quiet Girl dĂ©vide son fil narratif, rĂ©vĂ©lant des trajectoires en quĂŞte de rĂ©demption, de catharsis. Et lorsque ce secret, brutalement rĂ©vĂ©lĂ© par un tiers, surgit sans mĂ©nagement, tout s’Ă©claire. On reconsidère alors les silences de ces mĂ©tayers discrets, leur manière d’aimer sans bruit, de cohabiter avec la petite invitĂ©e avec une tendresse dĂ©sormais familière, presque filiale.


Hymne Ă  l’amour parental et aux fondements de l’Ă©ducation - respect, Ă©coute, attention - The Quiet Girl porte haut des thĂ©matiques universelles et si actuelles, avec une sensibilitĂ© Ă  fleur de peau. Jusqu’Ă  ce final bouleversant, suspendu, oĂą le film retarde la sĂ©paration inĂ©luctable Ă  coups de regards silencieux, pudiques, ravageurs. Il nous arrache le cĹ“ur, littĂ©ralement, face au destin de cette fillette introvertie, d’une puretĂ© dĂ©sarmante, façonnĂ©e par une solitude dont son entourage avait scellĂ© les contours. Car c’est bien dans la manière dont on traite une personne que se dessine la vie qu’elle mènera.

PortĂ© par des comĂ©diens irlandais criants de vĂ©ritĂ©, tous inconnus sous nos latitudes, c’est la petite Catherine Clinch qui Ă©blouit Ă  chaque plan. Sa pudeur vertueuse, jamais forcĂ©e, subtilement captĂ©e par une camĂ©ra d’une modestie bouleversante, imprime la rĂ©tine et le cĹ“ur.

Une Ĺ“uvre gracile, dont la tendresse infinie s’exprime Ă  travers des gestes simples, des postures rassurantes, et dont on quitte l’ultime sĂ©quence avec une boule dans la gorge… inconsolable.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir.

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Sortie salles France: 12 Avril 2023

Récompenses: Ours de cristal du jury international Generation Kplus du meilleur film et mention spéciale du jury des enfants, Berlinale 2022.

mercredi 9 juillet 2025

Et... ta mère aussi! (Y tu mamá también) de Alfonso Cuarón. 2001. Mexique. 1h46.

                                            (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Et... ta mère aussi! — La gueule de bois du cĹ“ur".
S’il m’a fallu quarante minutes pour m’immerger dans cet univers mexicain d’un naturalisme criard, pour m’accoutumer Ă  ce duo de jeunes queutards, trop vulgaires et dĂ©sinvoltes pour susciter d’emblĂ©e la sympathie, Et... ta mère aussi! a peu Ă  peu glissĂ© ses crochets. Jusqu’Ă  ne plus me lâcher. Leur pĂ©riple autonome, foutraque, brĂ»lĂ© d’insouciance, s’achemine vers une conclusion foudroyante, d’une Ă©motion sèche, presque sentencieuse. Et soudain, tout se rembobine dans l’esprit Ă©branlĂ© : on reconsidère chaque geste, chaque silence, chaque rire, Ă  la lumière d’un secret inavouĂ© - miroir crissant de notre existence Ă©phĂ©mère.

En retraçant le voyage initiatique de Julio et Tenoch, accompagnĂ©s de la cousine Luisa, fraĂ®chement trahie par son mari, Alfonso CuarĂłn (les Fils de l'homme, Gravity, Roma) mise sur la cruditĂ© des situations lubriques que se dispute ce trio improvisĂ©. Il en use avec un art consommĂ© de la provocation, parfois franchement malaisante. Un parti pris frontal, monolithique, pour mieux nous happer dans leur introspection fissurĂ©e, sous les apparences d’une insouciance tapageuse.

Mais dans cette furie juvĂ©nile, dans cette soif d’amour et de sexe consommĂ© sans modĂ©ration, Et... ta mère aussi! s’attarde avec une minutie presque tendre sur leurs fĂŞlures : ĂŞtres marginaux, immatures, erratiques, incapables de fidĂ©litĂ©, noyant leur culpabilitĂ© dans l’alcool et la drogue, comme pour maquiller leur propre trahison.


