mercredi 2 mars 2011

Versailles

 
de Pierre Schoeller. 2008. France. 1H53. Avec Guillaume Depardieu, Max Baissette de Malglaive, Aure Atika, Judith Chemla, Brigitte Sy, Patrick Descamps.

BIO: Pierre Schoeller est un RĂ©alisateur français, compositeur, scĂ©nariste, dialoguiste, adaptateur nĂ© en 1961. Versailles est son second film, rĂ©alisĂ© 4 ans après ZĂ©ro DĂ©faut et en attendant son prochain projet: l'Exercice de l'Ă©tat.

Sur le thème dĂ©licat de l’exclusion, qui engendre une marginalitĂ© consolidĂ©e dans sa conviction dĂ©chue, Versailles dĂ©crit avec justesse et rĂ©alisme le destin croisĂ© de trois ĂŞtres dĂ©missionnaires d’une sociĂ©tĂ© individualiste, toujours plus ingrate et irrĂ©vĂ©rencieuse.

Nina, une jeune mère, et son fils Enzo, sans domicile fixe, vivent au jour le jour, tant bien que mal, dans un Ă©tat d’esprit oĂą l’insalubritĂ©, l’ennui et le dĂ©sespoir de survivre coĂ»t que coĂ»te pèsent un peu plus Ă  chaque matin nĂ©gligeable. Sur leur chemin impromptu, ils rencontrent Damien, un SDF vivant loin de la civilisation, dans une cabane au fond des bois de Versailles. Un matin, après avoir fait l’amour Ă  cet inconnu, Nina part brusquement, sans prĂ©venir personne, abandonnant son fils aux bras de Damien. Les deux vagabonds, livrĂ©s Ă  eux-mĂŞmes, vont apprendre Ă  se connaĂ®tre, Ă  vivre ensemble, sans savoir ce que leur rĂ©serve le lendemain dĂ©risoire.

Pierre Schoeller raconte sans pathos ni misĂ©rabilisme le portrait douloureux d’un duo brisĂ© par la vie, qui ne leur aura jamais fait de cadeau. Le dĂ©but nocturne, oĂą l’on observe un enfant de cinq ans avec sa mère, trouvant refuge sur des planches de carton disposĂ©es sur le bitume, annonce la tonalitĂ© aigrie Ă  laquelle nous allons assister. La première partie nous plonge dans une leçon de vie que nous ne connaissons guère, en dĂ©pit des documentaires tĂ©lĂ©visĂ©s consacrĂ©s Ă  ces jeunes dĂ©soeuvrĂ©s, jetĂ©s dans l’existence du jour au lendemain.

C’est celle de Damien et Enzo que nous suivons, dans un environnement forestier dĂ©pourvu de prĂ©sence humaine, exceptĂ© quelques fidèles amis venus parfois leur rendre visite. Nos deux SDF, uniformisĂ©s par la prĂ©caritĂ©, poursuivent d’inlassables nuits mornes, sans Ă©toiles ni espoir, Ă©clairĂ©es par un discret feu de camp avant de s’endormir ensemble dans une cabane, pour se protĂ©ger de l’indiffĂ©rence et du manque de reconnaissance. Peu Ă  peu, Enzo, enfant hĂ©sitant et fragile, s’accommode de cette nouvelle vie de bohème, se familiarise avec Damien pour se complĂ©ter avec ce “paternel” improvisĂ©.

La deuxième partie, plus harmonieuse, retrouve un mode de vie plus orthodoxe, revigorant, oĂą la dĂ©cision parentale pour l’amour infantile devient une Ă©thique pĂ©dagogique. Un espoir permis et salvateur pour le petit Enzo jusqu'Ă  cette rencontre… 

Guillaume Depardieu, dans le rĂ´le de Damien, est impĂ©rial de vĂ©ritĂ© humaine. Son personnage, minĂ© par une vie misĂ©rable et moribonde, est un marginal endurci, rongĂ© par la solitude et la rancune envers une sociĂ©tĂ© condescendante, capable de dĂ©nigrer et d’avilir les plus dĂ©munis - jusqu’Ă  jeter du javel dans un vide-ordures rempli d’aliments encore consommables. Son interprĂ©tation, viscĂ©rale et animale, incarne la dĂ©tresse et la colère d’un SDF laminĂ© par l’intolĂ©rance et le pouvoir d’un système rĂ©pressif. Physiquement, il est un baroudeur taillĂ© Ă  la serpe au sein d’un climat blafard ; humainement, une âme dĂ©pitĂ©e, brimĂ©e par des annĂ©es de marginalisation. L’arrivĂ©e inopinĂ©e d’Enzo lui apporte cependant un regain d’intĂ©rĂŞt, une indulgence et une tentative de reconstruire la vie d’un enfant innocent dans un dernier acte Ă  la fois optimiste et acerbe. Guillaume Depardieu est, ici, divin : bouleversant d’amertume et d’acuitĂ© humaine.

Max Baissette de Malglaive, quant Ă  lui, brille dans le rĂ´le d’Enzo. Ă€ cinq ans, il offre une prĂ©sence instinctive et photogĂ©nique, un regard innocent mais chargĂ© de sensibilitĂ© dĂ©soeuvrĂ©e. Son parcours, inflexible et poignant, capte l’attention et nous attache profondĂ©ment Ă  cet enfant confrontĂ© Ă  la vie, Ă  la prĂ©caritĂ© et Ă  l’abandon, avant de renouer avec un semblant de stabilitĂ©.

Sur une note musicale hĂ©sitante de clavecin, dans une photographie naturaliste aux dĂ©cors ternes et aseptisĂ©s, Versailles est un drame social d’une force implacable. Ses relations introverties et taciturnes, sans niaiserie ni mièvrerie, racontent la destinĂ©e de deux ĂŞtres qui se sont mutuellement sauvĂ©s le temps d’un moment, avant de rĂ©affronter leur rancune et les liens parentaux. L’histoire narre aussi celle d’un homme esseulĂ©, dĂ©finitivement rompu avec une sociĂ©tĂ© qui choisit de prĂ©server l’avenir d’un enfant vagabond plutĂ´t que sa propre rĂ©demption.

Une œuvre humble, insoumise et profondément modeste par son talent à authentifier les sentiments, sans artifices. Dure, émouvante, et impossible à oublier une fois la projection achevée.

— le cinĂ©phile du cĹ“ur noir đź–¤

19.10.

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