Quand bien mĂŞme les acteurs juvĂ©niles Gael GarcĂ­a Bernal et Diego Luna sont aussi inoubliables de spontanĂ©itĂ© renversante que la comĂ©dienne Maribel VerdĂş - Ă  la fois fragile, dĂ©terminĂ©e, et ne baissant jamais les bras pour s’extirper de la sinistrose -, c’est l’alchimie entre eux qui embrase le film. Luisa, accablĂ©e par sa trahison conjugale, devient l’Ă©lĂ©ment perturbateur - fĂ©minin, tragique - qui les rappelle, malgrĂ© eux, Ă  la gravitĂ© du rĂ©el. Dans leur arrogance adolescente, ses mots, ses gestes, leur tendent le miroir de leur chute.

Ă€ la fois dĂ©rangeant et troublant par son climat Ă©rotique oĂą le sexe, omniprĂ©sent, convoque la gĂŞne avec une sourde envie de rĂ©demption, Et... ta mère aussi! dĂ©ploie un humanisme d’une tendresse fĂ©brile. Trio d’amants Ă  la dĂ©rive, ils s’Ă©panouissent dans une libertĂ© brute, sans bornes, qui fait vaciller l’âme autant que le cĹ“ur. Une libertĂ© factice, qui laisse place Ă  un vide : celui d’une amitiĂ© corrompue, d’un amour avortĂ©, d’un dernier regard. 
On quitte la séance avec une méchante gueule de bois - chargée de larmes irréconciliables.

P.S: Public averti.

Bruno — cinĂ©phile du cĹ“ur noir.

Récompense: Prix du meilleur scénario lors du Festival de Venise 2002.



mardi 8 juillet 2025

Else de Thibault Emin. 2025. France. 1h43.

                           (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site imdb. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).
                                                                          
                                                                                          Top 2025.

"Else, la métamorphose comme dernière étreinte".

What the fuck ???!!!

Et dire que cet ovni, aussi discret que discrĂ©ditĂ© (pas un seul trophĂ©e Ă  GĂ©rardmer, alors que l’anecdotique A Violent Nature rĂ©colta le Grand Prix !), est de souche française…

Et pourtant, il s’agit d’un premier long inspirĂ© d’un court-mĂ©trage que Thibault Emin a mis des annĂ©es Ă  faire Ă©clore.

Ă€ l’arrivĂ©e : une expĂ©rience singulière, vue nulle part ailleurs, Ă  travers son concept de "mĂ©tamorphisme" - terme gĂ©ologique dĂ©signant une transformation physique minĂ©rale - que le rĂ©alisateur transpose Ă  l’Ă©cran avec une crĂ©ativitĂ© sans limites. Et ce, malgrĂ© un budget Ă©triquĂ© et un dĂ©cor rĂ©duit Ă  un huis clos domestique, bientĂ´t transfigurĂ© en espace organique, mouvant, sans repère spatial.

Croyez-moi : le spectacle, fascinatoire, demeure aussi vertigineux que malaisant, en s’Ă©merveillant de l’onirisme d’une scĂ©nographie charnelle Ă  la beautĂ© irrĂ©elle et insoupçonnĂ©e.

D’un point de vue technique, impossible de ne pas penser au duo surdouĂ© HĂ©lène Cattet / Bruno Forzani, notamment dans la première demi-heure, oĂą les effets de camĂ©ra - cadrages alambiquĂ©s, jeux optiques, mouvements habitĂ©s - captivent l’Ĺ“il. Pendant ce temps, on s’attache lentement Ă  ce couple d’amants : l’un, rĂ©servĂ©, l’autre, excentrique, presque perchĂ©e. Bonjour l'ambiance indicible oĂą l'on avance pas Ă  pas parmi eux. 

D’une libertĂ© de ton dĂ©routante par ses ruptures Ă©motionnelles, Else demeure un bad trip organique Ă  la poĂ©sie sensuelle rare, traversĂ© de visions cauchemardesques - claustros, troubles, charnelles, insĂ©cures.

Et si, au premier visionnage, on reste stupĂ©fait, saisi, presque victime de ce choc visuel en perpĂ©tuelle mutation (mĂŞme la couleur vire au noir et blanc, lors d’une rĂ©gĂ©nĂ©ration corporelle d’une puissance folle), on se dit très vite qu’il faudra y replonger. Urgemment. Car sous ce dĂ©lire incongru affleure un conte mĂ©taphysique, oĂą la thĂ©matique du deuil et de son acceptation devient le sĂ©same d’un ailleurs - Ă©trange, mais apaisĂ©.

D’une puissance visuelle hallucinĂ©e, Else est une proposition fantastique radicale, auteurisante, qui ne plaira pas Ă  tous - mais qui ravira les amateurs (Ă©clairĂ©s) de spectacle viscĂ©ral autre, oĂą l’Ă©motion, trouble, charnelle, dĂ©sespĂ©rĂ©e, nous happe irrĂ©mĂ©diablement dans un vertige d’impuissance.

Et bon sang que c'est beau, langoureux et effrayant Ă  la fois ! 
Else ou l'art d'étouffer en beauté.

Bruno — cinĂ©phile du cĹ“ur noir.

vendredi 4 juillet 2025

Blood Feast de Herschell Gordon Lewis. 1963. U.S.A. 1h07.

                                (CrĂ©dit photo : image trouvĂ©e via Google, provenant du site facebook. UtilisĂ©e ici Ă  des fins non commerciales et illustratives).

"Blood Feast : la messe des viscères".
Premier film gore de l'histoire du cinĂ©ma, inspirĂ© du théâtre du Grand-Guignol parisien (actif de 1896 Ă  1963 - annĂ©e mĂŞme de rĂ©alisation du film qui nous intĂ©resse), Blood Feast joue sans complexe la carte du cinĂ©ma d'exploitation Ă  budget misĂ©reux. Ă€ l'image de son casting amateur, oĂą figure Connie Mason, vedette du Playboy de l'Ă©poque. Et force est de constater que, six dĂ©cennies plus tard, les effets sanglants artisanaux qui gangrènent le rĂ©cit conservent leur pouvoir de rĂ©pulsion : vĂ©ritable catalogue de dĂ©membrements, d’Ă©viscĂ©rations, de langues arrachĂ©es, d’organes saisis Ă  pleine main, le tout baignĂ© dans un rouge vif, rutilant, Ă©claboussant. Ces trucages charnels font illusion Ă  travers une certaine intensitĂ© Ă©motionnelle aussi fascinante que rĂ©pugnante. 
 
 
Du Joe D’Amato avant l’heure, en somme, tant ces sĂ©quences dĂ©gueulasses s’Ă©talent avec une complaisance viscĂ©rale - pour notre bonheur de cinĂ©phile gorasse. La splendide photo en eastmancolor sature Ă  merveille ce rouge cerise Ă©clatant, Ă  travers des dĂ©cors parfois exotiques, parfois baroques, mais jamais nĂ©gligeables. Quant Ă  l’intrigue, gĂ©nialement incongrue, elle convoque la figure d’Ishtar : une ancienne dĂ©esse que tente de ressusciter un traiteur Ă©gyptien en perpĂ©trant, pour elle, les crimes les plus sordides - rituel d’organes Ă©tripĂ©s, de membres dĂ©robĂ©s, de cannibalisme sacrĂ©. Joli programme festoyant.

 
On s’amuse aussi du théâtre involontaire des comĂ©diens, s’exprimant avec un sĂ©rieux outrĂ© dans des dĂ©cors exigus filmĂ©s en plans fixes, tandis que la rĂ©alisation demeure aussi malhabile qu’approximative. Et pourtant, malgrĂ© tous ces dĂ©fauts bonnards, cette pĂ©loche d’1h07 dĂ©gage un charme rĂ©tro inattendu, une audace visuelle inĂ©dite, jamais vue auparavant Ă  l’Ă©cran.
 
Qui plus est - et j’insiste lĂ -dessus car une fois n'est pas coutume - la version française s’avère encore plus ludique, grâce Ă  son score musical rĂ©cupĂ©rĂ© de L’Au-delĂ  de Fulci, signĂ© Fabio Frizzi. Ă€ titre d’exemple factuel : la sĂ©quence d’arrachage de langue se gorge d’un climat vĂ©ritablement malsain, alourdi par une sonoritĂ© viciĂ©e, littĂ©ralement brutale, opaque, agressive.
 
 
Authentique film culte, aussi surprenant que dĂ©tonant dans son concentrĂ© d’horreur putassière et d’humour noir goguenard, Blood Feast reste une Ă©trange curiositĂ©, dont l’ambiance horrifique, bien plus bis qu’il n’y paraĂ®t, gagne une intemporalitĂ© Ă©clatante en version française. MĂŞme s'il s'agit effectivement d'une contrefaçon, payante selon moi.
 
Bruno — cinĂ©phile du cĹ“ur noir.
3èx. vf